jeudi 9 septembre 2021

La nuit du faune

 

Romain Lucazeau - La nuit du faune - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

Révélé par Latium, un space-opera nourri d’humanités et récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire en 2017, Romain Lucazeau publie en 2021, La nuit du faune. L’auteur, diplômé de l’ENS, agrégé de philosophie, un temps enseignant, dirige actuellement une filiale de la Caisse des dépôts. Après Gérard Klein cette vieille institution abriterait-elle une pouponnière d’écrivains de science-fiction ?

 

La nuit du faune, au titre évocateur d’un célèbre prélude musical (1) et d’un poème abscons de Mallarmé, tient du roman de science-fiction et du conte philosophique. Son héros, un faune, après avoir franchi d’innombrables contrées, escalade une montagne au sommet de laquelle, selon une croyance de son peuple, réside une Divinité. Il est accueilli par Astrée une petite fille réfugiée dans un domaine évoquant un jardin de poupée. Sous son apparence juvénile, la fillette abrite une autre personnalité, une déesse très ancienne rescapée d’un peuple oublié. Ayant depuis longtemps tourné le dos à l’univers, elle écoute néanmoins attentivement les propos de son interlocuteur et séduite par sa soif de connaissance l’entraine dans un voyage qui les conduiront à la rencontre de peuples du Système Solaire et de la Voie Lactée. Sur leur route, ils embarquent un robot dont les créateurs biologiques ont disparu.

 

Empruntant les matériaux conceptuels les plus récents de la science physique, La nuit du faune revêt les vêtements d’une fable du XVIIIe siècle, tout en privilégiant selon une tradition remontant aux Grecs le dialogue comme mode narratif. Gulliver, héros du célèbre roman de Swift suivait au fil de ses aventures une trajectoire qui le menait du même à la découverte de nations et de coutumes étranges. Polémas, le faune (2) entame un chemin inverse qui le désespère. La contemplation des merveilles du Cosmos cède progressivement le pas à l’inventaire des civilisations évanouies ou métamorphosées en machines, quelque furent leur degré d’élévation. Escaladant toujours plus haut les montagnes de la Création, il perçoit un Univers en proie à de vastes conflits n’épargnant pas d’insondables Divinités.

  

Des innombrables interrogations soulevées par le roman, émerge la question du Savoir et de l’Immortalité :« J’ai tourné le dos à un univers que la compréhension avait vidé de toute beauté, de tout chant, de toute gloire… », soupire Astrée, reprenant le vieil aphorisme de Goethe : « Toute théorie est grise, mais vert et florissant l'arbre de la vie. » Comme Gulliver et ses Houyhnhnms, elle imagine un instant stopper sa course auprès de Galatée, une étoile à neutron bienveillante. L’épilogue cependant fait ressurgir l'adage du vieux Voltaire : « Il faut cultiver notre jardin ».

  

Ne cédant pas au didactisme, La nuit du faune embarque le lecteur dans un voyage aux allures de roman d’apprentissage. Vision holistique d'un Réel où la Conscience se débat dans les chaines de la contingence et de l'entropie, réflexion lucide sur les civilisations disparues, ce texte de haute tenue renoue avec une ancienne tradition littéraire sous les lumières des savoirs contemporains.

 

 

 

(1)   Romain Lucazeau insiste à deux reprises sur le sujet : « Aussi se réfréna-t-elle, et, se forçant à relever la tête vers lui, elle articula : « Vous venez pour l’après-midi ? »

(2)   Le nom des personnages Astrée, Polémas, Alexis, Galatée est emprunté au roman d'Honoré d'Urfé L’Astrée


8 commentaires:

Biancarelli a dit…

La Caisse des dépôts ”une pouponnière d’écrivains de SF”.Pourquoi pas😄.
Belle chronique toujours aussi enrichie. Ce qui pourrait me motiver et de plus le roman n’est pas très epais.

Soleil vert a dit…

Oui, plus court que Latium !

Ubik a dit…

Du sense of wonder à revendre, hein ?

Soleil vert a dit…

Oui … sans oublier un Observateur et une planète dévoreuse ou quelque chose de semblable qui me ramènent aux premiers Fantasks de chez Marvel :)

Tomtom a dit…

Très bonne chronique (mon Dieu, quelle plume !), dommage que les thèmes abordés ne m'intéressent pas. Je prends plaisir à lire tes chroniques tout en sachant que les livres ne me plairont pas. Preuve s'il en est que tu es vraiment doué.

Manu a dit…

Ah ben tiens, j'étais passé à côté. Très belle chronique au passage.

Soleil vert a dit…

Windows ne mérite pas son nom heureusement : vous me verriez rougir.
Merci à tous

Soleil vert a dit…

Trouvé ce texte sur Internet :

"L’autre définition de la guerre consiste à la considérer comme phénomène omniprésent de l’univers. En conséquence, les guerres entre Etats ne sont que des simples manifestations d’un télos, d’un mouvement universel. Héraclite affirme ainsi que « la guerre est le père de toutes choses ». De même, Hegel voit dans la guerre le jeu de la dialectique et Voltaire voyait la guerre de la manière suivante : « Tous les animaux sont perpétuellement en guerre les uns avec les autres""