lundi 5 décembre 2022

Les Galaxiales

 

Michel Demuth - Les Galaxiales - Le Bélial’- Kvasar

 

 

 

 

On n’y croyait plus. Votre humble serviteur en tout cas. Mais Richard Comballot, grand architecte du projet et dernier maillon d’une chaine amicale d’auteurs et d’éditeurs français qui exhortèrent Michel Demuth à boucler son grand œuvre, n’a jamais lâché prise. Un coup de foudre pour les écrits du traducteur de Dune qui remonte au début du deuxième millénaire. Avant d’attaquer la face Nord de l’Intégrale, Comballot publia en 2010 un best of des meilleurs récits hors du fameux cycle, A l’est du Cygne. Les Galaxiales quant à elles présentaient à la fois une difficulté et un défi. A son décès en 2006, l’auteur laissait un recueil inachevé mais doté d’un canevas d’ensemble, les grandes lignes d’une Histoire du futur s’étendant jusqu’à l’an 4000. Restaient à trouver les canuts chargés de tisser les ultimes onze histoires. Hélas, certains disparurent, d’autres renoncèrent. Enfin, à l’ultime appel du cor répondirent présent Jacques Barberi, Ugo Bellagamba, Olivier Bérenval, Richard Canal, Jean-Jacques Girardot, Christian Léourier, Colin Marchika, Dominique Warfa et Joëlle Wintrebert. Grace leur soit rendue d’avoir contribué à l’achèvement d’un édifice qui est autant le mémorial de Michel Demuth qu’un monument dédié à la science-fiction française.

  

Les nouvelles s’inscrivent sur une toile de fond d’expansion spatiale qui voit l’Humanité s’installer dans le système solaire puis atteindre Sirius, Rigel et au-delà le groupe d’Orion. Cette échappée est facilitée par l’invention d’un moyen de déplacement instantané, la Transmission, à laquelle est associée une Guilde religieuse. Des transformations politiques et sociales accompagnent cette mouvance. En France, dans les années 2000 une autocratie monarchique vient renverser une république néosocialiste. Un conflit avec l’Europe y met fin. Le siècle suivant voit une Mars indépendante renverser la nouvelle hégémonie européenne puis pacifienne. Une centaine d’années plus tard c’est au tour de Vénus de mettre fin à la domination martienne. La dissémination croissante de la population humaine favorise la création d’empires lointains culminant avec le contact d’Entités étrangères toutes puissantes (« Dans les cryptes du Toucan »).

  

Michel Demuth et Philippe Druillet
Le corpus comprend trois ensembles de récits dont les deux tiers ont été initialement publiés en deux volumes chez J’ai Lu en 1976 et 1979. Le dernier tiers est essentiellement constitué des contributions des écrivains précités. Des créations de Michel Demuth, j’avoue ma préférence pour les nouvelles publiées avant 1974. « Le point de vue déréglé », pour citer Serge Lehman, - le dérèglement Rimbaldien -, domine, comme dans « L’été étranger » écho SF d’un roman bien connu d’Albert Camus, ou « Le rivage bleu » et l’invention de l’effet Labyrinthe. C’est de cette période (1967) que date la rédaction de « L’oiseau BOUM-BOUM », clin d’œil à Stanley Weinbaum. Dès ce premier jaillissement il adopte le point de vue subjectif cher à Robert Silverberg. Dans les profondeurs de étoiles, l’Homme affronte ses démons : « Haine-Lune » évoque Solaris. Il retient aussi les leçons de l’écurie Campbell.  Van Vogt plane sur « Les Grands Equipages de lumière ». Simak lui inspire des space-opera terrestres. L’occasion de rappeler que Lyon sa ville natale fut aussi la capitale de la France résistante (« Le fief du félon » etc.)

  

L’irruption de la new-wave le trouble. Comment renouveler le genre et ses ferrailleries de combats de vaisseaux spatiaux à la manière d’un Samuel Delany et de ses Nova et Babel-17 ? Plus qu’Heinlein, le grand modèle demeure Cordwainer Smith et Les Seigneurs de l’instrumentalité. Il faut bien dire que dans la panoplie des atrocités « La planète Shayol » domine le « Mantes - Voyage par les prés et les bois de France » de Demuth. Ayant rejoint un autre espace-temps créatif il propose dès lors des Bateaux ivres en prose, des voyages au sein de l’altérité comme le très « Dogsonien » « L’ile aux Alices ».

  

Les héritiers bifurquent entre hommages et explorations. « Aux forêts de Céziandre » d’Olivier Bérenval et Richard Canal se souvient remarquablement des Myèches d’« Aphrodite 2080 », « Les hommes-sœurs » de Dominique Warfa emprunte les pas d’Ursula Le Guin. Le très beau « Herbe-feu » de Joelle Wintrebert montre un adepte de La Guilde confronté à ses ambiguïtés. « Je te vaporise » de Colin Marchika raconte la vengeance de l’oiseau BOUM-BOUM contre ses massacreurs humains. Christian Léourier poursuit le cycle avec « Soleil rouge soleil blanc » :  un incident de transmission propulse des membres de La Guilde dans un infini et un temps autre conçus par de mystérieuses entités. L'histoire évoque 2001 de Clarke et « Voués aux ténèbres » de Silverberg.

 

Ce ne sont là que quelques-uns des trente textes proposés par Le Bélial. La couverture de Philippe Druillet colorisée par Nicolas Fructus magnifie l’ensemble et en fait un ouvrage de référence pour les amateurs de science-fiction et les bibliophiles.

 

 

 

1 - Richard COMBALLOT, Le Jeune Homme et les Étoiles…, introduction
2 - Serge LEHMAN, La Classe américaine, préface
3 - L'Été étranger, nouvelle
4 - Les Grands Équipages de lumière, nouvelle
5 - Gamma-Sud, nouvelle
6 - Mantes – Voyage par les prés et les bois de France, nouvelle
7 - Le Fief du félon, nouvelle
8 - Un rivage bleu, nouvelle
9 - Aphrodite 2080, nouvelle
10 - Les Tambours d'Australie, nouvelle
11 - Haine-Lune, nouvelle
12 - Relais sur Évidence, nouvelle
13 - Le Bataillon-Légende, nouvelle
14 - Castelgéa, nouvelle
15 - Contact en nadir, nouvelle
16 - L'Arbre de fureur, nouvelle
17 - La Course de l'oiseau Boum-Boum, nouvelle
18 - L'Île aux Alices, nouvelle
19 - Elle était cruelle…, nouvelle
20 - Ugo BELLAGAMBA & Michel DEMUTH, Chanson pour givrer le temps, nouvelle
21 - Christian LÉOURIER, Soleil rouge, soleil blanc, nouvelle
22 - Colin MARCHIKA, Je te vaporise, nouvelle
23 - Olivier BÉRENVAL & Richard CANAL, Aux forêts de Céziandre, nouvelle
24 - Joëlle WINTREBERT, Herbe Feu, nouvelle
25 - Christian LÉOURIER, Chasse en Syrénie, nouvelle
26 - Les Médiateurs m'ont envoyé, nouvelle
27 - Dominique WARFA, Les Hommes-Sœurs d'Hermonville, nouvelle
28 - Ugo BELLAGAMBA, Sénémyane, nouvelle
29 - Dominique WARFA, L'Homme en armes et l'âme en peine, nouvelle
30 - Jean-Jacques GIRARDOT, Dans les cryptes du Toucan, nouvelle
31 - Yragaël ou la Fin des temps, nouvelle
32 - Jacques BARBÉRI, Le Sceau de Syoïse, nouvelle

mardi 22 novembre 2022

La Forêt pourpre

 

Algernon Blackwood - La Forêt pourpre - L’Arbre vengeur

                                                                                                     



Onze ans après L’homme que les arbres aimaient, les délicieuses éditions L’Arbre vengeur nous gratifient d’un nouveau recueil d’Algernon Blackwood, La forêt pourpre. L’auteur, encensé en son temps par Lovecraft - tant pis pour le truisme -, emmène cette fois son lecteur au cœur des forêts canadiennes. Le titre renvoie à la fois aux splendides incendies automnaux des érables de ce pays et à la coloration fantastique des nouvelles. Certaines sont issues du fond Présence du futur, d’autres du Visage Vert, et deux sont inédites, « La Clairière du Loup », « L'Île hantée ». Toutes bénéficient d’une traduction inédite de Romane Baleynaud.


 

Les cinq textes, dont les trois premiers en particulier l’emblématique « Le Wendigo » émergent du lot, racontent pour la plupart des histoires de chasse qui se retournent contre leurs pratiquants. Ici, un guide est emporté par une créature légendaire : ses compagnons retrouvent l'homme agonisant et fou. Nul n'a vu le monstre. « La Vallée des Bêtes sauvages » paru en 1921 est à cet égard un des plus beaux plaidoyers jamais rédigés contre ce rituel meurtrier qui n’épargne même pas ses adeptes. Au sein d'un paradis animalier, un chasseur découvre la noirceur de son âme. L’émouvante « Clairière du Loup » évoque presque une suite de L’appel de la forêt : un Esprit incarné en loup demande l'aide d'un pêcheur pour rompre une ancienne malédiction. Dans « L'Île hantée » un étudiant est encerclé par des indiens fantomatiques. « Le Lac du Corps-Mort » raconte le naufrage de deux aventuriers dont l’un meurt dans des circonstances non élucidées.

 

La passion d’Algernon Blackwood pour les arbres, source de la flamboyance stylistique de précédent recueil, ne se dément pas ici même si elle s’exprime en une écriture plus resserrée, moins rêveuse mais peut-être plus personnelle. Ecossais de naissance l’écrivain a vécu au Canada. Il se met d’ailleurs en scène dans « Le Wendigo » sous la peau d’un étudiant en théologie. Les expéditions décrites incorporent des indiens. Employés comme guides, ils personnifient l’âme des bois dont ils relaient les messages d’avertissement. Si l’appel de la forêt et de ses créatures mystérieuses et comme surnaturelles épouvante les personnages, il en émeut d’autres comme dans « La Vallée des Bêtes sauvages » ou l’émouvante « Clairière du Loup ». Le fantastique lovecraftien cède alors la place au souvenir de Jack London.

 

Enfoncez-vous au cœur des bois d’érables et de bouleaux, d’épicéas et de tsugas du recueil, serrez contre votre cœur la réplique du totem du grand Ishtot, saluez loups et élans, écartez-vous du légendaire Wendigo, remerciez au passage Greg Vezon pour ses belles illustrations et plongez dans ces histoires où seule « Le Lac du Corps-Mort » déçoit véritablement. Que dire sinon merci à l’éditeur.

 

- Le Wendigo
- La Clairière du loup
- La Vallée des bêtes sauvages
- L'Île hantée
- Le Lac du Corps-Mort

mardi 15 novembre 2022

Souvenirs du futur

Sigismund Krzyzanowski - Souvenirs du futur - Verdier - Slovo

 

 

 

Sous l’action du Temps et de l’inconscience des hommes, les glaciers reculent, révélant les restes d’anciennes expéditions en haute montagne. En littérature aussi le Temps restitue des œuvres oubliées où dont on soupçonnait l’existence, comme récemment les derniers manuscrits de Céline. Plus rarement un auteur fait surface. C’est le cas de Sigismund Krzyzanowski, romancier et dramaturge russe d’ascendance polonaise qui vécut à Kiev et Moscou dans la première moitié du XXe siècle : « Un jour, un historien décrira les années que nous vivons actuellement et dira « C’était le temps où l’aveugle et gluant suffixe « -isme » rampait partout, se collant comme une ventouse à la fin des mots » ». Faute de trouver des éditeurs, il s’orienta vers la traduction, le théâtre et les livrets d’Opera. Il mourra dans la précarité et l’oubli en 1950.

 

Quelques quarante ans après, ses romans et nouvelles paraissent, notamment en France chez Verdier. On découvre des textes fantastiques et expérimentaux déconcertants. Dans un des plus ardus, Le Club des tueurs de lettres, des personnages se réunissent périodiquement dans une bibliothèque vide. Chacun est amené à imaginer une histoire. L’un d’entre eux réécrit une pièce de Shakespeare avec des demi-personnages … Souvenirs du futur, plus accessible, raconte dans la tradition de Wells, l’odyssée d’un voyageur du temps. Au-delà des explications pseudo-scientifiques plutôt évocatrices d’une philosophie de la perception du Temps, le récit montre un scientifique tenter d’échapper à l’étroitesse de son époque au sens propre du mot. Krzyzanowski a vécu comme nombre de moscovites dans un appartement de moins de dix mètres carrés. Le héros d’une de ses nouvelles applique une pommade de « Superficine » pour agrandir sa chambre. Sterer, lui, doit résister au Temps avant de le dompter. Enrôlé dans le premier conflit mondial, il apprend à son retour des camps que l’héritage de son père a été confisqué par le pouvoir soviétique. Qu’importe, il tente de trouver des financements, propose une nouvelle forme de tourisme et finit par achever la construction de son engin dans un dessous d’escalier.

 

On n'en apprendra pas plus sur les excursions temporelles du voyageur. Qu'a-t-il vu, qui a-t-il rencontré ? Est-ce un rêve ? Les premières pages sont délicieuses. Le père de Maximilien Sterer raconte à son enfant l’histoire de Tic et Tac, les deux fils de l’Horloge.  Un jour ils s’échappent et depuis lors elle ne cesse de les appeler, tic-tac, tic-tac. Et si les Russes étaient passés à côté d’un Passe-Muraille, d’un Marcel Aymé ?

 

samedi 12 novembre 2022

L’île de silicium

 

Chen Qiufan - L’île de silicium - Rivages

 

 

 

Xiaomi est une « fille des déchets ». Ses parents pauvres l’ont envoyé sur l’ile de Silicium dans l’espoir d’une vie meilleure. Sur ce petit bout de terre chinoise, les habitants recyclent les plastiques et les restes d’appareils électroniques venus du monde entier. Ils travaillent dans des conditions épouvantables sous l’emprise de trois clans qui se partagent le territoire et les bénéfices. Un Américain débarque sur l’ile. La société Wealth Recycle qu’il représente, vise, derrière le paravent d’une promesse d’un recyclage propre, des gains faramineux engendrés par la récupération de métaux rares. Mais les plans des uns et des autres s’effondrent le jour où Xiaomi est infecté par un virus issu d’un mécanisme que des membres du clan Lo tentent d’utiliser contre elle.

 

Après l’île de plastique imaginée par Marguerite Imbert dans son dernier roman, voici, dans le cadre d’une rentrée automnale de l’imaginaire aux couleurs environnementales inquiétantes, le premier ouvrage publié par la toute nouvelle collection Payot & Rivages. L’île de silicium créée par le romancier Chen Quifan est une transposition homophone de la ville de Guiyu dans le Province de Guangdong connue, nous dit le traducteur Gwennael Gaffric (1), pour ses déchetteries électroniques. L’auteur est né non loin de là. Cette proximité jointe à une expérience professionnelle dans une multinationale chinoise spécialisée dans les services et produits liés à Internet et l’intelligence artificielle contribuent à conférer, au-delà d’un épilogue bien dans la mouvance science-fictionnesque, un réalisme étonnant voir prospectiviste au récit.

 

L’action quasi-mafieuse des trois potentats locaux chinois, leur approche spécifique de la technologie liant expertise et recours aux divinités traditionnelles, la pollution considérée comme un écosystème source de prospérité, donnent lieu à des pages fascinantes quoique alourdies, comme le remarque René-Marc Dolhen, par de « l’infodump encyclopédique ». Le cruel cérémonial de la divination par les marées est une parenthèse lovecraftienne forte. Le personnage de Xiaomi hérite de La fille automate de Paolo Bacigalupi, de « La petite déesse » de Ian MC Donald et du génie scientifique de Hedy Lamarr. Mais c’est peut-être le traducteur Dang Kai-Zong, l’interprète de Scott Brandle, qui traduit le mieux les craintes de l’écrivain, d’un monde prêt à basculer dans l’inhumanité.

  

Malgré la réserve mentionnée plus haut, L’île de silicium est une réussite. Instructif, le roman laisse entrevoir en filigrane un futur dans lequel la Chine et les USA, unis dans un pas de deux économique et technologique, videront de la salle de bal tout le reste du monde. Pour en revenir à la question environnementale, cinq ans après la parution du roman de Chen Qiufan, la Chine a semblé mettre un frein à l’importation de déchets particulièrement les plastiques. Le trafic a repris ailleurs.

 

 

 

 

 (1) Mention à Gwennael Gaffric qui jongle avec maestria entre le mandarin, le teochew et le hanyu pinyin !


dimanche 30 octobre 2022

Les migrants du temps

 

Liu Cixin - Les migrants du temps - Actes Sud

 

 

 


La collection Exofictions de l’éditeur Actes Sud poursuit la publication de l’intégrale des nouvelles de Liu Cixin avec un deuxième volume Les migrants du temps. Disons-le très vite, il confirme les bonnes impressions ressenties lors de la lecture du précèdent recueil ainsi que les menus désagréments éditoriaux soulignés alors, principalement l’absence de datation des textes évacuant de fait toute contextualisation.

 

Le Clarke chinois y déploie force imagination, surfant sur ses thèmes favoris, l’écologie, la géopolitique. L’Humanité n’est pas seulement confrontée à des prédateurs impitoyables ; elle doit affronter le prix de son inconséquence, même si, l’ingéniosité aidant, des retournements de situation éclaircissent parfois l’horizon. L’auteur s’écarte habituellement des sentiers idéologiques mais un de ses textes aborde deux sujets brulants de politique intérieure chinoise, la corruption et la transparence (« Le miroir »).  L’humour fait son apparition (« Pour l’amour de Taiyuan »). Comme précédemment les meilleurs récits concilient science et poésie.

 

Saluons tout d’abord les remarquables « Le canon de la Terre », « Les penseurs », « La montagne » et « Pour l’amour de Taiyuan ». La première nouvelle, inspirée De 

Désolé M Cixin, il n'y a qu'un Dévoreur de mondes

La Terre à la Lune, et que l’on pourrait rapprocher d’Ignis du Comte Didier de Chousy, raconte un désastre industriel consécutif à la construction d’un gigantesque tunnel souterrain et son dénouement inattendu. Cette catastrophe sert de cadre à l’un des plus beaux textes du premier volume « Avec ses yeux ». « Les penseurs » interroge le silence éternel de l’Univers. Une astronome et un médecin se retrouvent épisodiquement pour admirer des scintillations d’étoiles. Sont-elles les connexions neuronales d’un improbable cerveau cosmique ? Une fiction de toute beauté. A un degré moindre, mais aussi poétique « Les bulles de Yuanyuan » transpose un jeu d’enfant - des bulles de savon - en une entreprise de modification climatique. Retrouvons les sommets avec « La montagne » pas loin à mon avis de « Expiration » de Ted Chiang : une forme de vie électromagnétique née au sein du noyau d’une planète tente de comprendre l’univers. L’histoire est racontée par un humain entré en contact avec cette civilisation. On retrouve deux points forts de l’art de Liu Cixin, la jonction d’un destin individuel et d’un évènement cosmique, la volonté de jeter un pont entre les consciences. « Pour l’amour de Taiyuan » clôt cette quadrilogie. Une as de la programmation, éconduite par un étudiant, concocte un virus. Un pop-up s’ouvre sur l’écran de la victime avec un message d’injure. Peu virulent au départ, le ver voit sa nocivité s’accroitre par l’entremise de hackers qui s’ingénient à le mettre à jour au fil de l’évolution des systèmes d’exploitation. Pire, la généralisation des objets connectés transforme, sous l’action du virus, les instruments du quotidien en armes mortelles. C’est le début d’une apocalypse à laquelle tentent de survivre l’auteur et un ami, l'écrivain Pan Haitian, clochardisés en raison de l’insuccès de leurs ouvrages ! Un petit chef-d’œuvre à la Fredric Brown.

 

Sans détailler les douze textes restants, on lira avec plaisir la lutte de l’Humanité contre une espèce prédatrice qui entend la réduire à un bétail alimentaire (« Les hommes et le dévoreur » et sa suite « Le nuage de poèmes »), assister au débarquement de Dieu – ou plutôt des Dieux fondateurs - sur une Terre transformée en EHPAD géant (« prendre soin des Dieux »). En échange de l’hébergement les divinités promettent l’accès à des technologies illimités. « Mais alors nous allons enfin mettre en pratique le véritable le communisme ! » s’exclame un villageois … Dans « Nuit de lune », le très lointain descendant d’un haut responsable du Département de l’Energie le contacte depuis un Shangaï envahi par les eaux ; il l’invite à prendre des mesures correctrices. Las, chaque initiative se traduit dans les temps futurs par une nouvelle catastrophe écologique …

 

Science-fiction old school ? Sans doute, mais quel plaisir de lecture !

 

 

SOMMAIRE

 

1 - Les Hommes et le Dévoreur
2 - Le Nuage de poèmes
3 - La Gloire et le rêve
4 - Le Canon de la Terre
5 - Les Penseurs
6 - Les Bulles de Yuanyuan
7 - Le Miroir
8 - Prendre soin des Dieux
9 - L'Hymne à la joie
10 - Prendre soin des hommes
11 - La Montagne
12 - Nuit de lune
13 - 1er avril 2018
14 - Dialogue avec un fœtus
15 - Pour l'amour de Taiyuan
16 - Les Migrants du temps
17 - Le Cercle

mardi 18 octobre 2022

Le Loup des steppes

 

Hermann Hesse - Le Loup des steppes - Le Livre de Poche

 



C’est en 1927 qu’Hermann Hesse publie un de ses ouvrages les plus célèbres, Le Loup des steppes. Ce contemporain allemand de Thomas Mann et de Romain Rolland connut une existence compliquée, marquée par les vicissitudes, un engagement politique contre le nationalisme et la guerre, concrétisé par des articles de presse censurés par les nazis, un Nobel en 1946, le rejet critique de son œuvre dans les années 60, avant une résurrection inattendue outre-Atlantique.

 

Ces éléments, et plus encore, comme les souffrances psychologiques de l’écrivain, sillonnent un roman qui tient de l’autobiographie, du récit d’apprentissage, voire d’un cheminement spirituel. Autant d’hétérogénéités qu’Hesse exprime en multipliant les modes narratifs. « Je suis l’homme du devenir et des métamorphoses » explique-t-il à un lecteur. Son héros, Harry Haller, est un universitaire retiré de la vie publique. Désabusé, solitaire - d’où le surnom de « Loup des steppes » dont il s’affuble - il se réfugie dans une chambre meublée. Au cours d’une promenade nocturne, quelqu’un lui remet un fascicule. Rédigé par un inconnu, il évoque la pathologie de Harry Haller, ses identités multiples et contradictoires. Au bord de la folie, il fait la connaissance un soir dans un café d’une jeune femme qui tente de briser son enfermement. Il découvre alors les plaisirs de la vie, puis elle l’entraine dans une série de fantasmagories.

 

La vérité du personnage est dévoilée au lecteur par paliers successifs. Dans la préface l’auteur en défend la création. Puis l’éditeur et neveu de la propriétaire évoque ses conversations avec cet être singulier et brillant en rupture de ban avec son époque et ses valeurs. A cette focalisation externe – pour reprendre les termes de Genette – succède une focalisation interne. Dans des Carnets retrouvés par l’éditeur, le Loup des steppes évoque lui-même son parcours. Surgit alors une nouvelle disruption narrative, avec la révélation du contenu d’un fascicule rédigé par un narrateur extradiégétique de second niveau. Le personnage lit sa propre histoire.

 

Au titre des anecdotes, la rencontre du docte Haller avec les demi-mondaines (comme on disait à l’époque) Hermine et Maria, n’est pas sans évoquer le roman Professor Unrat oder Das Ende eines Tyrannen, d’Heinrich Mann sorti en 1905 et popularisé par le film L’Ange bleu qu’en tira Joseph Von Sternberg. Mais l’Hermine de Hesse est bien plus que cela, comme Pablo le musicien de jazz : des intercesseurs auprès des Immortels qu’il révère plus que tout, Mozart, Beethoven, Brahms …. Le dédain des conventions « bourgeoises », qualificatif utilisé à de multiples reprises sans précision mais que l’on peut assimiler au confort de vie moderne ou en généralisant au monde matériel, revient à de multiples reprises. Le rejet des institutions, la quête de soi assureront la pérennité du texte et sa redécouverte par la génération « soixante-huitarde ».

 

Haller, comme l’étrange hermaphrodite Hermann/Hermine peut-être inspiré du couple Clawdia Chauchat/ Pribislav de La Montagne Magique, sont des doubles de Hesse. Double, comme la folie revendiquée du personnage qui renvoie aux troubles bipolaires de l’écrivain ou l’ostracisme qu’il subit comme sa Création, à la suite d’articles dénonçant le bellicisme allemand. Le Goethe des Années d'apprentissage de Wilhelm Meister contemple Hesse mais la quête de Harry Haller doit beaucoup à Novalis et peut-être aux Confessions et aux Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau. Le Loup des steppes est un roman du XIXe siècle, contemporain par les aspirations de son personnage et sa construction audacieuse du renouveau artistique de l’expressionisme allemand du début du XXe siècle.




lundi 10 octobre 2022

Hitler peignait des roses

 

Harlan Ellison - Hitler peignait des roses - Les Humanoïdes associés

 

 

 

Premier recueil des quatre consacrés par Les Humanoïdes associés aux nouvelles de Harlan Ellison, Hitler peignait des roses est peut-être le plus chaud bouillant. Indépendamment des qualités littéraires soulignées par Stephen King dans son essai Anatomie de l’horreur, l’anthologiste des Dangerous visions dézingue l’establishment éditorial et télévisuel des décennies 60 et 70. Il y consacre une préface asphyxiante de quinze pages et une nouvelle, « L’oiseau » dans laquelle, par pseudo interposé, il massacre nommément la scène littéraire newyorkaise en l’espace d’une soirée. Il n’a pas digéré, bien qu’il ne l’évoque pas, les multiples réécritures d’un scénario légendaire pour la franchise Star Trek. De fait il se battra toute sa vie pour le respect de ses textes.

 

L’autre caractéristique, mais pas spécifique d’Hitler peignait des roses, est la présence envahissante, lourde, des notices précédant les nouvelles. A l’image de « A à Z dans l’Alphabet Chocolat » énumération de très courts récits rédigés pour la plupart en une journée dans la vitrine d’une librairie, Harlan Ellison se présente comme un écrivain écrivant : c’est moi Harlan regardez-moi tapant sur ma machine ! Il convie à sa table les plus grands noms comme William Blake dans le superbe « Voir », où il raconte l’histoire d’une mutante qui vend ses yeux pour pouvoir s’offrir une fin de vie dans un lieu paradisiaque. « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaitrait comme elle est, infinie ». Cette citation permettait l’économie d’une introduction de quatre pages. Quant au texte, il parle de lui-même :

 « Verna ferma les yeux et se mit à parler. Elle dit à la femme ce que signifie voir. Voir la direction des choses, comme les pois­sons aveugles des grottes souterraines voient les variations du courant des eaux, comme les abeilles voient les bouffées de vent, comme les loups voient les halos de chaleur enveloppant les humains, comme les cloportes voient les murs des cavernes dans l'obscurité. Voir les souvenirs, tout ce qui lui était déjà arrivé, le bien et le mal, le beau et le grotesque, le mémorable et les futilités extrêmes, les souvenirs lointains et ceux de l'ins­tant précédent, avec une netteté absolue, une profondeur de champ parfaite dans le moindre détail, tout le passé, sur demande. Voir les couleurs, la volupté des bactéries aériennes, les nuances infiniment subtiles des roches, des métaux et du bois naturel, les mutations délicates d'une flamme de bougie dans un spectre de lumières invisibles à l'œil ordinaire, les couleurs du givre, de la pluie, de la lune, et des artères palpitant à fleur de peau ; les couleurs intimement mêlées des empreintes digi­tales déposées sur un crédit, si pareilles aux tableaux du vieux maître Jackson Pollock. Voir des couleurs qu'aucun œil humain n'a jamais vues. Voir des formes et des rapports de formes, la calligraphie enchevêtrée de toutes les parties du corps vivant à l'unisson, le jour se dissolvant en nuit, les espaces, et les espaces entre les espaces qui constituent, par exemple, une rue, les lignes invisibles qui relient les êtres, Elle parla de voir, de toutes les façons de voir — sauf..., la vue stroboscopique de chaque personne. Les ombres au sein des ombres derrière les ombres, qui constituent des portraits terrifiants, contournés, insupportables. De cela elle ne parla pas. »


  

L’écrivain offre en quinze fictions un nuancier d’horreur et de fantastique, n’atteignant pas les sommets que furent « La machine aux yeux bleus » ou « Un gars et son chien », mais jamais plat ni innocent. Dans « Croatoan » (âmes sensibles s’abstenir), qui a obtenu un Locus en 1976, un avocat va rechercher dans les égouts un fœtus balancé dans ses WC après un avortement clandestin ! Il y fait de surprenantes rencontres.

Un vendredi 13, l’Enfer s’ouvre accidentellement. Quelques âmes damnées s’en échappent dont Margaret Thruswood victime d’une erreur judiciaire. Le Ciel ne vaut pas mieux que l’opinion publique. Telle est la leçon d’ « Hitler peignait des roses ». 


Une phrase d’Anaïs Nin « Il n’y a qu’une perversité : l’incapacité d’aimer » dicte plusieurs textes intéressants. « Mom » est le récit classique d’un homme poursuivi par le fantôme affectueux mais envahissant de sa mère juive. Pour prolonger son existence, un homme se fait injecter des doses infinitésimales de « mort » par une séduisante doctoresse. Mais quel est le prix exigé pour « Le diagnostic du docteur d’Arqueange » ? Un séducteur se voit retourner la monnaie de sa pièce dans « Les femmes solitaires sont les outres du temps ».


  

Quelques récits pas très substantiels se lisent sans déplaisir, tels « Le Boulevard des rêves brisés », des fantômes de criminels nazis défilent dans Manhattan ; ou une réminiscence de la légende du joueur de flute de Hamelin (« Le Messager de Hamelin »). Jugement mitigé pour « Dans la crainte de K » qui sous les auspices de Kafka et du Sartre de L’enfer c’est les autres dévoile l’incommunicabilité au sein d’un couple. On préfèrera le léger et amer « Breuvage d’outre-monde » réflexion en forme de ruban de Möbius sur la condition humaine, digne de Bradbury.


 

Mes préférences vont dans l’ordre à « Voir », « Breuvage d’outre-monde », « Croatoan », « L’oiseau », « Les femmes solitaires sont les outres du temps », « Le diagnostic du docteur d’Arqueange ».

 

« -Docteur, ma vie est semblable à la vie de tout le monde. Je suis très souvent malade, j'ai des factures que je n'arrive pas à payer, ma fille a été renversée par une voiture et tuée, et je ne peux pas supporter d'y penser. Mon fils a été brisé au seuil de son existence, c'est désormais un infirme incurable. Ma femme et moi, nous ne nous parlons pas beaucoup, nous ne nous aimons plus... à supposer que nous ne nous soyons jamais aimés. Je ne suis ni meilleur ni pire que quiconque sur cette planète, et c'est de cela que je parle: la souffrance, l'angoisse, la vie dans la terreur. La terreur de chaque jour. Sans espoir. Vide. Cette vie horrible d'être humain, est-ce donc ce qu'une personne peut avoir de mieux ? Je vous dis qu'il y a des endroits meilleurs, d'autres mondes où la torture d'être humain n'existe pas. »


 

Harlan Ellison, toujours vivant.



Introduction :

Enfin révélé ! Ce qui a tué les dinosaures ! Et ça n'a pas l'air d'aller très fort vous non plus                    

-     Croatoan

-     La Collaboration

-     Tuer Bernstein

-     Mom

-  Dans la crainte de K

-   Hitler peignait des roses

-  Le Vin est resté débouché trop longtemps et le souvenir
s'est éventé

-     De A à Z dans l'alphabet chocolat

-     Les Femmes solitaires sont les outres du temps                                           

-  Le Messager de Hamelin

-   L'Oiseau

-  Voir

-  Le Boulevard des rêves brisés

-  Breuvage d'outre-monde

-   Le Diagnostic du docteur D'arqueAnge


samedi 1 octobre 2022

Le temps d’un souffle, je m’attarde

 

Roger Zelazny - Le temps d’un souffle, je m’attarde - Le passager clandestin/dyschroniques

  

 

Dans un futur indéterminé, les hommes ne sont plus. Ne subsistent d’eux que leurs réseaux de machines. Solcom, une Intelligence Artificielle satellisée dirige leurs activités. Deux autres IA le seconde sur Terre, Gel chargé de l’hémisphère Nord et Machine-Béta de l’hémisphère Sud. Avant de disparaître, les humains ont conçu un autre super-ordinateur chargé de prendre la relève au cas ou Solcom disparaitrait. Divcom, c’est son nom, fut activé à la suite de l’explosion d’un missile nucléaire qui endommagea, sans les entamer, les fonctions de Solcom. Depuis les deux IA s’affrontent par l’intermédiaire de leurs serviteurs mécaniques.

 

L’un d’eux Gel découvre un jour des artefacts humains. Enthousiasmé par ses maigres découvertes sur les Créateurs, il demande l’aide de Mordel, un des agents de Divcom pour en découvrir davantage. Tous deux signent un pacte. Si Gel échoue dans sa tentative de compréhension des Humains, il se mettra au service du Maitre des Profondeurs.

Wall-e
 

A titre remarquable, nouvelle remarquable. Roger Zelazny emprunta le sien à un poème d’un certain Alfred Edward Housman datant de 1896. Paru en 1966, le texte fut traduit en français et intégré dans le Livre d’Or de l’auteur en 1983. La collection Dyschroniques le réédite dans une traduction révisée, complétée par une très intéressante postface. Elle rappelle le contexte dans lequel « Le temps d’un souffle, je m’attarde » fut conçu, à savoir les travaux de Wiener sur la Cybernétique, de Turing, McCarthy, Shannon, Minsky et Rochester sur l’intelligence artificielle. Il est à cet égard désolant de constater, qu’en France Georges Bernanos publiait La France contre les robots, alors même que surgissaient outre-Atlantique, les concepts de machines réplicatives, de singularité, de machines apprenantes etc. Même la littérature de science-fiction peinait à suivre le courant de pensée des années 1950-1970.

 

Les machines succédant ou remplaçant les êtres humains :la nouvelle de Roger Zelazny inspira 2001 et son ordinateur fou, Blade Runner, peut-être « Le robot qui rêvait » d’Isaac Asimov, ou plus récemment le film Wall-e. Elle renouvelle le mythe faustien avec une déclinaison inédite. Gel signe un pacte avec Mordel, c'est-à-dire le Diable, pour échapper à la finitude de son existence. Mais il ne le fait pas au nom du Pouvoir ou des biens matériels, mais de la transcendance, de l’Homme. La logique, contre l’émotion, les sensations …

 

Merci à Dyschroniques d’avoir publié ce petit bijou de science-fiction.



jeudi 29 septembre 2022

Les Flibustiers de la mer chimique

 

Marguerite Imbert - Les Flibustiers de la mer chimique - Albin Michel Imaginaire

 

 



Sur le point de sombrer dans la mer empoisonnée d’un futur proche, trois naufragés, Ismaël, un naturaliste, Aaron et Lori, sont capturés par un flibustier à la tête du sous-marin Player Killer, ainsi nommé en raison de l’addiction du capitaine aux jeux vidéo. Nemo nouveau genre, Jonathan, entre deux parties, se livre à la flibusterie pour le compte de la Compagnie des Limbes Orientales (!). Loin du mutisme de son illustre modèle, il enchaine les frasques et impose sa présence quotidienne au malheureux naturaliste. L’entame du premier roman de science-fiction de Marguerite Imbert sent bon son Jules Verne 2.0. Il y a d’ailleurs un Aronnax ici, mais c’est le nom d’une des trois pieuvres géantes chargées de la protection du Player Killer. 


Sur la terre ferme, une rescapée d’une Humanité décimée et dépositaire d’un savoir immense est capturée par des sbires venus d’une Rome menacée par la montée des eaux. Une créature transhumaine « La Métareine », dirige ce dernier bastion de la civilisation où pullulent des clans aux visées parfois antagonistes. Alba la « Graffeuse » et Ismaël vont, sans se concerter, tenter de sauver la Terre.


Romancière attachée aux thématiques de l’environnement - son premier roman traitait des affrontements de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes - Marguerite Imbert a l’Apocalypse joyeuse. Loin des prêches habituels, elle place sa création sous le double étendard de Frédéric Dard et Robert Sheckley. L’invention verbale fuse constamment. Un auteur « classique » aurait resserré l’action autour d’un des deux protagonistes principaux et du témoignage enregistré d’Ariane, la scientifique disparue qui a dénoué le fil des catastrophes à venir. Marguerite Imbert nous embarque à l’inverse dans une Nef des fous et on finit par se demander si l’Azote Bleu, destination des sous-mariniers au nom aussi fantaisiste que le Zipangu de Marco Polo, n’est pas une substance chimique non autorisée.

 

Mais, de détour en détour, l’autrice emmène son lecteur au port voulu, celui des réalités environnementales et d’une révélation choc. Aussi faut-il saluer son savoir-faire tout à fait étonnant. Quel culot, quel aplomb! Une agréable surprise.


Cette fiche a été réalisée dans le cadre d’un SP. Merci à Gilles Dumay

mardi 20 septembre 2022

Unity

Elly Bangs - Unity - Albin Michel Imaginaire

 

 




Elly Bangs est une jeune autrice américaine vivant à Seattle où selon l’éditeur « elle passe ses journées à réparer des machines et ses nuits à écrire de la science-fiction ». Unity est son premier roman. Elle a publié également une dizaine de nouvelles.

 

L’héroïne de son récit, Danae, tente de s’échapper d’une des cités sous-marines où s’est réfugiée une partie de l’Humanité rescapée d’une série de catastrophes apocalyptiques, nucléaires et pandémiques. Activement recherchée, elle recèle un secret inouï. Danae est en effet un être composite; elle porte en elle la mémoire de plusieurs centaines de personnes. Autant de vies vécues qui lui ont permis de s’affranchir du Temps sans en oublier les blessures. Rejoindre Redhill dans le néo-désert de l’Arizona lui permettrait de restaurer l’intégralité de l’intelligence collective dont elle est issue. Elle s’enfuit avec son amant Naoto et un mercenaire Alexeï. S’ensuit un road trip mouvementé avec ses poursuivants, les sbires du nouveau maitre de la ville sous-marine et quelques résurgences d’un passé lointain.


Unity est un thriller cyberpunk qui intelligemment s’affranchit des limites du genre.

D’une part par l’exposé initial du désarroi des consciences face au chaos du monde qu’avait si bien dénoncé Jack Womack dans son Journal de nuit (1) : « Donc, ces déserteurs. Je n'arrêtais pas de les regarder : les cloques sur leurs lèvres, la poussière grise incrustée dans le noir de leurs uniformes, la kyrielle de blessures cicatrisées et encore à vif qui semblait vouloir témoigner des milliers de kilomètres qu'ils avaient parcourus. Je n'arrêtais pas de me les représenter en train de traverser à pied la moitié du continent, aux côtés des gens qu'on leur avait ordonné d'asservir et de tuer.

C'est comme ça qu'on se fait avoir par l'humanité, ai-je pensé : la pratique du prix d'appel. Les minuscules éclats de beauté sublime qu'elle jette pour mieux vous priver du peu de tranquillité d'esprit que conférerait de ne voir en elle qu’un ramassis de monstres ».

D’autre part par la réhabilitation du concept de conscience collective, qui après les rêveries sturgeoniennes des Plus qu’humains a dégringolé dans le dernier cercle des dystopies. La ruche d’Hellstrom de Franck Herbert, La reine du printemps de Robert Silverberg et surtout les Borgs de la franchise Star Trek (Premier contact) ont classé l’affaire. Toute résistance était inutile. Pourtant Bangs ose la Gestalt contre l'impuissance du langage à réconcilier l'Humanité. Le final rappelle celui des Mots de Jean Paul Sartre (« Tout un homme fait de tous les hommes … »), histoire peut-être aussi de rappeler que les romans sont des êtres collectifs créés par un écrivain et façonnés par de multiples lectures.


 

On ne saurait écarter la présence en filigrane du thème de la quête et de l’affirmation identitaire, dont l’autrice a fait son cheval de bataille personnel. Les incarnations, les identités multiples sont d’ailleurs bien présentes dans la sphère manga, qui, quoiqu’on pense du genre, ouvre une fenêtre sur les aspirations et les craintes de la jeunesse. Satisfecit donc pour ce roman à l’écriture sous tension, elliptique.

 

Cette fiche a été réalisée dans le cadre d’un SP. Merci à Gilles Dumay

 

 

 

 

 (1) Elly Bangs cite Au pays des choses dernières : (le Voyage d'Anna Blume) de Paul Auster, au nombre de ses allégeances.

 

jeudi 15 septembre 2022

Carbone modifié

 

Richard Morgan - Carbone modifié - Bragelonne

 

                                                                                                       

 

Le soldat Takeshi Kovacs, mort au combat, est envoyé en mission sur Terre. On lui a trouvé une nouvelle enveloppe, entendez par là un nouveau corps, celle d’un certain Riker. Une résurrection de plus dans ce monde futur où l’on ne meurt pas réellement. L’esprit, l’âme, est sauvegardée dans une pile que l’on peut réinjecter dans un nouvel organisme. Kovacs va devoir investiguer sur le suicide d’un magnat, évènement aussi incompréhensible qu’inutile. Il n’a d’autre choix que de mener son enquête à bien sous peine d’être stocké - mis en sommeil - une centaine d’années pour des crimes et fautes commis auparavant. Il découvre en Bancroft, fraichement ressuscité, un commanditaire milliardaire interlope, marié à une femme qui ne l’est pas moins. Leur apparence jeune dissimule des esprits extrêmement âgés et pervers.


 

Sorti en 2003, Carbone modifié est un techno-thriller survitaminé qui popularise une forme d’immortalité, inspirée de la sauvegarde informatique, à l’œuvre dans le courant de science-fiction cyberpunk ou les ouvrages de Ian M. Banks ou Greg Egan. Elle donne lieu ici à quelques développements romanesques intéressants. La lieutenante Kristin Ortega qui seconde Kovacs entretenait autrefois une relation avec le « vrai » Riker. Son amant est et n’est plus. Des réminiscences de Blade Runner surgissent ça et là comme les voitures volantes ou les publicités envahissantes. Mais là où Ridley Scott, à la suite de Philip K. Dick, exhumait l’humain de l’inhumain, Morgan procède de l’inverse. Paria et Terminator tout à la fois, son personnage écume les bouges fréquentés par Bancroft, pose quelques questions et surtout élimine les adversaires venus contrarier son enquête. L’apprentissage et le conditionnement militaire éclipsent le reste, ou presque.


 

Bref ça défouraille sec dans ce polar compliqué mais sans temps mort. Les multiples rebondissements et les deux suites rédigées par Morgan alimentent une adaptation ciné sortie sur Netflix en 2018.