samedi 18 avril 2020

Le joueur d’échecs


Stefan Zweig - Le joueur d’échecs - Poche



                                                                                                       

Le joueur d’échecs est l’ultime ouvrage rédigé par Stefan Zweig avant son suicide en 1942 au Brésil. Défenseur ardent et lucide comme Romain Rolland d’une Europe pacifique, hospitalière, brillant de mille feux artistiques, l’écrivain juif viennois ne supporta pas, vingt ans après une guerre qui exacerba les sentiments nationalistes, l’invasion nazie et l’effondrement de ses idéaux. Romancier et traducteur je l’ai découvert aussi par ses biographies enfiévrées de génies littéraires. C’est l’écrivain des passions, transfigurées par une écriture toute aussi enflammée.


Deux récits enchâssés, pour reprendre l’expression de la préface de l’édition 1991, composent cette longue nouvelle. Le premier raconte le parcours d’un champion du monde d’échecs que le narrateur s’efforce de rencontrer sur un paquebot en partance de New-York pour Buenos-Aires. Le second évoque le cas d’un autre passager, un autrichien administrateur de biens sorti par miracle des griffes de la Gestapo. Amateur de première force des 64 cases, il se résout, sous la pression de quelques voyageurs, à affronter le professionnel.


Dans la thématique du noble jeu, Le joueur d’échecs est un ouvrage mémorable comme La défense Loujine de Nabokov. On compte aussi quelques curiosités : La ville est un échiquier de Brunner ou chroniqué ici, Le tableau du maître flamand de Perez-Reverté. Dans ce registre pourtant la réalité dépasse la fiction. A resserrer l’intrigue sur cette seule caractéristique ludique, les écrivains restent habituellement à court d’imagination.  Quel contraste avec les incidents du match de championnat du monde Karpov - Kortchnoï à Baguio en 1978 :


« Ce match a la réputation d'être l'un des plus étranges championnats du monde jamais disputés. Un couple de yogis américains qui se faisaient appeler Dada et Didi, membres de la secte indienne Ananda Marga et soupçonnés de tentative de meurtre sur un diplomate indien et libres sous caution, vint apporter son support à Kortchnoï. Il y eut d'autres événements marquants, tels que le passage aux rayons X de la chaise de Kortchnoï, spécialement importée de Suisse, des protestations au sujet des drapeaux représentés près des échiquiers, qui furent finalement ôtés, les plaintes pour tentative d'hypnose par le Dr Zoukhar (un parapsychologue qui s'était fait connaître à Moscou pour pouvoir prétendument adresser des messages aux cosmonautes via des communications parapsychologiques.) Il se tenait au premier rang et fixait Kortchnoï imperturbablement, ce qui provoqua plusieurs incidents, les lunettes miroir de Kortchnoï et le balancement de Karpov dans un fauteuil tournant. Quand l'équipe de Karpov lui envoya un yaourt aux myrtilles pendant une partie sans demande de sa part, l'équipe de Kortchnoï protesta, prétendant qu'il pouvait s'agir d'un code. Bien qu'elle ait ensuite prétendu qu'il s'agissait d'une parodie des protestations précédentes, celle-ci fut prise au sérieux et les russes furent obligés de n'apporter dorénavant que des yaourts du même fruit : ils choisirent la framboise. Etc. etc. » (Source Wikipedia). Le soir le challenger s’attachait avec un fil de fer à son lit pour évacuer l’électricité nerveuse accumulée pendant les matchs.


 Il faut donc se tourner vers d’autres arguments littéraires pour apprécier ce livre. A l’inverse du récit de l’ascension sociale et échiquéenne du falot Mirko Czentovic, l’histoire de M. B éveille davantage l’attention du lecteur. L’épisode de la torture et les efforts désespérés employés par le captif pour y résister en constituent l’épine dorsale. Il est possible que Stefan Zweig ait transposé sa destinée dans ce personnage soumis à un isolement total. Le tournoi vire non pas à l’affrontement traditionnel de deux volontés mais à l’empoignade de deux ou plutôt trois esprits confinés. La folie échiquéenne trouve ici une voie originale et les affres de M.B préfigurent les horreurs de la salle 101 que développera ultérieurement Orwell dans 1984.

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