lundi 6 avril 2020

L’œil dans le ciel


Philip K. Dick - L’œil dans le ciel - J’ai Lu



 Avec soulagement, avec humiliation, avec terreur, il comprit que lui aussi était une apparence, qu’un autre était en train de le rêver.


JL Borges - Les ruines circulaires




Le 2 octobre 1959, Jack Hamilton, ingénieur en électronique, assiste en compagnie de quelques personnes dont sa femme à une visite guidée d’un accélérateur de particules. Quelques instants auparavant sa hiérarchie l’a obligé à se démettre de ses fonctions en raison des liens supposés de sa compagne avec un mouvement politique soupçonné de sympathies communistes. Pendant l’exposé un déflecteur défectueux détruit l’installation et envoie un jet de particules sur les participants. Hamilton se réveille dans un lit d'hôpital apparemment indemne. Se rendant dans une entreprise pour décrocher un job, le patron qui est une vieille connaissance lui tient un discours d’embauche mâtiné de théologie. Et ce n’est pas tout. Les prières ont remplacé les compétences techniques. Il comprend alors qu’il est entré dans un nouveau monde. Mais qui en est le maitre ?


L’œil dans le ciel est un des tous premiers romans de Philip K. Dick dans lequel se déploie le thème du doute envers le réel. Laurent Queyssi rappelle que L’Univers en folie de Fredric Brown a été l’élément déclencheur de sa rédaction. Cependant l’idée de personnages prisonniers de l’esprit d’un tiers, de ses préjugés, de ses dérives n’appartient qu’à lui. Le titre évoque le contexte paranoïaque et maccarthyste de l’époque et l'ouvrage en dresse au passage un croquis saisissant. Un des trois univers mentaux que traverse Jack fait d’ailleurs explicitement référence à cette pathologie. Etonnamment tous les protagonistes ne partagent pas son désir de retrouver rapidement le seuil du réel. Bill Laws, le jeune noir physicien s’en ouvre explicitement à lui et ne manque pas de rappeler les efforts consentis par les gens « de couleur » pour acquérir un statut social. Martha Hamilton elle-même semble séduite par le monde asexué de Miss Pritchett qui ouvre un espace de liberté aux femmes. Le final, plus optimiste que celui d’Au bout du labyrinthe, n’élude pas un constat : chez Dick les échappatoires sont illusoires.


Considéré comme un récit mineur par rapport à Ubik, Le maitre du Haut Château, pour ne citer que ceux-là, L’œil dans le ciel est cependant un exercice séminal de démolition de la littérature de de science-fiction de l’âge d’or. En outre si l’on veut bien s’affranchir des paradigmes du genre, le lecteur pourra convenir que ce Huis clos séduit davantage que son modèle sartrien. Sans parler de la remise en cause de l’ordre romanesque : comme chez Pirandello, les personnages prennent le pouvoir et dictent le texte. Gloire à Dick !




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