mercredi 9 septembre 2020

Expiration


Ted Chiang - Expiration - Denoël Lunes d’encre


L’univers a commencé comme un énorme souffle d’air retenu.
Ted Chiang - Expiration

Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.
Victor Hugo - Abîme - La Voie Lactée





C’est l’évènement littéraire de la rentrée tous genres confondus d’ailleurs. Les astronomes ont un mot pour cela : une conjonction. Neuf textes brillants réunis en volume, une parution décalée pour cause de pandémie et un auteur qui comme la Magicicada septendecim émet son chant tous les dix-sept ans. Succédant à La Tour de Babylone, Expiration redonne ses lettres de noblesse à la science-fiction spéculative. A l’instar d’un Greg Egan, Ted Chiang dresse l’inventaire des conséquences sociales et morales des avancées scientifiques et technologiques. Découvreur de mondes comme Swift, il en explore les territoires jusqu’au degré métaphysique. Ses investigations s’accordent merveilleusement bien avec le registre court de la nouvelle. L’auteur raconte mais surtout s’interroge. Cela donne une science-fiction que d’aucuns qualifieront de cérébrale mais qui hérite à sa façon des fables.


« Le marchand et la porte de l’alchimiste » ouvre en fanfare le recueil. Dans le Bagdad rêvé des Mille et une nuits un marchand tombe sur l’étal d’un forgeron couvert d’objets insolites. A l’intérieur de son échoppe celui-ci lui montre deux grands mystérieux anneaux de sa fabrication. L’un d’eux, La Porte des Années projette son utilisateur vingt ans dans le temps. Il lui narre alors trois histoires survenues à des voyageurs dont lui-même. Conte superbement écrit, d’une sagesse toute orientale, « Le marchand et la porte de l’alchimiste » enchevêtre subtilement plusieurs récits, profitant du fait que certains explorateurs ont en mémoire le récit de leurs prédécesseurs. Ce procédé d’intrication diégétique est amplifié dans « L’angoisse est le vertige de la liberté »

Inspiré d’une nouvelle de P.K Dick « La fourmi électrique », « Expiration » dévoile un monde dont les habitants de constitution apparemment métallique doivent régulièrement se réapprovisionner en air …. dans des stations-service … pour survivre. L’un de ceux-ci, à partir d’une démarche scientifique tente de comprendre le fonctionnement de son organisme, et en extrapolant, celui de l‘univers. Décrire une civilisation totalement étrangère tout en jetant une passerelle sur la notre est un exercice difficile. Même les êtres végétaux du Long creuset du temps du grand Brunner ne m’ont pas autant convaincu. La passerelle ici ce sont les lois de la thermodynamique et le concept d’entropie. Ce Chiang swiftien on le retrouve dans « Le grand silence ».

A ces deux forts textes succède le très court « Ce qu’on attend de nous ». Une entreprise met en vente une espèce de télécommande ludique dont la conception très simple, un bouton et une LED, sème la confusion et le désespoir dans l’esprit de ses utilisateurs. Le jeu consiste à appuyer sur le bouton dès que la lumière clignote. Le problème est qu’il n’y aucun moyen de contourner le système. Quoique fasse le manipulateur, le clignotement de la LED précède toujours l’acte d’appuyer sur le bouton. Rapide introduction sur le thème - récurrent chez Ted Chiang - du libre-arbitre « Ce qu’on attend de nous » ressemble à un exercice logique à la Fredric Brown.

Je serai moins prolixe sur « Le cycle de vie des objets logiciels » pourtant plusieurs fois primé (Hugo + Locus). Derek et Ana participent au sein de la société informatique Blue Gamma à la création de formes de vie numérique les « Digimos ». Ils tentent de leur faire passer le stade supérieur de civilisation, malgré un échec commercial. S’appuyant sur les actuelles avancées technologiques de l’intelligence artificielle en matière d’auto-apprentissage, Ted Chiang tente de repousser les limites entre virtuel et réel. Ce n’est pas inintéressant, mais trop long à mon gout (130 pages).

« La nurse automatique brevetée de Dracey » raconte l’invention d’un mathématicien de l’époque victorienne, qui insatisfait des prestations de la nounou de son fils, se met en tête d’inventer et de commercialiser un substitut mécanique. Démarrant sur les chapeaux de roue, l’entreprise capote en raison de la mort d’un bébé causée par un mécanisme défectueux. Plus tard le fils tente de relancer l’affaire. Un texte moyennement convainquant.

« A quoi ressemblerait la vie avec une mémoire parfaite ?», telle est la question posée par « La vérité du fait, la vérité de l’émotion ». Chaussant des lunettes d’ethnologue, Ted Chiang met en regard deux récits illustrant son propos sous des angles différents. Le premier met en scène un père divorcé, qui entretient avec sa fille des relations difficiles. Il est vrai qu’un fossé technologique les sépare. Nicole sait à peine écrire. Elle utilise à la place d’un clavier - on n’ose pas dire un stylo - un dispositif de reconnaissance et de synthèse vocales. La subvocalisation se substitue à l’agilité des doigts. Dans ce monde quasi contemporain du notre, les gens filment leur vie à tout bout de champ. Grace à « Memori » ils retrouvent instantanément n’importe quelle séquence de leur existence. Un tel outil vise à terme à se substituer à la mémoire humaine. Quelles en seront les conséquences ? Dans l’autre récit, qui alterne avec le premier, une tribu « indigène » accueille un missionnaire. Là encore une technologie - l’écriture - s’oppose à une tradition, la transmission orale de l’Histoire. La vérité du fait contre la vérité de l’émotion, le titre exprime bien la richesse du propos de l’auteur qui rappelle certains forts romans de Ian Watson.

La fête continue avec « Le grand silence ». Le radiotélescope d’Arecibo utilisé un temps dans le cadre du projet SETI est immergé dans une forêt équatoriale qui abrite une des dernières réserves sauvages de perroquets. De ce simple point de départ Chiang tire une courte nouvelle de toute beauté.

 L’omphalos est la pierre avalée par Cronos en lieu et place de Zeus. Elle symbolise dans la nouvelle éponyme le géocentrisme professé dans un monde dont les croyances furent notre voici quelques siècles. La science s’y développe dans le strict respect des enseignements religieux. Une archéologue qui tente de dater l’origine de la Terre d’après les cernes des arbres voit ses convictions vaciller après la découverte d’une étoile. Bien que l‘écrivain ne la cite pas dans ses commentaires le souvenir d’une célèbre nouvelle iconoclaste de d’A.C Clarke ressurgit. Sauf que Chiang c’est un Clarke qui écrirait comme Silverberg. Bref « L’omphalos » est une réussite.

Le bouquet final de ce feu d’artifice littéraire éclate avec « L’angoisse est le vertige de la liberté ». Fruit d’une technologie quantique reposant sur l’intrication des particules, le Prisme permet à son propriétaire ou utilisateur d’observer le résultat d’une action donnée. Mieux il l’autorise à dialoguer avec le double ainsi créé (le « parallêtre ») qui évolue sur une ligne temporelle différente. Des esprits opportunistes tirent parti de cette invention à des fins criminelles ; d’autres, perturbés, s’inscrivent dans des groupes de thérapie. S’appuyant sur la théorie des mondes multiples d’Everett, Ted Chiang livre une nouvelle réflexion brillante sur le libre-arbitre.


Que dire, sinon répéter la première phrase de ce compte-rendu ? Excellente pioche de Lunes d’encre qui arbore à cette occasion un nouveau logo.


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