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mardi 6 février 2024

Les voies d’Anubis

Tim Powers - Les voies d’Anubis - J’ai Lu/Bragelonne

 

 

Le passage du temps est une épreuve redoutable qu’affronte inévitablement un livre : remise en perspective historique par les instances littéraires, disparition du bruit - entendez par là, critiques, commentaires, et pour les plus récents, flot rugissant des réseaux sociaux - qui avait parfois accompagné sa parution. Place désormais au regard autopsique, à l’évaluation froide des qualités et défauts et pourquoi pas au renouveau de la flamme. Mais pour le lecteur lambda, le travail de ruissellement des années attaque d’autres fondements. Je ne suis plus la même personne, j’ai abandonné certaines croyances pour d’autres, je porte un nouveau regard sur le monde et sur la chose écrite.

 

J’ai acquis Les voies d’Anubis de Tim Power il y environ trente-cinq ans. En bonne place dans ma bibliothèque, il bénéficia en France d’un accueil commercial et critique remarqué, sanctionné par le Prix Apollo 1987, ancêtre du GPI. J’en gardais un bon souvenir. Brendan Doyle, son héros, est un professeur de littérature anglaise spécialiste du XIXe siècle. A l’invitation du responsable d’un « groupe de recherche interdisciplinaire » et contre la promesse d’une rétribution confortable, il s’envole de la Californie pour la capitale britannique. Il est invité à assister à une conférence de Coleridge au Crown and Archor Tavern à Londres le 1er septembre 1810. Comment résister à pareille proposition, d’autant plus comme lui explique J. Cochran Darrow, que la technique du saut temporel découverte par ses collaborateurs est tributaire de brèches en nombre limité et que celle-ci coïncide avec les centres d’intérêt de Brendan Doyle.

  

Malheureusement d’autres personnes expertes en sorcellerie utilisent les couloirs du temps dans un tout autre but que touristique : ressusciter les Dieux anciens de l’Egypte et détruire l’Angleterre. Sur place, Doyle loupe le train du retour et se retrouve coincé sur les rives de la Tamise de 1810. Le voilà contraint d’assurer sa subsistance dans la cour des miracles des quartiers de Billingsgate, Thames Street, et Cheapside. Pire il a attiré l’attention des sorciers et de leurs sbires dont un Polichinelle sur échasses ! Ceux-ci, instruits par une entité insondable ont appris à changer de corps, tour de passe-passe dont le vieillard et retord responsable du GRID aimerait bien bénéficier aussi.

 

Les trois cents premières pages de ce roman de cape, d’épée et de magie m’ont paru délicieuses. Bien avant le surgissement d’une Egypte fantasmagorique sur les écrans de cinéma, ce tourbillon mêlant personnages de fictions et historiques (Ashbless, Lord Byron, Coleridge) réjouit. Mais j’ai eu progressivement le sentiment, à force de rebondissements et de protagonistes à identité multiple de perdre pied. L’âge ? Pour citer Groucho Marx, « Dans chaque vieux, il y a un jeune qui se demande ce qui s'est passé ». 


mardi 9 janvier 2024

Mother London

Michael Moorcock - Mother London - Denoël Lunes d’encre

 

 

N’en déplaise à Victor Hugo, Eugène Sue ou au regretté Roland Wagner, la Capitale des mystères semble se situer outre-Manche. Sir Conan Doyle, Robert-Louis Stevenson et la Reine Victoria, marraine involontaire et post-mortem du courant Steampunk, furent les principaux initiateurs de cette suprématie littéraire. Ce blog rend hommage à la City par un petit tour d’horizon d’œuvres dont elle est l’héroïne. Après Neverwhere de Neil Gaiman, Mother London, roman d’un des papes de la New-wave, Michael Moorcock, constitue un passage obligé.

 

Joseph Kiss, Mary Gesalee et David Mummery déambulent dans les rues de Londres et leurs souvenirs au long d’un récit qui prend naissance lors du Blitz des années 40 et s’achève dans les années 80. Récit est d’ailleurs un bien grand mot pour ce qui s’apparente à une série de vignettes sur le quotidien de personnages à la fois marginaux et témoins de l’évolution de la vie politique et culturelle britannique. Les chapitres basculent allégrement d’une époque à une autre, d’un protagoniste à un autre, avec parfois des intervenants secondaires comme Patsy et David musiciens éphémères des années 50 passés à côté de leur destin.

  

Joseph Kiss et Mary Gesalee sont des télépathes. Ce don qu’utilisa un temps le premier dans des numéros de music-hall le dessert ; pris pour un fou il est interné en psychiatrie où il découvre l’existence de Mary Gesalee, avant d’être libéré. La jeune femme tombée dans un puit amnésique pendant une quinzaine d’années a survécu avec sa fille à la chute d’un V2 et à la mort de son mari. David Mummery est un journaliste paumé dont un oncle exerce des responsabilités gouvernementales. Une amitié indestructible unit ces trois personnages.

  

Mother London est-il un roman de science-fiction ? Non. Oublions les télépathes de L’oreille interne et de Terminus les étoiles, et raccrochons-nous peut être in extremis à Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, dont l’élément déclencheur est le bombardement de Dresde en 1945 qui hante tout le texte comme le Blitz dans l’ouvrage de Moorcock. Des voix en italique interrompent constamment et momentanément les narrations, pensées éparses, inabouties, perçues par nos deux mutants peut-être : n’est-ce pas plutôt Londres elle-même qui s’exprime, réduisant les personnages au rôle de récitants ?

  

Mother London ne se livre pas facilement au lecteur ; aux passages parfois enthousiasmants succèdent des narrations harassantes d’autant plus qu’aucune intrigue linéaire ne vient les soutenir. Dans le chapitre intitulé « Courants variables 1970 » Moorcock fait valser les seventies dans un furieux manège d’écriture endiablée, une foire aux ténèbres sous hallucinogène.  A quel saint doit-on se raccrocher ? Joyce, Pynchon, McCarthy ? Personnellement j’ai cru déceler par instant, dans la toile de fond historique et mythologique support d’une histoire d’amitié et d’amour entre trois marginaux, un peu de la magie qui habite Le Quatuor de Jérusalem :

« Magnifique et exotique tel un oiseau mythique, elle émigre de pub en pub comme le faisait autrefois Joseph, réglant en anecdotes ses repas et boissons. Elle sait des choses sur chaque quartier, chaque rue, presque toutes les maisons de Londres et peut raconter les exploits de Brutus, Boudicca et Dick Turpin avec autant de délectation que lorsqu'elle narre les légendes plus récentes du Blitz. Elle sait quels fantômes hantent les caves sous les masses de béton et de verre des immeubles modernes, quels squelettes sont enterrés en quels lieux. Elle parle de pres­sentiments surnaturels, d'évasions impossibles et de bravoure inattendue. Elle parle de David Mummery, secouru par le capitaine Black ; de Josef Kiss qui a pu sauver un millier de personnes en lisant leurs pensées et de Mary Gasalee qui est sortie indemne d'un brasier dévastateur en serrant son bébé dans ses bras. Les Londoniens connaissent un grand nombre d'histoires de ce genre, même si peu ont eu les honneurs de la presse. Nos mythes et nos légendes nous rappellent ce nous valons et qui nous sommes. Sans eux, nous sombrerions sans doute dans la folie. »

 

 

P.S : la couverture de Guillaume Sorel pour l’édition DLE est superbe.


jeudi 23 mars 2023

Neverwhere

Neil Gaiman - Neverwhere - J’ai Lu

 

 

 

 

Un soir qu’il se rend à une importante réception en compagnie de sa fiancée, Richard Mayhew secourt une jeune fille gisant blessée à demi-inconsciente sur le trottoir. Plantant sur place l’ambitieuse Jessica Bartram, il la ramène chez lui pour lui prodiguer à sa demande quelques soins. Porte, ainsi se nomme-t-elle, est poursuivie par deux tueurs. Cherchant à tout prix à éviter les hôpitaux et à conserver son anonymat, elle prie Richard de contacter un certain Marquis de Carabas. Sur ses indications, il s’aventure aussitôt dans un Londres inconnu pour retrouver l’énigmatique personnage sans se douter qu’il vient de tirer une croix sur sa vie antérieure. Le lendemain, personne y compris Jessica ne semble le reconnaître. Sa carte de crédit ne fonctionne plus. Il décide de alors replonger au cœur de la Londres-d’en-bas pour trouver le fin mot de l’histoire. Encore faut-il que quelqu’un lui en désigne l’entrée.

  

S’il n’est pas le plus emblématique des ouvrages de Neil Gaiman ce texte inaugure - plus que De bons présages rédigé en collaboration avec Terry Pratchett -, la véritable entrée de l’écrivain dans l’univers romanesque. Il n’eut de cesse de retravailler entre 1996 et 2005 Neverwhere conçu au départ pour une série TV. Ainsi naquit ce classique de la fantasy urbaine qui à l’instar du Mother London de Michael Moorcok et des Voies d’Anubis de Tom Power consacre définitivement Londres comme capitale du mystère.

  

Au nombre de ses allégeances Neil Gaiman cite Le Magicien d’Oz. On n’oubliera pas Démons et merveille de Lovecraft, mais peut-être aussi Le peuple d'en bas de Jack London. Richard Mayhew, sorte d’anti Randolph Carter, essaye de regagner le monde réel à l’aide d’une clef d’argent. Pourtant la capitale d’en-bas n’est pas si fondamentalement différente de celle d’en haut. Bien avant Damasio et à la même époque où Christopher Priest publiait Le Don réécrit par la suite sous le titre Le Glamour, l’auteur de Sandman et d’American Gods dépeignait des furtifs, des invisibles sociaux. Ses personnages habillés de noms ronflants et d’haillons repoussants, comme ce Carabas échappé d’un conte de Perrault, peuvent bien déambuler dans Le British Museum. Seuls les rats les reconnaissent. Le duo d’assassin MM Croup et Vandemar n’a rien à envier en matière de pittoresque à Jules Winnfield et Vincent Vega de Pulp Fiction ou aux facétieux sbires de Blofeld, Wit et Kidd des Diamants sont éternels. Il y a des Anges, des Minotaures, des Comtes castellisant dans des rames de métro, des épreuves initiatiques …

  

Balade londonienne, page-turner, Neverwhere est un chef d’œuvre du genre. Et oubliez ce que je viens d’écrire : nul doute que Randolph Carter et Richard Mayhew se sont croisés dans un Neverland quelconque.