lundi 8 juillet 2024

L’Attrape-cœurs

J.D. Salinger - L’Attrape-cœurs - Pavillon Poche - Robert Laffont

 

 


« « La vie est un jeu, mon garçon. La Vie est un jeu qu'on doit jouer selon les règles. »
«Oui, m'sieur. Je le sais. Je le sais bien. »
Un jeu, mes fesses. Quel jeu. Si vous vous mettez du côté où il y a tous les coups intéressants, alors c'est un jeu, d'accord - je veux bien l'admettre. Mais si vous êtes de l'autre côté, celui où il n'y a rien d'intéressant, à quoi rime le jeu ? A rien. Il n'y a pas de jeu.
 »

 

 

 

Holden Caulfield vient de se faire éjecter à  Noël du collège Pencey Prep, une pension de Pennsylvanie. Il n’en n’est pas à son premier renvoi. Les dés lancés à sa naissance n’ont pourtant pas été pipés : famille newyorkaise aisée, un frère scénariste à Hollywood, Phoebe, une petite sœur adorée et un cadet Allie, décédé prématurément, un deuil dont il ne s’est jamais remis. L’intelligence, Holden n’en manque pas. Mais peu de choses retiennent son attention, hormis la littérature par exemple. Il échoue par désintérêt ou parce que les sujets proposés ne satisfont pas à ses grilles d’évaluation personnelle. Il n’a pas de direction de vie, il a 16 ans, c’est un adolescent.

 

Il prend la décision de ne rentrer chez ses parents que quelques jours après la date de réception présumée du courrier d’exclusion de la pension. Ne supportant plus la présence sur place de deux de ses coturnes, dont l’un a le malheur de flirter avec un ancien amour secret, Holden fugue à New-York, errant dans les rues ou fréquentant des bars nocturnes, multipliant les rencontres et échappant par chance au pire.

 

Nul doute que J.D. Salinger a écrit le ou en tout cas un des romans cultes de l’adolescence. Il doit son succès à ce personnage les pieds pris dans le filet du monde des adultes, et à un style oral, un ton qui colle parfaitement au bonhomme. Après Fante, avant Kerouac, cet écrivain aussi secret que Pynchon, lançait son héros sur les chemins de la liberté, de l’imprévisible, comme aussi il y a bien longtemps le Rimbaud de « Ma bohème ».


samedi 6 juillet 2024

Jeunesse

Joseph Conrad - Jeunesse - Editions Sillage

 

 


Ce n’était qu’un simple opuscule, et le dernier exemplaire, enfoui dans les colonnes d’ouvrages d’auteurs honorables comme un espace vert - ou peut-être faudrait-il écrire bleu - cerné de gratte-ciels. Mais voilà, les noms de Conrad, de Kipling sans oublier celui d’un écrivain de science-fiction affublé d’une barbichette, ont la vertu de percer les broussailles de mon existence, comme ces coups de vents méditerranéens qui transforment instantanément un horizon marâtre en ciel marin.

 

Les éditions Sillage, à qui je dois d’avoir retrouvé un formidable petit texte de Tolstoï offrent une nouvelle traduction de « Jeunesse », succédant entre autres à celle, prestigieuse, d’Odette Lamolle. On peut faire court – soixante-quinze pages - et néanmoins offrir d’indispensables notes de bas de page, des repères bio et bibliographiques et se fendre d’une mince mais instructive postface. Bravo l’éditeur !

 

Ce récit, le huitième recensé ici n’est, loin s’en faut, le plus prestigieux de l’écrivain britannique. Il s’agit d’une nouvelle dont la rédaction s’insère néanmoins entre Le nègre du narcisse et Au cœur des ténèbres et qui plus que toute autre fiction colle au vécu de Conrad et à ses premières expériences maritimes. Marlow c’est lui. Le personnage et narrateur se souvient d’une traversée plus que mouvementée, effectuée vingt ans auparavant, alors qu’il étrennait ses galons de second lieutenant sur un vieux rafiot censé rejoindre Bangkok à travers l’Océan Indien.

 

A lire l’odyssée de ce vapeur obligé un temps de rentrer au port après une collision avec un trois-mâts, de refaire sa coque après une violente tempête, le temps de se bâtir une réputation de hollandais volant auprès des équipages avant le feu d’artifice final, on se dit que Conrad a pris parti de raconter une histoire chaplinesque. Mais c’est la jeunesse qu’il célèbre, ses extravagances, ses expériences séminales. Cette narration est trop courte pour s’apparenter à un roman d’apprentissage ; on se reportera plutôt à Ligne d’ombre. Elle met en avant en tout cas, comme souvent chez Conrad, un personnage courageux, peut-être inexpérimenté ici, mais résolu et ferme dans les moments clefs. « Jeunesse » récit de la nostalgie :

 

« Mais vous qui êtes là, vous avez tous obtenu quelque chose de la vie : argent, amour - toutes ces choses qu'on trouve sur la terre ferme - et dites-moi, n'est-ce pas ce que nous avons eu de meilleur, l'époque où nous étions jeunes et sur la mer, jeunes et ne possédant rien, sur la mer qui ne donne rien, sinon de rudes coups - et quelquefois la chance d'éprouver notre force - n'est-ce pas cela - et cela seulement - que vous regrettez tous ?

Et nous acquiesçâmes de la tête : l'homme de finance, l'homme de loi, l'homme des comptes, tous nous acquiesçâmes, au-dessus de la table vernie qui, telle une nappe d'eau brune immobile, reflétait nos visages ridés, ravinés ; nos visages marqués par le labeur, les déceptions, les succès, l'amour ; et nos yeux fatigués, qui regardaient encore et toujours, cherchant anxieusement dans la vie quelque chose qui est déjà parti quand on l'espère encore - parti sans qu'on le voie, dans un soupir, dans un éclair - avec la jeunesse, la force et le romantisme des illusions. »






P.S : Les oeuvres de Conrad citées ici ont été chroniquées dans le blog

mardi 2 juillet 2024

Rue des Boutiques Obscures

Patrick Modiano - Rue des Boutiques Obscures - Folio

 

 



« Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Veut-il se retrouver lui-même après des années d'amnésie ?

Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître Denise Coudreuse, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier »

 

Le prix Goncourt 1978 attribué à Patrick Modiano attira l’attention sur une œuvre conçue comme une entreprise mémorielle avec une espèce de fascination pour le Paris de l’Occupation. Les Nobel firent de leur récipiendaire un Proust moderne, mais certains lecteurs le comparèrent à Georges Simenon et lui-même cita l’Eugene Sue des Mystères de Paris. Il n’y a pas cependant dans Rue des Boutiques Obscures cette tension qui anime la littérature policière. Lancé dans une recherche identitaire, le narrateur Guy Roland déroule un fil avec la patience du laborantin développant une photo argentique. Pas de coup de théâtre, pas de révélation subite. Il rencontre, questionne assez brièvement des personnes qui, ouvrant au passage une boite contenant quelque objet ou image témoin d’un passé brumeux, délivrent sans certitude absolue quelques informations, avant de s’effacer eux-mêmes comme des êtres fantasmagoriques émergeant un instant de la surface de l’existence avant de replonger dans les eaux de l’oubli. Il est beaucoup question de photos, de bottins, d’annuaires. Comme Balzac, Modiano établit un registre d’état-civil. Dans cet espace-temps romanesque les lieux et les personnages sont éparpillés comme les pièces d’un puzzle : une église russe, un pianiste américain rescapé d’un mariage de complaisance, égaré à Paris, un certain Freddie qui dit-on fut Outre-Atlantique le confident d’un acteur célèbre, une escapade à Tahiti … Peu à peu émerge la figure d’un certain Pedro nanti d’un passeport sud-américain qui aurait fui avec quelques autres du Paris de l’occupation vers Megève. Est-ce une révélation ou le narrateur s’octroie-t-il l’historique d’un inconnu qui lui ressemble par lassitude ou paresse ? On ne le sait pas. Dans le bain chimique des souvenirs tout est provisoire, comme ce moniteur de sport balnéaire présent dans des photographies d’estivant à l’exception des dernières sans que l’on connaisse, ni son identité, ni les raisons de sa disparition. Etrange univers, fascinant, mais où l’absence de tension narrative comme évoqué plus haut alourdit la lecture.


jeudi 27 juin 2024

Dora Bruder

Patrick Modiano - Dora Bruder - Folio

 

 



Le narrateur du récit - le romancier en fait - découvre par hasard un avis de recherche dans un exemplaire du journal Paris-soir datant de décembre 1941. Il relate une fugue ou une disparition d’une jeune fille de 15 ans. La domiciliation des parents, boulevard Ornano, interpelle l’auteur. Il garde en effet quelques souvenirs de ce quartier de Clignancourt, qu’il traversait enfant avec sa mère pour se rendre au marché aux puces de Saint - Ouen. A la lumière de la découverte de ce fragile pont mémoriel jeté entre son existence et celle de Dora Bruder, il décide d’enquêter sur le sort réservé à l’adolescente. Ainsi démarre un roman où l'investigation factuelle croise les souvenirs personnels du récitant.


Au bout de quelques pages - ai-je été le seul ? -, ayant fait dans un premier temps abstraction du bruit répandu autour de ce livre, j’ai interrompu un instant ma lecture. A quoi avais-je à faire ? A une fiction ? Non. L’absence de toute information, de notes, d’annexe sur mon exemplaire de poche m’y incitait pourtant. Il s’agit d’une biographie ou plutôt d’une enquête biographique à laquelle Modiano joint quelques éléments autobiographiques. La recherche prévaut sur les faits, lequels se résument à quelques archives de la Préfecture de Police, c'est-à-dire des notes lapidaires. En revanche l’écrivain se révèle plus prolixe sur l’itinéraire du père et de la mère, juifs d’origine autrichienne et hongroise.

 

De la vie intime de Dora Bruder, de sa personnalité, de ses aspirations, nous ne saurons rien. D’ailleurs qu’est-ce que l’intimité dans ces années terribles 41-42, où l’étau des circonstances, des évènements, des crimes, des recensements, des chasses aux familles juives, des déportations, réduit les consciences d’une partie de la population à celles de bêtes traquées. Quel sentiment a pu pousser Dora Bruder, placée par ses parents en raison de la petitesse de leur studio du boulevard Ornano, dans l’asile provisoire de la pension catholique Saint-Cœur de Marie, rue Picpus, là même où Jean Valjean et Cosette se réfugièrent, à fuguer à deux reprises dans le Paris des miliciens et des nazis ? Il semble en tout cas que la seconde échappée se termina au centre d’internement des Tourelles en juin 42. Elle rejoignit son père à Drancy en août suivie quelques mois plus tard par sa mère pour périr dans les camps de la mort « Là-bas où le destin de notre siècle saigne ».

 

Les archives relatives aux jeunes filles internées aux Tourelles n’apportent pas d’informations supplémentaires sur le passage de Dora Bruder, mais le Prix Nobel 2014 révèle les circonstances des arrestations et les misérables chefs d’accusation rédigées à l’encontre de quelques autres jeunes femmes qui partagèrent le sort de l’héroïne. Des portraits arrachés à la nuit interminable où gisent tant d’ombres émargées brièvement sur le Mur des Noms.

 

Cet entremêlement de biographie traditionnelle et d’autofiction « à la Modiano » fait tout le prix de ce livre rempli de points d’interrogation. Il y a ce film tourné sous l'Occupation, aux images voilées par les innombrables regards morts des spectateurs d'alors. Il y a cet écrivain allemand Friedo Lampe tué par les soviétiques en 1945 dont un ouvrage Au bord de la nuit fut mis au pilon en 1933 par Hitler : « Ce nom et ce titre m’évoquaient les fenêtres éclairées dont vous ne pouvez pas détacher le regard. Vous vous dites que, derrière elles, quelqu’un que vous avez oublié attend votre retour depuis des années ou bien qu’il n’y a plus personne. Sauf une lampe qui est restée allumée dans l’appartement vide. »





dimanche 23 juin 2024

Le Chemin de l’Espace

Robert Silverberg - Le Chemin de l’Espace - Le Bélial’ Pulps

 

 


Le Chemin de l’Espace est un fix-up composé de cinq nouvelles parues entre 1965 et 1966 et compilées en volume en 1967 sous le titre To Open the Sky. Les quatre premières furent publiées dans la revue française Galaxie 2eme série. La cinquième resta introuvable en VF, sauf erreur ; les lecteurs la découvrirent en 1983 chez J’ai Lu, dans la traduction du roman de 1967. Le Bélial, sous la direction de Pierre-Paul Durastanti en offre aujourd’hui une nouvelle version corrigée par ses soins et enrichie d’une préface de Robert Silverberg. On y apprend que l’idée du récit remonte aux années 50. Sa rédaction démarra en 1964 sous l’impulsion d’un Frederick Pohl décidé à laisser les coudées franches à un écrivain avide de renouveau. Ainsi démarre l’arc narratif d’une œuvre plus personnelle qui s’étendra, malgré une autre interruption, du « Feu bleu » au … Glissement vers le bleu.

  

Conformément à un prédicat d’André Malraux, le XXIe siècle et le suivant, sont devenus religieux. Les dix ou douze milliards d’habitants qui peuplent la Terre étouffent. La « Fraternité de la radiation immanente » dont la catéchèse se résume à un salmigondis scientifique, leur promet la vie éternelle en ce monde. Dans ses temples, les fidèles ne se prosternent pas devant un crucifix, mais devant un réacteur nucléaire au cobalt 60 qui émet une lueur bleutée. D’autres humains ont tenté une échappatoire à l’enfer terrien en colonisant Mars et Vénus. Sur celle-ci s’est développée une fraction religieuse dissidente de La Fraternité, Les Harmonistes.

 

Le roman débute par la visite d’un plénipotentiaire Martien venu se distraire des rigueurs de la vie sur la planète rouge en force beuveries. Une scène dont s'inspirera d’ailleurs Silverberg dans un chapitre de Roma Aeterna. Kirby, qui s’efforce de tempérer les emportements vineux de son hôte dans un temple de la Fraternité, découvre ses rites et en deviendra à son corps défendant un des principaux piliers. Le second chapitre raconte les efforts de Mondschein, un jeune « Frère », pour pénétrer dans le laboratoire de Santa Fe où s’élaborent les secrets de l’immortalité. Exilé finalement sur Venus il basculera dans l’Hérésie. Une lutte d’influence s’établit alors entre les deux courants religieux, lutte dont Vorst le fondateur de La Fraternité détient seul les clefs de l’enjeu final et alimentée par des personnages récurrents dont la longévité exceptionnelle leur confère une présence mythique.

  

Le titre du roman donne une vision assez juste du contenu de l’œuvre de Robert Silverberg. Sous l’emprise de contraintes de toutes sortes, environnementales, sociétales ou spirituelles, les personnages de ses romans s’efforcent de trouver un chemin de liberté. Certains échouent (Les Monades Urbaines, La Face des Eaux), sont déportés dans le Cambrien, d’autres découvrent un Univers (Les Profondeurs de la Terre, Ciel brûlant de minuit, « Voué aux ténèbres », « La Maison en Os », « Thèbes aux cent portes »). Noel Vorst, le Fondateur, l’homme « aux plans derrière les plans » ressemble à d’autres oligarques, Krug de La Tour de verre, Gengis II Mao IV Khan de Shadrak dans la fournaise. S’il leur attribue un rôle prééminent Silverberg s’en débarrasse en les expédiant dans les étoiles ou en les réduisant au silence. Saluons Le Chemin de l’Espace, bon et plaisant roman où dans les interstices d’une architecture façon Asimov ou Blish se glisse le prélude des chants futurs de l’auteur de L’ oreille interne.

lundi 17 juin 2024

Kallocaïne

Karin Boye - Kallocaïne - Folio SF

 

 

 


Il y a soixante quinze ans, à quelques jours près, Georges Orwell faisait paraître 1984. Cet anniversaire coïncide avec la déclinaison en Folio SF de Kallocaïne un roman de Karin Boye et - hors champ littéraire - la perspective prochaine d’un inquiétant brunissement du ciel politique français. Un alignement de planètes non prévu par les astronomes.

 

Le roman de cette poétesse suédoise s’inscrit dans un carré dystopique constitué de Nous autres d’Evgueni Zamiatine, du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley et de l’œuvre précitée d’Orwell qu’il précède de neuf années. Le narrateur de Kallocaïne est un chimiste travaillant dans une des cités souterraines d’un Etat despotique inspiré du régime soviétique de Staline. Les aspirations individuelles sont balayées au profit de la soumission inconditionnelle aux idéaux de la collectivité dictés par une Autorité impitoyable et inquisitoriale. Un système de surveillance généralisé se déploie au sein des usines et jusqu’au cœur des familles dont la vie intime est régulée par des auxiliaires du Pouvoir et l’implantation de micros dans les appartements. Qui ne dénonce pas son voisin, un collègue de travail, voir son conjoint risque de l’être. Les enfants sont soustraits à leurs parents pour être confiés à des organisations militaires.

 

Totalement dévoué à la cause de l’Etat-Monde, Léo Kall franchit une étape supplémentaire dans la néantisation des âmes et consciences en mettant au point un sérum de vérité la « Kallocaïne » qui brise la coquille protectrice des rêves secrets des « suspects ». Mais alors que le chimiste semble promis à un avancement, le développement de sentiments paranoïaques à l’égard de sa femme, de son supérieur hiérarchique et la découverte simultanée d’un mouvement de résistance dont les valeurs envahissent ses songes, le déstabilise complètement.

 

Avant Orwell, Boye annonçait l’irruption d’une Police de la Pensée. Désormais plus besoin de juges pour évaluer et sanctionner un acte répréhensible, des psychologues, voir des économistes apprécient la pureté ou non de l’intention du coupable pour rendre un jugement axé sur l’utilitarisme, c'est-à-dire en fonction de l’intérêt de la collectivité. On n’est pas très loin des « précogs » du Minority Report de P. K. Dick. Les inquiétudes dystopiques hanteront par la suite d’autres écrivains de science-fiction comme Robert Silverberg avec Les monades urbaines ou Le temps des Changements dans lequel l’écrivain fera du « sérum de vérité » une drogue libératrice.

 

A l’inverse de Georges Orwell, Karin Boye adopte le point de vue du bourreau, un procédé que l’on retrouve en littérature française, certes dans des thématiques tout à fait autres, sous la plume de Michel Tournier (Le Roi des Aulnes) ou celle de Jonathan Little (Les bienveillantes). 1984 élargira le propos avec les inventions géniales de la novlangue et de la doublepensée, mais les errements labyrinthiques de Léo Kall racontés dans une écriture superbe restent de première force.

vendredi 7 juin 2024

I.G.H.

J. G. Ballard - I.G.H. - Folio

 

 



I.G.H. pour Immeubles de Grande Hauteur clôt la « trilogie de béton » de J.G. Ballard, en l’élevant à un sommet paroxystique. Le chemin parcouru, des névroses obsessionnelles sexuelles de Crash aux pertes de repères identitaires de L’île de béton, s’achève avec I.G.H en explosion de violence urbaine. Il est vrai que les tours et autres gratte-ciels ont vocation dans la littérature de science-fiction à se transformer en champs d’explorations dystopiques. Citons « La Tour des Damnés », nouvelle de Brian Aldiss relative à une expérience de surpeuplement, ou Les Monades Urbaines roman de Robert Silverberg sur les ruches de 1000 étages du Futur.

 

Se détendant dans son appartement du vingt-cinquième étage, le Docteur Laing voit s’écraser une bouteille de mousseux sur sa terrasse.  Il habite une des cinq tours résidentielles d’une banlieue londonienne, pourvue de tout le confort moderne et de services collectifs : une ville à l’intérieur d’une ville. Et pourtant un simple incident occasionné par quelques fêtards va dégénérer progressivement en sauvagerie que l’auteur explique sans expliquer par l’atteinte de la masse critique : le bâtiment est complet et la fission, pour poursuivre l’analogie, peut se déclencher. Pannes d’électricités, arrêt des ascenseurs, premières échauffourées, édification de barricades, raids dans les étages supérieurs, se succèdent, des clans tribaux se forment. Aucun des occupants ne quitte l’immeuble malgré la dégradation des lieux. Abandonnant le monde extérieur ils entament l’exploration mentale de leurs perversités.


Image extraite du film High-Rise tiré du livre de Ballard

Dans Malaise dans la civilisation, Freud évoque les pulsions d’agressivité de l’être humain que doit contrarier un Surmoi, une conscience morale. En restreignant ces pulsions, en légiférant, les sociétés, les civilisations exercent une contrainte collective semblable, visant à éloigner les hommes de l’état d’animalité, de la barbarie. Les siècles passés ont montré ce que valent les prétentions civilisatrices de certaines nations, le XXème a posé l’équivalence civilisation et barbarie, exactement ce que Ballard met en scène dans I.G.H. Qu’ont à opposer le docteur Laing, l’architecte Royal, le producteur de télévision Wilder à leurs instincts destructeurs ? Un sursaut moral, une anxiété, un remords, une éducation ? Non. Un habitus, une vie matérielle confortable, tout ce que symbolise la tour sans nom dont les organes, ascenseur, vide-ordure, centre de loisir, supermarché, doivent être détruits. Le texte de la quatrième de couverture, qui date, évoque un retour à la Préhistoire. Rien de plus faux dans cette assertion ; les sciences de la Préhistoire mettent au jour des arts rupestres, des rites funéraires, les reliefs d’une existence infiniment rude mais pas aussi agressive que celle de nos contemporains. L’autre cliché consisterait à assimiler ces violences à une lutte des classes. Certes l’occupation de la tour reflète les hiérarchies sociales, l’élévation sociale allant de pair avec l’appropriation des étages supérieurs. Mais I.G.H raconte une déferlante destructrice intra-communautaire de nantis, ou de professions libérales, médecins, producteurs, architectes. Ballard poursuivra ultérieurement cette thématique avec Super Cannes et Sauvagerie dont le premier titre français, Le massacre de Pangbourne contient le nom d’un personnage de I.G.H.

 

I.G.H. explore plusieurs registres, les violences cachées de la modernité, la folie. On se souvient de « La Loterie » de Shirley Jackson qui dévoilait la pérennité des comportement déviants des hommes dans le monde civilisé. Le texte de J.G. Ballard aussi hallucinant soit-il ne dépare toujours pas l’actualité des ghettoïsations urbaines. C’est pourquoi il restera.


Extrait d'Astérix gladiateur Goscinny&Uderzo



jeudi 30 mai 2024

L’île de béton

J. G. Ballard - L’île de béton - Folio

 

 




L’île de béton est l’un des trois ouvrages de James Graham Ballard regroupés à l’initiative d’un éditeur sous la dénomination « La trilogie de béton ». De pareils regroupements existent ailleurs comme « La tétralogie noire » de John Brunner qui offre aussi un regard sur les sociétés contemporaines mais dans un autre registre. La trilogie ballardienne tranche avec l’inspiration picturale de la série des apocalypses poétiques et du chef d’œuvre Vermillion Sands précédents au bénéfice d’une vision anthropologiste de la modernité, rappelant l’observation de François Truffaut sur le film de Jacques Tati Playtime (même si Trafic semble encore plus en adéquation avec la formule) « L’Europe de 1968 filmée par le premier cinéaste martien ! »

 

Même si de l’aveu de l’auteur, Crash s’inspire de Limbo de Bernard Wolfe ou de Notre Dame des fleurs de Jean Genet (1), force est de constater que les névroses obsessionnelles des protagonistes de cet ouvrage, la description des non lieux de L’ile de Béton et la résurgence de la barbarie dans les gratte-ciels de I.G.H n’ont aucun équivalent en littérature française et qu’il nous faut, pour tenter de retrouver pareil regard de martien, évoquer les essais de Baudrillard ou Debord voir les Mythologies de Barthes.

 

L’île de béton se présente comme une suite ou un appendice de Crash. Roulant à une vitesse excessive, la Jaguar de l’architecte Robert Maitland franchit le parapet de ciment d’une autoroute pour atterrir dans un terrain vague en dessous d’un échangeur routier. Reprenant ses esprits, quoiqu’assez grièvement blessé, il tente en vain de regagner la voie routière ou d’alerter les véhicules. Il ne le sait pas encore mais il est désormais exclu de la gens Homo Automobilus. Après avoir récupéré ce qui pouvait l’être dans le coffre de sa voiture, il part à la découverte de ce nouveau territoire d’herbe folles et de détritus, à la recherche de nourriture ou d’aide. Il découvre l’existence de deux marginaux, une jeune femme en rupture de ban et un trapéziste de cirque à moitié estropié. Tout en espérant l’arrivée des secours et pouvoir renouer avec le cours de son existence antérieure, Maitland prend conscience de l’émergence d’un désir de lâché prise inédit.

 

Les autoroutes urbaines, les hypermarchés, Ballard s’est longuement épanché sur ces non-lieux de la modernité et leur simple dénonciation paraitrait aujourd’hui désuète. Ce qui n’a pas vieilli et constitue encore l’actualité de la new wave c’est d’avoir rétréci l’espace-temps aux dimensions de l’homme. Maitland est à lui seul un monde en voie d’engloutissement. Devenu le Robinson Crusoé d’une ile improbable il découvre un jour un abri antiaérien, construction dont la présence étonne mais qui du coup renvoie aux souvenirs de l’enfant Ballard dont les futurs textes regorgeront de terrains d’aviation, de bombardiers jusqu’à la publication de Empire du Soleil, Rosebud de l’imaginaire ballardien. Cette mise en abyme constitue l’une des surprises d’un texte porté par une écriture fluide et une thématique de la marginalité, des angles morts de l’urbanisme toujours d’actualité. Sans atteindre les sommets, L’ile de béton se lit encore avec plaisir.

 

     (1) cf la préface de l’éminent Xavier Mauméjean


mardi 28 mai 2024

Les chats - Charles Baudelaire

 





Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

 

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

 

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

 

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal





samedi 25 mai 2024

De l’Espace et du Temps

Alastair Reynolds - De l’Espace et du Temps - Le Bélial’ Collection Une heure lumière

 

 


Est-ce le chœur des lamentations sur l’absence de réédition en France de son cycle majeur ? Les choses commencent à bouger pour Alastair Reynolds en particulier au Bélial’ où deux romans et deux novellas viennent d’être publié en deux ans. De l’Espace et du Temps est l’une d’entre elles, une goutte de hard SF bienvenue au sein du déferlement de la fantasy dans le paysage de l’imaginaire littéraire actuel.

 

Ultime survivant d’une colonie martienne et semble-t-il de l’espèce humaine, à la suite d’une pandémie virale foudroyante, Renfrew tente de tenir le coup barricadé dans une station au pied du volcan Pavonis Mons. Il partage son quotidien entre des routines de maintenance et l’envoi sans conviction de messages à destination de la planète mère. Un implant oculaire défaillant utilisant une technologie de réalité augmentée va momentanément venir à son secours, projetant à son insu l’image holographique d’un célèbre ancien chanteur et pianiste pop. Entre chansons et conversations que Renfrew sait dictées par son inconscient, l’astronaute se plonge dans l’étude des sciences physiques histoire d’oublier le contexte d’une situation sans issue. Un jour les systèmes de la station lui signalent l’approche d’un vaisseau.

 

Contre toute attente ces recherches pour lesquelles il va bénéficier d’un coup de main vont le conduire à tenter de percer les derniers secrets de l’Univers. Il y a bien sur un Pacte Faustien derrière tout cela mais le Tentateur est ici exceptionnellement gentil. On n’avait pas lu pareille montée des marches au Ciel depuis l’excellent La Nuit du Faune de Romain Lucazeau. La présence d’Elton John détonne mais comme aurait pu dire Big G « Toute théorie est grise, mais vert florissant est le Rameau de la musique ». 

jeudi 23 mai 2024

Moon Palace

Paul Auster - Moon Palace - Actes Sud - Babel

 

 

« Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! » Charles Baudelaire - Le spleen de Paris ou Les cinquante petits poèmes en prose

 

 

1969, année des premiers pas de l’homme sur la lune, est celle où Marco Stanley Fogg, jeté à la rue sans ressources matérielles, commence à disparaître de la surface de la Terre. Les chemins de son existence semblaient pourtant dégagés : un diplôme de l’université de Columbia, un oncle pour toute famille mais aimant et attentif. Quelque chose s’est cassé chez ce garçon qui écarte tout projet de vie et décide, à la mort de son dernier parent, d’abandonner son sort à la contingence. Expulsé de son appartement, vidant les poubelles pour survivre, tout semble devoir s’arrêter pour lui dans un recoin de Central Park à New-York quand un ancien copain de chambrée et une jeune fille viennent le tirer miraculeusement d’affaire.

 

« Méditez ça mon garçon. Nous ne nous découvrons qu’en nous tournant vers ce que nous ne sommes pas. On ne peut poser les pieds sur le sol tant qu’on n’a pas touché le ciel » Une recommandation que Fogg lecteur des États et empires de la Lune de Cyrano de Bergerac suit à la lettre, y compris le coup de buche du retour au réel. Moon Palace est placé sous le signe de Séléné que symbolisent parfaitement les toiles de Ralph Albert Blakelock qu’affectionne Effing, l’employeur du héros du roman. Stimulé par ses retrouvailles et l’amour de Kitty celui-ci semble renouer les fils de son existence. Le vieil homme aveugle qu’il promène en chaise roulante dans les rues de la ville lui demande instamment de décrire avec toute la précision requise l’univers dont sa cécité l’abstraie désormais. Cette thérapie involontaire restitue l’étudiant au monde tout autant que les récits des pérégrinations de jadis de Effing dans la région des grands canyons.

 

Ralph Albert Blakelock - Moonlight

Un autre fil se noue alors, le Destin. Après tout que signifie la contingence pour un être dénommé Marco Stanley Fogg, diminutif de Fogelman, dont les prénoms renferment l’identité de deux explorateurs, l’un étant lié à la recherche des sources du Nil, sans oublier le nom d’un personnage de roman de Jules Verne qui réalisa un tour du monde. A sa manière le protagoniste de Moon Palace effectue aussi une révolution complète et tout se passe comme si le sort de Fogg avait été gravé par quelque obscur rabbin sur son front. Un nom comme une fatalité recelant un pitch romanesque.

 

Moon Palace s’avère un faux roman d’apprentissage dans la mesure où les évènements ne construisent pas le personnage ; il raconte un voyage au centre de la Terre qui ne débouche sur rien. Au final on a affaire à un grand texte de Paul Auster constitué de récits enchâssés, en particulier les parties dédiées au Far West riches des évocations des toiles de Thomas Moran et bien sur Blakelock, qui rappellent les œuvres de McCarthy, le génie stylistique en moins.


mardi 14 mai 2024

Quelques mots sur La Métamorphose


Franz Kafka - La Métamorphose - Folio classique





Gregor Samsa, représentant de commerce de son état, se réveille un matin dans sa chambre, affublé d’un nouveau corps. Une carapace recouvre son dos et de multiples pattes se sont substituées à ses bras et jambes. Le constat de l’incongruité et de l’horreur de la situation n’envahit pas son esprit dans un premier temps. Le jeune homme sort d’un rêve agité et savoure quelques instants son immobilité forcée. A l'image d'un Bartleby, il la salue même comme une trêve dans sa lutte quotidienne pour sauver sa famille de la précarité et assurer un avenir convenable à sa jeune sœur. Mais l’arrivée de son patron, le fondé de pouvoir, mécontent de son absence matinale, et les réactions de rejets de son entourage vont replacer la monstruosité au cœur du drame.

 

J’ai découvert ce court roman au cours de ma scolarité. De mémoire mon enseignant avait mis au premier plan un film sorti quelques courtes années auparavant, Johnny s’en va en guerre, odyssée tragique d’un soldat amputé de ses quatre membres et privé de la parole, de la vue, de l'ouïe et de l'odorat, n’ayant que la sensibilité de peau comme moyen de communication. Ce thème du corps étranger, du corps prison repris en 1997 dans Le Scaphandre et le Papillon semble aujourd’hui sans intérêt. Car c’est bien d’un drame familial dont il s’agit.

 

La préface de Claude David, dans cette édition bon marché, complétée/supplantée dans quelques jours par une vague de réédition des œuvres de l’auteur à l’occasion du centenaire de son décès, résume bien l’état des réflexions à ce jour : un dispositif scénique, calquant la disposition de l’appartement des Samsa sur celle des Kafka, l’inversion du regard porté sur le  monstre, rôle désormais dévolu au trio père-mère-sœur, quelques allusions sexuelles ou freudiennes comme le tableau de la dame au manchon et l’apparition de la mère effrayée et demi-nue, le père dominateur etc. L’édition scrupuleuse des écrits de l’écrivain dont sa correspondance permet d’établir la genèse de la création de La Métamorphose incluant des textes antérieurs tels Préparatifs de noce. On ne saurait reprocher au travail de Claude David que quelques notes de bas de page, sans doute destinées à un jeune public cœur de cible de ce volume vendu à un prix très modique.

 

Rien n’interdit d’élargir le cercle de lecture du récit, de se débarrasser provisoirement de l’adjectif kafkaïen pour céder à l’émotion devant le destin d’un être puni pour on ne sait quel méfait par des Dieux grecs dont les victimes peuplent la faune ou le ciel, et dont la mort pour ainsi dire sacrificielle conditionne l’émergence d’un nouvel espoir pour ses proches. Respectant un protocole induit par la structure en trois parties de La Métamorphose, Gregor Samsa, ce frère lointain d’Elephant man, franchit les portes successives de l’exclusion, l’univers professionnel, l’univers familial, l’espace vital tout en ne cessant de porter toute son attention sur ses bourreaux au détriment de sa survie.

 

Rien n’interdit de pousser encore plus l’exploration, d’abandonner le carré vertueux de l’exégèse où toute création artistique cristallise un parcours, des rencontres, des influences pour considérer ce court roman non comme un point de chute, mais comme un point de départ dans des dimensions dont les clefs d’entrées échoient à quelques rares élus. Alberto Manguel dirait plus simplement que certains livres s'affranchissent de leur date de publication et éclairent le présent. Franz Kafka disparait en 1924, « victime vraisemblablement de malnutrition ainsi que de tuberculose » dans un sanatorium près de Vienne. Autrement dit il meurt pratiquement d’inanition comme son personnage. Ce faisant il échappe, écrit Pierre Assouline  « au second acte de la catastrophe civilisationnelle. Il ne saura pas que ses trois sœurs mourront dans des camps de concentration auquel son oncle n’échappera qu’en se donnant lui-même la mort. Les quatre femmes qui avaient été ses amies de cœur seront exterminées dans des camps nazis. Son propre frère et ses meilleurs amis également. Un entourage comme une hécatombe. »

 

Les Dieux cependant ne sont pas rassasiés. Dans le numéro 669 de la Revue historique 2014/1, une étude de Johann Chapoutot Éradiquer le typhus : imaginaire médical et discours sanitaire nazi dans le gouvernement général de Pologne (1939-1944), relate les observations et mesures prises en 1941 à Varsovie par les autorités sanitaires allemandes au sein du Gouvernement général de Pologne (Pologne occupée non annexée au Reich).  Le Dr. Joseph Ruppert « affirme que l’expérience de la Pologne « dépasse de loin nos anticipations les plus folles. Tenter d’exprimer par des mots ce que nous avons vu est inutile […]. En un mot : saleté, saleté et encore saleté ». Le pire est à trouver dans le « Judenmilieu », véritable « cuve d’incubation pour la vermine, la saleté, la maladie », où ne vivent que des insectes et des criminels, où les enfants sont décrits, par un jeu de mots intraduisible, comme un « élevage de pustules » ». La solution définitive sera trouvée en 1942… Heureusement pour le lecteur, grâce à Max Brod et contrairement aux vœux de Kafka (!), le récit de l’existence de la "vermine" Gregor Samsa et d’autres écrits ont miraculeusement survécu.




jeudi 9 mai 2024

Au pays des choses dernières

Paul Auster - Au pays des choses dernières - Actes Sud - Babel

 

 


Partie dans une ville inconnue chercher un frère dont elle est sans nouvelle, Anna Blume relate dans une lettre sans fin le récit de ses pérégrinations. Elle découvre une Cité de la Destruction pour reprendre l’épigraphe de Nathaniel Hawthorne. Quelque évènement catastrophique dont nous ne saurons rien a poussé les habitants à errer dans des rues dévastées, à tenter de survivre en collectant des ordures, en troquant des objets contre de nourriture ou de l’argent. La folie s’empare de certains d’entre eux. Apparaissent des sectes pseudo religieuses : les Sauteurs s’envolent du haut des immeubles, les Coureurs croient échapper au sort commun jusqu’à épuisement, les Rampants pensent infléchir le cours des choses par l’humiliation volontaire. La dissociation de la vie collective a pour corollaire la dissociation des âmes et du langage :

  

« Il ne suffira donc pas de simplement ressentir du dégoût. Chacun est porté à oublier, même dans les conditions les plus favorables, et dans un endroit comme celui-ci, où il y a tant qui disparaît réellement du monde physique, tu peux t'imaginer combien de choses tombent en permanence dans l'oubli. Au bout du compte, le problème n'est pas seulement que les gens oublient, mais surtout qu'ils n'oublient pas toujours la même chose. Ce qui existe encore en tant que souvenir pour l'un peut être irrémédiablement perdu pour l'autre, ce qui crée des difficultés, des barrières insurmontables à l'entendement. Comment parler à quelqu'un d'avions, par exemple, s'il ne sait pas ce qu'est un avion ? C'est un processus lent, mais inéluc­table, d'effacement. Les mots ont tendance à durer un peu plus que les choses, mais ils finissent aussi par s'évanouir en même temps que les images qu'ils évoquaient jadis. Des catégories entières d'objets disparaissent - les pots de fleurs, par exemple, ou les filtres de cigarettes, ou les élastiques - et pen­dant quelque temps on peut reconnaître ces mots même si on ne peut se rappeler ce qu'ils signifient. Mais ensuite, petit à petit, les mots deviennent uni­quement des sons, une distribution aléatoire de palatales et de fricatives, une tempête de phonèmes qui tourbillonnent ; jusqu’à ce qu’enfin tout s’effondre en charabia. Le mot "pot de fleurs" n’aura pas plus de sens pour toi que le mot « splandigo ». Ton esprit l'entendra, mais il l'enregistrera comme quelque chose d'incompréhensible, comme un terme d'une langue que tu ne peux parler. Dans la mesure où de plus en plus de ces mots à consonance étran­gère affluent autour de toi, les conversations de­viennent malaisées. En fait, chacun parle sa propre langue personnelle, et, comme les occasions d’arriver à une compréhension partagée diminuent, il devient de plus en plus difficile de communiquer avec qui que ce soit. »

 

Une entrée en matière dans l’œuvre de Paul Auster vécue comme une entrée en noirceur. La lecture des premières dizaines de pages désespère de poursuivre celle des deux cents suivantes dans l’édition Poche d’Actes Sud. La narration tient à la fois des dystopies citadines de Brazil ou de Extraits des archives du district de Kenneth Bernard voir des néantisations de Cristallisations secrètes de Yoko Ogawa. Cependant, accrochée à son chariot de collecteur d'objets, Anna, en sauvant la vie d’une femme établit un premier contact social. En suivront d’autres dont une bibliothèque et une résidence médicale, orientant le récit vers une réminiscence des Bas-fonds de Gorki. Mais rien n'est jamais acquis dans cet effondrement permanent des êtres et des choses. Anna retrouvera t’elle ses proches, sortira-t-elle de cette ville ? Paul Auster dresse le portrait d’une survivante qui tente de se frayer un chemin au milieu des fondrières de l’avilissement et du désespoir. Et c’est ce qu’on retiendra de ce livre.


jeudi 2 mai 2024

La croisière bleue

Laurent Genefort - La croisière bleue - Albin Michel Imaginaire

 

 


La croisière bleue de Laurent Genefort achève un mini-cycle romanesque consacré aux « Temps ultramodernes », une uchronie dont le point de départ est la découverte en 1895 d’un minerai, la cavorite dont le principe actif le cavorium génère un rayonnement antigravitatif. Ce monde, dont nous découvrons les péripéties au cours de la première moitié du XXe siècle, ne diffère pas seulement du notre par sa science de la « lévitescence » qui propulsera l’Humanité dans le système solaire, mais aussi par l’irruption d’évènements historiques alternatifs comme une guerre franco-prussienne en 1912 remportée par nos compatriotes, une révolution russe menchevik en 1905 évinçant les Bolchevik etc. Cette uchronie se colore fortement d’une esthétique rétrofuturiste au cousinage du steampunk, du dieselpunk illustrée par ses paquebots volants, sillonnant les cités comme les véhicules de Métropolis ou les engins de Robida. Les papes et papesses de la radioactivité, Henri Becquerel et Marie Curie deviennent les thuriféraires du cavorium, star d’un paysage scientifique ou, rétrofiction oblige, la physique n’a pas aboli le concept d’éther et Mars, Vénus ou Mercure ont vocation à devenir des habitats respirables sinon fréquentables.

 

La croisière bleue n’est pas à proprement parler une suite des Temps ultramodernes. Quatre récits, séparés par des coupures de presse de faits divers du monde de la cavorite, poursuivent l’exploration de cet univers fantaisiste. Certains évènements comme le krach boursier du précieux minerai sont connus depuis le précédent opus. Les narrations se resserrent autour d’odyssées individuelles et prennent dans les deux derniers chapitres un tour dramatique. Enfin l’Abrégé de cavorologie, jusque-là édité séparément, prend place en fin de volume.

 


D’autres réminiscences sautent aux yeux du lecteur dans ce volume. C’est le cas de « Le Facteur Pégase » alias à peine déguisé du Facteur Cheval qui raconte l’édification d’un Temple volant par un émule du célèbre postier d’Hauterives. Laurent Genefort a dû se souvenir également d’Un Chalet dans les airs du même Robida voire du chef-d’œuvre des studios Pixar,
Là-haut. Cet astucieux chapitre introductif est suivi d’une histoire d’espionnage, « La croisière bleue ». L’Agénor, majestueux paquebot transcontinental volant tracté par une locomotive (!) entreprend un voyage qui doit le mener de Rome aux confins de l’Asie. Au début du trajet un vieux diplomate anglais est assassiné. Gaspard, agent français tente d’identifier les assassins et surtout de prévenir une attaque du navire. La tache s’avère difficile en raison de la multitude des mobiles, fractions politiques, tensions sur les gisements de cavorite. « Cinquante hectares sur Mars » monte en puissance. Un humble jeune homme gagne à la loterie une parcelle de terre sur Mars. Ses échanges épistolaires avec sa famille demeurée sur la planète natale racontent ses difficultés d’acclimatation sur un sol pauvre parsemé de mousses et de lichens, parcouru par des bestioles peu ragoutantes et régulièrement inondé. Pour tenter de comprendre ces phénomènes de montée des eaux, il part en expédition en compagnie d’un homme frustre. « Cinquante hectares sur Mars » est vraiment un beau récit, l’itinéraire spirituel d’un être attaché à la compréhension d’une civilisation disparue et de ses survivants colonisés par les humains. A lire et à relire. Comme le titre l’indique « Le Sisyphe cosmique » revisite un mythe célèbre. L’employé d’une compagnie pétrolière entreprend d’utiliser son savoir-faire pour extraire de la cavorite sur Mercure. Il trouve un commanditaire hélas non dénué d’arrières pensées. Ce texte et le précédent émergent du recueil. Enfin « A la poursuite de l’anticavorium », plutôt apocalyptique témoigne de la volonté de l’auteur d’en finir avec son cycle. Dommage. J’ai vraiment passé un bon moment de lecture, rehaussé par l'écriture élégante de Laurent Genefort.

jeudi 18 avril 2024

Barbares

Rich Larson - Barbares - Le Bélial’ Collection Une heure lumière

 

 


Yanna et Hilleborg, deux contrebandiers, sont engagés par des jumeaux milliardaires pour une balade touristique à l’intérieur d’un nagevide, une créature gigantesque, morte, orbitant autour d’une géante gazeuse. La bestiole, conçue dit-on par une civilisation maitrisant au plus haut point l’ingénierie génétique, n’est pas unique en son genre. Elle ne figure pas au catalogue des agences de loisir et pour cause. S’y aventurer revient à se frayer un chemin au milieu d’une flore et d’une faune particulièrement agressives. Pour corser le tout, les deux commanditaires ont un plan B derrière la tête, et une tierce personne pas animée des meilleures attentions, vient se mêler à l’expédition.

 

Comment faire du neuf avec du vieux ? Rich Larson, auteur du brillant recueil La fabrique des lendemains, répond au défi par une surenchère organique et linguistique, aidé par l’infatigable traducteur expert Pierre-Paul Durastanti. Commençons par les jumeaux baptisés X et Y, humanoïdes certes mais dont le comportement larvaire en milieu aquatique écœure Yanna. Les corsaires de l’espace ne manquent pas dans l’annuaire de la littérature de science-fiction old-age. Ici l’héroïne évoque Lara Croft, mais Larson l’a affublée d’un alter-égo réduit à sa plus simple expression, une tête plongée dans un liquide nutritif. De quoi rappeler à certains lecteurs, Simon Wright, alias « le Cerveau » dans la série Captain Future d’Edmond Hamilton, ou Modok personnage de DC Comics, sans oublier - me semble-t-il - une boite crânienne baladeuse dans Sandman Slim de Richard Kadrey.

  

Depuis le mythe de Jonas et Le voyage fantastique de Richard Fleischer les incursions dans les organismes géants ne manquent pas. Citons entre autres le beau fixed up, Baleinier de la nuit, d’un auteur oublié, Robert F. Young, les Béhémothaures du roman Le sens du vent de Iain M. Banks ou les mondes utérins de Les étoiles sont légion de Kameron Hurley. Pour animer le tout les néologismes font florès : Nagevide, Portoeil (sans doute le point d’entrée dans la bête), acarcassage, volbot, neurolié, Géingenierie (pourquoi pas ingénierie génétique ?), des bombes intelligentes dénommées vonNeumanns (!) etc. Auteur et traducteur ont pris plaisir à livrer Barbares, gageons qu’il gagnera les lecteurs de ce court roman récréatif.


dimanche 14 avril 2024

Deux hommes dans les confins

Robert Sheckley - Deux hommes dans les confins - Argyll

 

 

 

Les éditions Argyll nous avaient offert en 2022 un moment de pur plaisir de lecture avec un recueil de quelques-uns des meilleures fictions courtes de l’écrivain Robert Sheckley, Le temps des retrouvailles. Un titre en forme d’applaudissements suite à la découverte d’un nouvel opus rassemblant de façon inédite l’ensemble des textes relatifs aux aventures rocambolesques des deux fondateurs de l’entreprise « AAA Les As de la Décontamination Planétaire ». Deux hommes dans les confins collecte les huit nouvelles du corpus, dispersées au fil du temps dans les magazines et les anthologies ; six d’entre elles, rappelle Philippe Curval, dans une introduction réactualisée qui fut une de ces dernières contributions au genre, furent publiées en 1954 et 1955 dans la revue Galaxy, la septième dans Fantastic Universe et la dernière trente ans plus dans Stardate. L’ouvrage des éditions Argyll prend date avec un paratexte important, une préface et une interview de Curval, une postface du traducteur et maitre d’œuvre Leo Dhayer et enfin un texte de Sheckley, « Notes sur l’écriture » rédigé lors d’un séjour à Paris en 1984.

 

Planètes à la dérive, écosystèmes en berne, espèces extraterrestres invasives, Arnold et Gregor présidents et employés de « AAA Les As de la Décontamination Planétaire » se chargent de tout remettre en place dans la Galaxie. A la tête d’une firme en rupture de fonds et de contrats, malgré un triple A dénominatif censé la propulser en tête des annuaires, les deux compères ne reculent devant aucune mission. Sur place, la situation s’avère bien plus complexe que ne les laissaient augurer les documents ou les dires du client. Pire, la solution envisagée envenime les choses. L’intuition, la débrouillardise résolvent finalement tout, mais pas toujours à l’image de « La Clef Laxienne ». La faute bien souvent aux machines qui ne fonctionnent pas comme prévu, voir prennent la direction des opérations (« Le vieux rafiot trop zélé »). Plus que l’humoriste, l’adepte du nonsense apprécié par les lecteurs de Jarry, de Vian, Roussel, Queneau etc. (et pas forcément par ses concitoyens d’Outre Atlantique d’ailleurs), on saluera le satiriste qui nous offre un exemple de relativisme culturel dans la nouvelle « Un Sarkanais peut en cacher un autre ». Un Sarkanais « extraterrestre à tête de belette originaire de Sarkan 2 habillé en complet-veston » demande à Arnold et Gregor d’exterminer une espèce animalière, Les Meegs, des espèces de chats ; ils détruisent les cultures de leur légume préféré, le « saunicus ». Mais voilà, sur Sarkan 2, les chats en question intiment aux deux compères l'ordre d’inverser l’extermination. Pire, le choux local, objet de convoitises alimentaires ou de pratiques rituelles, se révèle télépathe. Que faire ?

  

Leo Dhayer et l’auteur du Ressac de l’espace dissertent plaisamment sur les deux personnages, figures physiques de Laurel et Hardy, sur les inventions verbales à répétition de Sheckley. Le plus émouvant reste ce dialogue entre les morts, sorte de ping-pong amical opposant le surréaliste français et le satiriste américain. Deux hommes dans les confins se doit de figurer dans toute bibliothèque de science-fiction qui se respecte, aux côtés de H2G2, le guide du routard galactique, qu’il préfigure.

P.S : si d’aventure vous retrouvez la Clef Laxienne de ce bas monde, n’hésitez pas à l’utiliser.

 

 

SOMMAIRE NOOSFERE

  

1 - Philippe CURVAL, Robert Sheckley, enchanteur paranoïaque, préface
2 - Spectre 5 (Ghost V, 1954)
3 - Une mission de tout repos (Milk Run, 1954)
4 - La Clef laxienne (The Laxian Key, 1954)
5 - Une invasion de slegs (Squirrel Cage, 1955)
6 - Le Vieux Rafiot trop zélé (The Lifeboat Mutiny, 1955)
7 - La Seule Chose indispensable (The Necessary Thing, 1955)
8 - Le Château des Skags (The Skag Castle, 1956)
9 - Un Sarkanais peut en cacher un autre (Sarkanger, 1986)
10 - Leo DHAYER, Guide de la débrouille galactique, postface
11 - Philippe CURVAL, « Les écrivains contribuent à aider les autres à s’échapper »,entretien avec Robert SHECKLEY
12 - Notes sur l'écriture :C’est toujours l’hiver quand on écrit (Notes on writing)