Robert
Silverberg - Voile vers Byzance - Nouvelles au fil du temps 3 - J’ai Lu
Troisième étape d’un best off personnel en quatre
recueils, Voile vers Byzance (1) présente la particularité d’accueillir
des nouvelles de Robert Silverberg qui sonnèrent début 80 la fin d’un burn-out de
cinq ans et sa renaissance littéraire. A côté de la rédaction du cycle de Majipoor,
l’auteur retrouvait le plaisir de la forme courte et, sous l’effet d’une
inspiration retrouvée et de sollicitations commerciales, enchaina tour à tour récits
expérimentaux, novateurs voir classiques, toujours sous le signe de la variété.
Entre tous les multiples magazines et revues de l’époque (cf Omni) Alice K.
Turner rédactrice en chef des fictions publiées chez Playboy, eut une influence
déterminante, scrutant à la loupe, comme autrefois Damon Knight, les écrits de
Bob, applaudissant, pinaillant, retranchant, le tout dans une confiance et une estime
réciproques.
Voile vers Byzance évoque un atelier, un Chaos and Creation at Abbey Road dans lequel les nouvelles constituent une pâte
de mots qui prélude à la rédaction des romans futurs, fait écho aux anciens ou se
cristallise à jamais dans une beauté inexpugnable. L’époque avait un credo: un
texte brillant et court serait plus bankable sous une forme romanesque, quitte
à perdre son éclat. Inversement, la cannibalisation de textes anciens peut
pallier un manque d’inspiration. Le grand silence (1998) intègre
« Contre Babylone »(1986) et « Le rémissionaire »
(1987).Remarquons en passant que le titre original de ce dernier, « The
Pardoner’s Tale » est emprunté à Chaucer de même que l’épisode du
pèlerinage des homards dans « Le chemin du retour ». Dans la
même veine « Voir sans yeux » (1986) fournira personnages et
éléments narratifs à Ciel brulant de minuit (1994). A l’inverse « Serpent
et océan, océan et serpent » est postérieur à L’Oreille interne et
oppose à la solitude de David Selig, l'amour spirituel de deux télépathes.
Dans une même démarche, « Pavane dans le flot du temps » est
un prolongement assez moyen cette fois de Le Fils de l’homme. Chaque
nouvelle est précédée d’une introduction relativement courte,- si l’on se réfère à celles d’Ellison ! -,
dont le contenu se restreint au champ éditorial ; le lecteur a même droit
avec « Echanges Touristiques » à un cours d’écriture.
![]() |
| A. K. Turner copyright The Wahington Post |
Deux thématiques principales se dégagent de cet ensemble
de trente récits, le voyage dans le temps et ce que l’on appellera « les
compagnons secrets » ou la cohabitation des esprits. Paradisiaque avec le
beau « Serpent et océan, océan et serpent » une histoire d’amour entre deux télépathes, elle
vire à l’horreur avec « Symbiote » : l’espèce humaine est
en guerre avec celle des Ovoïdes. Ces derniers paralysent leurs adversaires en
leur injectant un symbiote qui prend le contrôle de son hôte et le réduit à l’état de zombie. L’admirable,
tragique et Sturgeonien « La compagne secrète » domine avec
« Le chemin du retour » et « Voile vers Byzance »
le reste du recueil. Robert Silverberg s’est appuyé sur une nouvelle de Joseph
Conrad, « Le compagnon secret » dont il épouse les péripéties
mais en la dotant d’une sombre conclusion. Chez Conrad, pas toujours mais
souvent, les personnages affrontent des épreuves (maritimes) décrites comme des
rites de passage et en tirent un accomplissement, un enrichissement moral… Ici
la configuration est différente. Quoiqu’il en soit l’adaptation est bien plus
convaincante que celle qu’il fit d’Au cœur des Ténèbres avec le pâlot Les
profondeurs de la terre, bien en dessous du Kurz version Apocalypse Now de
Francis Ford Coppola. Que raconte cette novella ? Adam est capitaine de
l’Epée d’Orion un gigantesque vaisseau spatial qui transporte des marchandises
et des passagers à travers les étoiles. Ceux-ci voyagent en état d’hibernation.
Mais d’autres, désargentés, en ces temps futurs où l’on change de chair comme
de chemise, sont de purs esprits enfermés dans des matrices qu’ils quitteront à
destination pour intégrer des corps dont ils ne savent rien. Vox est l’un
d’entre eux, une jeune femme mal dans sa peau, mal dans sa terre natale prête à
tout pour découvrir de nouveaux horizons. Dans un moment de panique, elle
s’échappe de sa matrice. Les esprits désincarnés, numérisés pullulent dans la
science-fiction moderne. Mais ici comme un peu avec « Le Coffre-fort »
de Greg Egan on atteint dans cette histoire d’ âme perdue un sommet à la
Sturgeon. « Le chemin du retour » concilie à la fois la
cohabitation des esprit et le voyage dans le temps. Le héros, McCullogh, se
livre à une expérience d’expédition dans le futur. Projeté dans un avenir semble-t-il
extrêmement lointain, il se retrouve dans le corps d’un homard
géant (!) au sein d’une Terre presqu’entièrement submergée par les eaux.
Bien accueilli, McCullogh est pris pour le Messager d’un Dieu … Un beau texte ne manquant pas d’humour qui
s’apparente à une transposition de Gulliver et des Houyhnhnms.
Il ne faut pas l’oublier Silverberg est le conteur des
métamorphoses. « Multiples » comme le titre l’indique
évoque des personnages jouant au jeu des identités multiples ; au Mexique
un touriste bascule dans une réalité alternative : nouveau job, nouvelle épouse,
nouvelle résidence « La substitution » est un hommage à Philip
K. Dick et à la série La quatrième dimension. Dans la thématique
temporelle » On citera « L’homme qui flottait dans le temps ».Quand
votre meilleur ami remonte les années pour épouser votre femme cela donne « Une
aiguille dans une meule de Temps ». On citera aussi « L’homme
qui flottait dans le temps ». « L’étoile noire » qui rappelle
un vieux roman d’Efremov, « Lever de soleil sur Pluton », « Hardware »
obéissent à des schémas classiques de space-opera.
On ne citera pas tous les textes de ce volume mais au Panthéon
comprenant « Voile vers Byzance » recensé ici, « La
Compagne secrète », « Le chemin du retour », on
pourrait ajouter « Contre Babylone » qui raconte une invasion
d’extraterrestres au cours de laquelle un homme perd son épouse. Au sein de ce couple
aimant, l’extraterrestre c’est Cindy attirée comme une luciole par les
envahisseurs au grand dam de son mari. C’est un très beau texte intermédiaire
entre Rencontre du troisième type et « The Women Men Don't See »
de Tiptree.
(1) la
novella éponyme a fait l’objet d’une réédition au Bélial’ dans la collection UHL
avec une traduction améliorée du poème de Yeats.












_-_Restoration.jpg)





