vendredi 3 avril 2020

La fracture


Nina Allan - La fracture - Tristram





Il est loin le temps où Stevenson et Borges bataillaient (1) pour imposer le roman d’aventure face au roman dit de caractère. Ils reprochaient à ce dernier de prétendre vouloir mimer le réel et de tomber dans le désordre psychologique à l’instar de la littérature russe. Depuis l’eau a coulé sous les ponts, chaque camp empilant des chefs d’œuvre, avant de s’apercevoir que des lacs souterrains surgissaient alimentés par des cours d’eau antagonistes. Francis Berthelot a effectué en 2005 un recensement de ces hybrides ou transfictions dans la Bibliothèque de l'Entre-Mondes. Il pourrait aujourd’hui ajouter à sa liste le dernier ouvrage de Nina Allan qui arpente selon les propos (2) de l’écrivaine le no man's land fou entre réel et imaginaire, entremêlant sans vergogne science-fiction et … désordre psychologique.


En l’année 1994 une jeune fille de 17 ans Julie Rouane disparaît près d’un lac dans les environs de Manchester. Après une enquête infructueuse et quelques arrestations, la police finit par jeter l’éponge. Cet événement a des conséquences dramatiques : les parents de Julie et Selena, sa sœur, divorcent. Le père continue d’investiguer avant de mourir d’épuisement. Selena qui était très proche de son ainée tente de se reconstruire. Or une quinzaine d’années plus tard Julie réapparait. Elle raconte à celle-ci, avec réticence, une histoire incroyable.


Enthousiasmé par l’écriture de Nina Allan dans la forme courte, j’attendais avec curiosité le passage à la forme longue, et c’est une réussite. Certes la continuité de style que j’espérais à l’instar de l’écriture sèche de Priest ou des descriptions visionnaires de Ballard n’opère pas. Mais le talent de l’auteure se déploie dans une composition, une architecture inspirée par les textes de David Mitchell. L’ouvrage est divisé en trois parties. Il s’agit tout autant de poursuivre le récit que d’offrir trois perspectives différentes. Le roman démarre comme une histoire d’enlèvement classique avec enquête criminelle, profilage etc. Selena, à la suite de son père épluche compulsivement cartes, livres, courriers … Puis nous sommes transportés sur Tristane, une planète étrangère. Julie est la figure principale d’une cohorte de personnages étranges. Dans la dernière partie Margery, la mère, semble imposer sa vision des évènements. K.S Robinson avait jadis tenté quelque chose de semblable avec Les menhirs de glace, offrant trois regards d’un même phénomène.


Sur le fond, Les X files et Picnic at Hanging Rock reviennent épisodiquement sous la plume de Nina Allan. Façon de dire que la vérité est ailleurs, un ailleurs sans cesse repoussé. La conception complexe du roman impressionne, malgré quelques longueurs, avec des inclusions d’articles, de lettres. Aucun des personnages mêmes mineurs n’est traité d’un coup de plume hormis l’énigmatique Johnny. Il y a toujours une histoire, un vécu. Bref Nina Allan impose un talent, une originalité.












(1)   Préface de JL Borges à L’invention de Morel et auteur pour mémoire d’une préface élogieuse des Chroniques martiennes de Ray Bradbury.
RL Stevenson Essais sur l'art de la fiction : « Le roman de caractère, ou “psychologique”, tend à être informe. Les Russes et les disciples des Russes ont démontré jusqu’à la nausée que rien n’est impossible : suicides par excès de bonheur, assassinats par charité, personnes qui s’adorent au point de se séparer pour toujours, traîtres par amour ou par humilité… Cette liberté totale finit par rejoindre le désordre total »


2 commentaires:

Ubik a dit…

Salut,
Tu n'as pas encore lu "La Course" ? Perso, je trouve ce roman encore plus fort.

Soleilvert a dit…

…. j'y cours … :)