mardi 18 juillet 2023

L’obscurité du dehors

Cormac McCarthy - L’obscurité du dehors - Points

 

 


Deuxième roman de Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors est, en dehors des prémices de style et de type de personnages qui constitueront la marque de fabrique des œuvres ultérieures, un récit d’une noirceur absolue. Il raconte l’errance d’un frère et d’une sœur dont le couple vole en éclats à la suite d’une naissance incestueuse. Le premier abandonne le bébé au cœur d’une foret des Appalaches, la seconde part à sa recherche, tâche d’autant plus compliquée qu’un colporteur récupère le bambin.


Tout n’est qu’obscurité dans cette histoire dont les deux personnages principaux ont franchi un au-delà de désespoir, de misère, pour devenir des âmes mortes, subsistant hébétés, d’un peu de maïs, d’eau et de bribes de nourriture mendiés ici ou là au gré de rencontres de personnages plus ou moins à la marge. Les courts dialogues sans tirets et guillemets se fondent dans les descriptions d’un paysage qui n’est autre que celui de l’Enfer :

« Tard dans la journée la route le conduisit dans un marais. Et ce fut tout. Devant lui s'étendait un désert spectral d'où ne dépassaient que des arbres dénudés dres­sés dans des attitudes de souffrance, vaguement hominoïdes comme des figurines dans un paysage de damnés. Un jardin des morts qui fumait vaguement et s'estompait pour se confondre avec la courbure de la terre. Il tâta du pied la tourbe qu'il voyait devant lui et elle se mit à mon­ter, formant une grumeleuse boursouflure vulvaire qui vous aspirait. Il recula. Un vent fade s'exhalait de cette désolation et les roseaux du marais et les noires fougères au milieu desquels il se trouvait s'entrechoquaient dou­cement comme des créatures enchaînées. Il se demandait pourquoi une route devait finir ainsi. »


L’Enfer s’anime parfois de scènes hallucinantes, une barge, contenant Culla Holme et un cheval fou, emportée par les eaux en furie d’une rivière, un troupeau de porcelets dégringolant la pente escarpée d’un chemin trop étroit. Comme dans No country for old men, le Maitre des lieux, accompagné ici de deux sbires, moissonne son content d’âmes, au gré de son humeur.


La sauvagerie, le « wild » est un thème récurrent de l’œuvre de Cormac McCarthy. Mais à l’opposé de La route que l’on pouvait assimiler à une sorte d’Epiphanie, ou De si jolis chevaux, roman d’apprentissage, voir Méridien de sang qui prenait vie dans une écriture impétueuse, L’obscurité du dehors, d’une lecture éprouvante, n’offre aucune échappatoire.

 


NB : Dans Regain de Jean Giono, on retrouve un tel trio, un couple et un rémouleur à la place du colporteur. Mais l’histoire est toute autre.


31 commentaires:

Christiane a dit…

Je suis heureuse de retrouver Cormac McCarthy. Quel écrivain !
Même si vous annoncez un roman bien sombre...

Soleil vert a dit…

Attention, premières pages très dures.

Christiane a dit…

Pour quelles raisons avez-vous choisi ce livre ?

Soleil vert a dit…

Quand je découvre un très bon auteur, j'essaye d'en lire l'essentiel

Christiane a dit…

Idem !

Christiane a dit…

J'ai commencé le livre. C'est dur mais tellement bien écrit. On est immergé dans cette détresse.

Greg a dit…

”The man comes around” chante Johnny Cash pour accompagner la lecture de MC Carthy.

Christiane a dit…

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse...

Soleil vert a dit…

Merci Greg, content de te lire

Christiane a dit…

C'est vraiment un très beau roman, puissant, sombre. Impression d'entrer dans une toile de Rembrandt avec ce clair-obscur, cette nuit de ténèbres.
Les deux personnages, Culla et Rinthy Homme, ne sont ensemble qu'au début du roman. Rinthy, épuisée mettra au monde difficilement leur enfant. Culla profitera de son sommeil pour abandonner le nouveau-né dans la forêt.
Cet acte va les séparer.
Pendant toute la suite du roman, seule, elle erre sur les routes à la recherche de son enfant. Lui, complètement perdu sans elle, semble n'avoir plus de boussole. A-t-il du remords ? Non. Ses actes sont hors de la morale. Il agit à l'instinct. Même cet inceste sur lequel l'auteur ne dit pas grand chose, ne doit pas le choquer.
Pourtant une sorte de mimétisme s'installe dans leurs paroles alors qu'ils ne sont plus ensemble.
Le mystère de ces trois cavaliers qui sillonnent le pays en tuant, torturant, pillant semble être une concrétion du Mal. D'un Mal biblique comme dans le texte de l'Apocalypse.
On attend pas de rédemption, ni d'issue heureuse. C'est comme ça.
Le personnage de Rinthy est très touchant, naïve et fragile, osant l'obscurité du dehors...
Quel grand écrivain...

Christiane a dit…

Holme (pas homme)

Christiane a dit…

http://www.polyphrene.fr/2011/04/man-comes-around.html?m=1

En écho à la chanson "The man comes around” chantée parJohnny Cash.

Anonyme a dit…

Pas lu , mais on imagine autre chose que Madame Angot, Christine de son prénom!

Christiane a dit…

Oui, rien à voir ! Il semblerait que ces deux êtres, ensemble, faisaient un seul être et que cette division les éloigne l'un de l'autre. L'enfant change la donne.
On peut supposer que longtemps, dans les débuts de l'humanité, l'idée d'inceste n'existait pas. Les humains de comportaient un peu comme des animaux, suivant leurs instincts.
Ici, dans ce roman, ce sont les autres qui condamnent l'inceste et l'enfant de l'inceste, culpabilisant Culla. Mais ils n'ont rien de remarquable, pas plus que le colporteur qui a recueilli l'enfant. Aucun n'est remarquable. Rinthy est une victime.
Mais des évènements monstrueux teintent ce roman et le transforment en une sorte de cauchemar.

Christiane a dit…


Et même plus tard !

"Des cas d'incestes historiques existent :

Ramsès II aurait eu des enfants avec au moins deux de ses filles.
Selon une étude génétique réalisée entre 2007 et 2009, Toutânkhamon est le fils d'Akhénaton et de l'une de ses sœurs.
Les Ptolémées étaient incestueux et se mariaient entre frères et sœurs ; le cas le plus connu étant Cléopâtre qui a épousé successivement ses frères Ptolémée XIII et Ptolémée XIV. Ptolémée Philadelphe (« qui aime son frère/sa sœur »), né en 36 avant notre ère, est le cadet des fils de Cléopâtre et de Marc Antoine.
À Rome, Clodius Pulcher fut accusé d’inceste avec sa sœur Clodia.
Le comte Jean V d'Armagnac épousa sa sœur Isabelle d’Armagnac.
Les membres de la famille Borgia sont réputés pour leurs relations incestueuses, qui ont concerné jusqu'au pape Alexandre VI, sans être criminalisées."

À Rome, l'empereur Néron a supposément eu des relations incestueuses avec sa mère Agrippine (...)"
Wikipédia

Christiane a dit…

Fermons la parenthèse de l'inceste entre le frère et sa soeur pour revenir au roman, car l'inceste consenti n'est pas le sujet du roman.
Je relis le billet remarquable de Soleil vert. Il réussit en une page à dire l'essentiel. Le raccordement à "Regain" de Giono est saisissant sauf qu'avec Cormac McCarthy, il n'y a pas d'échappatoire. Ils entrent tous dans "l'obscurité du dehors" jusqu'à devenir cette obscurité qui les efface, un à un.
Greg nous donne une autre clé avec cette chanson de Johnny Cash, "The man comes around", car oui, il y a du Jugement dernier dans cette oeuvre noire.
Je pense au "Passager", un de ses derniers romans. Il y écrit que la moitié du monde n'est que ténèbres.
Vous avez raison, SV, d'épuiser les romans de McCarthy.. quelque chose de son âme qui reçoit tant le choc du Mal en ce monde, se déploie de roman en roman. Un écrivain solitaire aux rêves d'écriture déchirés comme dans les toiles fulgurantes du Greco, comme aussi, "No Contry for the old man" où le tueur fou sans pitié est très proche du personnage du "vieux" - un des trois sataniques qui traversent le roman comme des furieux.
Mais je n'arriverais pas à lire ses livres s'il n'y avait cette merveilleuse écriture si puissante qui ne lâche rien, ondulant avec justesse dans les dialogues, saisissant si poétiquement ce monde terrifiant. Un grand moment de lecture.

Christiane a dit…

Soleil vert écrit sur la RdL :
« Le cerveau humain a cent milliards de neurones, chacun d’entre eux est relié à cinquante mille autres. »

Effarant de voir le résultat de cette infinité de connexions : guerres, massacres, famines"

Christiane a dit…

Ce qui est un grand bonheur de lecture dans ce roman, c'est l'extrême précision de chaque détail : les objets, les vêtements, le sol, l'eau, les visages, les expressions ainsi que le naturel des dialogues. On ne peut échapper à cet univers de précarité, de faim, de soif, de labeur journalier, d'errance sur les routes. Les personnages rencontres sont rudes, méfiants.
Rinthy traverse ce paysage de mort et de violence avec la grâce du petit personnage lumineux qui surgit dans "La relève de la garde" de Rembrandt . Un petit personnage diaphane, fragile, imprévisible.
D'ailleurs on ne sait rien de l'histoire de Rinthy et Culla Holme. On ne connait rien de leur histoire. Ils surgissent comme un couple démuni, jeune, dont la femme va mettre au monde un enfant. Et très vite, Rinthy fuit et recherche le colporteur dont elle a deviné que c'est lui qui a l'enfant mais elle pense qu'il y a eu une transaction entre son frère et lui, du moins qu'il est responsable de ce geste incompréhensible et cruel pour elle. Pour quelles raisons a-t-il abandonné ce nouveau-né à une mort quasi certaine, sous un buisson de la forêt ?
Culla tout en recherchant sa sœur, cherche des petits boulots d'homme à tout faire dans les formes.
Une charrette traînant des morts arrachés à leur tombe traverse un village.
Tout semble incompréhensible, déréglé, hors du bien et du mal. Les êtres survivent, toujours sur la défensive. Pas une seule lueur de tendresse, pas de sourires, de rires, de légèreté. Le monde est lourd et funeste.
Mais quelle écriture envoûtante, goûteuse, mélodieuse, poétique...
page 100...

Christiane a dit…

dans les fermes

Christiane a dit…

Ce bonheur de lecture tient certainement beaucoup au travail de traduction de François Hirsch et Patricia Schaeffer..

Christiane a dit…

https://www.livreshebdo.fr/article/deces-de-francois-hirsch-traducteur-de-milan-kundera-et-de-cormac-mccarthy

Christiane a dit…

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2021/10/20/francois-hirsch-traducteur-de-milan-kundera-est-mort_6099251_3382.html

Christiane a dit…

La poétesse japonaise Ryoko Sekiguchi, la nouvelle traductrice de Junichiro Tanizaki, écrit : «tout grand texte navigant sur la barque du temps traverse une multitude de paysages où il se donne à lire de différentes façons. Les époques changent, les lecteurs changent aussi."

Christiane a dit…

https://www.lesechos.fr/2017/02/ces-ecrivains-de-lombre-1234232
Un excellent article de Nathalie Silbert. En écho au dernier billet de Pierre Assouline.

Biancarelli a dit…

Revu le film ”Regain” avec de grands acteurs et une Orane Demazis tellement touchante,comme toujours.
Merci Soleil Vert pour cette évocation dans votre chronique. Et merci à Christiane pour ses analyses.

Christiane a dit…

Orane Demazis... Oui. Et la carriole et le mauvais homme qui la tire. Et le pain et la charrue à la fin. Et le bonheur encore possible. Je crois me souvenir de la mamette qui saute dans les buissons pour arriver à ses fins.
La pauvre Rinthy est bien malmenée... Et pourtant, elle espère tant retrouver son petit. Que de méchanceté autour d'elle.... Elle a tant d'amour à donner à cet enfant disparu...
Oui, Biancarelli, c'est un très beau roman et le cœur de Giono semble se pencher sur les grands yeux tristes de Rinthy.
Et Culla, tiraillé par une douleur qu'il ne sait nommer la cherche. Est-ce un chemin de rédemption ? Je ne sais... Il me reste une trentaine de pages à lire. Je voudrais être une petite souris sur la table de Cormac McCarthy et pouvoir lui demander : Puisque vous pouvez tout sur cette histoire, pouvez-vous mettre un peu d'espoir dans ces dernières pages ?
Mais à lire le billet de Soleil vert, je sens qu'il a trop d'amertume dans sa tête pour changer quoi que ce soit. Il faut aller jusqu'au bout de cette désespérance....
Plaisir de vous lire et plaisir de laisser ma rêverie onduler au fil des pages.

Christiane a dit…

la "Mamèche"

Christiane a dit…

Je pense aussi à la Strada de Fellini. Gelsemina et Zampano. Cette jeune femme un peu simplette au cœur pur et le rustre Zampano qui pleure dans une nuit vide à la fin du film.
Tous ces grands créateurs ont parfois des rêves qui se hèlent.

Christiane a dit…

Final terrible et grandiose. Ah, ce troupeau de porcs se jetant du haut de la falaise ! Très biblique !
Et ce marcheur sur la route... Un peu du Hollandais volant condamné à errer sur les mers, seul dans son bateau maudit.
Quand c'est trop noir, on pense à Soulages qui faisait naître la lumière de la texture de ses toiles.
La première fois qu'il dessina la neige, enfant, il traça en noir son rêve de blancheur...
Je cherche la neige de l'écriture de Cormac McCarthy....

Anonyme a dit…

Orane Desmazis qui sombra dans la démence. Un de mes amis, ecrivant sur l’Art d’être Comédienne, vint trop tard et finit par détruire les bandes ou éructait celle qui fut Fanny….Beckettien,

Christiane a dit…

La démence... Terrible fin de vie...