(Les) Espaces inhabitables c’était en 1973 le titre
d’une série de deux anthologies de science-fiction d’Alain Dorémieux, titre que
repris Serge Lehmann en 2008 dans le recueil Le Haut-Lieu et autres espaces
inhabitables. Les textes présentés par Dorémieux, datant de la fin des
années 60 au début des années 70 intégraient la mutation du genre tourné alors vers
les espaces intérieurs et les interrogations sociétales dont on trouve
aujourd’hui un prolongement avec les problématiques environnementales et écologiques.
Qu’il s’agisse de l’homme lui-même ou d’une planète
inhospitalière, la thématique de « l’inhabitable habité » continue de
prospérer dans les ouvrages récents. Lisible dans Les Flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert, requiem d’une Terre aux océans contaminés,
elle étonne dans le portrait d’une famille exploitant les ressources de Vénus (1)
(462 degrés au sol, 90 bars de pression atmosphérique (sulfurique) etc. etc.)
ou de la colonie humaine noyée dans le méthane de la planète Yellowstone (2)
Quel atavisme incite les auteurs de science-fiction à
propulser inlassablement l’Humanité aux frontières de la survie et de
l’anéantissement ? A la recherche des origines de cette folie littéraire
on citera La Guerre des Mondes de H.G Wells, livre qui est tout sauf
séminal. Des Martiens tout puissants décident d’envahir notre monde : « Personne
n'aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les choses humaines
fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la plus attentive, par des
intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles
comme elles ; que, tandis que les hommes s'absorbaient dans leurs occupations,
ils étaient examinés et étudiés d'aussi près peut-être qu'un savant peut
étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se
multiplient dans une goutte d'eau ». Cependant, aussi faibles et
transitoires que soient les Humains ils finissent par survivre. Les Martiens
ont été décimés par les micro-organismes terrestres. Ce qui est inhabitable le
reste définitivement.
Et pourtant la science-fiction va tourner le dos à son
fondateur.102 ans après, Robert Charles Wilson dans son roman Bios propulse
son héroïne sur la planète Isis. Isis c’est le pendant biologique de Vénus… Y
séjourner revient à loger dans un laboratoire P4. L’agressivité de la micro
faune condamne les imprudents à des fièvres hémorragiques mortelles. Au sein
des habitats et des scaphandres, les explorateurs livrent un combat permanent
contre la détérioration des joints causée par un ennemi invisible et implacable.
Finalement des progrès scientifiques décisifs en matière d’immunité permettront
à Zoé Fisher et ses comparses de remporter la guerre.
D’autres écrivains emploieront les grands moyens. C’est
l’idée de la terraformation, comme dans la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson qui se propose de recréer un biotope total sur la planète rouge qui
devient verte, bleue, nouvelle Terre. D’autres encore, rejoignant des
préoccupations sociétales et architecturales bien réelles, réduiront la
problématique à l’échelle humaine en proposant des espaces inconfortables,
« maison biscornue » (Heinlein), « Haut-Lieu »,
(appartement où l’on se perd, Lehman), habitats surpeuplés ou ensauvagés de « Billenium »,
et « trilogie de béton » (Ballard).
Le concept connait une nouvelle jeunesse avec la parution de
Neuromancien et l’émergence du courant cyberpunk. Les premiers lecteurs
dont je fus, bien avant l’apparition d’internet, se sont interrogés sur
l’attractivité du Réseau, de la Matrice qui poussait Case à fuir un réel
grisâtre, floconneux pour rejoindre un Data Univers. Matrix (le premier film,
au diable les suites) et Le Désert du monde d’Andrevon enfoncent le
clou : le réel est monstrueux, le virtuel est la seule issue possible.
La Dystopie, branche de la science-fiction féconde en
espaces inhabitables, fournit une première réponse à la question formulée au
début du troisième paragraphe. 1984, Le Meilleur des mondes, Nous
autres, Fahrenheit 451, les ouvrages des frères Strougatsky, sonnent
l’alerte en produisant des scenarii repoussoirs. La Dystopie ne rend pas compte
cependant de la fascination éprouvée à la lecture de l’exploration des
extrêmes. Nous voici revenu au concept de vertige qui surgit spontanément à la
lecture des descendants de Stapledon et dont, bien avant, Pascal fut peut-être
le meilleur observateur puisqu’il conditionne son émergence à la confluence d’une
grandeur et d’une misère autrement dit d’un Univers effrayant et de l’Homme.
Quelle réflexion lui inspirerait la science-fiction, syncrétisme revendiqué
d’imagination, d’esprit de finesse et d’esprit de géométrie ?
D’autres philosophes tels Heidegger et Bachelard (3) ont corrélé
l’habitat à l’identité : habiter c’est être au monde( Dasein) « Selon
Bachelard, « je suis l’espace où je suis » . Car si l’espace est
une étendue, il est aussi un lieu habité tout à la fois par notre corps et
notre propre intériorité. C’est pourquoi l’espace est constitutif de notre
identité. » (3). Que devient-on alors dans l’inhabitable de
l’Univers ? Dans La Face des eaux roman de Robert Silverberg une poignée
d’êtres humains rescapés d’une Terre détruite trouve un refuge provisoire dans
un ilot de la planète Hydros. Un océan unique recouvre sa surface à l’exception
dit-on d’un continent. Chassés de l’ile par les autochtones, les comparses du
docteur Lawler embarquent à bord d’un navire pour tenter de le rejoindre. Attaqués sans cesse par des
créatures marines qui se révèlent être les anticorps d’une Entité toute
puissante ils disparaissent peu à peu. Une destinée différente attend le
médecin et les rares survivants. Consciente enfin de leur singularité Elle les
invite à la rejoindre au sein d’une conscience collective. Sans Terre, sans
habitat, que signifie être soi ?
Cette angoisse trouve un écho dans la préface du Dictionnaire
amoureux des livres et de la lecture de Pierre Assouline. Qu’on lise un
ouvrage relatant un fait-divers, un essai ou un roman de pure imagination,
l’acte de lecture est identique. Il s’agit, pour un moment de se retrancher du
monde, de quitter le tourbillon et le chaos du quotidien pour s’installer dans
une sphère où l’auteur et ses personnages sont nos seuls interlocuteurs.
Assouline souligne, il s’agit de « se rassembler » portant ainsi
la lecture à la hauteur réparatrice du sommeil et des rêves. Le monde bien sûr
n’est pas forcément hostile, quoiqu’il s’agisse de lieu et d’époque. Mais ses
nécessités et son imprévisibilité nous désassemble, justifiant un retrait.
La voie de l’abandon, qui fait l’objet d’âpres discussions
dans La Face des eaux, n’est pourtant pas celle choisie par les
protagonistes des ouvrages cités plus haut. La science-fiction des espaces
inhabitables ne préconise pas le retrait mais plutôt la plongée dans le chaos,
seule façon dit Deleuze (4) d’y remettre un peu d’ordre. Elle est le reflet de
l’inhabitable qui réside en nous.
(1)
Les Profondeurs de Vénus de Derek KÜNSKEN
(2)
L’espace de la révélation d’Alastair Reynolds
(3)
Marie Trossat : L’Habitat inhabitable : le sous terrain
comme lieu de vie https://journals.openedition.org/ambiances/4334
Bachelard, L’espace poétique
(4)
Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?


















