samedi 21 novembre 2020

Un coup de cymbales

 

James Blish - Un coup de cymbales - Denoël - Présence du futur

 

 


Avait-il le sentiment d’être submergé par son projet, ou était-il simplement désireux de passer à autre chose ? La courte préface de l'ultime opus du Cycle des villes nomades  ne répond pas à toutes ces interrogations. Quoiqu’il en soit James Blish modifie la conclusion prévue dans la chronologie initiale, condense l’épisode de la Toile d’Hercule à un entrefilet et bâcle son épilogue à l’aide d’un tour de passe-passe. « Nous n’avons pas eu le temps d’apprendre tout ce que nous voulions connaître. » Quel contraste avec l’épigraphe « Et la mort n’aura pas d’empire » d’Aux hommes les étoiles !

 

Au bout de leur course les habitants de la cité de New-York emmenés par John Amalfi échouent sur Nouvelle-Terre, au sein du Nuage de Magellan. L’abandon de la vie de nomade satisfait tout le monde sauf le Maire. De surprenants évènements vont le remettre en selle. Au premier chef, le retour de la planète vagabonde Hé. Guidée par de puissants gyrovortex elle interrompt sa course vers Andromède pour communiquer une mauvaise nouvelle : un univers d’antimatière va anéantir la Création.

 

Demètre Iokamidis avait subtilement remarqué en 1968 que le prologue faisant état d’un livre postérieur aux évènements relatés dans Un coup de cymbale, induisait la possibilité d’une suite du Cycle. On sait désormais que ce ne fut pas le cas. Cette chronique d’une mort annoncée qui donc n’en est pas une, fait l’objet de développements inégaux. Le lecteur endure une purée d’explications scientifiques multidisciplinaires (espace d’Hilbert, hypothèse de Vigo, courbe de Pearl…) et quelques hérésies : le centre metagalactique n’existe pas (l’Univers n’a pas de centre). L’épisode de la révolte des Guerriers de Dieu ne soulève pas non plus l’enthousiasme, restent quelques petits récits comme le triangle amoureux Amalfi-Dee-Hazleton.

  

Quand la littérature blanche fait disparaître ses héros, la science-fiction se débarrasse de l’Univers. Le final rappelle d’ailleurs celui des Armureries d'Isher. « Il ne serait pas témoin de la naissance des planètes. Mais il contribuerait à leur genèse ». L’ambiance crépusculaire et le style élégant de Blish laissaient tout de même augurer d’autre chose.


jeudi 19 novembre 2020

La terre est une idée

 

James Blish - La terre est une idée - Denoël - Présence du futur

 

 


Quelques siècles après les évènements décrits dans Les villes nomades, la cité de John Amalfi débarque sur la planète Utopie. Le Maire est assisté d’un nouveau gouverneur, l’ancien, Chris DeFord, ayant été désavoué puis exécuté par « Les Pères de la Cité », c'est-à-dire les IA. Les humains dirigent les villes, mais les ordinateurs disposent d’un droit de révocation des autorités. Qu’à cela ne tienne comme on le verra plus tard dans l’intrigue, on peut toujours les débrancher ! Si les affaires commerciales prennent un tour favorable en revanche le conflit séculaire qui oppose la démocratique Utopie à l’autocratique Gort, ultime rejeton de l'empire Hrunta, oblige la cité de New-York à fuir dans la Fissure un immense vide intersidéral au cœur de la Voie Lactée.

 

Les auteurs de l’âge d’or ça ose tout et c’est en partie pour cela qu’on les aime bien. Quelque part au sein de la Fissure les nomades débarquent sur la planète Hé. Des peuples s’y affrontent au sein d'une jungle envahissante. Qu’importe, les experts d’Amalfi s’attellent au problème. Un changement climatique devrait remédier à tout cela. Il suffit de modifier l’axe de rotation de Hé ! Le gouverneur, privé de l’aide des ordinateurs débranchés par le Maire lance le processus et la planète, protégée par le champ de force du tournebouloche  gyrovortex, est catapultée à une vitesse ultra-luminique en direction d’Andromède ! Détail négligeable au regard de l’atteinte de l’objectif puisque la nuit sidérable anéantira toute végétation… Peu à peu cependant le système économique de la Galaxie s’écroule, affamant les villes nomades. A l’autre bout de la Voie Lactée, un maire propose alors de rejoindre la Terre.

 

Supérieur aux deux premiers volumes, La terre est une idée résume à lui tout seul la séduction et les limites d’une science-fiction classique. Epopée délirante, space-opera galactique, action à tout casser, stratégies machiavéliques, personnages masculins surhumains. A l’image d’Aux hommes les étoiles, Blish soigne particulièrement les figures féminines. Passons sur l’arrivée à New-York de Dee l’ambassadrice de la planète Utopie. Un froid s’installe dans l’assistance peu habituée à voir une représentante du sexe faible nommée à un haut poste de responsabilité. Par contre l’irruption de la gente féminine « indigène » de la planète Hé dépasse tout ce que j’ai pu lire en matière de misogynie chez les contemporains de l’auteur d’Un cas de conscience. Amalfi y salue une délégation venue l’accueillir. Elle est composée d’enfants, d’hommes et d’un groupe de femmes nues et griffues enfermées dans une cage trainée par deux lézards. L’odeur de fauve qui s’en dégage est telle que le maire les envoie à la douche !

 

Reste un très beau titre, sujet à interrogation. Quel principe gouverne l’Humanité ? L’inhumanité, l’intolérance, la guerre … ? La Terre est une énigme.



vendredi 13 novembre 2020

Demande à la poussière

John Fante - Demande à la poussière - 10/18

 

 



Arturo Bandini jeune homme d’une vingtaine d’années natif du Colorado débarque à Los Angeles à la fin des années 30. Comme d’autres laissés pour compte du rêve américain attirés par le mirage californien tels des mouches à miel, il atterrit dans un hôtel miteux sur Bunker Hill. Arturo a tout de même un projet, devenir écrivain. Et ça s’annonce plutôt bien : un certain Hackmuth, patron de magazine qui l’a à la bonne, accepte une première nouvelle puis une seconde. Dans l’attente du succès, l’apprenti romancier découvre les facettes de l’existence partagé entre la bienheureuse fièvre de l’écriture, l’alcool, les prostituées et un amour impossible, Camilla.

 

Demande à la poussière appartient à un cycle autobiographique « le quatuor Bandini » consacré à la saga d’un auteur italo américain. Découvert tardivement en France, sorti de l’oubli aux USA par Charles Bukowski, John Fante - bien plus qu’Hemingway - casse les codes de l’establishment littéraire américain symbolisé par Faulkner dès 1936, au même titre que Céline outre-Atlantique. La Beat Generation et d’autres emprunteront ses pas mais il demeurera à jamais le vilain petit canard de l’Oncle Sam.

 

Ecrit à la première personne, Demande à la poussière est tout à la fois le récit d’une errance mentale, une tentative de rédemption par l’écriture, une fantastique purée émotionnelle où la prière succède à l’imprécation, la joie au désespoir, comme une bipolarité élevée en art romanesque, signe aussi d’une instabilité identitaire permanente ou plus simplement d’un écrivain qui se cherche. Le préfacier et auteur de Souvenirs d’un pas grand-chose dévorant l’ouvrage souligne « que chaque ligne avait sa propre énergie ». En effet derrière la description du Los Angeles des quartiers pauvres, la colère des exclus, on découvre un style incroyablement moderne. Il est ici mis en valeur par Philippe Garnier, l’un des trois Philippe (avec Paringaux et Manœuvre sauf erreur de ma part) du grand magazine Rock ’folk des années 70.

 

L’amour passion qu’éprouve Arturo pour Camillia une jolie fille junkie d’ascendance mexicaine connaît un triste épilogue. Elle tombe amoureuse d’un barman, part dans une dérive toxicomane, séjourne dans un hôpital et se perd dans les sables comme Sammy son ex petit ami. Vingt plus tard Ethan Edwards héros de La prisonnière du désert ira rechercher sa nièce Debbie, capturée plusieurs années auparavant par les indiens dans le Colorado. Le salut pour les uns, la damnation pour les autres.

 

John Fante catholique fervent, raconte dans ce livre extraordinaire une histoire d’âmes perdues et de rédemption. 

 

mercredi 11 novembre 2020

Villes nomades

 

James Blish - Villes nomades - Denoël - Présence du futur

 

 

XXXIIe siècle :  Le jeune Chris deFord se retrouve embarqué accidentellement dans la ville de Scranton. Comme d’autres cités, grâce à l’invention d’un dispositif antigravité, elle quitte la Terre dominée et appauvrie par une bureaucratie politique. Toutes vont chercher leur moyen de subsistance dans l’Univers en établissant des contrats industriels temporaires avec d’autres planètes. A l’intérieur de ces métropoles une sélection impitoyable sépare les « citoyens » c'est-à-dire la frange de population réputée employable des autres, qualifiés de « passagers ». Les premiers bénéficient d’un traitement de longévité accrue, les seconds s’épuisent dans les taches les plus pénibles. Le maire peu scrupuleux de Scranton noue un arrangement avec New-York en se délestant de quelques centaines d’indésirables dont le jeune Chris. Cela sera la chance du jeune homme.

 

Le deuxième volet du Cycle des villes nomades présente les caractéristiques d’un récit de science-fiction classique de 200 pages : personnages simplifiés, action coup de poing. Le concept initial ne manque pourtant pas d’originalité et appelle la métaphore. La croissance économique des pays occidentaux au XIXe siècle s’est bien accompagnée d’une migration de population des campagnes vers les villes. En quelque sorte elles ont bien décollé. L’idée d’une seconde révolution industrielle induite par la montée en puissance de l’intelligence artificielle séduit également. Mais dès que Blish, comme ses confrères de l'époque, aborde la sphère politique et sociale on frémit. Les individus dotés d’un QI inférieur à 150 (soit l’immense majorité de l’Humanité actuelle) sont ainsi relégués aux taches manuelles et écartés au profit d’une élite quasi-immortelle. Ville haute, ville basse, l’influence de Metropolis se fait encore sentir. Le jeune Chris lui, opte pour la débrouillardise finalement plus efficace que le bourrage de crâne éducatif des Pères de la Cité. Une tête bien faite vaut mieux qu'une tête bien pleine !

 

En dépit d’un intéressant postulat de départ, Villes nomades et son pitch digne d’un pulp restent très en dessous des standards établis par Herbert, Farmer, ou Banks. On notera la première apparition du maire John Amalfi.



samedi 7 novembre 2020

Un dernier verre au bar sans nom

 

Don Carpenter - Un dernier verre au bar sans nom - 10/18

 

 



San Francisco fin des années 50. Un petit groupe de jeunes gens assidu des bars de North Beach rêve de littérature. Tous espèrent suivre les pas de la Beat Génération. L’un d’entre eux, Charlie Molène, attire l’attention de la jeune Jaime Froward. Lui est un ancien soldat décoré de la guerre de Corée, elle, la fille d’un journaliste alcoolique. Tous les deux fréquentent les bancs de l’Université d’Etat de San Francisco. Une des dissertations de Charlie remporte un prix et lui vaut une bourse. C’est l’ébauche d’un roman de guerre. L’ex héros aimerait publier un ouvrage à la hauteur du Moby Dick d’Herman Melville. Jaime, plus douée que son conjoint, met un temps en veille ses propres ambitions littéraires pour se consacrer à son nouveau foyer. Le couple marié file alors en Oregon à Portland. Ils croisent la route de Dick Bonet, écrivain débutant qui a réussi à placer une nouvelle à Playboy et surtout celle de Stan Winger, petit cambrioleur paumé à qui Charlie, entre deux allers-retours à la case prison, enseigne les rudiments de l’écriture.

 

Un dernier verre au bar sans nom est un roman posthume de Donald Richard Carpenter dit Don Carpenter. Récupéré 20 ans après le décès de l’auteur et révisé par Jonathan Lethem, il reprend et condense des thèmes abordés dans ses précédents livres : l’univers carcéral de Sale temps pour les braves, la confrontation des rêves d’adolescence et de la réalité adulte de La promo 49. Plus généralement les ouvrages de Carpenter, comme ceux de son ami Richard Brautigan et au-delà ceux de la Beat Génération puis de la Contre-Culture mettent en scène des personnages à la marge, éprouvant des difficultés d’intégration ou redéfinissant à leur manière l’American Way of life.

 

Le destin des protagonistes d’Un dernier verre au bar sans nom suit des tracés divers. Jaime Froward devient une romancière à succès. Son mari échoue dans sa propre entreprise littéraire. L’échec met à jour l’existence d’une rivalité dans le couple. Pire il casse l’image du héros, du père substitutif que tenait Charlie dans l’esprit de Jaime. Charlie personnage fitzgéraldien part à la dérive. A l’inverse Stan Winger à l’isolement dans une cellule rencontre l’Illumination. Survivre c’est se reconstruire pour sortir de soi-même. Ce qu’il entreprend avec la patience et l’obstination du héros du film de Bresson Un condamné à mort s’est échappé.

 

Avant de se noyer dans l’alcool, les recalés de l’écriture, nous dit Carpenter, peuvent tenter leur chance auprès d’Hollywood. Cela nous vaut des pages au vitriol sur le métier de scénariste et un peu d’humour dans ce livre très attachant qui célèbre les écrivains.

lundi 26 octobre 2020

Samarcande

Amin Maalouf - Samarcande - Le Livre de Poche

 

 

Passe le temps béni de ma jeunesse,

Pour oublier je me verse du vin.

Il est amer ? C’est ainsi qu’il me plaît,

Cette amertume est le goût de ma vie.

 

Omar Khayyâm

 

 

Omar Khayyâm est un poète, astronome et mathématicien Perse né en 1048 à Nichapour, et mort en 1131 dans cette même cité. Ses travaux scientifiques, relatifs notamment à la résolution des équations du troisième degré ou la rédaction de tables astronomiques, ne furent publiés en Europe qu’au XIXe siècle. Il doit sa notoriété universelle à ses poèmes, les fameux quatrains rubaiyat. Il y exprime une vision sceptique de la condition humaine, l’apprentissage difficile de la vérité, des interrogations religieuses étonnamment modernes. Illustration de ses doutes, le nombre exact des rubaiyat et leur interprétation diffèrent selon les époques et les traducteurs. Certains voient dans le Persan un adepte du soufisme, les occidentaux un Pessoa avant la lettre. Bref, comme écrivait Victor Hugo « […] pour être Mystère il n'est pas moins Soleil. »

 

Ces multiples interrogations sur le manuscrit source sans doute disparu ont peut-être incité Amin Maalouf à entreprendre l’écriture de Samarcande qui conte l’odyssée du recueil d’Omar Khayyâm. L’écrivain et académicien franco-libanais s’est taillé une solide réputation en publiant des biographies historiques romancées. Son ouvrage est scindé en deux parties. Les deux premiers livres évoquent la conception des rubaiyat et le parcours du poète sous l’ère des Seldjoukides, les deux suivants les aventures d’un certain Benjamin O. Lesage qui à l’époque de la révolution constitutionnelle persane remit la main sur le précieux volume. Au-delà des péripéties, les deux récits soulignent ce que furent autrefois, en opposition à ces temps actuels de crispation et de repli, les confluences orientales et occidentales : paisibles avec la libre circulation de la pensée grecque chez Avicenne, Al-Fârâbî, Khayyâm, agitées avec la tentative de mise en place d’un parlement et d’abolition d’un régime monarchique à partir de 1905 dans le futur Iran.

 

Le philosophe persan s’installe à Samarcande à l’époque où les troupes Seldjoukides chassent celles de la Transoxiane. Admiré des puissants, mais attaché à son indépendance, il refuse de jouer au maitre espion pour le compte du grand vizir Nizam-el-Molk. Hassan Sabbah son remplaçant, remplira le rôle avec une telle efficacité qu’il fondera l'ordre des assassins. Khayyâm suivra le chemin de l’exil parcourant Ispahan, Bagdad, consacrant son existence autant que faire se peut à la pensée, l’amour, le bon vin. L’histoire de Benjamin O. Lesage est moins prenante. Remis sur la piste du manuscrit par Djamaleddine (Djamal-eddinne el-Afghani) le jeune homme se retrouve indirectement mêlé à l’assassinat du Shah et au cœur de la révolution persane.


Roman historique bien documenté, passionnant dans sa première partie, Samarcande est le récit d’une quête malheureuse d’un chef d’œuvre ancien et surtout l’illustration que la Sagesse échappe éternellement aux hommes.

 

dimanche 18 octobre 2020

Vers les étoiles

Mary Robinette Kowal - Vers les étoiles - Denoël Lunes d’encre

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les calculateurs humains jouent un rôle primordial. En raison de l'enrôlement dans l'armée de la population active masculine, nombre de calculateurs non militaires sont des femmes, souvent diplômées de mathématiques.

Wikipédia

 

1952. Une météorite s’abat près de Washington et dévaste toute la région. Deux scientifiques survivants Nathaniel York ingénieur spatial et sa femme Elma ancienne pilote de guerre et mathématicienne surdouée, s’inquiètent des conséquences catastrophiques de l’impact. A terme un réchauffement climatique progressif sonnera le glas de l’espèce humaine. Rejoignant Kansas City où s’établit tant bien que mal un nouveau gouvernement, ils s’efforcent dans un premier temps de convaincre les autorités de la justesse de leurs calculs prédictifs avant de participer à la création d’un programme spatial. Le salut passe désormais par les étoiles. Nathaniel intègre l’équipe responsable du projet et Elma le groupe des calculatrices chargé de chiffrer les paramètres de vol. Une ambition, un rêve, la hante, devenir astronaute. Mais il ne suffit pas de passer haut la main les épreuves de sélection. Vaincre les préjugés de l’époque est une toute autre affaire.

 

Vers les étoiles, premier roman d’un cycle en cours, est à la fois une uchronie et une chronique documentée des années 50. Imaginez L’étoffe des héros vu des coulisses, considérez les angles morts de l’épopée. Les calculatrices, des femmes aux qualifications d’ingénieur, sans le titre requis, ont réellement existé. Les aéroclubs noirs où Elma va rechercher des Mustang P51 pour les besoins d’une démonstration aérienne, également. Leurs membres, victimes de ségrégation raciale et recalés du WASP allaient passer leurs brevets de pilotage dans d’autres pays. Le personnage d’Elma York, persécutée par un colonel vicelard et en butte au misogynisme ambiant, évoque Katherine Johnson ou Hedy Lamarr, star hollywoodienne (La Danseuse des Folies Ziegfeld, Samson et Dalida …) et Edison féminin, qui au sortir des plateaux de tournage, filait dans son labo peaufiner un système de guidage de torpille reposant sur une technique d’étalement de spectre par saut de fréquence !

 

Katherine Johnson

Outre le parcours d'obstacle de la postulante, la réussite du roman tient également à sa personnalité complexe. Projetée sous les feux des projecteurs sous l’impulsion de son talent et de ses combats, elle panique à l’idée de prendre la parole devant une assemblée. Il y a chez Mary Robinette Kowal ce sens du détail, rituel comme le geste inlassable de lisser sa jupe qu’à Elma pour remettre de l’ordre dans ses idées, ou les aléas de la vie quotidienne, qui donnent vie au récit. Ce regard féminin voire anthropologique sur les évènements et la gente masculine perd de son acuité quand il s’agit d’évoquer le chevaleresque et formidable Nathaniel. Chassez Hollywood, il revient au galop !

 

Plusieurs fois primé, Vers les étoiles, se réapproprie avec succès les recettes de la petite histoire sur fond de grande histoire. C’est un page turner instructif qui sous une trame uchronique révèle dans le sillage du film Les figures de l’ombre, quelques chapitres méconnus de l’histoire de la seconde moitié du XXème siècle.
 

samedi 10 octobre 2020

La Tour des Damnés

Brian Aldiss - La Tour des Damnés - Le passager clandestin/dyschroniques

 

 

 

Si l’on voulait hiérarchiser la multitude des maux qui frappent l’Humanité, et dont elle est d’ailleurs en grande partie responsable, la surpopulation viendrait en bonne place. « Croissez et multipliez ». Les conséquences de l’antique impératif religieux suscitèrent dès les années 50 des colloques encouragés par un bond en avant de la croissance économique et démographique : l’épuisement des ressources, la dégradation de l’environnement, les alertes sanitaires furent à l’ordre du jour. Dans ce contexte de forte visibilité encore accrue par les travaux du Club de Rome parurent sur le thème quelques ouvrages de science-fiction listés par Philippe Lecuyer. Quelques esprits firent alors valoir que le spectre de la famine prophétisé en 1966 par Harry Harrison dans Soleil vert s’évanouirait grâce aux progrès réalisés en matière de rendements agricoles. Mais la désertification naissante de plusieurs régions du globe générée par le changement climatique, les tensions inter-étatiques autour de la gestion de l’eau de certains fleuves réactivent aujourd’hui l’inquiétude. Guerres et épidémies sont ou seront demain au programme.

 

La Tour des Damnés qui évoque un Monades Urbaines en miniature, relate une expérience de surpeuplement menée par un Centre de recherche ethnographique sous l’égide de l’ONU. Inquiets de la démographie galopante indienne, les responsables du CERGAFD édifient une tour de cinquante étages que rejoignent des groupes de volontaires. La nourriture est fournie par « l’extérieur », des caméras sont placées un peu partout. Plusieurs générations s’écoulent, les humains s’entassent les uns sur les autres. Surgissent des tyrans aux royaumes dérisoires, des mystiques dotés de pouvoirs parapsychiques. Un observateur rebuté par le projet décide de rentrer dans la tour.

 

Un peu moins de 20 ans après la rédaction de la Tour des Damnés, Aldiss reprendra avec Helliconia l’idée de l’observation d’une communauté par une autre. Dans la trilogie précitée un groupe d’astronautes à bout de souffle cloitré dans l’environnement artificiel d’un satellite admire l’épanouissement de la vie sur la planète étrangère. A l’inverse, dans la novella, l’auteur souligne l’inhumanité des instigateurs du projet. Dans l’enfer de la promiscuité et de la misère émerge une communauté violente certes, mais non dénuée de solidarité. Au-delà du message sur les dangers encourus par notre espèce à vouloir se « hisser sur les épaules de génies » Brian Aldiss inventait (ou presque) le concept de téléréalité, forme institutionnalisée du voyeurisme.

 

 

dimanche 4 octobre 2020

Thecel

Léo Henry - Thecel - Folio SF

 

 


L’Empire des Sicles s’apprête à rentrer dans une période de turbulence. Son empereur décède, laissant un fils Aslander, l’héritier présomptif et sa sœur Moïra aux prises avec les intrigues de Palais, les redoutables Mères Magèstres ou les OEcumaîtres, cartographes du royaume. Ces derniers, en l’absence d’Aslander parti guerroyer aux frontières, décident d’unir la jeune fille à l’un des leurs et de lui offrir le titre d’impératrice. Mais la veille des noces, elle s’enfuit…

 

Célèbre pour le cycle « Volodinesque » de Yrminingrad conçu initialement avec Jacques Mucchielli, Léo Henry est l’auteur de multiple romans et recueils de nouvelles. L’une d’elles « Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais » a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2010. Quittant la désormais légendaire mégapole des bords de la mer Noire, il aborde aujourd’hui des rivages littéraires familiers qu’il revisite à sa façon. Thecel ouvrage de fantasy emprunte les sentiers du récit initiatique mais aussi les labyrinthes du jeu, une thématique considérable si l’on y ajoute les déclinaisons d’œuvres cinématographiques ou romanesques et la reprise de personnages archétypiques de fantasy, sword fantasy dans les jeux de rôle. Léo Henry ajoute une nouvelle entrée, celle du roman structuré autour d’une partie d’Othello/Reversi.

 

L’univers que découvre Moïra - étymologiquement le Destin et celui-celle qui modifie les lois de partition - est partagé en deux mondes, l’Empire des Sicles et l’Archipel d’Abacule. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? Ici, contrairement au credo relayé par le Mastermind A. E Van Vogt, c’est bien la carte qui détermine le territoire. Léo Henry ne tombe cependant pas comme dans l’opus de Brunner, La ville est un échiquier, dans une simplification narratrice induite par le thème. Qu’importent les mystères de l’intrigue. Le lecteur se laisse emporter par l’errance de Moïra et de l’enfant Albin, par une écriture aérienne, pour découvrir au bout du chemin un éloge du désordre et de la vie.

 

 

samedi 26 septembre 2020

Eriophora

 

Peter Watts - Eriophora - Le Bélial’

 

 

 

Depuis plus de soixante millions d’années ils parcourent la Voie Lactée à bord de l’Eriophora, un astéroïde abritant un vaisseau spatial. « Ils » ce sont les descendants de l’Humanité, au nombre de trente mille, cryogénisés en attendant d’être réveillés ponctuellement par Chimp l’IA du vaisseau, en fonction des taches du moment. Sunday Ahzmundin est l’une des ingénieures les plus sollicitées. Elle participe en effet à la construction de portails, portes d’entrées de trous de vers conçus comme un réseau d’autoroutes spatiales innervant la Galaxie. Telle est la mission sans fin de l’Eriophora. Or sans nouvelles depuis des éons de leurs commanditaires, certains des astronautes fomentent une révolte. Mais comment procéder lorsque l’on accède pour quelques semaines ou quelques mois à l’état de conscience après des millénaires de sommeil ?

 

La littérature de science-fiction a sa manière bien à elle de traiter les culs de sacs existentiels. Les classiques Au bout du labyrinthe, Croisière sans escale, L’homme dans le labyrinthe décrivent des individus ou des groupes d’individus coincés volontairement ou non dans des lieux sans issus voire dans des époques reculées (Les déportés du Cambrien). On pourrait d’ailleurs étiqueter l’œuvre entière de Philip K. Dick sous cette enseigne. Peter Watts familier des abysses marins, et romancier des huis clos avec Vision aveugle, Starfish, trouve naturellement dans la nécropole d’Eriophora un territoire à sa convenance. Outre la crypte réceptacle des corps humains, l’astéroïde recèle des espaces secrets, comme la mythique Ile de Pâques censée abriter des équipements de secours ou La Clairière penchée. Son nom provient des effets gravitationnels provoqués par la singularité présente au cœur du vaisseau.

 

Chimp, l’Intelligence Artificielle, pilote l’engin spatial et en assure la maintenance. Mais ses concepteurs ont bridé son intellect et incorporé dans ses algorithmes de décisions le facteur humain. Du coup Chimp n’est pas tout à fait HAL et encore moins un Mental de la Culture. Sunday et lui établissent à leur insu un schéma affectif connu : l’amour-haine. L’un prône la poursuite aveugle de la mission, l’autre, à la suite de son amie Lian Wei, l'insurrection. Les voilà ennemis et enchainés, comme le reste de … la cargaison.

 

Ecrivain de hard-sf, Peter Watts explore l’âme humaine comme on explore un gouffre : quelque chose de lointain, d’étrange, habité d’une présence indéchiffrable. L’édition mitonnée aux petits oignons ajoute au plaisir de la lecture. Un poil en dessous de Vision aveugle, ce vaisseau des damnés donne toute satisfaction.