Jean-Yves
Jouannais - Une forêt - Albin Michel
« Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus :
il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime
des arbres par des perroquets redevenus libres »
François-René de Chateaubriand
Le Capitaine Lenz, la soixantaine bien sonnée, est convoqué
par sa hiérarchie pour remplir une mission hors norme mettant en œuvre ses
compétences d’ornithologue. Nous sommes en 1947 dans une Allemagne occupée par
les quatre membres de l’alliance antihitlérienne. Les accords de Postdam du 2
août 1945 fixent leur feuille de route, administrer, démilitariser, dénazifier
l’Etat vaincu. En zone américaine un major général, bras droit d’Ike,
expédie l’officier à Brême. Sur place le président d’une « commission
principale de dénazification », - Entnazifizierungshauptausschuss
en langue allemande, comme si à l’époque la patrie de Goethe cumulait les
sanctions comme elle cumule d’ordinaire les mots pour s’exprimer - lui transmet le jugement de
ce tribunal improvisé : débarrasser la proche forêt de Hasbruch de ses
volatiles, en particulier les ménates, une variété de merles. Le motif ? Les
empêcher, en raison de leur aptitude à la mémorisation, de perpétuer et siffler
les chants nazis - dont l’emblématique et sinistre Horst-Wessel-Lied -
d’une unité de SS qui y avait pris ses quartiers à la fin des années 30.
Quand la littérature mainstream, suivant l’exemple des
littératures de genre, se met à avoir des idées, elle impressionne à l’image du
Parfum de Süskind. C’est le cas de l’ouvrage de Jean-Yves Jouannais qui
opère un judicieux mélange de style, fable absurde à la façon de Beckett, et Sehnsucht
au sens de souffrance maladive, d’où l’allusion à Büchner. L’incompréhensible vindicte
humaine contre la gente ailée a connu quelques épisodes de haut vol, l’incident
de la volière de Schönbrunn en 1793 citée par l’auteur mais surtout « la campagne des quatre nuisibles » ordonnée par Mao Zedong. Quelle folie pousse Georg Niege à imaginer une
transmutation de la soldatesque d’Hitler en habitants d’une cité (arboricole)
des oiseaux à la façon d’Aristophane ? Dès lors s’établit entre lui et
Lenz un débat juridique incompréhensible sur la responsabilité pénale des
ménates et autres fadaises, substituant à l’infamant impératif sur la pureté
raciale, un impératif de pureté antinazi s’appliquant aux animaux. Cruauté
inutile, alors que la tamisation du nazisme officiellement déclarée achevée en
1948 laissa échapper nombre de tortionnaires ou collaborateurs traqués
ultérieurement.
Tout en débattant sur le sort des oiseaux, le capitaine
promène son vague à l’âme dans un monde dévasté, en ruines, hommes et paysages comme
fossilisés, où subsistent les traces des bombardements, marquages de cible ou
rubans d’aluminium largués pour saturer les radars allemands. Les phrases
courtes accentuent l’effet d’un Temps cristallisé, d’une distanciation au réel.
Jean-Yves Jouannais concilie en une centaine de pages précision documentaire et
pures rêveries, à l’instar de ce passage qui renvoie à l’imaginaire
science-fictif des Yeux du Temps de Bob Shaw: « Il regarda par la fenêtre pour n’y rien voir. Cela
le troubla. Parce qu’il faisait jour. Qu’il n’y eut rien derrière une fenêtre,
en plein jour, il en faisait l’expérience pour la première fois. Vitre pourtant
d’un verre sans viscosité. Peut-être que l’image, prise de vitesse, allait
survenir avec retard ». Qu’est-ce qui sépare le mainstream de la
science-fiction ? La réification d’ une idée abstraite ou d’une image en un
élément concret, une construction poétique dont on n’aurait pas désassemblé
l’échafaudage ?
La fin du roman lève le voile sur la douleur secrète de
Jacob Lenz. Il y a dans l’évocation parallèle du deuil d’Irma Meseritscher, la
tristesse assimilée à un soulagement, à une élévation, une réminiscence d’un
vers de Jacques Tati-Loutard (Nouvelles de ma mère), « Je suis monté
très haut dans l’arbre des saisons ». Tout cela est très beau. On
souhaite à Une forêt le destin des Onze de Pierre Michon ou de Court
serpent de Bernard du Boucheron. Et pourquoi pas une adaptation
théâtrale ?






















