vendredi 9 novembre 2018

Mars la rouge


Kim Stanley Robinson - Mars la rouge - Pocket





Objet d’une curiosité humaine quasi-immémoriale et plus récente de la part des scientifiques, des romanciers et des cinéastes, la planète Mars revient peu à peu dans l’actualité. Outre les rediffusions télévisées des films Mission to Mars ou The Martian, une série présentée comme une docufiction a vu le jour en 2016. C’est l’occasion pour moi de revenir sur la trilogie majeure de Kim Stanley Robinson longtemps délaissée en raison d’un préjugé absurde. Les premiers romans de cet écrivain, Les menhirs de glace et Le rivage oublié avaient révélé un auteur subtil. Mais j’avais en mémoire les débuts fascinants d’Orson Scott Gard dont le génie inventif se perdit dans ses fantasy ultérieures. Enfin tout écrivain, estimai-je, ambitionne de publier un pavé commercial qui le consacrera définitivement aux yeux du grand public et pas forcément à ceux de ses admirateurs.


Tous ces a priori sont balayés par Mars la rouge . En décembre 2026, cinquante américains et cinquante russes font route à bord de l’Ariès vers la planète du Dieu de la guerre. A leur tête un triumvirat formé par John Boone, le Neil Armstrong des lieux, Frank Chalmers et Maya Katarina Toitovna. Un triumvirat qui est aussi un trio amoureux dont les tensions rythment la narration. Les Cent premiers partagent le rêve d’une utopie martienne, loin de la Terre natale noyée par la misère et les conflits. Alors qu’ils livrent un combat colossal pour passer d’un quotidien en mode survie à une existence supportable, les divergences surgissent. Faut-il comme le revendique le biologiste Sax entamer la terraformation sans tarder, ou à l’instar d’Anne la géologue préserver la beauté minérale de cette terre ? L’un des protagonistes les plus secrets, Hiroko, tranche la question en abandonnant le site pour fonder une seconde colonie dans un endroit inconnu.


Personnage central, Boone déploie tous ses efforts pour maintenir la cohésion de la communauté humaine tout en préservant l’espoir utopique d’un monde nouveau régi par ses propres lois. Mais alors que le projet connaît ses premiers succès, que l’amorce d’une vie biochimique parcourt les sols, que l’atmosphère se densifie, que les humains quittent les caveaux de Underhill pour s’installer dans des cités sous dôme, les multinationales terriennes entrent en jeu pour tenter de rafler la mise.


Kim Stanley Robinson a réalisé un travail considérable, étalé sur dix-sept années selon Claude Ecken. On ne lit pas Mars la rouge, on plonge en immersion dans un autre monde, le lecteur déambule sur le régolite, arpente les canyons ou se balade sur la plateforme d’Olympus Mons à vingt et un kilomètres d’altitude. Les inévitables considérations scientifiques liées à ce type d’ouvrage ne nuisent pas à la marche du récit, d’autant que l’écrivain, peut-être inspiré par l’ouvrage de Robert Heinlein Révolte sur la lune, ne fait pas l’impasse sur l’environnement politico-économique. Comme tous les grands romanciers, l’auteur s’approprie le temps ; les pionniers dont certains disparaissent sont rejoints par d’autres migrants, de nouveaux enjeux surgissent, Mars elle-même évolue.


La lecture achevée, on se souviendra de la beauté minérale et multiple de ce monde, tout autant que de la force des personnages créés par Kim Stanley Robinson. L’ultime dialogue entre Maya et Hiroko rappelle l’épilogue de Chroniques Martiennes. Ça tombe bien, Mars la rouge rejoint le fameux livre de Ray Bradbury au Panthéon littéraire martien en compagnie de La guerre des mondes de H.G Wells.

vendredi 19 octobre 2018

Nous qui n’existons pas


Mélanie Fazi - Nous qui n’existons pas - Dystopia Workshop






Est-il besoin de présenter Mélanie Fazi, nouvelliste, romancière et traductrice ? Tranchant avec ses textes d’inspiration habituellement fantastique, Nous qui n’existons pas est une autobiographie, le récit d’une crise existentielle et l’histoire d’une renaissance. Présenté comme une non-fiction, il se rattache néanmoins à une tradition littéraire jalonnée d’œuvres phares telles Les mots de Sartre, Les confessions, et Les rêveries d’un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Celles-ci ont en commun d’exprimer un désarroi face au monde et de relater la pénible confrontation entre l’image que l’on a de soi et celle que renvoie les autres.


En d’autres termes ce livre parle de l’identité douloureuse. Ce questionnement traverse toute l’histoire de la littérature et de la philosophie. Mélanie (qu’elle me pardonne cette familiarité) évoque la prise de conscience progressive de sa différence, le besoin de solitude - en fait d’indépendance -, le choix du célibat puis l’attirance pour les femmes, avec ce constat que naitre à soi-même sous le regard des autres est un exercice périlleux. Sa conclusion néanmoins rejoint une réflexion d’un maitre de l’existentialisme : entre toutes formes de désespoir, celle de renoncer à être soi-même est la pire


Ecartons les remarques obscènes des hommes politiques sur le sujet identitaire, écartons de même les résurgences d’un courant de pensée issu de Barrès et Maurras et osons parler de science-fiction, pas plus conne sur ce thème qu’une autre. .Le souvenir de deux écrivains surgit inopinément à la lecture de Nous qui n’existons pas. D’abord celui de Le Guin et de « Ceux qui partent d’Omélas ». Le texte de Mélanie comme celui de l’auteur des Dépossédés, exprime l’idée que le bonheur du plus grand nombre s’établit sur le malheur de quelques-uns. Comment cela survient il ? Par l’imposition de normes. Quant au  temps des changements de Robert Silverberg, il raconte la découverte par un homme de son Moi profond. Cette quête, dans un monde où l’expression « Je » est interdite le transforme en proscrit.


Le témoignage de l’auteur s'inscrit aussi dans le vaste récit de la lutte des femmes pour leur émancipation. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai assisté aux combats de Simone Veil ou de Gisèle Halimi. Ce mouvement est aujourd’hui troublé par des eaux contraires. La dénonciation de la violence exercée à l’encontre du « deuxième sexe » s’accompagne paradoxalement d’une montée des communautarismes religieux qui tendent à réinstaller les femmes dans leurs rôles traditionnels d’épouses effacées.


Nous qui n’existons pas se lit et se transmet comme un viatique. On doit la publication de cet ouvrage à quelques belles personnes. Citons l’éditeur et libraire Xavier Vernet, la maquettiste Laure Afchain, l'illustrateur Stéphane Perger sans oublier Léo Henry pour la postface.

samedi 13 octobre 2018

L’homme qui ne mentait jamais


Lao She - L’homme qui ne mentait jamais - Picquier Poche







Lao She est un écrivain chinois né en 1899 et vraisemblablement exécuté en 1966 lors de la Révolution Culturelle. Son œuvre la plus connue reste le roman Le pousse-pousse. Outre quelques pièces de théâtre, il a rédigé une quarantaine de nouvelles dont l’essentiel a été traduit et publié en France dans deux recueils, Gens de Pékin chez Folio et L’homme qui ne mentait jamais chez Philippe Picquier.


Comparé à Dickens, il détient cette faculté d’autopsier le réel à coup de scalpel dans des récits où, ainsi que le note la quatrième de couverture, les rêves et désirs de ses personnages se fracassent sur le mur de la réalité. « Un vieillard sentimental » s’inscrit dans cette illusion qui voit un vieil homme faire le bilan de sa vie et tenter de prendre un nouveau départ alors que la Faucheuse le guette dans une rue glaciale et ventée. L’échec face au réel est le thème du « nouveau Hamlet ». Le narrateur renvoie dos à dos un père et son fils. Le premier déploie des efforts considérables pour faire fructifier ses commerces puis échoue du fait de la concurrence ; le second se complait dans des rêveries improductives. Agir ou ne pas agir, voici la question … Dans ces contes pittoresques la bouffonnerie se mêle parfois au drame. Lao She prend plaisir alors à portraiturer ses protagonistes. « Ménage à trois » voit deux anciens soldats copains comme cochon – c’est le cas de le dire –, l’un a tête de potiron, l’autre à tête de choux, tenter d’imposer un mariage polygame à une pauvre fille.


La condition des femmes dans la société traditionnelle chinoise, - ici dans les années d’occupation japonaise, théâtre global des nouvelles du recueil -, constitue la dernière marche de la souffrance humaine. Tel est le destin de Xiao Feng. Le court et remarquable roman « Vieille tragédie pour temps moderne » raconte un peu à la manière des Buddenbrook de Thomas Mann le déclin ou plutôt la chute d’une famille. Le vieux Chen Hongdao, lettré respecté, règne sur ses deux fils et sa bru. Lianbo le plus doué de ses garçons accroit la fortune paternelle à coups d’affaires plus ou moins douteuses. Il délaisse sa femme qui lui a donné un fils « idiot ». L’autre fils Lianzhong, adepte des dettes de jeu, s’acoquine avec un truand qui se trouve être le frère de Xiao Feng la concubine de Lianbo. Cette femme ancienne institutrice paye pour les malversations de son frère, enterrant tout espoir d’avenir personnel et professionnel.


La misère du petit peuple tisse la toile de fond du recueil. Dans le récit « Les lunettes », un étudiant se fait voler des verres qui constituent son seul bien. Frappé de myopie il abandonne ses études. Pendant ce temps les bésicles devenues inutiles passent néanmoins de mains en mains à coups de transactions disputées. Plus fort « L’ordonnance » raconte la mésaventure d’Ertou un pauvre hère capturé par des policiers chinois alors qu’il s’aventure hors des murs de la ville à la recherche de médicaments pour son père mourant. Ayant ramassé sur sa route un manuscrit perdu il est accusé de rébellion contre l’occupant. Ertou, qui ne sait même pas lire est victime d’une autre guerre que se livrent à coup de publications un romancier et un critique.


« Notice nécrologique » et « La mort d’un chien » quoique cruel pour le premier, tranchent avec l’ambiance de résignation des textes chroniqués précédemment. Leurs héros affrontent l’ennemi japonais. Dans un cas un pauvre tireur de pousse-pousse se révolte contre des soldats nippons qui ont capturé son fils à des fins de rançon. Les policiers chinois déjà moqués dans « L’ordonnance » pour préférer s’attaquer à leurs concitoyens plutôt qu’à l’envahisseur, restent prudemment en dehors des hostilités. Voilà qui annonce et précède de peu les futurs agissements de la milice française. Dans la seconde nouvelle un groupe de jeunes gens fomentent un acte de résistance. C’est pourtant le père de l’un d’entre eux, méprisé par son fils, qui affrontera l'ennemi.


Deux remarquables récits, aux thématiques atypiques, se détachent. « L’homme qui ne mentait jamais » a pour héros Zhou Wenxiang un honnête fonctionnaire ; celui-ci reçoit un courrier l’invitant à entrer dans un cénacle de menteurs. Pourquoi lui, se demande-t-il ? Le doute sur sa propre intégrité l’assaille alors et s’étend à sa famille lorsqu’il apprend que son fils ne s’est pas rendu à l’école en raison de maux d’estomac. Ment-il aussi ? Zhou Wenxiang s’interroge donc sur la vertu, un concept universel - ici confucéen -, auquel il apporte une réponse … taoïste. « Le nouvel Emile », au titre rousseauiste, raconte la désastreuse prise en main de l’éducation d’un enfant par son père. Inspirée du Meilleur des mondes selon le traducteur, cette nouvelle prophétise trente ans avant, les délires de la Révolution culturelle. Absolument incroyable.


L’ensemble de ces textes auxquels il faut ajouter « La chenille », « Li le noir et Li le blanc », « Buffle en fer et Canard malade » témoigne de l’étendue et de l’universalité du talent de Lao She, tour à tour conteur, observateur des avanies humaines et satiriste.

vendredi 5 octobre 2018

Frankenstein 1918


Johan Heliot - Frankenstein 1918 - L’Atalante





A mon grand-père, Poilu de 14-18, à mon père, gardien de la mémoire.



1914 : par le jeu des alliances débute un conflit mondial sanglant qui portera le nom de Guerre terminale. Sur le front occidental la Prusse affronte la France et la Grande-Bretagne, privées du soutien des Etats-Unis. Les hostilités perdurent jusqu’en 1933, date à laquelle les belligérants détruisent la ville de Londres en déversant depuis des zeppelins, des bombes irradiantes. La France vaincue est placée sous Protectorat allemand. Il faudra attendre l’année 1958 pour que le colonel De Gaulle en secoue le joug.
Entretemps, un jeune intellectuel français découvre, par l’entremise de l’écrivain et correspondant de guerre Ernest Hemingway, un épisode méconnu et fantastique de ces sombres années qui, s’il avait été mené à son terme, eut pu changer le sort des armes. Un obscur officier supérieur anglais du nom de Winston Churchill voulu mettre en pratique les travaux d’un certain Victor Frankenstein pour créer des bataillons de « non-nés » et surprendre ainsi l’ennemi. C’est le récit de l’un d’entre eux, Victor, qui parvint aux mains du professeur Edmond Laroche Voisin.


Involution avait aiguillé ma curiosité, j’avais eu de bons échos de Françatome, mais Frankenstein 1918 est un coup de cœur. La célébration prochaine du centenaire de l’armistice du 11 Novembre 1918 est à l’origine de la rédaction de cette uchronie, débridée comme d’habitude par l’imagination de Johan Heliot, et plaçant du coup cet auteur dans la filiation d’un Reouven ou d’un Wagner. Mais ici, malgré quelques jeux de mots inauguraux - Anvers fut l’endroit d’un tournant décisif …, L’adieu aux âmes d’Ernest Hemingway - l’humour cède vite le pas à la gravité requise pour la dénonciation romancée de la folie des hommes. Heliot est natif des Vosges, et dans l’Est comme dans le Nord, la terre autant que les esprits se souviennent des boucheries militaires du XXe siècle.


Trois idées forces traversent ce livre. Le travail de mémoire, symbolisé par la recherche des manuscrits de Victor, la créature du docteur Frankenstein, des travaux du savant, et des mémoires de Winston Churchill. S’y ajoute le récit oral de Victor de plus en plus précis au fur et à mesure du rétablissement progressif de son intelligence et de ses souvenirs. Vient ensuite une dénonciation de la violence dont les apparitions circonstanciées dissimulent la triste réalité d’une tare ancrée dans le génome humain et qui ne demande qu’à s’exprimer. Enfin l’écrivain, par le biais du revenant, entame une réflexion sur le Pouvoir, sur la malfaisance exercée par une minorité sur les populations qu’elles ont en charge.


Dans les réussites de l’ouvrage on comptabilisera la mise en scène de personnages historiques. Churchill, Irène et Marie Curie ne sont pas des porte manteaux narratifs mais des êtres agissant – à l’exception notable d’Hemingway. Quant à Victor, sa lente régénération morale succédant à celle de son corps constitue le point d'orgue du récit tout autant qu'un message adressé au lecteur. La conclusion sans appel de Frankenstein 1918 dépasse le cadre de l’uchronie pour atteindre l’universel : « n’oubliez jamais le sacrifice des générations qui vous ont précédé et rappelez-vous les leçons de l’Histoire, car c’est le seul moyen d’éviter de répéter les erreurs de vos ainés ».


Espérons que ce livre taille sa route au milieu des poids lourds attendus de la rentrée littéraire que sont la nouvelle collection Albin Michel ou La mort immortelle de Cixin Liu. Je ne lui adresserai qu’un reproche, à savoir une quatrième de couverture beaucoup trop bavarde, dévoilant les 170 premières pages d’un roman qui en compte 245.

vendredi 28 septembre 2018

La semence de la terre


Robert Silverberg - La semence de la Terre - Le Masque Science Fiction






En 2116, une conscription quotidienne expédie sans recours des êtres humains dans les territoires inconnus de l’univers. Chaque groupe composé de cinquante hommes et de cinquante femmes, âgés de vingt à quarante ans, part coloniser une planète vierge de toute vie intelligente. A de rares exceptions près - on veille par exemple à ne pas laisser d’orphelins - nul n’est exempté. La loterie de la sélection casse les familles, brise les carrières. Riches et pauvres sont logés à la même enseigne, mais les personnes malades ou les criminels en réchappent.


Le récit suit une pente naturelle. Sous le regard de quelques personnages, une chanteuse à la carrière déclinante, un étudiant en médecine, un voyou costaud, Robert Silverberg raconte les préparatifs de l'exil puis dans un second temps, les premiers jours de vie de la petite colonie sur Osiris.


Dans ce vieux roman datant de 1962, le jeune auteur décrit un monde cruel où les autorités trouvent une solution radicale au problème de la surpopulation, en se débarrassant d’une fraction de leurs concitoyens. Il n’est pas innocent que l’écrivain nomme l’hémicycle de briefing de l’aéroport « salle 101 ». Autre avanie, le terme de « colonisation » répété à outrance dans La semence de la Terre ne doit pas faire illusion. Il s’agit bien de déportation. La sélection opérée rappelle plutôt les heures très sombres du siècle dernier. Pour mémoire l'auteur réitéra l’expérience quelques années plus tard avec Les déportés du Cambrien.


La seconde partie du roman, bien que brève, s'avère la plus intéressante. Ayant tout perdu, à des milliards de kilomètres de leur planète natale, les pionniers découvrent un Enfer, mais pas celui auquel ils s'attendaient. Afin de prendre un nouveau départ - thème récurrent chez le romancier -, ils leur faudra rompre définitivement tout lien avec la Terre. Robert Silverberg s'est inspiré nommément de Huis clos, une pièce de Jean-Paul Sartre. Quelle culture de la part d'un ancien universitaire américain âgé de 27 ans !


La semence de la Terre est un roman mineur qui voit cependant un créateur légendaire commencer à secouer les codes du space-opera pour sonder les profondeurs de l’âme humaine. Un grand merci à Lord Jim de Culture SF.

dimanche 23 septembre 2018

31e édition des journées Georges Brassens

Elle auront lieu cette année les 13 et 14 octobre 2018,  au parc Georges Brassens à Paris 15e, comme d'habitude.


Les informations pratiques





jeudi 20 septembre 2018

Les attracteurs de Rose Street


Lucius Shepard - Les Attracteurs de Rose Street - Le Bélial’





En cette fin du XIXe siècle, à Londres, le médecin Samuel Prothero est interpellé à la sortie du select Club des Inventeurs par l’excentrique Jeffrey Richmond. Savant confirmé mais de sinistre réputation, ce dernier sollicite son aide pour une affaire mystérieuse. Le chercheur a installé à son domicile situé dans les bas-fonds londoniens une série de machines conçues pour nettoyer l’atmosphère locale de ses pollutions les plus nuisibles. Ce faisant il a ouvert les portes d’un autre monde.


Une novela gothique du regretté Lucius Shepard quelle bonne surprise ! En première lecture Les grandes profondeurs de René Reouven me sont revenues à l’esprit. Ambiance victorienne et fantastique et surtout même idée d’un détournement d’usage d’un appareillage scientifique (le tube de Crooks pour le roman précité) au profit d’activités spirites. Les deux textes témoignent d’une qualité d’écriture superlative.


Les Attracteurs de Rose Street raconte les affres d’un homme aux prises avec le fantôme d’une sœur que sa machine a rappelé d’outre-tombe. Christine est en quelque sorte la Rebecca (1) de Rose Street. Appelé à la rescousse par le maitre de maison pour étudier le phénomène, Samuel Prothero tombe sous le charme d’une des deux domestiques.


La référence de l’éditeur à Jane Austen, bien que citée par l’écrivain dans le récit, m’a étonné. La coexistence de deux mondes aussi dissemblables que la noblesse anglaise et les prostituées du quartier de Saint Nichol tient davantage du Maupassant de Boule de suif que des états d’âme de la gentry anglaise sous le roi George III. Néanmoins on pourra rétorquer que le destin final du personnage de Jane ne détonne pas de celui auquel pouvait prétendre les héroïnes d’Orgueil et Préjugés ; et qu’enfin les propos affectueux et policés de Samuel et Jane ne dépareraient pas de l’ouvrage de la célèbre romancière. De Maupassant, Prothero - mais peut être devrais-je dire Shepard - hérite une appréciation du genre humain sans préjugé. Aussi à l’aise dans la haute société victorienne que dans l’ex-claque de Richmond, il privilégie les âmes aux artifices poudrés quitte à sacrifier sa carrière médicale.


Les Attracteurs de Rose Street se lit aussi comme une double histoire d’amour, l’une placée sous le signe du Mal et du crime, l’autre sous le signe de l’affection qui s’affranchit des codes sociaux. Pour revenir à Rebecca, Richmond et Prothero sont en quelque sorte un Maxim dédoublé. La scène finale évoque une autre adaptation d'Alfred Hitchcock, Psychose … mais j’en ai déjà trop dit.


« Et durant cet instant, durant ces quelques minutes en haut de la colline, nous étions aussi heureux que le permet le malheur du monde ». Qu’est-ce que c’est beau !











(1)  Rebecca roman de Daphné du Maurier et titre du film éponyme d’Alfred Hitchcock. Mon opinion est que l'ouvrage de Daphné du Maurier est l'influence principale des Attracteurs de Rose Street

mardi 18 septembre 2018

Pastorale américaine


Philip Roth - Pastorale américaine - Folio







« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit « le Suédois », un athlète vedette de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l’invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs, est devenu un Américain plus vrai que nature.

Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'arables centenaires : la pastorale américaine.

Mais la photo est incomplète. Hors champ, il y a Merry, la fille rebelle, et avec elle surgit, dans cet enclos idyllique, le spectre d'une autre Amérique en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang... »



Retour à Newark cette ville du New-Jersey non loin de New-York dans les années Lindon Johnson et Nixon. Une cité industrieuse où la famille Levov, génération après génération, a bâti une entreprise de ganterie. L’écrivain Zuckerman, qui avait été contacté par Seymour Levov peu de temps auparavant, retrouve son frère Jerry devenu un brillant cardiologue, lors d’une réunion d’anciens lycéens. Ce qu’il apprend de sa bouche le stupéfait. Derrière la façade de réussite sociale de sa famille se joue la dernière scène d’un drame. Seymour, l’idole d’une génération de juifs américains, vient de mourir rongé par un cancer et surtout par le destin de sa fille Merry, dont le militantisme extrémiste contre la guerre du Vietnam l'entraine dans une folie meurtrière.


Philip Roth confronte dans ce puissant récit deux Amériques, celle de l’american way of life issu de la seconde guerre mondiale et celle d’une jeunesse tentée par la voie révolutionnaire, l’idéalisme enthousiaste des pères face à la révolte des enfants. Ces lignes de fractures traversent le clan Levov. Seymour, qui n’a jamais renoncé à renouer avec sa fille, tente de retrouver le sentier du monde ancien. C’est le « raccommodeur » ironisé par son frère, l’homme de l’apaisement familial, le parangon de la bonne société de Newark, le héros, le marine, le gendre idéal venu se briser sur le mur filial, sa fille, chaos et monstre tout à la fois. Le mari sensible aussi qui cédant à sa femme, une ancienne miss new-jersey mal dans sa peau, vend la « pastorale américaine », une vieille demeure, symbole historique. Bref, tout lui échappe. A l’inverse Jerry, qui admire secrètement Seymour, trace à coup de serpe son chemin dans la jungle américaine. Il a admis et intégré la violence du monde. C’est le trancheur de nœud gordien, prêt à sacrifier Merry la rebelle.


Autant que le permet ma connaissance fragmentaire de l’œuvre de l’auteur, on trouve dans La pastorale américaine quelques archétypes de personnages : Zuckerman dans le rôle de l’écrivain accoucheur de vérité qui échoue d’ailleurs ici à la différence de son homologue de La tache ; le « Suédois » figure de héros dépeint sous les traits d’Eugène Cantor le lanceur de javelot de Némésis.


Dans ce roman d’une puissance lyrique et imprécatrice intense, et qui a obtenu un Pulitzer, Philip Roth sonde les reins de l’histoire américaine. Son souffle traverse les âmes autant que les rues et les usines de Newark dévastées par les guérillas urbaines et la mondialisation. Il y a du Delillo et du Steinbeck dans ce récit. On pense aussi à Autant en emporte le vent. La troisième partie retombe un peu à mon humble avis comme un soufflé. Mais quel livre mêlant petite et grande histoire !

samedi 15 septembre 2018

Les chaines de l’avenir


Annalee Newitz - Autonome - Denoël Lunes d’encre







2144 : à la suite de bouleversements environnementaux ayant mis en péril l’agriculture, les Etats de la Terre regroupés en Fédérations investissement massivement dans la biotechnologie et la bio ingénierie. Dans ce monde futur ultracapitaliste qui voit les plus démunis tomber en esclavage, les avancées scientifiques ne profitent pas au plus grand nombre. Jack Chen, ancienne militante antibrevets et chercheuse mise au ban, synthétise des médicaments couteux qu’elle distribue aux populations défavorisées. Mais l’un de ses produits, dérivé du Zacuity, censé accroitre la productivité dans les entreprises, provoque des addictions mortelles chez leurs utilisateurs. Une course de vitesse s’engage alors entre l’héroïne et deux tueurs lancés par les autorités à ses trousses. Jack Chen aura-t-elle le temps de prouver sa bonne foi en dénonçant la malfaisance de la molécule originelle ?


Essayiste et journaliste, Annalee Newitz signe là un premier roman qui ne manque pas d’intérêt. On discerne quelques réminiscences de Blade Runner, de Robocop (pour le personnage de Paladin) et d’Outland (la drogue au travail). L’aspect le plus inquiétant d’Autonome réside dans la vision esquissée d’un monde où une partie de la population s’adonne à des substances plus ou moins licites, tandis que l’autre, humains ou robots ou robots organiques, subit l’asservissement. L’asservissement est une version futuriste de l’esclavage dans laquelle les maillons chimiques de la dépendance remplacent les antiques chaines de fer. Ceux qui s’affranchissent de ce destin d’animal domestique, deviennent autonomes, c'est-à-dire libres.


Le récit s’articule autour des personnages de Jack Chen et de ses poursuivants. L’histoire de la fugitive prend peu à peu forme au travers de flash-backs, depuis l’époque héroïque de sa lutte contre les lobby pharmaceutiques détenteurs monopolistiques des brevets, aux côtés de son mentor et amant Kirsh, puis la narration de ses combats solitaires, les rencontres de Troized, un humain asservi, et de Med une biorobote. Le couple de tueurs formé par l’humain Eliasz et Paladin, une robote muni d’un cerveau organique, déçoit. Paladin fait pâle figure comparativement à Robocop. Dans le roman de Newitz, la relation homme-machine est poussée dans ses derniers retranchements. L’auteur a sans doute voulu passer un message de tolérance et d’universalité : l’amour s’affranchit des codes et des genres. Soit.


Autonome est un thriller maitrisé mais pas étincelant. A l’image de Michel Houellebecq qui prophétise dans Soumission l’abandon du libre-arbitre au profit du religieux, Annalee Newitz dévoile les chaines de l’avenir. Le combat pour la liberté, prochain enjeu des sociétés futures ? Mention spéciale à la traduction limpide de Gilles Goulet dont on extraira un « gambit conversationnel » à réserver aux soirées branchées.





PS : Le sur-titre Les chaines de l’avenir est tiré d’un roman de P. K. Dick