dimanche 21 février 2021

La Montagne morte de la vie


 

Michel Bernanos - La Montagne morte de la vie - Arbre Vengeur

 

Embarqué « à l’insu de son plein gré » selon une formule humoristique, dans un galion à une époque indéterminée et pour une destination qui ne l’est pas moins, un jeune homme raconte la succession d’aventures épouvantables dont il fut la proie. A bord, l’apprenti mousse devient le souffre-douleur de l’équipage avant que le cuisinier Toine ne le prenne sous sa protection. Ce court répit s’achève bientôt. Sous l’Equateur le vent tombe, les provisions s’épuisent et les hommes affamés sombrent dans le cannibalisme. Le navire reprend sa course mais sombre dans le tourbillon d’une tempête apocalyptique analogue au maelstrom décrit par Edgar Poe dans son récit Manuscrit trouvé dans une bouteille. Seuls rescapés, accrochés au mat, l’aide cuisinier et Toine abordent une ile déserte.

 

Rédigé en dix neuf jours en 1963, La Montagne morte de la vie constitue le point d’orgue de l’œuvre de Michel Bernanos. Me référant aux investigations du préfacier Juan Asensio, le titre du roman évoque le nom d’un personnage du Dit du Marin de Coleridge, « Le Cauchemar-vie-en-la-mort ». Les grands textes, et celui de Bernanos ne fait pas exception, cousinent avec leurs homologues : Poe, Machen, les végétaux inquiétants d’Algernoon Blackwood, L’œil dans le ciel de Dick (!) ou La Route de Cormac McCarthy sans oublier les histoires de vaisseaux maudits comme Le Hollandais volant ou Le Psautier de Mayence de Jean Ray.

 

L’ouvrage prend son envol dans la seconde partie. Le paysage insulaire arpenté par les naufragés baigne dans une lueur pourpre, l’eau y compris. Le sol résonne de l’étrange battement d’un cœur gigantesque. L’horizon est dominé par une montagne rougeoyante. Ce n’est pas le Sinaï des Dix Commandements. Dieu a déserté la contrée. Toine, comme le narrateur de la fiction de Jean Ray ne reconnaît pas les constellations. Il est tout aussi incapable d’identifier les arbres. Désireux de connaître le fin mot de l’histoire les deux hommes tentent d’atteindre le sommet, ignorant l’assaut végétal et minéral contre eux.

L'Enfer de Dante vu par Gustave Doré

Juan Asensio évoque à travers la figure de Monsieur Ouine, l’influence paternelle. Nul doute qu’il y ait là une nouvelle voie d’investigation de l’œuvre de Michel Bernanos. De l'emprise du paysage dans Le Murmure des Dieux à la prédation de La Montagne morte de la vie on franchit un degré. Chez Georges le père, Le Journal d’un curé de campagne racontait la lutte inlassable d’un homme d’église pour raviver la foi de sa paroisse. L’incroyance, le Mal, mais aussi la boue, la pluie quotidienne, le ciel bas se coalisaient contre son ministère. Le prêtre livrait un combat féroce contre la pétrification des consciences (1). Il est perdu dans le texte du fils, au cours d’un final saisissant. En dernier lieu le lecteur averti invoquera également la figure de Gorgone.

 

Cette belle édition d’un incontestable chef d’œuvre, à laquelle on ne reprochera qu’une couverture ratée, est complétée par un conte moyenâgeux plus anecdotique Ils ont déchiré Son image.

 

 

 

 

(1)   « . Je n’ose pas dire qu’elle [la conscience] se décompose par-dessous, elle se pétrifie plutôt. » Journal d’un curé de campagne- Georges Bernanos (Merci Paul Edel)


Aucun commentaire: