jeudi 2 décembre 2021

Le Grand Livre de Mars

 

Leigh Brackett - Le Grand Livre de Mars - Le Bélial’

 

Leigh Brackett revient. Le Bélial’ réédite treize ans après, dans la collection Kvasar, une compilation des aventures de son personnage emblématique, Éric John Stark. Elle fut complétée par un deuxième omnibus en 2011. Le Grand Livre de Mars contient trois récits et un recueil :

L 'Épée de Rhiannon

Le Secret de Sinharat

Le Peuple du Talisman

Les Terriens arrivent

 

Elle est agrémentée par une préface de Michael Moorcok, une postface de Charles Moreau et une bibliographie d’Alain Sprauel, le tout rassemblé dans une très belle livrée non pas rouge, mais rose fuchsia conçue par Guillaume Sorel !

 

Admiratrice des œuvres d’Edgar Rice Burroughs, Mars fut le premier jardin de Leigh Brackett. Avant la publication de The Sword of Rhiannon en 1949, elle soumit en 1940 à la revue Astounding une première nouvelle intitulée « Martian Quest ». Elle épousa Edmond Hamilton qui collabora, ainsi que Ray Bradbury, à un autre cycle, celui de Skaith. Mélanges de science et de fantasy, ses histoires construites de façon rigoureuse, révèlent une styliste non négligeable. Il suffit de l’écouter : « … il savait qu’il avançait dans un désert où le vent lui-même avait oublié le nom des morts qu’il pleurait ». Pour paraphraser Moorcok, on pressent ici la poésie des Chroniques Martiennes et les fascinations minérales de Vermillion Sands. Leigh Brackett rejoint au panthéon des écrivaines ses contemporaines Catherine Moore ou Judith Merrill. Happée par Hollywood suite à la parution d’un roman policier, est-ce à elle que l’on doit la plus étrange déclaration d’amour faite par une femme à un homme, dans Rio Bravo ou Rio Lobo : « Je vous trouve confortable » ? Respect.

  

L'Épée de Rhiannon conte les mésaventures d’un archéologue aventurier (déjà !) sur Mars. Alors qu’il sort d’un bar de la ville de Jekkarta, un voleur tente de vendre à Matt Carse un objet pillé dans une tombe. Il s’agit, selon la légende, de l’épée de Rhiannon, l'arme d'une divinité très ancienne et maudite. Désireux d’en savoir plus il explore les lieux de la découverte, mais le pilleur le projette dans un vortex temporel. Carse émerge dans une Mars rajeunie d’un million d’années. Les sables ont disparu, un océan borde désormais l’antique cité portuaire. Le voyageur se retrouve instantanément mêlé à un conflit qui oppose deux cités, Sark et Khondor. De plus, comme dans Le livre de Ptath de A.E Van Vogt ou L’ile des morts de R. J. Zelazny un dieu habite son esprit. Les deux font alors cause commune, l’un pour réintégrer le monde de son époque, l’autre pour rompre la malédiction dont l’ont frappé les Quiru, ses frères. Bien sûr, les personnages masculins machistes, caricaturaux, sentent leur époque. Mais la narration rondement menée et les Hybrides ne manquent pas de charme.

 

 


  

Adieu Matt Carse, place à Éric John Stark un mercenaire natif de Mercure et en rupture de ban sur Mars. Rattrapé par la patrouille en l’occurrence le chef d’une sorte d’agence interplanétaire, il échange sa liberté contre la promesse de s’opposer aux agissements d’un chef barbare. Kynon, c’est son nom, fait appel à la pire engeance du système solaire et aux habitants des villes des Bas-Canaux (dont Jekkarta) pour envahir Les Terres sèches de Mars et se constituer un empire. Il promet la vie éternelle à ses troupes, un secret détenu par un ancien peuple disparu, les Ramas. Infiltré dans la bande, Stark fait route à travers le désert martien vers l’antique cité de Sinharat. Un mauvais coup d’une vieille connaissance vénusienne le sépare lui et la compagne de Kynon de la troupe. Bérild femme mystérieuse et inquiétante les sauve en les menant à un mystérieux point d’eau. Enfin parvenu dans la ville, Stark découvrira Le secret de Sinharat. Un récit sans temps mort qui a pris au fil du temps la délicieuse patine des textes d’avant-guerre. Guillaume Sorel comprendra, j’espère, que j’ai rêvé des guerriers de Frazzeta et imaginé une Sinharat dessinée par Alex Raymond.

  

Ayant achevé sa mission Éric John Stark fait route vers la Calotte Arctique martienne (1).  Il emmène avec lui un voleur blessé à mort. Le moribond lui fait promettre de ramener à la cité de Kushat un talisman dérobé par ses soins. Il décède et sur son chemin Stark croise la route d’une bande de brigands dirigée par un barbare masqué. Ciaran a décidé de s’emparer de Kushat et de son talisman. Capturé et torturé le héros s’échappe, rentre dans la ville dont les habitants restent persuadés que la fausse amulette en leur possession les protège de toute attaque. Dans la furie des combats menés par le héros du Peuple du talisman, Leigh Brackett retrouve le souffle de Robert E. Howard. Etonnantes aussi ces femmes altières, guerrières, reines comme dans L'Épée de Rhiannon ou meneuses d’hommes ici, adversaires dans un premier temps, puis amicales ou séductrices. Leurs affrontements avec Stark ne seraient-elles pas des parades nuptiales entamées à la pointe de l’épée ?

  

Exit Éric John Stark, que l’on retrouvera dans Le cycle de Skaith : Les Terriens arrivent compile cinq nouvelles. A l’image des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury elles ont pour cadre la colonisation de Mars par la Terre. L’une d’entre elles « La route de Sinharat » y fait explicitement allusion. Martiens et humains s’affrontent sur un projet de réhabilitation d’une cité ancienne. Deux textes me semblent émerger d’un corpus par ailleurs remarquable : « La malédiction de Bisha » et « Les derniers jours de Shandakor ». Le premier raconte le drame d’une petite martienne qu’un terrien tente de sauver d’un rituel sacrificatoire. D’une grande richesse thématique il anticipe « Ceux qui partent d’Omélas » de Le Guin, évoque les antagonismes entre tradition et modernisme que développera ultérieurement un Resnick au meilleur de sa forme et l’émotion de certaines fictions de Ken Liu. Le second évoque la découverte d’une cité perdue. Un anthropologue fait connaissance d’un des derniers représentants d’une ethnie martienne inconnue. Excité à la perspective d’une découverte majeure, l’homme de sciences découvre une cité fortifiée au milieu d’un désert. Des brigands rodent autour des remparts. Parvenu dans les murs il découvre un spectacle fabuleux d’individus chamarrés se livrant à d’intenses activités. Soudain trois femmes s’avancent vers lui et le traversent. Elles ne l’ont pas entendu crier. Pour qui a lu L’invention de Morel de Bioy Casares, l’analogie est frappante. Certes, dans le récit de Leigh Brackett subsistent quelques personnages réels alors que tout est illusion chez l’auteur argentin. De même l’anthropologue détruit la machine alors que le naufragé choisit de s’insérer dans la fantasmagorie. Mais quelle trouvaille de l’écrivaine !

  

Comme le souligne Charles Moreau, Bradbury a imaginé une Mars poétique alors que Brackett en livre une version épique. Néanmoins la poésie suinte de tous les textes de cet omnibus. Ils racontent la résurgence d’un passé nostalgique ou glorieux au sein d’un monde moribond. Par l’entremise de ce magnifique ouvrage, l’épouse d’Edmond Hamilton laisse un message : tous les lecteurs de science-fiction viennent de Mars.




(1) L’état des connaissances des planètes du système solaire, à l’époque, autorise toutes les fantaisies.


lundi 22 novembre 2021

L’Île au trésor

 

Robert Louis Stevenson - L’Île au trésor - Edition Sarbacane

 

                                                                                                       

 

Comme Herman Melville, Robert Louis Stevenson appartient à cette catégorie des docteur Jekyll et M. Hyde de la littérature. Je me suis exprimé à ce sujet précédemment. Souvent catalogué comme un maitre du roman d’aventure, il illustre aussi l’idée - et j’en termine avec les auto-citations -, que « se renouveler suppose l’expérience d’une forme d’altérité au sein même de l’identité ». Quoiqu’il en soit ces deux géants ont créé des archétypes littéraires.

 

Quand il publie L’Île au trésor en 1883, Stevenson n’a pas encore effectué ses périples dans les mers du Sud. Il a parcouru l’Europe et laissé trace d’une randonnée dans les Cévennes effectuée en compagnie d’une ânesse. Il a lu « Le Scarabée d’or » d’Edgar Allan Poe, Robinson Crusoé, peut-être Le Comte de Monte-Cristo, et surtout nous dit Gilbert Sigaux en postface d’une autre édition, dans son enfance, quelques récits d’aventure comme Les Aventures de Jan Van Steen, Les Naufrageurs et quelques autres. Plus modestement on remarquera qu’Ayrton alias Ben Joyce, pirate perdu de L’Île Mystérieuse de Jules Verne semble préfigurer Ben Gunn.

 

On ne fera pas l’affront de relater ici les aventures du jeune Jim Hawkins ; l’adolescent découvre dans les effets d’un « gentilhomme de fortune » décédé dans l’auberge paternelle, une carte indiquant l’emplacement d’un trésor dissimulé dans une ile lointaine. Il part à sa recherche en compagnie de quelques hommes de bonne volonté. Bien entendu les compagnons de l’ancien pirate feront tout pour s’opposer à l’entreprise et récupérer le magot.

  

Une histoire originale voir séminale (Peter Pan, Pirate des Caraïbes et consorts), des personnages inoubliables, une narration qu’on pourrait qualifier de naturalisme exotique, un récit nerveux à plusieurs narrateurs, technique reprise ultérieurement par Conrad pour un autre Jim, des auberges qui sont à l’intrigue ce que les bars sont au western, que d’atouts !  

 

Copyright Editions Sarbacane - Maurizio A.C. Quarello

La mer et ses rivages, en témoignent l’Ancien Testament, Moby Dick et l’Odyssée, furent longtemps des territoires d’inquiétude, réservés aux prophètes, aux krakens et assimilés rois des profondeurs, aux cyclopes et magiciennes seigneurs d’ilots. Tout change avec Stevenson, Verne, Dumas et quelques autres. Le monde devient espace à explorer et hélas terre de colonisation. Voyage avec un âne dans les Cévennes contribue à l’engouement naissant pour les voyages. Dominique Fernandez (préface à l'édition Flammarion) et Borges avancent l’hypothèse que L’ile au trésor marque une étape. Adieu Les Argonautes, Julien Sorel ; les quêtes couronnées de succès auraient lieu désormais très loin des frontières. Et d’évoquer la mode littéraire de l’échec romanesque au cœur des sociétés occidentales (Kafka ou pourquoi pas Epépé chroniqué ici). Pourtant un autre courant, l’avènement en France du merveilleux scientifique au début du XXème siècle, dément cette assertion. Ses récits décrivent, avec éloignement certes, la naissance des sociétés industrielles, mettent en avant les progrès scientifiques et techniques, et relatent par imaginaire interposé les transformations à l’œuvre. Plus important le futur devient l'alibi de l’exotisme et du coup la quête reprend pied au cœur du monde contemporain.

 

Faut-il comme Dominique Fernandez parler de roman initiatique ou de roman d'apprentissage ? On voit, dit-il, le jeune héros dériver à de multiples reprises sur l'eau comme le nouveau-né Moise : qui le guide ? Or Hawkins apprend, il apprend même très vite. Ses multiples initiatives fondées sur un coup de tête contribuent de façon décisive au succès de l’entreprise. Il prend le capitanat de l'Hispaniola, tue son premier adversaire. Par une espèce de renversement c'est le lecteur qui est initié aux mystères des exploits de l'adolescent. Stevenson invente génialement la clef du business de la littérature jeunesse, l’enfant roi, l’enfant élu qui aboutit, entre autres, au cycle d’Harry Potter. Il n’oublie pas aussi le prix à payer des quêtes abouties. Comme dans Le livre des crânes de Robert Silverberg ou Les Aventuriers de l’Arche Perdue, Indiana Jones et la Dernière Croisade etc. la mort attend ceux qui échouent. Mais l’auteur écossais n’a pas inspiré que des foudres de guerre. Le début de son épitaphe aux iles Samoa ("Sous le vaste ciel étoilé / Creuse la tombe et laisse-moi en paix...") fut réinterprété par Dan Brown dans son lamentable Da Vinci Code. Les écrivains expriment parfois le désir de reposer en paix. Il faudrait en faire de même pour leurs textes.

 

De multiples éditions de L’île au trésor, agrémentées ou non d’appareils critiques, existent. Pour une première lecture, un dessin valant de longs discours, on se tournera vers les éditions Sarbacane et les illustrations de Maurizio A.C. Quarello.

dimanche 14 novembre 2021

Lord Jim

 

Joseph Conrad - Lord Jim - Le Livre de Poche

 

                                                                                                       

 

 

« - Oui ! cette vérité si terrible est vraiment très drôle ! Lorsqu'il naît, l'homme tombe dans un rêve comme un homme tombe à la mer. »

 

 

Peut-être le plus complexe des ouvrages de Conrad, et aussi d’une lecture difficile, Lord Jim est le fruit d’un long murissement. Initialement il devait se présenter comme un roman court, inséré dans une trilogie comprenant Jeunesse et Au cœur des ténèbres. Insatisfait de la première ébauche ou conscient qu’elle appelait d’autres développements, l’auteur n’achèvera son travail qu’une vingtaine d’années plus tard. Si l’on s’en tient aux seuls personnages et au sujet, le texte ne connaitra pas la foisonnante descendance littéraire, cinématographique et tout bonnement symbolique d’Au cœur des ténèbres. Quant au romantisme de son héros Jim, c’est un qualificatif abandonné ne serait-ce que dans le domaine français depuis Flaubert. Néanmoins le Cantor de Némésis (Philippe Roth) ne renierait pas ces lignes : « Le temps devait venir où je le verrais aimé, res­pecté, admiré, son nom auréolé d'une légende de puis­sance et de bravoure, comme s'il avait été de la race des héros ».

  

L’admiration que l’on porte à cette œuvre vient (on est en 1900) de l’usage systématique de la déchronologie et de la narration indirecte. Les faits sont rapportés par des témoins, principalement Marlow et dans un ordre différent de leur apparition. La première partie raconte un naufrage et l’attitude lâche, honteuse des officiers maritimes. Un navire transportant plusieurs centaines de pèlerins sur la mer d’Oman à destination de la Mecque racle un haut fond. Le capitaine et quelques marins et mécaniciens mettent à l’eau une chaloupe (1) sans se préoccuper du sort des passagers. Jim, officier en second, reste paralysé par la peur avant de se jeter à la mer. Il apprendra plus tard qu’en raison de la faible voie d’eau et des excellentes conditions de navigation le bateau a pu être remorqué jusqu’à bon port en n’enregistrant qu’une seule perte humaine, un mécanicien victime d’une crise cardiaque. Le récit démarre sur la nouvelle vie de Jim dans les ports d’Extrême-Orient après que sa licence de navigateur lui ait été retirée. Le choix de bouleverser l’ordre du récit vient minorer l’évènement en lui-même pour en maximiser les conséquences (2).

  

La lutte avec le réel
Les deux cent cinquante premières pages se lisent comme le long ressassement d’une déchéance morale. Dans les romans de Conrad, les personnages affrontent un évènement fondateur. Ils en sortent magnifiés (Typhon) ou démolis (Lord Jim). L’écrivain évoque les puissances ténébreuses qui menacent nos existences, l’épreuve du réel comme les failles inopinées de l’esprit révélatrices de faiblesses insoupçonnées. La vie n’est pas telle qu’on l’imaginait dirait Finkielkraut. Jim est autant pétrifié que honteux. Grace à Marlow il trouve des emplois de commis maritime mais ne cesse de fuir de port en port dès la révélation de son identité. La deuxième partie le trouve dans un comptoir dans le Patusan, pays imaginaire inspiré de Bornéo ou Sumatra. Il se lie d’amitié à un peuple de pêcheurs, les Bugis tourmentés par le rajah local. Il prend fait et cause pour eux, devient un leader. Mais l’homme qui voulut être roi voit de nouveau la situation se retourner contre lui. Jim ou Tuan Jim comme le surnomment les Malais n’est pas un personnage antipathique. Comme le héros de Némésis, il attire les regards et suscite des soutiens, mais quelque chose le poursuit et entrave son action.

 

Comment demander à un homme de se débarrasser de ses rêves ? Lord Jim se situe dans la filiation du Don Quichotte de Cervantes. Conrad ou l’exploration du clair-obscur humain.

 

 

 

 

 

(1)   Douze ans avant un naufrage historique, l’auteur mentionne le nombre insuffisant de chaloupes du « Patna », cependant que le héros de son roman se félicite de ne pas naviguer en Atlantique Nord où dérivent les icebergs…

 

(2)   Le scénario du film Sully de Clint Eastwood démarre sur les enquêtes qui ont suivi le sauvetage miraculeux des passagers d’un avion qui a amerri sur l’Hudson. L’acte héroïque est minimisé au profit du récit d’un homme en proie à une administration.



mardi 2 novembre 2021

L’homme gribouillé

Serge Lehman & Frederik Peeters - L’homme gribouillé - Editions Delcourt

 

 

« Même le néant se croit vivant quand on lui donne un nom »

 

Alors que Clara Couvreur sommeille au domicile parisien de sa grand-mère Maud, un personnage au masque de corbeau sonne pour récupérer un coffre que détiendrait son aïeule. Celle-ci ayant sombré subitement dans le coma à la suite d’un AVC et sa propre mère Betty étant partie soigner une crise temporaire d’aphasie, elle assiste seule et désemparée à la fouille de l’appartement. Le cambrioleur dépité la charge de lui apporter l’objet en question au nom d’une tradition ancestrale. Après avoir rassuré sa fille s’être rendue à l’hôpital prendre des nouvelles de Maud, Betty part interroger un écrivain publié par sa maison d’édition. Elle apprend que le mystérieux visiteur du nom de Max Corbeau avait été engagé par un imprimeur juif pendant la seconde guerre mondiale pour le protéger. Poursuivant son enquête, elle retrouve le fils de l’imprimeur qui à l’inverse révèle que Max Corbeau était une invention de son père …

 

Le scénario haletant de Serge Lehman judicieusement retranscrit en noir et blanc par Frederik Peeters promène le lecteur d’un Paris nocturne et pluvieux à la Black Rain vers les campagnes ténébreuses de la région de Montbéliard, et conduit la famille Couvreur vers la révélation de son destin. Ce roman graphique de plus de trois cent pages où rode le souvenir de Lovecraft et Meyrink brode finement sur le thème de l’ambiguïté de la littérature. Les mots suscitent les monstres autant qu’ils les conjurent.

 

lundi 1 novembre 2021

Maîtres du vertige

 

Serge Lehman - Maîtres du vertige (Six récits de l’âge d’or) - L’arbre vengeur

 

 

Romancier, essayiste, anthologiste de science-fiction, Serge Lehman s’est tourné avec succès vers la Bande Dessinée il y a une dizaine d’années. En témoignent par exemple La brigade chimérique, L’homme gribouillé et tout dernièrement en compagnie de Frederick Peeters un nouveau cycle, Saint-Elme. Heureusement il n’oublie pas ses premières amours. Car c’est avec Guy Costes et le regretté Joseph Altairac le meilleur spécialiste de la proto-SF française de sa génération. Il concilie deux caractéristiques constitutives de l’érudition, la recension et le maillage de fils conducteurs. De Klein il hérite acuité et clarté. La préface d’Escales sur l’horizon jetait l’ombre de la Grande Guerre sur le relatif déclin de l’imaginaire hexagonal après 1918. Un second texte dans Chasseur de chimères révélait l’ampleur de ce mouvement littéraire, entre Verne et Barjavel, tout en pointant son deuxième échec, l’absence d’une écriture autonome.

 

Aujourd’hui avec Maitres du vertige Serge Lehman livre six textes de la période 1918-1935. Parallèlement dans une nouvelle préface il structure le merveilleux scientifique post vernien en trois courants : tout d’abord la veine des voyages extraordinaires illustrée par exemple par Spiridon le muet d’André Laurie, Futuropolis, Le collier de l’idole de fer d’André Thévenin voire La roue fulgurante de Jean de La Hire. Wells inspire le courant central. S’y illustrent Force ennemie de John-Antoine Nau (Premier prix Goncourt de l’histoire), Aventure d’un voyageur qui explora le temps d’Octave Béliard sans oublier le fameux Péril Bleu de Maurice Renard, auteur qui fut avec son manifeste le Breton du merveilleux scientifique, et enfin quelques grands romans de Rosny Ainé. Mais le plus étonnant est ce courant P, P comme pataphysique, placé sous les auspices de Gaston de Pawlowski, d’Alfred Jarry, Marcel Duchamp, Raymond Roussel, Mac Orlan, dont on trouve encore les traces chez Curval. Au sein de cet avant-garde, Roussel, fan absolu de Jules Verne, fascina les Surréalistes et l’Oulipo. Dès lors, sous l'assaut de cette brigade chimérique un flot d’écriture innovante irrigua principalement non pas le merveilleux scientifique, mais la poésie, non pas la conjecture rationnelle mais l’inconscient. Telle est la thèse la plus intéressante de cette préface. Lehman n’oublie pas aussi de pointer l’absence d’une revue fédératrice dans l’entre-deux guerres.

 

Cette passionnante rétrospective littéraire ne doit pas masquer l’intérêt porté aux six récits choisis par l’anthologiste. La moitié s’aventure sur des pistes désormais balisées. Les navigateurs de l’infini s’apparente à un « planet opera » martien. La nouvelle post apocalyptique, - assez anecdotique en passant - « Dans trois cent ans » de Pierre Mille, préfigure Malevil. D’apocalypse il est question dans L’agonie du globe de Jacques Spitz. Pour qui ne connaitrait pas le roman de Rosny Ainé, Les navigateurs de l’infini, se présente en 1925 comme un récit d’aventure et d’exploration scientifique, extrapolé à partir des données fantaisistes de l’époque sur la planète rouge. Mieux, neuf ans avant « L’odyssée martienne » de Stanley Weinbaum, il remplit presque le cahier des charges imposé par Campbell : « Write me a creature who thinks as well as a man, or better than a man, but not like a man”. Génialement, dans une période labourée de haine raciale, il raconte, des décennies avant Leiber, Farmer et Dozois un flirt amoureux entre un humain et une étrangère. Mystérieusement, à l'image de Clarke et de son Rendez-vous avec Rama, il place son histoire sous le signe du chiffre 3. Comme le remarque Serge Lehman, L’agonie du globe ne comporte pas de personnage. Cette audace jointe à une écriture nerveuse inspirée de Wells facilite la lecture. Démarrant d’un postulat cataclysmique au demeurant assez invraisemblable, Spitz en épuise toutes les conséquences physiques, sociales, politiques. Voilà avant Ravage de Barjavel, un tour de force.

 

Issus de ce fameux courant P, « Tsadé » de Renée Dunan et « Où ? » de Claude Farrère sortent incontestablement des sentiers battus. La première nouvelle raconte l’affrontement d’une sorcière et d’une créature d’outre-monde. Ce n’est pas tant le gloubi glouba scientifique de l’histoire qui retient l’attention, mais ses sous-entendus érotiques et le personnage de Palmyre, femme libre et sans complexe. Bref Colette contre Cthulhu pour paraphraser le préfacier. On ne raconte pas Où ? texte hautement spéculatif de 1923 (!) récit délirant d’un voyage entre deux mondes incertains … « La terreur rose », hors période, est extrait du recueil Les derniers contes de Canterbury de Jean Ray publié en 1944. Avec son idiome franco-flamand et son imaginaire, l’écrivain transporte le lecteur en quelques lignes. Cette nouvelle lovecraftienne à l’intrigue minimaliste - le réveil d’une créature cosmique et rose qui plus est - prend son envol grâce aux sortilèges de l’écriture : « Le rose n'est pas une couleur, c'est le bâtard du rouge triomphant et de la lumière coupable ; né d'un inceste où l'enfer comme le ciel ont joué un rôle, il est resté la teinte de la honte. Mais cela, je ne l'ai senti que plus tard, quand il m'était devenu impossible de sortir encore de la géhenne. La connaissance d'après coup, celle qui arrive trop tard pour vous sauver, me rappela que le rose est jumelé à l'horreur. Fleur sanglante des poumons phtisiques, mousse aux lèvres des hommes qui meurent la poitrine percée, tissus visqueux des fœtus, prunelles affreuses des albinos morbides, témoin du virus et du spirochète, compagnon des sanies et de toutes les purulences, il a fallu l'innocence et l'admiration des enfants et des jeunes filles pour l'entourer de désirs et de préférences, et cela même démontre sa malice et sa ténébreuse essence. »

  

Serge Lehman, minimisant la portée de son paratexte, rappelle un propos introductif d’Harlan Ellison à ses Dangerous visions : « Ce sera quand même un bon vieux bouquin rempli d’histoires emballantes ». Une erreur que nous ne commettrons pas. Il serait néanmoins avisé de compiler ou fusionner toutes les préfaces de cet acteur hors pair de la SF française en un volume.


jeudi 21 octobre 2021

La plus secrète mémoire des hommes

 

Mohamed Mbougar Sarr - La plus secrète mémoire des hommes - Editions Philippe Rey

 

                                                                                                       

Mohamed Mbougar Sarr, est un jeune universitaire et écrivain natif de Dakar. Après trois romans déjà primés, il livre avec La plus secrète mémoire des hommes un opus qui figure, à l’heure où j’écris ces lignes, sur la deuxième liste du Goncourt 2021. Cette fois, s’écartant des thèmes précédents fortement ancrés dans l’actualité la plus brulante comme l’homophobie ou l’islamisme, il prend appui sur la littérature elle-même. Il serait plus exact de dire, sur la part maudite de la littérature, les figures rebelles qui incendient un bref instant l’univers des mots avant de sombrer dans l’oubli.

 

Le narrateur, Diégane Latyr Fatye, un double de l’auteur, découvre jeune lycéen, en parcourant une anthologie de la littérature africaine, l’existence d’un écrivain sulfureux du nom de T C. Elimane. Son unique ouvrage, Le labyrinthe de l’inhumain connut en 1938 un succès fulgurant en France avant d’être voué aux gémonies pour cause de copier-coller. Poursuivant ses études dans l’Hexagone, Diégane met la main sur un exemplaire du fameux roman dont la lecture fiévreuse constitue un acte fondateur. Désormais il sera écrivain, et n’aura de cesse de s’attacher aux traces du Modèle disparu.

  

Ainsi que le laisse transparaitre la dédicace, La plus secrète mémoire des hommes s’inspire d’un fait réel. En 1968, l’ouvrage du malien Yambo Ouologuem, Devoir de violence remporta le Renaudot et subit comme son homologue romanesque les foudres de la critique. L’auteur disparut du monde des lettres avant de décéder en 2017. On réédita, un an plus tard le roman longtemps épuisé. De fait La plus secrète mémoire des hommes se lit d’abord comme une réhabilitation d’un écrivain bafoué. La lecture, dit Mohamed Mbougar Sarr, côtoie l’écriture. Tout littérateur s’adosse à une figure séminale. Le concept de plagiat dans une acceptation globale recouvre une multitude de procédés. Est-ce que de La Fontaine plagie Esope ? L’essentiel dit Sarr est d’être original. Là réside le souhait du romancier de s’écarter d’une simple biographie et de s’aventurer dans la mythologie des livres culte comme le Pierre Ménard de Borges.

  

Le récit abandonne en cours de route les investigations de Diégane Latyr Fatye pour s’intéresser au creuset familial de T.C. Eliman puis à ses éditeurs avant de s’envoler pour Buenos Aires en compagnie de Gombrowicz et Sabato. La plus secrète mémoire des hommes est un roman choral sur un texte dont la lecture marque au fer rouge ses lecteurs de passage. Mieux, ou pire, dans la mouvance du Necronomicon de Lovecraft, il tue ceux qui ont écrit sur lui. On ne glose pas sur les textes sacrés, on n’enflamme pas le feu, ou pour citer Sarr : « n'essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse possible : rien. Un livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est »

  

La plus secrète mémoire des hommes s’adresse d’abord aux écrivains. On y croise des milieux littéraires où de jeunes apprentis s’affrontent dans des joutes sans fin sur les maitres ou les imposteurs du genre. Il y est question des livres culte, des œuvres qui tout à la fois semblent mettre fin à la littérature et susciter des vocations. Ecrire est-ce un bonheur ou une malédiction ? J’ai personnellement un peu patiné au milieu du roman tant la matière est riche et la langue inspirée. Le premier tiers est éblouissant : sur le sentier de la lecture surgissent comme des arbres miraculeux, quelques morceaux de bravoure. Bref, sous les auspices de Borges (le labyrinthe de T.C. Eliman) et de Bolano (dont le titre est extrait) voilà Le livre de la rentrée littéraire 2021.

 Extraits choisis :

« Sur l’âme humaine, on ne peut rien savoir, il n’y a rien à savoir

Un hasard n’est jamais qu’un destin qu’on ignore

Je vais te donner un conseil : n'essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse possible : rien. Un livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est. Ne retombe plus jamais dans le piège de vouloir dire de quoi parle un livre dont tu sens qu'il est grand. Ce piège est celui que l'opinion te tend. Les gens veulent qu'un livre parle nécessaire­ment de quelque chose. La vérité, Diégane, c'est que seul un livre médiocre ou mauvais ou banal parle de quelque chose. Un grand livre n'a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout.

Être un grand écrivain n’est peut-être rien de plus que l’art de savoir dissimuler ses plagiats et ses références

L'exilé est obsédé par la séparation géographique, l'éloignement dans l'espace. C'est pourtant le temps qui fonde l'essentiel de sa solitude ; et il accuse les kilomètres alors que ce sont les jours qui le tuent. J'aurais pu supporter d'être à des milliards de bornes du visage parental si j'avais eu la certitude que le temps serait sur lui sans lui nuire. Mais c'est impossible ; il faut que les rides se creusent, que la vue baisse, que la mémoire flanche, que des maladies menacent.

La littérature m’apparut sous les traits d'une femme à la beauté terrifiante. Je lui dis dans un bégaiement que je la cherchais. Elle rit avec cruauté et dit qu'elle n'appartenait à personne. Je me mis à genoux et la suppliai : Passe une nuit avec moi, une seule misé­rable nuit. Elle disparut sans un mot. Je me lançai à sa poursuite, empli de détermination et de morgue : Je t'attraperai, je t'assiérai sur mes genoux, je t'obligerai à me regarder dans les yeux, je serai écrivain ! Mais vient toujours ce terrible moment, sur le chemin, en pleine nuit, où une voix résonne et vous frappe comme la foudre ; et elle vous révèle, ou vous rappelle, que la volonté ne suffit pas, que le talent ne suffit pas, que l'ambition ne suffit pas, qu'avoir une belle plume ne suffit pas, qu'avoir beaucoup lu ne suffit pas, qu'être célèbre ne suffit pas, que posséder une vaste culture ne suffit pas, qu'être sage ne suffit pas, que l'engagement ne suffit pas, que la patience ne suffit pas, que s'enivrer de vie pure ne suffit pas, que s'écarter de la vie ne suffit pas, que croire en ses lèves ne suffit pas, que désosser le réel ne suffit pas, que l'intelli­gence ne suffit pas, qu’ émouvoir ne suffit pas, que la stratégie ne suffit pas, que la communication ne suffit pas, que même avoir des choses à dire ne suffit pas, non plus que ne suffit le travail acharné; et la voix dit encore que tout cela peut être, et est souvent une condition, un avantage, un attribut, une force, certes, mais la voix ajoute aussitôt qu'essentiellement aucune de ces qua­lités ne suffit jamais lorsqu'il est question de littérature, puisque écrire exige toujours autre chose, autre chose, autre chose. Puis la voix se tait et vous laisse dans la solitude, sur le chemin, avec l’écho d'autre chose, autre chose qui roule et s'enfuit, autre chose devant vous, écrire exige toujours autre chose, dans cette nuit sans certitude d'aube. »

jeudi 14 octobre 2021

Mémoire de métal

 

Alastair Reynolds - Mémoire de métal - Bragelonne

 

                                                                                                       

 

 

Dans un lointain futur, un conflit mettant aux prises une centaine de mondes prend fin. Faisant fi du cessez-le-feu, un criminel de guerre capture la soldate Scur et entreprend de lui infliger une mort lente. Sombrant dans l’inconscience après avoir tenté d’extraire la balle qui progresse vers son cœur, Scur se réveille dans un cocon d’hibernation au sein d’un vaisseau en perdition. Ancien bâtiment de croisière militarisé, Le Caprice abrite des soldats et une foule de prisonniers qui émergent du sommeil après un saut dans l’hyper espace. L’héroïne parvient à contacter Prad, un membre d’équipage. Il tente péniblement de restaurer les systèmes de l’engin spatial. Mais ce n’est pas le pire. Toutes les communications sont coupées et le navire orbite autour d’une planète inconnue. Enfin surprise du chef, Orvin, l’ennemi détesté, fait partie des rescapés.

 

Alastair Reynolds, astrophysicien et écrivain de space-opera, semble prendre, tout au moins en France, le chemin des personnages de son dernier opus, l’oubli, si l’on en juge au peu d’empressement témoigné par Pocket pour rééditer Le cycle des Inhibiteurs. La frénésie éditoriale actuelle autour de Dune n’excuse pas tout.

  

Court roman récompensé par un prix Locus en 2016, Mémoire de métal évoque une kirielle d’histoires de vaisseaux et de soldats perdus, un concept fascinant dont un des derniers rejetons Destination ténèbres de Frank M. Robinson, avait bénéficié d’un accueil critique favorable. Le work building ne brille guère par son originalité. Le texte aurait pu être rédigé vingt ou trente ans auparavant. Rançon d’un roman de moins de deux cent pages, certaines questions sont éludées. Où est passé le reste de l’équipage ? Par ailleurs l'évocation de l'irruption apocalyptique de la "Pestilence" appelle à de plus amples développements. Le récit charpenté sur le credo des Marines (Improviser, s'adapter et surmonter) n’oublie pas cependant l’essentiel, la lutte contre l’entropie mémorielle, qui fait le sel de ce type de narration. Lutte contre l’amnésie individuelle, grâce aux plaques d’identification (les balles) insérées dans l’organisme des militaires, lutte contre la dégradation des systèmes informatiques du vaisseau …

  

Alors oui le texte détonne au milieu des trilogies qui font aujourd’hui la loi du genre, mais ce roman de gare, comme on disait à l’époque, cette histoire de soldat perdu, ne manque pas de charme.

samedi 9 octobre 2021

La Folie Almayer

Joseph Conrad - La Folie Almayer - Flammarion - Autrement

 

                                                                                                       

 

Premier opus de l’auteur d’Au cœur des ténèbres, La Folie Almayer, paru en 1895, présente un double intérêt. Il est révélateur d’un Conrad styliste première manière et met en avant un personnage dépassé par les évènements, à contrario de ses plus fameux romans. La traduction d’Odette Lamolle rehausse un texte que l’écrivain retravailla pendant près de trente ans. Bornéo, décor du récit introduit une trilogie dite malaisienne (Un paria des iles, La rescousse).

 

Contemplant un reste de tronc d’arbre flotter sur le fleuve Pantai au pied de sa demeure, quelque part sur les côtes des Indes orientales néerlandaises, Almayer songe à la dérive de sa propre existence. Bien des années plus tôt, il avait quitté le foyer familial à Java pour aller travailler chez un vieux négociant dans un entrepôt malaisien. Là il s’était laissé convaincre par Linguard, un aventurier anglais chercheur d’or, de le suivre dans ses entreprises. Croyant à sa bonne étoile, il avait épousé une malaisienne adoptée par ce capitaine et s’était installé à Bornéo. Las, les ans s’écoulant ainsi que ses espoirs de fortune, il plaçait ses dernières onces de fierté dans Nina, sa fille, qu’il avait envoyé à Singapour. Malheureusement le racisme de sa logeuse pour les « sangs mêlés » avait mis fin à son éducation. A son retour la jeune femme fait connaissance du fils d’un rajah de Bali. Ils tombent amoureux l’un de l’autre.

 

Epinglé comme un papillon sur le bois vermoulu de ses rêves, alternant lampées de gin et vagues projets d’expédition dans la jungle, Almayer tente de survivre au mépris de sa femme et aux moqueries discrètes de ses voisins. Balloté comme un bouchon de liège au sommet d’une vague il est au centre du récit sans en être l’acteur, si ce ne sont quelques rumeurs concernant une carte de trésor du défunt Linguard et surtout la beauté de Nina, foyer de toutes les convoitises. Car en coulisse de sérieux conflits d’intérêts, sur fond de rivalité anglo-néerlandaise, opposent négociants arabes et le potentat malais local Lakamba.

 

Conrad apporte un soin tout particulier aux personnages secondaires, comme l’esclave Taminah secrètement éprise de Maroola, ou Dain et Nina dont les retrouvailles donnèrent tant de mal à l’écrivain. L’épouse malaisienne d’Almayer est une femme forte et ambitieuse autant attachée au destin de sa fille qu’enragée par l’inaction de son mari. On est aux antipodes des a priori d’un Pierre Loti : les ambitions s’affranchissent des races. Il y a des pages superbes où la langueur amoureuse se fond dans la moiteur tropicale de la jungle. Avant de tremper sa plume dans les âmes fortes, Joseph Conrad la laissait s’épancher dans le portrait d’un homme abandonné de tous :

 

« Puis les planches du couloir craquèrent, le lézard s'enfuit et Almayer s'agita en poussant un soupir : lentement, à travers le pays des songes, il revenait du néant de son sommeil d'ivrogne vers l'éveil de la lucidité. Sa tête roula d’une épaule sur l’autre dans l'oppression de son rêve : le ciel était descendu sur lui comme un lourd manteau et traînait en plis étoilés loin au-dessous de lui. Des étoiles au-dessus, des étoiles partout alentour ; et, des étoiles qu'il avait sous les pieds, montait un murmure plein de supplications et de larmes, des visages chagrins voletaient dans les groupes de lumières qui emplissaient, en bas, l'espace infini. Comment échapper à l’importunité de ces cris lamentables et de ces regards tristes des visages qui se pressaient autour de lui au point de l'étouffer sous le poids si accablant des mondes suspendus au-dessus de ses épaules douloureuses ? S'en aller ! Mais comment ? S'il essayait de bouger, il tom­berait dans le néant et périrait dans la chute fra­cassante de cet univers dont il était le seul support. Et que disaient ces voix ? Elles le pressaient de remuer ! Pourquoi ? Remuer pour se détruire ! Pas si bête ! L'absurdité de la chose l’emplit d'indignation. Il prit un point d'appui plus stable et durcit ses muscles, dans l'héroïque résolution de porter son fardeau jusqu'à la fin des temps. Et des siècles s'écoulèrent dans un labeur surhumain, confrontés à la ruée des uni­vers environnants et au murmure plaintif des voix désolées qui le pressaient de partir avant qu'il ne fut trop tard jusqu'au moment où cette puissance mystérieuse qui l'avait chargé de ce travail de titan parut enfin chercher à le détruire, Il sentit avec terreur une main irrésistible le secouer par l'épaule, tandis que le chœur des voix s’enflait de plus en plus en une supplication désespérée, insistant pour qu'il partît, qu'il partît, avant qu'il ne fut trop tard. Il se sentit glis­ser, perdit son équilibre, quelque chose le tirant par les jambes ; et il tomba. Avec un petit cri, il s'évada de l'angoisse de la création agonisante, et se retrouva mal réveillé, encore sous l'influence de son rêve »

 

mercredi 29 septembre 2021

Les lions d’Al-Rassan

 

Guy Gavriel Kay - Les lions d’Al-Rassan - L’Atalante

 

 

Encore disponible en grand format chez L’Atalante, mais plus en poche J’ai Lu, Les lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay appartient à cette catégorie d’ouvrages qui fait honneur à une bibliothèque. Autant l’affirmer sans détour, ce roman jamais primé paru en VO en 1995 est un incontournable de la fantasy. Bon sang ne meurt jamais dit-on. L’auteur canadien a en effet participé à la rédaction du Silmarillion, œuvre posthume de J. R. R. Tolkien. S’en sont suivis plusieurs cycles dont certains, tels La mosaïque sarantine se situent dans la même veine d’inspiration historique que le présent volume.

 

Les lions d’Al-Rassan transpose dans des lieux imaginaires l’épopée de La Reconquista de la péninsule ibérique par les royaumes chrétiens du Moyen-Age. L’un des héros du récit, Rodrigo Belmondo n’est autre d’ailleurs qu’une réincarnation du Cid. Trois monothéismes s’affrontent par rois interposés. Venus du désert du Majtiri (l’équivalent du Maghreb), les adeptes d’Ashar tiennent la partie sud de l’ancienne Esperagne, le royaume d’Al-Rassan. Au nord, les royaumes de Ruende, Valledo et Jalogne célèbrent le dieu solaire Jad, également révéré dans les contrées de Ferriere, Karche etc. qui jouxtent la péninsule. Les Kindaths enfin tentent de survivre à l’ombre de ces deux puissantes religions avides de conquêtes.

 

C’est dans la cité de Ragosa que les trois principaux acteurs du récit vont nouer une fraternité improbable. Rodrigo Belmondo, seigneur de guerre du Valledo, exilé par le roi Almiro pour le meurtre indirect d’un proche du connétable de Rada, Ammar Ibn Khairan tueur de roi et poète, conseiller du souverain d’Al Rassan dont il a assassiné le père, et enfin Jehane bet Ishak doctoresse de Fézana, de confession Kindath. Le respect, l’amitié, l’amour vont naitre entre ces personnages alors que s’ourdit une croisade des royaumes jaddistes contre Al-Rassan.

  

A mi-chemin entre la fantasy et l’Histoire, Les lions d’Al-Rassan tient du récit de cape et d’épée. Les cinq cents pages s’avalent sans répit entre scènes de batailles, massacres et intrigues de palais. Le soin apporté aux protagonistes principaux et secondaires élève encore la considération du lecteur pour ce roman. Le personnage de Jehane est un des plus beaux portraits de médecin jamais réalisé. Ancrée à son éthique professionnelle elle apporte un peu de lumière au sein des ténèbres meurtrières. Le final qui voit les héros déchirés entre les allégeances et l’amitié ne manque pas de panache non plus.

 

« Dehors, la blanche lumière de la lune brillait sur la cour où avait eu lieu la fête. Elle retombait sur l'eau et les prestes petits poissons de la vasque. Elle argentait l'olivier, le figuier, le grand cyprès appuyé aux murs couverts de lierre, les arbustes en fin de saison. Et elle illuminait de sa pâle clarté les trois verres pleins de vin qu'on avait laissés là délibérément, intacts, sur une table de pierre, sur un banc et sur le rebord de la fontaine. »

 

jeudi 16 septembre 2021

Monsieur Jadis ou l’Ecole du soir

 

Antoine Blondin - Monsieur Jadis ou l’Ecole du soir - La Table Ronde

 



Il n’est pas si facile de venir à Antoine Blondin. Comme le souligne Christian Authier, préfacier de Monsieur Jadis, la légende ensevelirait, si l’on n’y prenait garde, le romancier : les frasques, le Tour de France, Un singe en hiver revisité par Audiard etc. Quelle idée aussi d’être publié chez un éditeur au nom évocateur de chevalerie ou de table de bar, dans une collection (Le petit vermillon) appelant à la dégustation d’un Bourgogne imaginaire.

 

Monsieur Jadis est ce qu’il est convenu d’appeler une autofiction, un texte d’une pudeur extrême qui se déroberait presque au rideau de pluie des souvenirs. Franchissons le pour lui. Monsieur Jadis alias Antoine Blondin embrassa, après une courte incursion dans l’enseignement, la carrière de journaliste sportif et d’écrivain. On le rattache, - à son corps défendant - à l’école des Hussards mouvement littéraire qui intégrait alors Roger Nimier, Jacques Laurent et Michel Déon. Son œuvre, relativement mince, comprend cinq romans. Le présent récit, son dernier, tourne autour de la figure de Roger Nimier, l’ami définitivement endormi en 1962 « sous des draps de ferraille atrocement froissés ».

 

Le texte débute par une balade dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à l’époque des évènements de Mai 68. Le narrateur prend fait et cause pour un jeune manifestant. Embarqué dans un poste de police, quelques images du passé font alors surface. Celles d’un intermittent de l’existence, partagé entre trois domiciles, la maison maternelle, familiale et l’appartement d’Odile, sa maitresse. Sans parler à proprement d’intrigue, le roman emprunte un chemin vagabond, alternant scènes de beuveries, escapade à Madrid avec Odile, saut à Twickenham avec Roger Nimier, l’ami qui bien souvent l’extraie au petit matin des commissariats … Il abrite une galerie de personnages invraisemblables : Popo, jeune femme noctambule aux activités indéfinissables, l’écrivain Albert Vidalie, parolier de Reggiani et expert en reconstitution de batailles napoléoniennes.

 

Plus que les scènes d’ivresse, on retient de Monsieur Jadis les moments de prose d’une infinie délicatesse d’un écrivain amoureux de « la liberté mauve qui s’installe le soir », se faufilant dans les interstices de la vie et adepte des contrôles policiers car disait-il « si quelqu’un avait bien besoin d’une vérification d’identité, c’était moi. »


jeudi 9 septembre 2021

La nuit du faune

 

Romain Lucazeau - La nuit du faune - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

Révélé par Latium, un space-opera nourri d’humanités et récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire en 2017, Romain Lucazeau publie en 2021, La nuit du faune. L’auteur, diplômé de l’ENS, agrégé de philosophie, un temps enseignant, dirige actuellement une filiale de la Caisse des dépôts. Après Gérard Klein cette vieille institution abriterait-elle une pouponnière d’écrivains de science-fiction ?

 

La nuit du faune, au titre évocateur d’un célèbre prélude musical (1) et d’un poème abscons de Mallarmé, tient du roman de science-fiction et du conte philosophique. Son héros, un faune, après avoir franchi d’innombrables contrées, escalade une montagne au sommet de laquelle, selon une croyance de son peuple, réside une Divinité. Il est accueilli par Astrée une petite fille réfugiée dans un domaine évoquant un jardin de poupée. Sous son apparence juvénile, la fillette abrite une autre personnalité, une déesse très ancienne rescapée d’un peuple oublié. Ayant depuis longtemps tourné le dos à l’univers, elle écoute néanmoins attentivement les propos de son interlocuteur et séduite par sa soif de connaissance l’entraine dans un voyage qui les conduiront à la rencontre de peuples du Système Solaire et de la Voie Lactée. Sur leur route, ils embarquent un robot dont les créateurs biologiques ont disparu.

 

Empruntant les matériaux conceptuels les plus récents de la science physique, La nuit du faune revêt les vêtements d’une fable du XVIIIe siècle, tout en privilégiant selon une tradition remontant aux Grecs le dialogue comme mode narratif. Gulliver, héros du célèbre roman de Swift suivait au fil de ses aventures une trajectoire qui le menait du même à la découverte de nations et de coutumes étranges. Polémas, le faune (2) entame un chemin inverse qui le désespère. La contemplation des merveilles du Cosmos cède progressivement le pas à l’inventaire des civilisations évanouies ou métamorphosées en machines, quelque furent leur degré d’élévation. Escaladant toujours plus haut les montagnes de la Création, il perçoit un Univers en proie à de vastes conflits n’épargnant pas d’insondables Divinités.

  

Des innombrables interrogations soulevées par le roman, émerge la question du Savoir et de l’Immortalité :« J’ai tourné le dos à un univers que la compréhension avait vidé de toute beauté, de tout chant, de toute gloire… », soupire Astrée, reprenant le vieil aphorisme de Goethe : « Toute théorie est grise, mais vert et florissant l'arbre de la vie. » Comme Gulliver et ses Houyhnhnms, elle imagine un instant stopper sa course auprès de Galatée, une étoile à neutron bienveillante. L’épilogue cependant fait ressurgir l'adage du vieux Voltaire : « Il faut cultiver notre jardin ».

  

Ne cédant pas au didactisme, La nuit du faune embarque le lecteur dans un voyage aux allures de roman d’apprentissage. Vision holistique d'un Réel où la Conscience se débat dans les chaines de la contingence et de l'entropie, réflexion lucide sur les civilisations disparues, ce texte de haute tenue renoue avec une ancienne tradition littéraire sous les lumières des savoirs contemporains.

 

 

 

(1)   Romain Lucazeau insiste à deux reprises sur le sujet : « Aussi se réfréna-t-elle, et, se forçant à relever la tête vers lui, elle articula : « Vous venez pour l’après-midi ? »

(2)   Le nom des personnages Astrée, Polémas, Alexis, Galatée est emprunté au roman d'Honoré d'Urfé L’Astrée