La sortie est au fond du Web
Le blog de Soleil vert
lundi 13 juillet 2026
jeudi 9 juillet 2026
Hell Creek
C. Robert Cargill - Hell Creek - Albin Michel Imaginaire
Peu de temps avant la sortie d’Un Océan de Rouille de C. Robert Cargill, Gilles Dumay offrait gratuitement une édition numérique de « Hell Creek » novella extraite du recueil We are where the nightmares go and other stories. L’auteur y livrait sa propre vision de l’extinction des dinosaures survenue il y a soixante-cinq millions d’années :
« Il y a soixante-cinq millions d'années, la mort
rampante descendit du ciel nocturne telle une nuée spectrale de comètes
brillantes comme des astres, avec de vagues traces lumineuses en guise de
queue. Leurs myriades apparurent subitement, esprits de quelque antique
troupeau de brontosaures migrant d'un bord du ciel à l'autre. Pendant des
semaines, elles grossirent nuit après nuit ; leurs ébauches de queue se
transformèrent en coups de pinceaux, les coups de pinceau devinrent rivières,
jusqu’à ce qu'enfin, les comètes arrivent. Et quand la mort rampante s’abattit
sur la terre, ce fut avec les flammes, la fureur le tonnerre, la colère, la
puissance, les bourrasques, la foudre, le grondement et le rugissement de cent
mille tempêtes. Les esprits étaient en colère. Ils tombaient, leur queue
brûlant aussi vivement que le soleil puis enflaient et noircissaient, et leur
panache fendait toute la longueur du firmament. Et lorsqu'ils frappèrent la
mer, tête la première, ils brillèrent encore plus fort et firent pleuvoir les
enfers depuis l’autre bout du monde … »
Surprise, quelques dinosaures voir même des troupeaux ont survécu,
et en cherchant bien il reste de quoi brouter pour les herbivores. Nous suivons
le parcours de survie d’une femelle Tricératops dans le « ravin de l’enfer ».
Elle a fort à faire avec des Tyrannosaurus zombis et teigneux, mais une
Ankylosaure sympa vient l’épauler.
Ce page-turner destiné aux ados m’a en tout cas permis de me
familiariser avec ma nouvelle liseuse. Merci M’sieur Dumay.
mercredi 8 juillet 2026
Maintenant, dormons
Avram Davidson - Maintenant,
dormons - L’Arbre Vengeur
L’humour, la fantaisie semblent avoir déserté nos
littératures, sommées - en tout cas pour celles relevant de l’Imaginaire -
d’illustrer ou d’anticiper des enjeux sociétaux et environnementaux, sous le
regard sourcilleux des sensitivity readers qualifiés aussi de démineurs éditoriaux (1) . Reverrons nous des Brown, des Sheckley, des Lafferty,
des Morrow et autres francs-tireurs de l’écriture ? Les éditions de l’Arbre
vengeur viennent d’ajouter un nom à cette liste, celui d’Avram Davidson (1923-1993)
en republiant quelques nouvelles que Jean-Patrick Manchette himself nous avait
fait découvrir jadis aux Presses de la cité.
Le parcours d’Avram Davidson ressemble à celui d’un de ses
personnages, le docteur Goldpepper qui délaissant ses recherches en matière de
prothèses dentaires postule pour les vols habités de la NASA, arguant que
l’astronautique a autant besoin de dentistes que de médecins. De confession
juive, Davidson rédige dans un premier temps quelques textes sur le Talmud
avant d’opter à la fin des années 50 pour les littératures de science-fiction,
fantasy et même policière et de se convertir en 1970 à une religion japonaise
adepte de « La Vie joyeuse ». Ses nouvelles plus que ses romans ont
établi sa réputation et il récoltera, entre autres, un Hugo et trois World
Fantasy Awards. Beaucoup de ses textes restent inédits et c’est le seul petit
reproche à faire à l’Arbre vengeur et à ses confrères français.
Sans s’attacher à un genre particulier, car la diversité est
le maitre mot de ce recueil, on pourrait classer les sept récits présentés
selon un registre humoristique ou grave. Le fou et hilarant « Au
secours ! Je suis le Dr Morris Goldpepper » raconte les mésaventures
d’un dentiste confronté à des extraterrestres édentés. Quant au « Golem »
il réduit la terrifiante et mythique créature à un importun. Autre importun, un
paléontologue amateur vient détruire les théories du docteur Turbyfil sur l'origine de l'Homme. Hélas
pour le premier tous les paléontologues n’ont pas la largesse d’esprit d’un
Yves Coppens. C’est le sujet de « L’Ogre » texte pas vraiment
renversant, qui comme « Le Golem » peut se lire comme une
fable sur les enquiquineurs.
Dans une toute autre tonalité la nouvelle de science-fiction
« Maintenons, dormons » raconte la disparition d’une espèce
vivante intelligente. Le seul tort des Yahoos est d’habiter une planète-relais
entre deux mondes colonisés par les humains et de servir d’exutoires à toutes
les turpitudes humaines y compris les expérimentations scientifiques. Un grand
texte écrit sans pathos. Le négrier sans état d’âme de « La Contrainte
de sa condition » est victime de sa propre logique mercantiliste et
misérable. S’élevant d’un cran « La loi secrète » décrit une
perversion de la démocratie au sein de la présidence américaine. Une allusion à
Nixon, suggérée par certains commentateurs ? Le plus long texte de Maintenant,
dormons (« Les sources du Nil ») est une satire du monde
de l’édition où tous les protagonistes courent après un manuscrit promettant de
révéler les véritables sources du fleuve égyptien. Voilà peut-être la meilleure
nouvelle du recueil, recueil qui révèle le surprenant talent multiforme de
cet auteur.
A ces satisfactions s’ajoute la belle réalisation éditoriale
de l’Abre vengeur enrichie de dessins de Nicole Claveloux.
- Le Golem (The Golem, 1955)
- L'Ogre (The Ogre, 1959)
- La Contrainte de sa condition (The Necessity of His
Condition, 1957)
- Les Sources du Nil (The Sources of the Nile, 1961)
- La Loi secrète (The Unknown Law, 1964)
- Maintenant dormons (Now Let Us Sleep, 1957)
- Au secours ! Je suis le Dr Morris Goldpepper (Help! I Am
Dr. Morris Goldpepper, 1957)
(1)
Cf Derek Künsken
dans la page de remerciements de son roman Les Profondeurs de Vénus
samedi 4 juillet 2026
Les Profondeurs de Vénus
Derek Künsken - Les Profondeurs de Vénus - Albin Michel Imaginaire/Le Livre de Poche
Une centaine de familles fuyant le Québec s’installe sur la
planète Vénus en instaurant une République indépendante qui aurait stupéfait
Felix Leclerc et les souverainistes. Oubliées les forêts de la Belle Province
et les arbres vénusiens du Monde des Ā : la température au sol est
de 462° Celsius et la pression à la surface 92 fois plus forte que celle de la
Terre. L’atmosphère essentiellement composée de dioxyde de carbone est enveloppée
de nuages d’acide sulfurique. Pour échapper à cet enfer, quatre mille personnes
se sont installées dans des habitats répartis entre soixante-deux et soixante-quinze
kilomètres d’altitude, une minorité comme la famille d’Aquillon résidant plus
bas entre quarante deux et cinquante-cinq kilomètres. Des végétaux
géants natifs en forme d’aérostat plus ou moins génétiquement modifiés par les
colons et surnommés chalutiers, constituent les habitats des humains. Malgré
des conditions de vie démentielles, à force d’ingéniosité, les vénusiens sont
parvenus à bâtir une nation industrielle. Les Aquillon, explorateurs et héros de
ce récit découvrent au sein d’une grotte à la surface de la planète quelque
chose d’extraordinaire. Et ils comptent bien profiter de cette opportunité pour
faire entendre leur voix et rétablir leur influence au sein des familles et de
« l’Assemblée coloniale » siège du pouvoir exécutif et législatif de
Vénus.
A lire ce préambule quelques lecteurs renonceront à
suspendre leur incrédulité devant tant d’invraisemblances. La littérature de science-fiction ne cesse cependant d’approfondir le concept d’inhabitabilité, d’extrapoler, de
dépasser le réel pour soupeser le possible. Le réel en est-il d’ailleurs si
éloigné ? Les six mille exoplanètes détectées à ce jour ne comportent
aucune Terre jumelle. Eut-elle existé, l’énergie déployée pour la rejoindre, la
fragilité des organismes humains confrontés durant un interminable voyage à la
radioactivité de l’Univers rendent cette entreprise chimérique. La Terre sera
donc notre berceau et notre tombeau et il faudra s’accommoder des surprises
climatiques, sismiques voir volcaniques qu’elle nous réserve à l’avenir, et
hélas de l’inaction humaine.
Pour en revenir à ce roman qui est la première partie d’un
diptyque (le second, La Maison des Saints est paru en France en 2024)
l’intrigue avance suivant un triple fil narratif, l’exploration de l’artefact,
une saga familiale, des rivalités claniques à l’image du cycle Luna de Ian McDonald.
Mauvaise surprise, la découverte d’un champ d’étoile au fond d’une cavité
enflamme le sens of wonder du lecteur que l’auteur met aussitôt sous l’éteignoir
pour nous embarquer dans les conflits familiaux des Aquillon. La disparition de
la femme de George-Etienne a provoqué une scission. Les ainés Marthe et Emile
ont pris pied dans les couches supérieures. Les autres enfants dont Pascal sont
restés avec le père dans le Causapscal-des-Profondeurs pour se livrer à
leurs expérimentations et explorations. Rançon de ce long tunnel narratif, Derek
Künsken se livre à un soigneux profilage de ses personnages. Marthe assume les responsabilités
de représentation de la famille auprès de l’Assemblée ; elle s’emploie
avec Georges-Etienne pour contrecarrer les machinations de la chef de l’exécutif.
Emile plus fragile et en conflit ouvert avec le père, intègre une secte d’adorateurs
de la planète qui cherche entrer à son contact le plus intimement possible, au
moyen par exemple de scarifications à l’acide sulfurique (on est dans l’esprit
du Crash de Ballard) ! L’adolescent Pascal, ingénieur de génie
autoformé (?), s’interroge sur son identité sexuelle.
Le world building est une réussite. On rentre de plain-pied
dans ces paysages ocres jaunes où, dans les hauts espaces, les humains revêtus
de combinaisons étanches et équipés d’ailes de carbone se déplacent d’habitat
en habitat, se jouant des vents et des pluies acides. On regrette cependant d’avoir
fait le deuil provisoire d’une nouvelle Odyssée de l’espace promise semble-t-il
au tome second.
mercredi 24 juin 2026
La Vieille anglaise et le continent
Jeanne-A Debat - La Vieille
anglaise et le continent - Les nouvelles éditions Actusf
Les nouvelles éditions Actusf viennent tout juste de rééditer La Vieille anglaise et le continent une novella de Jeanne-A Debat parue en 2008 chez Griffe d’encre. Un texte salué par la critique à l’époque, primé à quatre reprises (GPI 2009, Rosny Ainé etc.). Cette parution bénéficie d’une relecture et d’une interview de l’autrice permettant d’en apprendre un peu plus sur la genèse du récit. Un a priori favorable qui ne doit pas occulter le fait que pour un prix équivalent (9,50 euros contre 10 euros) on peut se procurer chez Folio SF un recueil de neuf nouvelles de Mme Debat dont celle susnommée version 2008 (sauf erreur de ma part) complétée par une postface de J.C Dunyach.
Lady Ann Kelvin, âgée de quatre-vingt ans,
est en train de mourir. Chercheuse, enseignante et personnage publique elle a
longtemps défrayé la chronique pour ses actions coup de poing contre la surpêche
et le massacre des baleines. Un de ses anciens élèves à la tête de la fondation
SevensSeas Sheperds lui propose une porte de sortie alternative, une « transmnèse »,
une transplantation d’esprit dans le cerveau d’un cachalot lui assurant, car le
«récepteur » est en mauvaise santé, une espérance de vie de deux ou trois
ans. Pourquoi un cachalot ? En raison de la masse cérébrale de ce cétacé
supérieure à celle de l’être humain. Et aussi un clin d’œil à cette ancienne
activiste pas fâchée de se frotter à l’industrie baleinière et de vivre une
expérience scientifique unique jetant un pont entre l’homme et l’animal.
Sans conteste, ce Transmnèse de Lady Kelvin (cherchez
l’allusion) est un texte complet, inspiré nous dit Mme Debat d’Un animal
doué de raison de Robert Merle et sans doute du cycle Elévation
de David Brin : partition de science-fiction matinée d’horreur (la
transplantation beuark), réflexion environnementale, émerveillements du monde
sous-marin (ah ce compagnon 2X2X2 !), rapacité humaine, tout en nous
offrant un final dual entre dévoiement scientifique absolu et Grand Bleu
poétique.
La forte personnalité, la prégnance du
personnage d’Ann Kelvin (allusion au Docteur Susan Calvin) n’en fait pas pour autant, dit Jeanne-A Debat, une héroïne,
et on pourrait d’ailleurs ajouter à ce rejet l’ensemble des protagonistes. La
Vieille anglaise et le continent est en dernier ressort un sombre thriller
politique, un procès sans appel de l’irresponsabilité et de la malveillance
humaine.
lundi 15 juin 2026
Ithaque - Livre premier
Laurent Mantese - Ithaque -
Livre premier - Albin Michel Imaginaire
Beaucoup d’entre nous ont découvert Laurent Mantese avec La Sonde et la Taille mais il est aussi l’auteur d’ouvrages de sensibilité
fantastique (d’où le premier chapitre du roman précité qui à lui seul aurait dû
lui valoir le GPI, mais on ne va pas remuer les feuilles mortes …) avec semble-t-il
quelques embardées poétiques. En entrant chez Albin Michel Imaginaire il avait
frappé les esprits en retraçant dans un style flamboyant et cru les derniers
combats du Conan de Robert E. Howard. Cette fois il s’attaque à un mythe
beaucoup plus ancien puisqu’il s’agit de l’Odyssée d’Homère : le
retour d’Ulysse en son ile d’Ithaque, après la prise de Troie.
Mantese démarre la réécriture de cette montagne littéraire
en choisissant de reprendre d’entrée le Chant 9 du récit du Vieil Aède, à
savoir le pillage et le massacre du peuple d’Ismaros, allié des Troyens. Cet important
épisode marque le début du travail d’introspection d’Ulysse et l’entame des
thèmes de la culpabilité et de la malédiction. S’ensuivent, pour ce premier
volume, la rencontre avec les Lotophages, avec Polyphème, le Dieu
fou Eole et les terrifiants Lestrygons. Il faut s’arrêter de suite sur le Chant consacré au Cyclope, joyau
du livre de Mantese dont Gilles Dumay, sauf erreur de ma part, propose une
édition numérique séparée.
« Tu te lèves, franc et clair sur ma vallée, ô
soleil, comme une grosse pomme rouge cueillie dans les vergers de mon père ».
Magnifique tristesse de Polyphème ! L’auteur démolit l’archétype de
Grendel pour dresser le portrait d’un géant débonnaire, solitaire, qui est à
lui seul sa propre société, un Kong sans agressivité en son royaume de chèvres,
de biches et de bois, un enfant attardé, un innocent, un monde qu’Ulysse fait
disparaitre. Sous des cieux verts, rouges, la réponse des Erinyes sera sans appel.
Les amazones Lotophages dressent le procès de ces mâles soldats sanguinaires et
les Lestrygons se chargent de l’exécution. D’autres monstres surgissent au sein
des troupes grecques qui ont pour nom, trahison, méfiance, rancœur, folie, dressant les équipages contre Ulysse et ses rares fidèles.
L’autre grand inspirateur de Laurent Mantese s’appelle Nikos
Kasantsakis dont on retrouve régulièrement des épigraphes dans Ithaque. Plutôt
familier de Cavafy et Tennyson, j’ai découvert quelques extraits de son
Odyssée, poème de trente-trois mille vers qui raconte une épopée inédite d’Ulysse.
Au Prologue de l’un répond l’Invocation de l’autre :
Entends-moi, ô muse, monstre cupide, ardente désosseuse de
cadavres ! Toi qui as saisi l'Errant dans tes filets d’or bleu et qui
verses dans sa gorge le fiel brûlant de l'effroi entends-moi. Aie donc
pitié d'Ulysse, l'Achéen, fils de Laerte et d'Anticlée, roi d'Ithaque la
rocheuse, la mère vaillante bercée par les flots, l'île de l'enfance innocente
et des jours bienheureux »
Comment définir cette écriture épique tributaire certes d’Homère
et de Kasantsakis mais où flotte parfois comme ici le souvenir des Elégies d’André
Chénier (O Muses, accourez, solitaires divines,/ Amantes des ruisseaux, des
grottes, des collines …) voire même fugitivement celui du Saint-John Perse des recueils Amers
ou Exils par l’image ou la métrique, (« la mer immense et
majestueuse laveuse d’os », « Oh l’immense ivresse de cet instant
béni !/ Oh le trouble de la vierge des rivages perdus … »). La vérité
est que l’on mord voluptueusement dans les mots de Laurent Mantese comme dans une grappe de raisin. Bref, chef-d’œuvre que ce récit non pas du retour mais de la perdition d'un homme. L'écrin signé Didier Graffet est magnifique.
mercredi 10 juin 2026
Eversion
Alastair Reynolds - Eversion - Le Bélial’/Le Livre de
Poche
« Dr. Chandra, Will I
Dream ? »
Silas Coade embarque à bord de la goélette
Demeter. Médecin de bord il intègre une équipe scientifique à
destination des côtes de Norvège à la recherche d’une anfractuosité repérée par
une expédition précédente .Elle dissimulerait un Edifice mystérieux. Le
commanditaire Topolsky est entouré du capitaine Van Vught, du cartographe
Raymond Dupin, de l’enseigne Mortlock, du colonel Ramos chargé de la sécurité
et de quelques autres personnages dont l’intrigante Madame Cossile. Après avoir
franchi une fissure l’équipage découvre l’épave de L’Europe, le vaisseau
de leurs prédécesseurs. Alors qu’une dispute éclate sur les agissements passés
de Topolsky, le Demeter s’écrase contre une falaise et Coade meurt sur
le coup … pour se réveiller à bord d’un streamer du même nom, en compagnie du
même équipage, pour le même objectif, en route pour la Patagonie.
Si les longs cycles ont établi la
réputation d’Alastair Reynolds, réputation renouvelée grâce aux récentes
rééditions du Bélial’, l’auteur se montre aussi à l’aise sur le format court (court
chez Reynolds c’est trois cent pages). L’intrigue rend globalement hommage à
Jules Verne et Arthur Clarke, mais la forme évoque la thématique du « Jour
sans fin », à savoir Edge of Tomorrow, Trois Oboles pour Charon
de Frank Ferric et dans un autre registre Au bout du labyrinthe, voire
L’œil dans le ciel du grand Philip K. Dick. Les lecteurs férus de topologie
algébrique se pencheront sur l’éversion de sphère, modèle architectural de l’Edifice.
Sommes-nous sur les mers des grands
explorateurs d’antan ou dans l’espace ? Les situations se succèdent, les
personnages semblent jouer la même pièce. Qui est le démiurge de cette histoire,
Silas Colas romancier à ses moments perdus ou la Comtesse Cossile qui semble
bien le connaitre ? L’écrivain assemble patiemment les morceaux du puzzle pour
livrer un final cohérent et émouvant. Eversion suinte la science-fiction
à chaque page. Lecture enthousiasmante comme le fut pour moi celle du classique
Succession de Scott Westerfeld voici un an.
Addenda 11-06-2026 : Le parcours de Silas impose une dernière référence. Alors que j'entame la lecture d'Ithaque de Laurent Mantese, me revient en mémoire une phrase de Jean-Louis Cianni (L'Odyssée, de l'errance à la lucidité - Le Relié), "Que l'identité humaine soit une errance, L'Odyssée nous l'apprend depuis 3000 ans[...]" assertion illustrée par l'épisode de Polyphème et le retour d'Ulysse sur son ile natale dans le plus parfait incognito, car ses servantes le fuient. Reynolds comme Homère raconte aussi une quête d'identité et on pourrait faire un lien entre Athéna/Mentor et Mme Cossile. Borges sanctuarise tout cela : "J’ai été comme Ulysse, j’ai été Personne, bientôt je serai comme tout le monde, je serai mort." in "L’immortel".
dimanche 31 mai 2026
La Cité des marches
Robert Jackson Bennett - La Cité des marches - Albin
Michel Imaginaire/Le Livre de Poche
« Il y a soixante-dix ans, Bulikov
est tombée. La capitale du Continent, capable de conquérir et d’asservir les
peuples, a perdu ses dieux protecteurs, exterminés par un chef de guerre de
Saypur, une colonie autrefois réduite en esclavage. Les opprimés sont alors
devenus les maîtres. Dans la foulée a eu lieu une mystérieuse catastrophe, le
Cillement.
Aujourd'hui l'ancienne cité divine n'est
plus que l'ombre d'elle-même, mais conserve néanmoins quelques vestiges de sa
gloire passée, comme ces immenses escaliers brisés qui ne relient plus la terre
aux cieux. Lorsqu’un célèbre historien y est retrouvé assassiné, le ministre
des Affaires étrangères envoie en territoire occupé l’une de ses meilleures
espionnes, Shara Thivani. Or son enquête se révèle plus difficile que prévu,
car elle touche un domaine très sensible : le passé divin du Continent. Un
passé proscrit, que nul n’a le droit d’évoquer. »
Avec sa nouvelle trilogie des Cités divines Robert Jackson Bennett
emprunte les pavés de l’Urban fantasy, sous-genre littéraire que l’on
affectionne ici, tout en clignant de l’œil du côté des Maitres Enlumineurs
via l’épisode bien-nommé du Cillement. De quoi s’agit-il ? Saypur et Bulikov s’opposent comme jadis l’Espagne et son or face à l’industrieuse Angleterre. Dans une ultime
bataille les mettant aux prises, le chef de guerre de la colonie élimine les Divinités protectrices du Continent dont un
certain Taalhavras dit le bâtisseur. Privé de ses fondements magiques défiant les
lois de la gravité, la capitale Bulikov s’effondre. Il faudra au lecteur une
bonne dose de suspension d’incrédulité pour accepter qu’une simple arme puisse
détruire des Entités modeleuses de réalité.
Bien des années plus tard Shara Sagreha,
descendante du légendaire Kaj de Saypur, vient enquêter sur le meurtre d’un
ami, l’historien Efrem Pangyui. Il semble que Bulikov n’ait pas encore révélé
tous ses secrets … Voilà un bon thriller où chaque personnage, Vinya la toute
puissante tante de Shara, Vohannes notable de Bulikov et ancien amant de la détective,
Sigrud énigmatique et musculeux garde du corps, recèle agissements et passé
troubles. Shara et Sigrud ont fort à faire face à des adversaires retors dont
une créature surgie du bestiaire de Lovecraft. What else ? Vivement la suite.
samedi 16 mai 2026
Le Grand Silence
Robert
Silverberg - Le Grand Silence - J’ai Lu
Elles atterrirent et occupèrent la Terre pendant un
demi-siècle, mirent l’Humanité à genoux et nul ne découvrit l’objet de leur quête
ni ne comprit quoique ce soit aux activités auxquelles elle se livrèrent et
auxquelles participèrent hommes et femmes réduits en esclavage. Elles, ce sont
les Entités extra-terrestres imaginées en 1998 par Robert Silverberg dans un
roman hommage à H. G. Wells.
La noosfere indique que trois nouvelles ("Against
Babylon", "Hannibal's Elephants", "The
Pardoner's Tale") datant d'une dizaine d'années et traduites en
français (deux en pdf, la première chez J'ai Lu) ont été intégrées à divers
endroits du roman après modifications. Le roman lui-même ne mentionne pas ce
fait (en tout cas pas dans l’ exemplaire HaperPrism de 1999) ce qui est assez
inhabituel. Ensuite selon Silverberg (mais pas selon Hartwell qui donne pour le
premier texte un ordre inverse nouvelle=>roman), il rédigera trois nouvelles
qui sont des "extraits" du roman ("Beauty in the Night",
"On the Inside", "The Colonel in Autumn").
Les deux derniers textes disparaitront sans laisser de trace (publiés
uniquement dans Science-Fiction Age), le premier figurera dans plusieurs
anthologies (des Best-Of). On pourrait postuler pour un procédé du type fix-up mais
la quantité de matière utilisée paraît assez faible, les trois textes faisant
un vingtaine de pages chacun (il y a deux novelettes et une short story) au
regard de la taille du roman fini (450 pages en moyenne). Du coup le diagnostic
fix-up reste sujet à caution.
Le Grand Silence se présente comme une chronique
familiale étalée sur cinquante ans, synopsis inhabituel dans le genre science-fiction
et plutôt réservé à la littérature dite générale (Dieu sait que les français s’en
sont fait une spécialité depuis Zola jusqu’à Lemaitre). Le récit met en scène
le clan Carmichael, une famille de soldats et de fermiers solidement implantée
dans un ranch du sud de la Californie au-dessus de Santa-Barbara. C’est dans ce
relatif isolement protecteur que le Colonel Anson Carmichael III décide de créer
un mouvement de résistance à l’annonce de l’arrivée et des premières exactions
des envahisseurs qui en coupant sur une longue période l’électricité sur la
planète, provoquent un recul civilisationnel sans précédent, dans un quasi-remake
du Ravage de Barjavel.
Au sein du clan tous attendent le déclic technologique qui
permettra de passer à la contre-offensive. Mais le Temps forge où défait les
caractères. Le frère du Colonel meurt à bord de son DC3 en tentant d’éteindre
le gigantesque incendie consécutif à l’atterrissage des Entités, le fils
prodigue Anson IV sombre dans l’alcool, le mauvais fils Ronald révèle à l’inverse
des aptitudes au commandement que l’on croyait dévolues à son père. Certains quittent le ranch, d'autres reviennent de Los Angeles que les extra-terrestres enferment dans de vastes murailles. Dans ce
livre qui évoque un Désert des Tartares inversé, puisqu’il ne s’agit pas
d’attendre l’ennemi mais l’instant où l’on pourra le repousser, se succèdent de
belles pages : l’amour tragique de Mike pour sa femme Cindy, le discours sur
la résistance du Colonel (résister, c’est d’abord transmettre l’idée de
liberté). Il y aussi comme le souligne Pierre-Paul Durastanti, l’apparition de
Khalid, profil de personnage cher à Silverberg, un « emmuré » à
la Dick Muller ou David Selig qui peine à fendre l’armure.
Quelque soient les qualités de Roma Aeterna et de quelques autres de ses derniers ouvrages, Robert Silverberg signait là comme un chant du cygne et pour aller plus loin encore il faudra attendre Spin de Robert Charles Wilson pour retrouver pareille densité humaine dans un roman de science-fiction.
Cette fiche a été rédigée par Sandrine et Soleil vert
samedi 9 mai 2026
La Grande Œuvre du Temps
John Crowley - La Grande
Œuvre du Temps - L’Atalante
En l’an de grâce 1983 Caspar Last inventeur
d’une technique autorisant le voyage dans le temps, part dans le Guyane
Britannique de 1856 à la recherche d’un exemplaire du one-cent magenta, le
timbre le plus rare et le plus cher du monde. A son retour il est interpellé
par un membre d’une société « philanthropique » fondée en 1893 par Cécil Rhodes, figure du colonialisme britannique du XIXe siècle qui le convainque de
restituer le timbre. Pire, il ne saura jamais que son invention permit la
création de l’Association…
En 1956 le jeune Denys Winterset croise sur
les rails qui l’emmènent du Cap au Caire un certain Davenant qui l’invite au
Club de l’Altérité tout en lui dévoilant les manipulations temporelles auxquelles
se livrent ses membres afin de conserver ou restaurer l’Empire britannique.
Avec La Grande Œuvre du Temps, John
Crowley livre une longue nouvelle dont le thème a déjà été abordé par Poul
Anderson dans La patrouille du temps et Isaac Asimov dans La fin de l’éternité.
Le lecteur ne trouvera pas dans ce récit assez emmêlé une réflexion sur les
déclenchements des grands faits historiques, plutôt quelques échanges au sein d’un
de ces clubs typiquement britanniques où s’élaborerait dit-on le sort du monde,
au risque d’ailleurs de brouiller les pistes et de favoriser l’apparition
d’un léger ennui que la jolie couverture mauve ne parvient pas à enrayer..
mardi 5 mai 2026
Le Pèse - Dieu
Ian Soliane - Le Pèse - Dieu -
Ailleurs & Demain - Le Labo
Le suicide assisté, c’est le moyen par
lequel le héros du Pèse-Dieu, choisit de quitter la Terre. Enfin, pas
tout à fait. Dans ce Futur plus ou moins proche, ou cet Ailleurs, toute mort
n’est pas forcément définitive et ceux qui le souhaitent peuvent contractuellement prolonger une
existence numérisée dans les Limbes. Au fil du temps cet univers virtuel piloté
par Xe, une Intelligence Artificielle, héberge les avatars d’innombrables
consciences. Certaines ont conservé la mémoire de leur vie antérieure,
d’autres, frappées d’une mort violente ou rapide entament un périple vierge de
regrets ou de remords. Tel n’est pas le cas du narrateur du récit, père d’une
fille suicidée. A la douleur de la perte de Jade s’ajoute l’incompréhension de
son geste fatal et un sentiment de culpabilité insoutenable. S’il meurt c’est
avec l’espoir de la ramener de l’autre coté du Fleuve, dans le Réel.
Dans ses précédents ouvrages Basqu.I.A.t
(2020) et Après tout (2024), Ian Soliane explorait les frontières entre
l'homme et la machine. Tout en poursuivant cette réflexion dans Le Pèse-Dieu,
court roman de presque cent cinquante pages, il renouvelle de façon originale le mythe d’Orphée et Eurydice et autres descentes aux Enfers, et interroge le
rapport entre le langage et le réel.
Qu’elles s’appellent Jade ou Léopoldine Hugo,
la mort d’une enfant et le désarroi d’un père font surgir des douleurs
immémoriales et des plaintes ancrées dans la mémoire collective. Tout en
parcourant les Limbes à la recherche de sa fille et de la cause de l’acte suicidaire,
le narrateur se plonge dans les souvenirs. Et c’est là toute l’ambiguïté du
récit écrit à la première personne, car cette profusion langagière évoque en
quelque sorte un travail de deuil alors même que le père part à la rencontre de
son enfant. Elle masque, entre parenthèses, un worldbuilding et des péripéties
sans saveur ; l’inverse de La Route de Cormac McCarty qui se
déroulait dans un univers d’apocalypse, caractérisé par la raréfaction des
dialogues.
Dans les Limbes préside un Dieu, une IA
« Xe » et son extension « BAK ». Elle accompagne le
personnage dans un premier temps. C’est une Entité bavarde, à l’inverse des
Divinités monothéistes, initiant des sujets de conversation sans intérêt alors
même que l’homme reste prostré dans ses souvenirs. Au fond Xe annonce un Futur
sans silence, une sollicitation continue des IA à notre égard, jusqu’à la tombe,
et peut-être au-delà.
Le narrateur finit par retrouver Jade, mais
encore faut-il la ramener au Réel. Balzac dans la nouvelle « Adieu » décrivait une quête similaire : dans l’espoir de guérir Stéphanie de Vandières, une
amie qui avait perdu la raison lors du passage de la Berezina par les troupes de
Napoléon, Philippe de Sucy s’ingéniait à reproduire la scène de la bataille
dans le jardin de son parc, espérant ainsi lui rendre la mémoire, le savoir, et
finalement son amour pour lui. Son entreprise réussit mais la femme aimée mourut aussitôt d’une surcharge émotionnelle. Dans Le Pèse-Dieu, titre qu’il
faut peut-être entendre comme la Pesée des Ames, le refus par le père d’inscrire la vie
de sa fille dans un passé révolu désormais circonscrit au territoire fragile des mots et des images, bute sur le Réel dans une scène qui évoque la
quête de la Pierre de l'Âme dans le film Endgame.
Ian Soliane signe là un très bon texte - non
sans quelques faiblesses évoquées plus haut - publié dans la (sous) collection « Le
Labo » inaugurée par la nouvelle direction d’Ailleurs & Demain. Qui vivra
verra.
samedi 2 mai 2026
Voyage à l’envers
Philippe Curval - Voyage à
l’envers - J’ai Lu - Millénaires
En 2024 les physiciens affectés au programme SETI du radiotélescope d’Arecibo
captent des signaux émis de Proxima du Centaure. L’information d’abord
dissimulée au monde est trouvée par André Piscop un journaliste qui comprend
rapidement les réticences des savants. Décrypté partiellement, le message envoyé
en continu révèle en effet une carte de la Terre future, et surtout il contient un virus qui menace d’anéantir tous les réseaux informatiques, laissant présager une colonisation de notre planète. Après avoir pesé les enjeux, médias
et scientifiques initient le projet d’une expédition spatiale, avec le double
objectif de sauvegarder le patrimoine civilisationnel et de contrer si possible
par les armes, l’agresseur.
![]() |
| P. Curval(2008) en dédicace à Scylla |
samedi 25 avril 2026
Sous d’autres soleils
Mick Resnick - Sous d’autres
soleils - Imagine - Flammarion
Sous d’autres soleils est un des quatre volumes signés Mick
Resnick et publiés par Jacques Chambon dans la défunte collection Imagine de Flammarion. Sans surprise il s’agit du
meilleur, tout simplement parce que les huit nouvelles qui composent le recueil
racontent des histoires africaines et que, comme ses fidèles lecteurs le savent,
ce continent dont il n’est pas originaire inspira l’écrivain au plus haut point
jusqu’à atteindre un zénith nommé Kirinyaga. Resnick l’Africain comme dit
Apophis.
Cette passion
l’auteur la raconte dans la préface de cet ouvrage aujourd’hui non réédité. Il
évoque une importante bibliothèque consacrée à ces territoires, les
innombrables safaris effectués et ses investissements dans plusieurs
fondations. L’éditeur Le Bélial’ fera cependant paraitre le 21 Mai 2026 la multirécompensée
pièce du recueil, « Sept vues des gorges d’Olduvaï » en UHL.
« Les
quarante-trois dynasties d’Antarès », comme la précédente nouvelle a
remporté un Hugo, en 1998. La trame très simple, inspirée nous dit Resnick d’un
voyage en Egypte, raconte la visite guidée d’une famille de bof américains du
site prestigieux d’une civilisation disparue. Les trésors archéologiques et les
indications érudites du guide antaréen n’intéressent guère les touristes. Une
histoire qui fait vibrer la fibre de la nostalgie façon Chroniques
Martiennes. C’est aussi par contraste l’évocation d’une solitude morale
La
science-fiction n’est pas la seule thématique seconde de l’ouvrage. « Le
Dieu pâle », autrement dit Le Christ est mis en accusation par des
Dieux africains pour avoir enseigné aux hommes, paix, vie, miséricorde,
compassion, amour, espoir. Mais comment condamner Celui dont les enseignements
ont été des échecs ?
« Epatant !»
est un récit enlevé qui rappelle Heinlein par son subtil dosage
d’intelligence et d’humour et aussi en raison d’une narration rédigée au pas
charge comme la première partie de Révolte sur la lune. Le choix du
protagoniste principal de cette histoire, Théodore Roosevelt, n’y est pas
étranger. Comme Dan Simmons et ses Forbans de Cuba (publié aussi par
Jacques Chambon mais réédité depuis), Mike Resnick insère au sein d’un épisode
biographique réel, une aventure totalement imaginaire. Au cours d’un séjour en
Afrique en 1910, l’ancien vingt-sixième président des Etats-Unis décide de
faire du Congo, (en fait l’actuelle république démocratique du Congo) une
nouvelle Amérique et d’en chasser les belges. Ce court roman se lit d’abord comme
un Kirinyaga inversé, l’utopie consistant cette fois en une marche
forcée vers la modernité. Mais quoiqu’il s’en défende le projet de ce Theodore
Roosevelt fictif - qui verra tout de même la RDC acquérir son indépendance en
1960 - est une entreprise colonialiste prônant une urbanisation rapide au prix
d’une déforestation massive et s’efforçant d’éliminer les prérogatives tribales
en imposant des systèmes de gouvernements à l’occidental que les chefs d’états
successifs (et là on est dans le réel) ne manqueront pas de pervertir. Le
silence sur la réalité des exactions belges effraye autant que l’abattage
massif des éléphants auquel le vrai Roosevelt se livrait. Brillant donc mais
avec des zones d’ombres.
Passons sur le
très dispensable « Mwalimu et la quadrature du cercle » (un
combat de boxe entre Amin Dada et Nyerere) et le modeste et mythologique « La fine
équipe » pour s’extasier devant le formidable « Bibi »
Mike Resnick
explique que l’écrivaine Susan Shwartz est venue le trouver avec un synopsis de
récit de science-fiction sur le sida. Elle voulait que l’histoire se déroule en
Afrique et c’est tout naturellement qu’elle a proposé une collaboration à
l’auteur de la trilogie Ivoire.
Tout commence
en Ouganda alors que le VIH fait des ravages dans les villages. Jeremy Harris a
fui l’Europe pour se lancer dans des actions humanitaires. Il assiste la
doctoresse Elizabeth Umurungi qui tente de soulager avec les moyens du bord les
malades et les agonisants. Tous deux ont subi des parcours de vie chaotiques.
Jeremy, porteur sain s’est séparé de son compagnon auquel il a transmis le
virus. Elizabeth après avoir fui son Ouganda natal à l’époque d’Amin a suivi
des études médicales en Suisse avant de retourner sur le continent sans avoir
pu concrétiser des projets personnels. Un jour dans une hutte ils constatent un
cas de guérison. La patiente invoque l’action de « Bibi ». Bibi en
swahili signifie grand-mère. Jeremy part à sa recherche. Comme Clifford Simak
dans « La grotte du cerf qui danse », Mike Resnick fait
intervenir un personnage très ancien. A titre personnel le texte de Resnick m’a
le plus touché.
On conclut avec
l’émouvant « L’exil de Barnabé ». Barnabé est un chimpanzé
doué d’une intelligence peu commune. Il entretient un fort lien affectif avec
la laborantine Sally. Quand les fonds de la recherche viennent à manquer,
l’équipe le relâche en forêt. Mais que faire quand on n’a pour seule aptitude la
faculté de taper sur la bonne touche en réponse à un stimuli? Toutes
proportions gardées un modèle réduit de Des Fleurs pour Algernon.
Au bilan, deux
textes dans mon panthéon personnel, « Sept vues des gorges d’Olduvaï »
et « Bibi », trois forts textes, « Le Dieu pâle »,
« Les quarante-trois dynasties
d’Antarès » et « L’exil
de Barnabé » ; « Epatant ! » n’est pas loin
et les deux derniers restent anecdotiques.
(1) Oui M’sieur Resnick, le couple Mary et Louis Leakey, pas seulement le professeur Leakey, de même que les premiers documentaires animaliers ont été réalisés par Osa ET Martin Johnson, pas seulement l’américain Johnson, de même que le français Yves Coppens co-dirigeait l’expédition découvreuse de Lucy. Pour en revenir au couple Johnson leurs premiers pas en Afrique datent de 1920. Pour mémoire Alice Bradley Sheldon, âgée de six ans s’y aventura avec ses parents entre 1921 et 1922.
lundi 13 avril 2026
Les espaces inhabitables de la science-fiction
(Les) Espaces inhabitables c’était en 1973 le titre
d’une série de deux anthologies de science-fiction d’Alain Dorémieux, titre que
repris Serge Lehmann en 2008 dans le recueil Le Haut-Lieu et autres espaces
inhabitables. Les textes présentés par Dorémieux, datant de la fin des
années 60 au début des années 70 intégraient la mutation du genre tourné alors vers
les espaces intérieurs et les interrogations sociétales dont on trouve
aujourd’hui un prolongement avec les problématiques environnementales et écologiques.
Qu’il s’agisse de l’homme lui-même ou d’une planète
inhospitalière, la thématique de « l’inhabitable habité » continue de
prospérer dans les ouvrages récents. Lisible dans Les Flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert, requiem d’une Terre aux océans contaminés,
elle étonne dans le portrait d’une famille exploitant les ressources de Vénus (1)
(462 degrés au sol, 90 bars de pression atmosphérique (sulfurique) etc. etc.)
ou de la colonie humaine noyée dans le méthane de la planète Yellowstone (2)
Quel atavisme incite les auteurs de science-fiction à
propulser inlassablement l’Humanité aux frontières de la survie et de
l’anéantissement ? A la recherche des origines de cette folie littéraire
on citera La Guerre des Mondes de H.G Wells, livre qui est tout sauf
séminal. Des Martiens tout puissants décident d’envahir notre monde : « Personne
n'aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les choses humaines
fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la plus attentive, par des
intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles
comme elles ; que, tandis que les hommes s'absorbaient dans leurs occupations,
ils étaient examinés et étudiés d'aussi près peut-être qu'un savant peut
étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se
multiplient dans une goutte d'eau ». Cependant, aussi faibles et
transitoires que soient les Humains ils finissent par survivre. Les Martiens
ont été décimés par les micro-organismes terrestres. Ce qui est inhabitable le
reste définitivement.
Et pourtant la science-fiction va tourner le dos à son
fondateur.102 ans après, Robert Charles Wilson dans son roman Bios propulse
son héroïne sur la planète Isis. Isis c’est le pendant biologique de Vénus… Y
séjourner revient à loger dans un laboratoire P4. L’agressivité de la micro
faune condamne les imprudents à des fièvres hémorragiques mortelles. Au sein
des habitats et des scaphandres, les explorateurs livrent un combat permanent
contre la détérioration des joints causée par un ennemi invisible et implacable.
Finalement des progrès scientifiques décisifs en matière d’immunité permettront
à Zoé Fisher et ses comparses de remporter la guerre.
D’autres écrivains emploieront les grands moyens. C’est
l’idée de la terraformation, comme dans la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson qui se propose de recréer un biotope total sur la planète rouge qui
devient verte, bleue, nouvelle Terre. D’autres encore, rejoignant des
préoccupations sociétales et architecturales bien réelles, réduiront la
problématique à l’échelle humaine en proposant des espaces inconfortables,
« maison biscornue » (Heinlein), « Haut-Lieu »,
(appartement où l’on se perd, Lehman), habitats surpeuplés ou ensauvagés de « Billenium »,
et « trilogie de béton » (Ballard).
Le concept connait une nouvelle jeunesse avec la parution de
Neuromancien et l’émergence du courant cyberpunk. Les premiers lecteurs
dont je fus, bien avant l’apparition d’internet, se sont interrogés sur
l’attractivité du Réseau, de la Matrice qui poussait Case à fuir un réel
grisâtre, floconneux pour rejoindre un Data Univers. Matrix (le premier film,
au diable les suites) et Le Désert du monde d’Andrevon enfoncent le
clou : le réel est monstrueux, le virtuel est la seule issue possible.
La Dystopie, branche de la science-fiction féconde en
espaces inhabitables, fournit une première réponse à la question formulée au
début du troisième paragraphe. 1984, Le Meilleur des mondes, Nous
autres, Fahrenheit 451, les ouvrages des frères Strougatsky, sonnent
l’alerte en produisant des scenarii repoussoirs. La Dystopie ne rend pas compte
cependant de la fascination éprouvée à la lecture de l’exploration des
extrêmes. Nous voici revenu au concept de vertige qui surgit spontanément à la
lecture des descendants de Stapledon et dont, bien avant, Pascal fut peut-être
le meilleur observateur puisqu’il conditionne son émergence à la confluence d’une
grandeur et d’une misère autrement dit d’un Univers effrayant et de l’Homme.
Quelle réflexion lui inspirerait la science-fiction, syncrétisme revendiqué
d’imagination, d’esprit de finesse et d’esprit de géométrie ?
D’autres philosophes tels Heidegger et Bachelard (3) ont corrélé
l’habitat à l’identité : habiter c’est être au monde( Dasein) « Selon
Bachelard, « je suis l’espace où je suis » . Car si l’espace est
une étendue, il est aussi un lieu habité tout à la fois par notre corps et
notre propre intériorité. C’est pourquoi l’espace est constitutif de notre
identité. » (3). Que devient-on alors dans l’inhabitable de
l’Univers ? Dans La Face des eaux roman de Robert Silverberg une poignée
d’êtres humains rescapés d’une Terre détruite trouve un refuge provisoire dans
un ilot de la planète Hydros. Un océan unique recouvre sa surface à l’exception
dit-on d’un continent. Chassés de l’ile par les autochtones, les comparses du
docteur Lawler embarquent à bord d’un navire pour tenter de le rejoindre. Attaqués sans cesse par des
créatures marines qui se révèlent être les anticorps d’une Entité toute
puissante ils disparaissent peu à peu. Une destinée différente attend le
médecin et les rares survivants. Consciente enfin de leur singularité Elle les
invite à la rejoindre au sein d’une conscience collective. Sans Terre, sans
habitat, que signifie être soi ?
Cette angoisse trouve un écho dans la préface du Dictionnaire
amoureux des livres et de la lecture de Pierre Assouline. Qu’on lise un
ouvrage relatant un fait-divers, un essai ou un roman de pure imagination,
l’acte de lecture est identique. Il s’agit, pour un moment de se retrancher du
monde, de quitter le tourbillon et le chaos du quotidien pour s’installer dans
une sphère où l’auteur et ses personnages sont nos seuls interlocuteurs.
Assouline souligne, il s’agit de « se rassembler » portant ainsi
la lecture à la hauteur réparatrice du sommeil et des rêves. Le monde bien sûr
n’est pas forcément hostile, quoiqu’il s’agisse de lieu et d’époque. Mais ses
nécessités et son imprévisibilité nous désassemble, justifiant un retrait.
La voie de l’abandon, qui fait l’objet d’âpres discussions
dans La Face des eaux, n’est pourtant pas celle choisie par les
protagonistes des ouvrages cités plus haut. La science-fiction des espaces
inhabitables ne préconise pas le retrait mais plutôt la plongée dans le chaos,
seule façon dit Deleuze (4) d’y remettre un peu d’ordre. Elle est le reflet de
l’inhabitable qui réside en nous.
(1)
Les Profondeurs de Vénus de Derek KÜNSKEN
(2)
L’espace de la révélation d’Alastair Reynolds
(3)
Marie Trossat : L’Habitat inhabitable : le sous terrain
comme lieu de vie https://journals.openedition.org/ambiances/4334
Bachelard, L’espace poétique
(4)
Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?
samedi 11 avril 2026
Le Veilleur du Jour
Jacques Abeille - Le Veilleur du Jour - Le Tripode
« Le
récit n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture. »
Jean Ricard
En guise d’introduction à l’auteur du Veilleur du Jour, deuxième
roman de son Cycle des Contrées, je détournerais bien une formule
de Pierre-Paul Durastanti pour murmurer que Jacques Abeille est l’un des
secrets les mieux gardés de la littérature française. Enseignant, peintre
contrarié, compagnon de route tardif des surréalistes, il entretint une
correspondance avec André Breton et par la suite confia le tapuscrit des Jardins Statuaires à Julien Gracq. On ne saurait rêver meilleur compagnonnage
littéraire. Outre le Cycle, on lui doit aussi une œuvre érotique. L’éditeur Le
Tripode garantit désormais la pérennité de ses meilleurs ouvrages.
Une forme de paresse intellectuelle renforcée par une entame
ethnologique - encore que la lecture d’Ursula Le Guin aurait dû m’y préparer - m’a provisoirement détourné
de la lecture des Jardins Statuaires. Erreur réparée avec Le Veilleur
du jour rappelant que « les livres sont l’œuvre de la solitude et les
enfants du silence » selon Marcel Proust. On y pénètre, malgré le titre, comme
dans une forêt nocturne. Au-delà d’une intrigue qui peine à se dessiner mais
dont la résolution finale pleine et entière inclut d’ailleurs une mise en abyme
surprenante et extradiégétique, on se laisse entrainer dans une écriture
descriptive et réflexive telle un sinueux sentier forestier.
« Il rêvait encore aux statues et à leur lointain pays d'origine
où les hommes les cultivaient dans des jardins clos. Bizarrement il n’en avait
jamais franchi la frontière, ce haut plateau arasé par le vent où vivaient âprement
quelques bergers farouches et le gardien du gouffre. Il n’aurait eu, lors de
l'un de ses séjours chez ce dernier, qu'à descendre l’ autre flanc des monts
pour entrer dans les grises avenues où s avançaient, tremblant sur les chariots
de chêne que tiraient des bœufs torves, toutes les statues de Terrèbre. Y avait-il
quelque part dans cette ville, oublié dans une chambre d’où il ne sortait guère
un érudit secret qui faisait l'inventaire des statues et de leurs vicissitudes,
cherchait à reconnaître dans d'incertaines ressemblances les domaines où s'était
prolongée leur croissance et longuement rêvait dans la lumière languide du
crépuscule d'aventureux voyages aux sources de l'inspiration ? Car il n'y avait
rien à faire ici, rien sinon passer dans l'envers des façades et, dans ce monde
sans jardins, là où les derrières des immeubles se touchent, s'enfermer en
silence dans une cellule que nul ne peut soupçonner, pour y rêver de nouveau le
monde indifférent qui de toute sa masse grise assiège le solitaire. »
La couverture mérite une halte. Son contenu évoque la découverte par
Barthélemy Lécriveur, au cours d’une de ses exploration de l’entrepôt de la
ville de Terrèbre, d’une gravure murale représentant un homme encapuchonné
éclairant son chemin avec une lanterne, lui-même éclairé par le héros du roman.
Le dessin a été réalisé par François Schuiten, auteur avec Benoît Peeters de
l’univers des Cités obscures, parentes d’inspiration de Terrèbre. Abeille
et Schuiten approfondiront par la suite leur collaboration avec Les mers
perdues. L’illustration de couverture recèle un dernier secret. Jacques
Abeille a dédié Le Veilleur du Jour à Gérard de Nerval décédé le 26
Janvier 1855 rue de la Vieille-Lanterne.
Descendant du Haut Plateau, tournant le dos aux vastes jardins où
naissent les statues qui font la renommée de l’Empire, un voyageur sans mémoire
entre dans la capitale, la cité de Terrèbre, dans l’espoir de trouver un emploi.
Il loge dans une auberge dont la servante, Zoe, se prend d’amitié pour lui, chrysalide
d’ une liaison passionnée. Le patron des lieux reconnaissant en lui un
ancien bucheron et donc un homme digne de confiance, le guide vers une connaissance qui lui propose de garder un entrepôt
jusqu’à l’arrivée d’un certain personnage. Ayant recouvré une partie de sa
mémoire, Barthélemy Lécriveur occupe son temps en explorant les locaux qui
dissimulent une architecture interne pyramidale, et en remettant en état un cimetière
situé à l’arrière.
L’intrigue surprend par sa banalité ésotérique quoique vaguement étayée
par une menace de complot et d’ennemis à la frontière. Comme chez Gracq elle s’efface
au profit de paysages, ici étouffants, labyrinthes de pensées, de murailles
pyramidales. L’érotisme (sage) de certaines scènes s’apparente à un rite
initiatique ; Zoe et Coralie tiennent chacune une extrémité du fil de la
destinée du voyageur, l’une, Lachésis impulsant son parcours, l’autre,Atropos s’abimant
avec lui. Tels sont les quelques éléments que j’ai pu retenir de ce livre
fascinant.
mardi 31 mars 2026
Aspects
Ian McDonald - Aspects - Le
Bélial’ - UHL
Dans les profondeurs d’un Espace-Temps inédit, l’Humanité a évolué en multiples
espèces tout en se dispersant dans les étoiles. Une petite fraction s’est
réfugiée dans un monde-océan. Les jours d’été reviennent, et les paisibles habitants de Tay contemplent le ciel ou
brillant comme des astres, les vaisseaux de l’Armada Anpreen viennent chercher
un refuge orbital. L’histoire démarre avec la rentrée des classes du jeune Ptey.
Il va intégrer pendant six mois la Maison de la Table des Multiplications. Rien
d’algébrique là-dedans il s’agit de maitriser les octuples identités, moi ou
Aspects qu’ endossera l’adolescent durant son existence. Et elles lui
faciliteront la tache quand son destin croisera celui des Anpreen race
extra-terrestre poursuivie par un Ennemi tout puissant.
Deuxième incursion de Ian McDonald dans la collection UHL du Bélial et cinquième dans ce blog - en attendant d’y inclure Le Fleuve des Dieux - Aspects embarque le lecteur dans une odyssée cosmique. L’incipit «La nuit où Ptey traversa la mer pour aller se faire fracasser l’âme, huit cents étoiles entreprirent de traverser le ciel » évoquera peut-être à certains un extrait d’ A la fenêtre pendant la nuit de Victor Hugo :
[…]Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés ;
Des astres éperdus arrivant des abîmes,
Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
Et, sous nos noirs
arceaux,
Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
Comme dans un grand vent s’abat sur une grève
Une troupe
d’oiseaux ;
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
Sur nos bois, sur
nos monts,
Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;
Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
Et des soleils démons !
Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
Et ses flots de
rayons,
Le muet Infini, sombre mer ignorée,
Roule vers notre ciel une grande marée
De
constellations !
Si les premières lignes nous rappellent au bon souvenir du styliste de Shingle Street dans Le Temps fut ou celui qui s’extasiait devant la beauté des icônes grecques et arméniennes dans La Maison des Derviches, la condensation d’une épopée « Stapledonienne » au format d’une novella de cent vingt pages n’est pas sans conséquences. Worldbuilding taillé à la serpe, transitions rapides, dialogues à l’économie embarquent le lecteur dans un bateau ivre voir Mallarméen comme en témoigne cette phrase : « Dans ses profondeurs évoluaient des translucidités ». Le chapitre « Jedden, qui court », - car chaque chapitre porte le nom d’un Aspect - offre néanmoins un combat spatial qui ravira les amateurs de genre. Que dire de plus ? Aspects peut se lire comme un poème en prose surréaliste. Le jeune lectorat se souviendra que le thème des identités multiples a été traité à de multiples reprises dans la sphère manga. Quant aux anciens, ils tendront un fil mémoriel vers le lointain Fils de l'Homme de Robert Silverberg.
Ayant traversé les années 60 et 70, un proche me demanda si
j’avais résisté aux Paradis Artificiels. Aujourd'hui je témoigne n'avoir succombé qu’à un seul, la
science-fiction. Ce livre en est le témoignage.
Post-scriptum, lisez l’interprétation Odysséenne d’Aspects
par FeydRautha. Ce physicien et traducteur de Dune n’en finit pas d’étonner.
mercredi 18 mars 2026
Le Désert du monde
Jean-Pierre Andrevon - Le Désert du monde - Le Bélial’- Archive du Futur
Un homme sans nom et sans passé s’éveille un matin dans la
chambre d'une maison inconnue. Il n’a aucune idée de son identité ni des
circonstances qui l’ont jeté en ce lieu. Un silence total, mortel règne. Une
lente et anxieuse exploration des autres pièces aboutit au même constat :
il y a des cadavres partout. Dehors, dans le village, la même scène se répète.
Dans les boutiques gisent des commerçants, des clients. Que s’est-il passé ?
Des détails intrigants le frappe. Dans le Café, les bouteilles sont vides et
les étiquettes illisibles. Dans la Boucherie, la viande n’a pas d’odeur. Plus
étrange encore, les mouches n’envahissent pas cette avalanche de corps sans vie.
Puis soudain apparaissent des rats. Ils déferlent partout et s’attaquent à la
chair humaine. L’homme sans nom, affolé, se retranche en vain dans une pièce.
Alors qu’il sombre dans l’inconscience, des voix off, les mêmes qui
précédèrent son réveil, s’élèvent…
Au sein de sa toute nouvelle collection « Archive du
Futur » Le Bélial’ réédite Le Désert du monde, un des meilleurs
roman de Jean-Pierre Andrevon paru en 1977 en Présence du futur. L’illustration
de couverture s’inspire du millésime 1984 et les dessins de l’auteur ont été
repris. « Le plan de la ville a été refait, et confié à Nicolas Fructus. »
(Olivier Girard). C’est l’occasion pour une nouvelle générations de lecteurs de
découvrir un univers Dickien à la française.
Avec l’irruption de Marie-Françoise au cours de la seconde
partie, le récit prend un nouveau départ sous les auspices de la fameuse short
short story de Fédric Brown (« Le dernier homme sur terre était assis
dans une pièce. On frappa à la porte. »). Les rongeurs et les squelettes
ont disparu, quelques oiseaux traversent le ciel de porcelaine. Philippe - car le
personnage finit par avoir un prénom - partage désormais ses rêves et ses prémonitions
avec une femme subitement apparue dans un hôtel. Mais comment édifier un
quotidien dans un monde absurde réduit à un village de quatorze maisons
ceint par une brume infranchissable ? La vérité entrevue dans leurs songes
communs finira par éclater.
jeudi 12 mars 2026
Les Fins dernières selon Vintage Season
C’est en 1946 que parut dans le numéro de Septembre
d’Astounding, une des plus célèbres nouvelles de l’Histoire de la
Science-Fiction, « Vintage Season » signée Lawrence
O'Donnell, pseudonyme du couple d’écrivains Henry Kuttner et Catherine Lucille
Moore. Elle dut sa renommée à ses
qualités littéraires mais aussi et surtout à un « final twist » resté
dans les mémoires. Elle n'a pas eu cependant les honneurs de la couverture. Au
fil des années, en ce qui concerne la VO, très souvent rééditée, elle fut
attribuée a à peu près toutes les combinaisons d'auteurs possibles : le pseudo
originel (sans doute le cas le plus fréquent), Moore toute seule (souvent dans
des recueils qui lui sont consacrés), Kuttner tout seul (pour une anthologie
GB), Moore et Kuttner ensemble (souvent dans des recueils qui leur sont
consacrés). .Le consensus actuel (en majorité) penche pour une création de
Moore même si le twist de la fin paraît assez typique de Kuttner. En VF, « Saison
de grand cru » est généralement attribué au couple. Le texte parut
initialement dans le recueil Déjà Demain au Rayon Fantastique, puis en
PDF et essentiellement dans Les Histoires de voyages dans le temps au
sein de La Grande anthologie de science-fiction. Admiratif, Robert Silverberg
(qui attribuait la paternité du récit à la seule C.L. Moore) en fit en 1989 un
remake, « En un autre pays » rédigé du point de vue d’un des Visiteurs.
Un jour de Mai, Olivier Wilson voit débarquer un homme
et deux femmes dans sa maison. Ils ont signé un contrat de location de vacances
pour une durée n’excédant pas la fin du mois. Seule condition, Olivier refuse
de quitter le domicile qu’il occupe avec Suzie. La propriété, quoique vétuste,
est assez vaste pour accueillir les contractants et les ressources financières
du couple sont maigres. Or justement sa femme vient de recevoir une offre
d’achat de leur villa, émanant d’une autre personne, à un coût déraisonnable.
Un étonnement, une inquiétude parmi d’autres qui assaillent l’esprit d’Olivier.
Le maintien, l’éducation, la distinction de ses locataires semblent indiquer une
appartenance à une catégorie sociale aisée. Pourquoi ne pas avoir choisi un
hébergement dans un établissement hôtelier haut de gamme ? Que viennent faire ces gens chez lui, si polis et si prompts à la dérobade ?
C’est à un Boléro d’angoisse que nous convient Kuttner
et Moore. Rédigé un an après Hiroshima, il traduit la prise de conscience de
l’effondrement possible des civilisations. Alors que les récits d’horreur décrivent
d’ordinaire un quotidien zappé brutalement par l’irruption d’un évènement terrifiant,
ou tout au moins une succession de faits inhabituels aboutissant à un raptus plein
d’hémoglobine, rien de tel ici ne fait signe. Tout est parfait, l’alléchante
proposition financière des visiteurs, leur attitude tout en retenue, leur
discrétion revendiquée, - mise à mal d’ailleurs par Kleph qui semble disposer à
franchir l’invisible barrière la séparant d’Olivier. Par petites touches les
auteurs transposent l’intrigue dans un registre d’anxiété et ce dès la
cinquième page de l’édition Poche avec un « desesperatly » dans la
bouche d’Olivier en réponse à une exigence d’Omerie : « Nous avons
choisi cette maison avec beaucoup de soin M Wilson. Nous ne tenons pas à loger
ailleurs. »Olivier dit avec désespoir : « Je ne vois pas
pourquoi. Ce n’est même pas une villa moderne … ». Dès lors la machine
est lancée, troubles, interrogations, les pièces du puzzle, pourtant présentes,
ne s’assemblent pas, Olivier franchit difficilement le pas de la compréhension
finale.
Pourquoi les révélations simultanées de cette
histoire, annonce d’une Apocalypse, de l’existence d’un Au-delà salvateur - le
Futur -, et de l’inaccessibilité de cet Au-delà nous touchent-elles autant ?
Parce qu’elles rappellent que la condition humaine est un nœud gordien d’impuissance
et d’espoir. Telles sont les Fins dernières suggérées par cette nouvelle
de science-fiction où la mort bleue est relatée sous l’angle esthétique par
des demi-dieux insensibles :
Olivier éleva la voix pour se faire
entendre :
« Mais vous en avez les moyens !
Vous pouvez changer l’Histoire, si vous le vouliez – supprimer toute douleur,
toute souffrance, toute tragédie.
-
Tout cela est supprimé depuis
longtemps dit Cenbé
-
Pas actuellement ! Pas
…cela ! »
Cenbé le regarda d’un air
énigmatique. Puis :
« Cela aussi »
dit-il.
Cette fiche a été rédigée par Sandrine et Soleil vert


















