samedi 12 janvier 2019

Les Cités englouties


Paolo Bacigalupi - Les Cités englouties - J’ai Lu







Dans un futur assez crédible au vu des derniers délires trumpistes, l’Amérique est devenue un champ de ruines. Les dérèglements climatiques, la fureur des armes ont transformé cette puissante nation en une terre désolée aux cités fantomatiques partiellement submergées par les fleuves et la jungle. Des seigneurs de guerre n’hésitant pas à recourir aux enfants-soldats se disputent les territoires. La Chine qui s’est préparée et a survécu aux bouleversements météorologiques a dépêché en pure perte des casques jaunes et construit des installations pour lutter contre la montée des eaux. Mais la barbarie des natifs a pris le dessus contraignant les troupes asiatiques à abandonner tout effort humanitaire et à quitter les lieux.


Immergés dans cet univers en décomposition, au cœur de la ville de Banyan Tree, deux adolescents tentent de survivre. Mahlia assiste comme elle peut le docteur Mahfouz. Fille d’un casque jaune et d’une mère native des Cités englouties elle a perdu sa main droite tranchée par des soldats de l’armée de Dieu, une des bandes armées qui sévissent dans la région. Elle n’a dû la vie sauve qu’à Mouse une espèce de Gavroche. Un lien fraternel les unit désormais. Le destin va pourtant séparer les deux enfants. Mouse est capturé et enrôlé dans une troupe de garçons-soldats. Mahlia obsédée comme le Nailer Lopez des Ferrailleurs des mers par l’idée de tenter sa chance au-delà des mers, part néanmoins à sa recherche. Elle a à vrai dire un allié de poids : une machine de guerre nommée Tool.


La narration va s’orienter naturellement dans deux directions. D’une part l’histoire de l’incorporation de Mouse renommé Ghost dans la horde du FUP. Une intégration en forme d’avilissement moral dont les rites d’initiation incluent des exactions contre les civils. D’autre part la quête de Mahlia transformée en récit d’apprentissage. La mi-bête et l’adolescente vont progressivement faire preuve de compréhension mutuelle. La belle dompte ou plutôt apprivoise la bête dont la face prédatrice dissimule une intelligence des hommes sans concession.


Incontestablement Les Cités englouties surpasse Les Ferrailleurs des mers. Intrigue plus resserrée, composante dramatique, dénonciation de la folie guerrière inculquée aux enfants-soldats avec cette interrogation en toile de fond : quel monde allons-nous laisser derrière nous ?

mardi 1 janvier 2019

Bonne année façon Michel Houellebecq


Sérotonine le prochain roman de Michou le Terrible (1) évoque, parait-il, le bonheur.  L'occasion de se procurer sur le même thème Bonheur ™ de Jean Baret et de saluer le flair d'Olivier Girard.

(1) Nebal ™

Merci à Ed pour le lien.




lundi 31 décembre 2018

Ferrailleurs des mers


Paolo Bacigalupi - Ferrailleurs des mers - J’ai Lu





Averti par quelques lectures amies et le souvenir d’un livre étourdissant, pourquoi ne pas entamer avec Ferrailleurs des mers le cycle romanesque Ship Breaker signé Paolo Bacigalupi traduit et publié à l’origine au Diable Vauvert, en collection jeunesse ? Certes je suis conscient des limites suggérées par ce qualificatif et du fait que la récupération du flacon ne préjuge en rien de la montée de l’ivresse. Mais voilà, La fille automate comme Le Fleuve des Dieux ou La Maison des derviches de Ian McDonald sans omettre Perdido Street Station de China Miéville ressuscitaient en leur temps un type de littérature jouissive oubliée depuis Ballard ; le plaisir de l’immersion dans l’écriture s’ajoutait à celui de l’immersion dans la fiction. Un bonheur de courte durée. Après Les Scarifiés Miéville a dompté sa plume, Mc Donald a renoncé aux délires urbains pour créer un Trône de fer lunaire. N’en reste plus qu’un. Que vaut donc ce nouveau roman ?


Quelque part dans une Louisiane du futur, Nailer Lopez exerce le métier de ferrailleur de navire au milieu d’une communauté de déshérités. Le pétrole a disparu, hormis quelques mètres cubes présents parfois dans un des innombrables cargos échoués sur la plage goudronneuse de Bright Sand Beach. En raison de son jeune âge et de sa petite taille, Nailer se glisse dans les conduits de ces amas d’acier oxydé à la recherche de cuivre ou de métaux rares. Les patrons d’équipe à la solde de quelques gros consortiums ne transigent pas sur les quotas à respecter. Des nouveaux maitres de la Terre l’adolescent ignore tout hormis leurs magnifiques schooners ou clippers aperçus quelquefois au large. Sur une ile voisine  il tombe un jour sur un de ces bateaux échoué après une tempête. Une fortune potentielle en matériaux de récupération pour ses équipières et lui. Mais son attention se porte sur une jeune fille blessée …


« Dans la baie, le Dauntless attendait. Au-delà, l’eau bleue s’étendait jusqu’à l’horizon, la mer l’appelait. » Pas de doute avec ce signal vernien, Ferrailleurs des mers est bien un roman jeunesse. L’intrigue sans surprise obéit aux lois du genre en forme de happy end. Bacigalupi excelle dans la création d’univers dont l’exotisme à peine décalé reflète les sombres projections actuelles de la communauté scientifique, comme ce tiers-monde de rouille où l’instinct de survie et l’appât du gain n’oblitèrent pas les liens de solidarité. On retrouve même par instant dans l’invention des diverses agglomérations qui supplantent l’ancienne Nouvelle-Orléans un peu de la fièvre descriptrice de la Bangkok de La fille automate. Mais n’en demandons pas trop à cet ouvrage dans lequel l’allusion à des cités englouties ou la présence de créatures mi-humaines mi-animales évoquant celles du docteur Moreau appellent à des développements ultérieurs. Reste l’histoire sympathique d’un gamin qui tente d’échapper à sa condition.

lundi 17 décembre 2018

Bonheur ™


Jean Baret - Bonheur ™ - Le Bélial’







Dans un futur peut-être proche, le détective Toshiba traque les contrevenants à la Loi sur la consommation. En ces temps nouveaux ne pas dépenser ou diminuer ses dépenses constitue en effet un acte délictueux, épargner un crime et le concept de temps libre relève d’une hérésie de moins en moins tolérée. Le héros et son collègue Walmart - on les appelle des « chasseurs d’idées » - extirpent tous les jours dans leurs holo-files des noms de suspects fournis par des algorithmes sophistiqués et vont les appréhender. Concomitamment à son activité professionnelle Toshiba se prête inlassablement aux multiples sollicitations dépensières délivrées par des hologrammes harceleurs.Chaque matin débute par le même rituel : le message « Avez-vous consommé ? » et une invitation à une séance de sexe oral de la part de sa femme. Une femme qui n’en est pas une puisqu’il s’agit d’une love doll, d’un androïde. Tout est faux dans l’univers du policier à commencer par son nom en fait celui de son sponsor et de sa voiture. Toshiba soigne ses angoisses en avalant des antis dépresseurs ou en cognant la créature qui partage son lit.


La dystopie imaginée par Jean Baret ne dépaysera pas les lecteurs de P. K. Dick et consorts : un monde peuplé de toutes les créatures issues de la littérature cyberpunk sur lequel se déverse l’océan du Big Data. Mais autant l’intérêt suscité pour Identification des schémas de Gibson relève encore pour ma part de l’insondable au même titre que le mystère de la Sainte-Trinité, autant le propos de l’auteur de Bonheur ™ me semble lui parfaitement clair. Une responsable d’un fournisseur d’accès internet en donne une des clefs : « Aujourd’hui l’Humanité produit autant de données en deux jours que durant les deux mille premières années de la civilisation ».


Le calvaire du détective Toshiba peut donc se lire en première instance comme celui d’un cerveau humain sursaturé d’information et en apnée constante. Baret illustre parfaitement ce constat à l’aide d’une écriture « stroboscopique » (j’emprunte le qualificatif à Dany-Robert Dufour) procédant par accumulation, digressions etc… Le procédé noie l’intrigue mais justifie l’analogie relevée par le philosophe avec la pièce de théâtre de Beckett En attendant Godot. En un sens il ne se passe rien. La théorie de la pléonexie, qu'on pourrait traduire par le désir de vouloir toujours posséder davantage, constitue l’autre soubassement idéologique du roman. Je ne comprends pas que Dany-Robert Dufour dans sa postface ne cite pas au nombre de ses allégeances La société de consommation de Baudrillard. Tout y était déjà ou presque : le besoin de différenciation sociale se substituant à la satisfaction comme objet de l’acte de consommation, le culte de l’objet et des images, la perte de la transcendance, la soumission de l’esprit au corps …


L’ouvrage de Jean Baret s’apparente à un tour de force. J’ai apprécié cette réactualisation du culte du Veau d'or, l’humour, le délire, mais terminer le roman a nécessité un effort soutenu. Satisfecit donc mais pas l’enthousiasme espéré.

jeudi 13 décembre 2018

Rue des années perdues (2)


ISBN : 978-2-35082-395-9
53 pages au format 10 x 15,
6 € (+ 2,50 € de forfait port – quel que soit le nombre d’exemplaires commandés)

Commande à Gros Textes
Fontfourane 05380 Châteauroux-les-Alpes (Chèques à l’ordre de Gros Textes)


mercredi 5 décembre 2018

La mort immortelle


Liu Cixin - La mort immortelle - Actes Sud





La mort immortelle clôt une imposante trilogie romanesque de Liu Cixin parue en Chine au cours de la période 2006-2010. Inspiré par les écrits d’Arthur Clarke, l’écrivain a conçu une épopée rattachée au courant hard SF. Le premier volet Le problème à trois corps dévoilait progressivement le projet d’invasion de la Terre par des envahisseurs dont le monde natal était menacé d’effondrement gravitationnel. Le second La forêt sombre racontait la lutte désespérée de l’Humanité contre cet ennemi technologiquement très supérieur, lutte qui aboutissait à une paix armée. La mort immortelle débute sous les auspices heureux d’une nouvelle ère de prospérité et d’échange entre les deux anciens belligérants. L’armistice vole en éclats le jour où une jeune scientifique du XXe siècle sortie d’hibernation prend le relais du détenteur de l’arme de dissuasion. Les Trisolariens saisissent alors cette opportunité pour lancer une attaque contre la Terre. Mais rien ne se passe comme prévu pour les agresseurs.



Les huit cent pages de La mort immortelle justifient le qualificatif « d’imposant », l’ouvrage étant vendu toutefois au prix serré de vingt-six euros. Rançon de cette industrialisation, la bavarde et décriée quatrième de couverture du Problème à trois corps a été reproduite à l’identique en version Poche chez Babel… Mais revenons au roman. L’énigmatique titre en forme d’oxymore reçoit une explication page 506 : « Cette nuit où j’ai eu fini de construire mon phare, quand je l’ai regardé au loin briller sur la mer, tout est soudain devenu clair : la mort est le seul phare qui reste à jamais allumé. Peu importe où tu navigues, tu finis toujours par te rendre dans la direction qu’il t’indique. Tout a une fin. Seule la Mort est immortelle. » Une ambiance crépusculaire parfois morbide imprègne le récit ou plutôt l’ensemble des récits de l’ouvrage. (1) Elle atteint un premier pic avec l'évocation de la Grande Crise où dans la panique générale une loi sur l’euthanasie est proclamée. Liu Cixin rappelle astucieusement les évènements décrits dans les deux premiers volumes en créant le personnage de Cheng Xin qui n’est autre que la fille de Ye Wenjie. Cette jeune scientifique participe au programme Escalier qui échouera à envoyer un représentant de l’espèce au contact des Trisolariens. Sa renommée ne cesse de grandir au point de la propulser un temps au rôle de Porte-épée c'est-à-dire dépositaire de l’arme de dissuasion de la forêt sombre. Par le biais d’hibernations successives elle traverse les époques pour finir par échouer dans un futur inimaginable de dix-sept milliards d’années.



La mort immortelle présente deux caractéristiques. En premier lieu tous les codes, tous les feux de la littérature de hard science classique passent au vert. Personnages stéréotypés à l’image de Cheng Xin sorte de bon petit soldat qui saute d’un état émotionnel à l’autre comme un lutin de dessin animé, longues descriptions d’artefacts gigantesques, et surtout quelques pistes passionnantes comme le concept d’un mode de propulsion par déformation de la courbure de l’espace, un concept d’invisibilité basé sur le ralentissement de la vitesse de la lumière ou encore une arme terrifiante qui bidimensionnalise ses cibles quelque soient leur taille (2) (rendez-vous page 629 et suivantes). La seconde caractéristique concerne le corps du texte. Liu Cixin agrémente ou alourdit (c’est selon) son propos d’inclusions narratives, de mini-récits parfois incongrus souvent bien menés. L’ouvrage démarre ainsi par le récit de la chute de Constantinople. Les contes de Yun Tianming attirent également l’attention. Il s’agit d’histoires imaginées par l’amoureux transi de Cheng Xin dont le cerveau est recueilli après quelques années d’errance dans l’univers (sic !) par les Trisolariens. Sous la surveillance des intellectrons il tente de fournir quelques pistes de survie à ses compatriotes au moyen de contes de fée bourrés de métaphores.



Ce point mérite une réflexion. La science-fiction, on le sait s’écrit au présent. Après quelques années de vicissitudes en Chine, elle connaît un vif succès, encouragé par les autorités. La dénonciation des excès de la Révolution culturelle par l’auteur dans Le problème des trois corps ne doit pas faire illusion. Si le rôle fondateur du président Mao-Tse-Toung dans la création de la république populaire chinoise ne prête pas à discussion, les erreurs de la révolution culturelle et du Grand Bond en avant sont officiellement reconnues. La science-fiction est-elle alors devenue un instrument de propagande en Chine ? La question court. Mais inversement la dictature de la transparence totale imposée par les trisolariens ne renvoie-t-elle pas à nos propres pratiques occidentales d’exigence d’une vie sociale sans ombre contraignant récemment les réseaux sociaux à un début de marche arrière ?  Dans ce contexte Les contes de Yun Tianming ne fournissent ils pas un exemple de grille métaphorique à tout être humain prisonnier d’un système politique coercitif mais désireux néanmoins de s’exprimer ?



L’intrigue de La mort immortelle surfe sur deux thèmes, le déclin inéluctable des civilisations et la lutte inlassable pour la survie. Rien de fondamentalement nouveau pour le lecteur de romans anglosaxons, preuve que la science et les littératures qu’elle inspire rapprochent les peuples. Sur le fond le roman de Liu Cixin se ressent de sa longueur. Mais les éléments réflexifs qu’il développe sur l’Histoire et l’Univers font que la trilogie dans son ensemble est incontournable.







(1)   Bien que l’auteur s’en défende :




vendredi 9 novembre 2018

Mars la rouge


Kim Stanley Robinson - Mars la rouge - Pocket





Objet d’une curiosité humaine quasi-immémoriale et plus récente de la part des scientifiques, des romanciers et des cinéastes, la planète Mars revient peu à peu dans l’actualité. Outre les rediffusions télévisées des films Mission to Mars ou The Martian, une série présentée comme une docufiction a vu le jour en 2016. C’est l’occasion pour moi de revenir sur la trilogie majeure de Kim Stanley Robinson longtemps délaissée en raison d’un préjugé absurde. Les premiers romans de cet écrivain, Les menhirs de glace et Le rivage oublié avaient révélé un auteur subtil. Mais j’avais en mémoire les débuts fascinants d’Orson Scott Gard dont le génie inventif se perdit dans ses fantasy ultérieures. Enfin tout écrivain, estimai-je, ambitionne de publier un pavé commercial qui le consacrera définitivement aux yeux du grand public et pas forcément à ceux de ses admirateurs.


Tous ces a priori sont balayés par Mars la rouge . En décembre 2026, cinquante américains et cinquante russes font route à bord de l’Ariès vers la planète du Dieu de la guerre. A leur tête un triumvirat formé par John Boone, le Neil Armstrong des lieux, Frank Chalmers et Maya Katarina Toitovna. Un triumvirat qui est aussi un trio amoureux dont les tensions rythment la narration. Les Cent premiers partagent le rêve d’une utopie martienne, loin de la Terre natale noyée par la misère et les conflits. Alors qu’ils livrent un combat colossal pour passer d’un quotidien en mode survie à une existence supportable, les divergences surgissent. Faut-il comme le revendique le biologiste Sax entamer la terraformation sans tarder, ou à l’instar d’Anne la géologue préserver la beauté minérale de cette terre ? L’un des protagonistes les plus secrets, Hiroko, tranche la question en abandonnant le site pour fonder une seconde colonie dans un endroit inconnu.


Personnage central, Boone déploie tous ses efforts pour maintenir la cohésion de la communauté humaine tout en préservant l’espoir utopique d’un monde nouveau régi par ses propres lois. Mais alors que le projet connaît ses premiers succès, que l’amorce d’une vie biochimique parcourt les sols, que l’atmosphère se densifie, que les humains quittent les caveaux de Underhill pour s’installer dans des cités sous dôme, les multinationales terriennes entrent en jeu pour tenter de rafler la mise.


Kim Stanley Robinson a réalisé un travail considérable, étalé sur dix-sept années selon Claude Ecken. On ne lit pas Mars la rouge, on plonge en immersion dans un autre monde, le lecteur déambule sur le régolite, arpente les canyons ou se balade sur la plateforme d’Olympus Mons à vingt et un kilomètres d’altitude. Les inévitables considérations scientifiques liées à ce type d’ouvrage ne nuisent pas à la marche du récit, d’autant que l’écrivain, peut-être inspiré par l’ouvrage de Robert Heinlein Révolte sur la lune, ne fait pas l’impasse sur l’environnement politico-économique. Comme tous les grands romanciers, l’auteur s’approprie le temps ; les pionniers dont certains disparaissent sont rejoints par d’autres migrants, de nouveaux enjeux surgissent, Mars elle-même évolue.


La lecture achevée, on se souviendra de la beauté minérale et multiple de ce monde, tout autant que de la force des personnages créés par Kim Stanley Robinson. L’ultime dialogue entre Maya et Hiroko rappelle l’épilogue de Chroniques Martiennes. Ça tombe bien, Mars la rouge rejoint le fameux livre de Ray Bradbury au Panthéon littéraire martien en compagnie de La guerre des mondes de H.G Wells.

vendredi 19 octobre 2018

Nous qui n’existons pas


Mélanie Fazi - Nous qui n’existons pas - Dystopia Workshop






Est-il besoin de présenter Mélanie Fazi, nouvelliste, romancière et traductrice ? Tranchant avec ses textes d’inspiration habituellement fantastique, Nous qui n’existons pas est une autobiographie, le récit d’une crise existentielle et l’histoire d’une renaissance. Présenté comme une non-fiction, il se rattache néanmoins à une tradition littéraire jalonnée d’œuvres phares telles Les mots de Sartre, Les confessions, et Les rêveries d’un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Celles-ci ont en commun d’exprimer un désarroi face au monde et de relater la pénible confrontation entre l’image que l’on a de soi et celle que renvoie les autres.


En d’autres termes ce livre parle de l’identité douloureuse. Ce questionnement traverse toute l’histoire de la littérature et de la philosophie. Mélanie (qu’elle me pardonne cette familiarité) évoque la prise de conscience progressive de sa différence, le besoin de solitude - en fait d’indépendance -, le choix du célibat puis l’attirance pour les femmes, avec ce constat que naitre à soi-même sous le regard des autres est un exercice périlleux. Sa conclusion néanmoins rejoint une réflexion d’un maitre de l’existentialisme : entre toutes formes de désespoir, celle de renoncer à être soi-même est la pire


Ecartons les remarques obscènes des hommes politiques sur le sujet identitaire, écartons de même les résurgences d’un courant de pensée issu de Barrès et Maurras et osons parler de science-fiction, pas plus conne sur ce thème qu’une autre. .Le souvenir de deux écrivains surgit inopinément à la lecture de Nous qui n’existons pas. D’abord celui de Le Guin et de « Ceux qui partent d’Omélas ». Le texte de Mélanie comme celui de l’auteur des Dépossédés, exprime l’idée que le bonheur du plus grand nombre s’établit sur le malheur de quelques-uns. Comment cela survient il ? Par l’imposition de normes. Quant au  temps des changements de Robert Silverberg, il raconte la découverte par un homme de son Moi profond. Cette quête, dans un monde où l’expression « Je » est interdite le transforme en proscrit.


Le témoignage de l’auteur s'inscrit aussi dans le vaste récit de la lutte des femmes pour leur émancipation. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai assisté aux combats de Simone Veil ou de Gisèle Halimi. Ce mouvement est aujourd’hui troublé par des eaux contraires. La dénonciation de la violence exercée à l’encontre du « deuxième sexe » s’accompagne paradoxalement d’une montée des communautarismes religieux qui tendent à réinstaller les femmes dans leurs rôles traditionnels d’épouses effacées.


Nous qui n’existons pas se lit et se transmet comme un viatique. On doit la publication de cet ouvrage à quelques belles personnes. Citons l’éditeur et libraire Xavier Vernet, la maquettiste Laure Afchain, l'illustrateur Stéphane Perger sans oublier Léo Henry pour la postface.

samedi 13 octobre 2018

L’homme qui ne mentait jamais


Lao She - L’homme qui ne mentait jamais - Picquier Poche







Lao She est un écrivain chinois né en 1899 et vraisemblablement exécuté en 1966 lors de la Révolution Culturelle. Son œuvre la plus connue reste le roman Le pousse-pousse. Outre quelques pièces de théâtre, il a rédigé une quarantaine de nouvelles dont l’essentiel a été traduit et publié en France dans deux recueils, Gens de Pékin chez Folio et L’homme qui ne mentait jamais chez Philippe Picquier.


Comparé à Dickens, il détient cette faculté d’autopsier le réel à coup de scalpel dans des récits où, ainsi que le note la quatrième de couverture, les rêves et désirs de ses personnages se fracassent sur le mur de la réalité. « Un vieillard sentimental » s’inscrit dans cette illusion qui voit un vieil homme faire le bilan de sa vie et tenter de prendre un nouveau départ alors que la Faucheuse le guette dans une rue glaciale et ventée. L’échec face au réel est le thème du « nouveau Hamlet ». Le narrateur renvoie dos à dos un père et son fils. Le premier déploie des efforts considérables pour faire fructifier ses commerces puis échoue du fait de la concurrence ; le second se complait dans des rêveries improductives. Agir ou ne pas agir, voici la question … Dans ces contes pittoresques la bouffonnerie se mêle parfois au drame. Lao She prend plaisir alors à portraiturer ses protagonistes. « Ménage à trois » voit deux anciens soldats copains comme cochon – c’est le cas de le dire –, l’un a tête de potiron, l’autre à tête de choux, tenter d’imposer un mariage polygame à une pauvre fille.


La condition des femmes dans la société traditionnelle chinoise, - ici dans les années d’occupation japonaise, théâtre global des nouvelles du recueil -, constitue la dernière marche de la souffrance humaine. Tel est le destin de Xiao Feng. Le court et remarquable roman « Vieille tragédie pour temps moderne » raconte un peu à la manière des Buddenbrook de Thomas Mann le déclin ou plutôt la chute d’une famille. Le vieux Chen Hongdao, lettré respecté, règne sur ses deux fils et sa bru. Lianbo le plus doué de ses garçons accroit la fortune paternelle à coups d’affaires plus ou moins douteuses. Il délaisse sa femme qui lui a donné un fils « idiot ». L’autre fils Lianzhong, adepte des dettes de jeu, s’acoquine avec un truand qui se trouve être le frère de Xiao Feng la concubine de Lianbo. Cette femme ancienne institutrice paye pour les malversations de son frère, enterrant tout espoir d’avenir personnel et professionnel.


La misère du petit peuple tisse la toile de fond du recueil. Dans le récit « Les lunettes », un étudiant se fait voler des verres qui constituent son seul bien. Frappé de myopie il abandonne ses études. Pendant ce temps les bésicles devenues inutiles passent néanmoins de mains en mains à coups de transactions disputées. Plus fort « L’ordonnance » raconte la mésaventure d’Ertou un pauvre hère capturé par des policiers chinois alors qu’il s’aventure hors des murs de la ville à la recherche de médicaments pour son père mourant. Ayant ramassé sur sa route un manuscrit perdu il est accusé de rébellion contre l’occupant. Ertou, qui ne sait même pas lire est victime d’une autre guerre que se livrent à coup de publications un romancier et un critique.


« Notice nécrologique » et « La mort d’un chien » quoique cruel pour le premier, tranchent avec l’ambiance de résignation des textes chroniqués précédemment. Leurs héros affrontent l’ennemi japonais. Dans un cas un pauvre tireur de pousse-pousse se révolte contre des soldats nippons qui ont capturé son fils à des fins de rançon. Les policiers chinois déjà moqués dans « L’ordonnance » pour préférer s’attaquer à leurs concitoyens plutôt qu’à l’envahisseur, restent prudemment en dehors des hostilités. Voilà qui annonce et précède de peu les futurs agissements de la milice française. Dans la seconde nouvelle un groupe de jeunes gens fomentent un acte de résistance. C’est pourtant le père de l’un d’entre eux, méprisé par son fils, qui affrontera l'ennemi.


Deux remarquables récits, aux thématiques atypiques, se détachent. « L’homme qui ne mentait jamais » a pour héros Zhou Wenxiang un honnête fonctionnaire ; celui-ci reçoit un courrier l’invitant à entrer dans un cénacle de menteurs. Pourquoi lui, se demande-t-il ? Le doute sur sa propre intégrité l’assaille alors et s’étend à sa famille lorsqu’il apprend que son fils ne s’est pas rendu à l’école en raison de maux d’estomac. Ment-il aussi ? Zhou Wenxiang s’interroge donc sur la vertu, un concept universel - ici confucéen -, auquel il apporte une réponse … taoïste. « Le nouvel Emile », au titre rousseauiste, raconte la désastreuse prise en main de l’éducation d’un enfant par son père. Inspirée du Meilleur des mondes selon le traducteur, cette nouvelle prophétise trente ans avant, les délires de la Révolution culturelle. Absolument incroyable.


L’ensemble de ces textes auxquels il faut ajouter « La chenille », « Li le noir et Li le blanc », « Buffle en fer et Canard malade » témoigne de l’étendue et de l’universalité du talent de Lao She, tour à tour conteur, observateur des avanies humaines et satiriste.

vendredi 5 octobre 2018

Frankenstein 1918


Johan Heliot - Frankenstein 1918 - L’Atalante





A mon grand-père, Poilu de 14-18, à mon père, gardien de la mémoire.



1914 : par le jeu des alliances débute un conflit mondial sanglant qui portera le nom de Guerre terminale. Sur le front occidental la Prusse affronte la France et la Grande-Bretagne, privées du soutien des Etats-Unis. Les hostilités perdurent jusqu’en 1933, date à laquelle les belligérants détruisent la ville de Londres en déversant depuis des zeppelins, des bombes irradiantes. La France vaincue est placée sous Protectorat allemand. Il faudra attendre l’année 1958 pour que le colonel De Gaulle en secoue le joug.
Entretemps, un jeune intellectuel français découvre, par l’entremise de l’écrivain et correspondant de guerre Ernest Hemingway, un épisode méconnu et fantastique de ces sombres années qui, s’il avait été mené à son terme, eut pu changer le sort des armes. Un obscur officier supérieur anglais du nom de Winston Churchill voulu mettre en pratique les travaux d’un certain Victor Frankenstein pour créer des bataillons de « non-nés » et surprendre ainsi l’ennemi. C’est le récit de l’un d’entre eux, Victor, qui parvint aux mains du professeur Edmond Laroche Voisin.


Involution avait aiguillé ma curiosité, j’avais eu de bons échos de Françatome, mais Frankenstein 1918 est un coup de cœur. La célébration prochaine du centenaire de l’armistice du 11 Novembre 1918 est à l’origine de la rédaction de cette uchronie, débridée comme d’habitude par l’imagination de Johan Heliot, et plaçant du coup cet auteur dans la filiation d’un Reouven ou d’un Wagner. Mais ici, malgré quelques jeux de mots inauguraux - Anvers fut l’endroit d’un tournant décisif …, L’adieu aux âmes d’Ernest Hemingway - l’humour cède vite le pas à la gravité requise pour la dénonciation romancée de la folie des hommes. Heliot est natif des Vosges, et dans l’Est comme dans le Nord, la terre autant que les esprits se souviennent des boucheries militaires du XXe siècle.


Trois idées forces traversent ce livre. Le travail de mémoire, symbolisé par la recherche des manuscrits de Victor, la créature du docteur Frankenstein, des travaux du savant, et des mémoires de Winston Churchill. S’y ajoute le récit oral de Victor de plus en plus précis au fur et à mesure du rétablissement progressif de son intelligence et de ses souvenirs. Vient ensuite une dénonciation de la violence dont les apparitions circonstanciées dissimulent la triste réalité d’une tare ancrée dans le génome humain et qui ne demande qu’à s’exprimer. Enfin l’écrivain, par le biais du revenant, entame une réflexion sur le Pouvoir, sur la malfaisance exercée par une minorité sur les populations qu’elles ont en charge.


Dans les réussites de l’ouvrage on comptabilisera la mise en scène de personnages historiques. Churchill, Irène et Marie Curie ne sont pas des porte manteaux narratifs mais des êtres agissant – à l’exception notable d’Hemingway. Quant à Victor, sa lente régénération morale succédant à celle de son corps constitue le point d'orgue du récit tout autant qu'un message adressé au lecteur. La conclusion sans appel de Frankenstein 1918 dépasse le cadre de l’uchronie pour atteindre l’universel : « n’oubliez jamais le sacrifice des générations qui vous ont précédé et rappelez-vous les leçons de l’Histoire, car c’est le seul moyen d’éviter de répéter les erreurs de vos ainés ».


Espérons que ce livre taille sa route au milieu des poids lourds attendus de la rentrée littéraire que sont la nouvelle collection Albin Michel ou La mort immortelle de Cixin Liu. Je ne lui adresserai qu’un reproche, à savoir une quatrième de couverture beaucoup trop bavarde, dévoilant les 170 premières pages d’un roman qui en compte 245.