Ursula
K. Le Guin - Les Quatre Vents du Désir - Le Bélial’
Si l’œuvre romanesque occupe une place centrale dans la
bibliographie et la renommée d’Ursula K.
Le Guin, certains textes courts comme « Ceux qui partent d’Omélas »
ont laissé aussi une empreinte durable. Le recueil de vingt nouvelles Les
Quatre Vents du Désir révèle l’ampleur de son travail dans ce registre ;
il a été d’ailleurs doublement primé, Locus pour le volume et Locus pour la
nouvelle « Sur ». Malgré la multiplicité des sources sur le Net ou ailleurs, le travail soigné des éditions du Bélial ’en collection Kvazar
(préface, avant-propos, entretien, bibliographie d’Alain Sprauel) a le mérite
de dégager, entre toutes, l’influence primordiale de Virginia Woolf sur l’orientation
littéraire de Le Guin et son regard sur les femmes dont témoigne le lien entre Orlando
et La Main gauche de la nuit.
Les Quatre vents du désir, traduction libre de The
Compass Rose - La Rose des vents - est découpé en six parties, les
points cardinaux complémentés par le zénith et le nadir. Sans rentrer dans les considérations
de David Meulemans ou de l’autrice qui admet elle-même la fragilité de cette
découpe, imaginons une boussole dont l’aiguille oscillerait au fil des vents
magnétiques de l’inspiration. Les nouvelles dont le maitre mot est diversité
suivent la route des dystopies ( Le Test, La Nouvelle Atlantide, Le Journal de
la rose, Le Phoenix), bifurquent vers le conte (La Harpe de Gwilan, L’Ane blanc)
effleurent le fantastique (Une pièce d’un sou, Le récit de sa femme) plongent
dans l’humour (Intraphone, Quelques approches au problème du manque de temps)
ou osent la littérature générale (Malheur County).
« Sur », « L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du
Journal de l’Association de Thérolinguistique »,« Le Test »,
« La Nouvelle Atlantide », « Premier Rapport du
naufragé étranger au Kadanh de Derb », « Le Journal de la Rose »,
« Intraphone », « L’Œil transfiguré », « Les
Sentiers du désir », « La Harpe de Gwilan », « Malheur
County » me semblent devoir être mis en avant.
Les Quatre Vents du Désir est un livre précieux, par ses thèmes, l' intelligence du propos, le sens aigu de l'observation de Le Guin, le tout serti dans l'écrin Kvazar.
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| ULKG - 1995 - Source Wiki |
INVENTAIRE
« L’auteur
des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de
Thérolinguistique »
Des
scientifiques tentent de percer le langage des fourmis. Ainsi nait la
thérolinguistique qui bientôt étend ses recherches linguistiques et artistiques
à l’ensemble de la création animale, végétale et même géologique. Une vision
panthéiste d’un univers interconnecté qui évoque sur le fond le célèbre Vers
dorés de Gérard de Nerval et quelques textes de Ted Chiang.
« La
Nouvelle Atlantide » est une dystopie décontextualisée. L’ autrice
évoque le quotidien de personnes régenté par une administration totalitaire.
Vision d’un monde carcéral, absurde, avec quelque chose d’onirique. Un 1984
miniature.
« Le
Chat de Schrödinger », récit bizarroïde avec ses personnages disloqués
n’apporte rien de plus à la célèbre expérience de pensée du savant autrichien.
A oublier.
« Deux
retards sur la ligne du Nord » raconte l’errance d’un homme en
perdition, frappé par un double deuil. On est peut être plus proche d’un roman
de Simenon que d’autre chose. C’est magnifiquement écrit mais la conclusion mal
amenée tombe un peu à plat.
Dans « Le
Test » le Professeur Speaky, à la tête du Service de Psychométrie
invente un test permettant de détecter les individus souffrant de troubles
mentaux. Les personnes n’obtenant pas le score minimal attendu sont conduites
dans des Centres d’épanouissement, autrement dit des asiles. Ayant intégré le Gouvernement Mondial, le
professeur s’efforce de généraliser son procédé à l’échelle de la planète. Mais
le nombre grandissant des patients commence à poser problème. Une fable
sarcastique qui rappelle quelques bons textes de Robert Sheckley.
« Une
pièce d’un sou » est un conte fantastique. L’héroïne (enfant ou jeune
fille) ne parvient pas à faire le deuil de sa tante et la suit dans
l’au-delà. Ce n’est pas convainquant.
« Premier
Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb ».
Un naufragé de
l’espace (qui pourrait être un Marco Polo du futur) tente de décrire la Terre à
la demande du monarque qui l’a recueilli. Tout en insistant sur l’impossibilité
d’une telle tâche, nécessairement subjective, il choisit de parler de Venise.
Ursula Le Guin livre une splendide déclaration d’amour à la capitale de la
Vénétie qui rejoint les visions de Proust et de Sollers (1), à l’opposé de
celles, mortifères, de Thomas Mann et Visconti. C’est brillant.
« Le
Journal de la Rose »
Une psychologue
expérimente un procédé permettant de visualiser les images mentales de ses
patients. L’un d’entre eux, envoyé par un établissement ou un service
spécialisé dans le « Traitements des Asociaux », présente un profil
pathologique et violent. Au fil des échanges et des « scopies » elle
découvre une personnalité différente et commence à s’interroger sur les raisons
de la présence de cet homme dans l’ hôpital. Comme dans « Le Test »,
Ursula Le Guin, grande lectrice de Jung (2), alerte sur les dangers d’une
médecine instrumentalisée par le politique. Un fort texte dystopique.
« L’Ane
blanc »
En Inde, une
jeune femme doit épouser un homme contre sa volonté. Un animal mystérieux lui
rend visite. Une condamnation des mariages arrangés un peu rapide à mon goût.
« Le
Phoenix »
Encore un flash
dystopique. Cette fois une femme veille un libraire, blessé en sauvegardant des
livres de son établissement, alors qu’une milice détruit la ville et le Phoenix
un théâtre où jouait jadis la narratrice.
« Intraphone »,
ou la nef des fous. Un équipage réduit à cinq personnes commandé - façon de
parler - par un capitaine qui fait office de cuistot alors que le second Maitre
a perdu la raison, tente de maitriser un engin spatial. Un Le Guin inattendu
mais loufoque.
« L’Œil
transfiguré »
Dans son
infirmerie Miriam soigne des gens qui supportent difficilement l’exil loin de
la Terre. La Nouvelle Sion tant espérée
n’est pour eux qu’une Babylone au ciel sans éclat doté d’un lugubre soleil et
tous rêvent « des vertes collines de la Terre ».
« Labyrinthes »
Une entité
mystérieuse se livre à des expériences sur un être humain en l’enfermant dans
des labyrinthes toujours plus complexes. Chacun observe l’autre sans pouvoir
communiquer. Un texte bizarre – sur l’incommunicabilité ?
« Les
Sentiers du désir » : « une histoire d’étrangers sur une
terre étrangère », dirait Jean-Pierre Andrevon. A trente années-lumière de
leur sol natal des humains tentent de comprendre l’organisation sociale des
Ndif. La population est stratifiée selon les âges. Leurs propos semblent sans
intérêt « […] Ils ne racontent même pas d’histoires. Tout ce dont ils
parlent, c’est avec qui ils ont couché la nuit dernière et combien de poros
ont-ils abattus à la chasse. Bob dit qu’ils parlent tous comme des personnages
d’Hemingway ». Par contre leur langue éveille l’attention d’un des
protagonistes. On retrouve dans cette nouvelle au parfum Dickien, l’autrice
anthropologue-ethnologue des grands romans du cycle de Hain.
« La
Harpe de Gwilan »
Ursula Le Guin
aborde ici le registre du conte pour retracer la « vie miniature »
d’une musicienne dans la lignée d’ « un cœur simple » et du
« Conte de Suzelle ».C’est du grand art.
« Malheur
County »
Une femme
éprouvée par les deuils successifs de son mari et d’une de ses filles quatre
ans plus tard se fixe comme dernier objectif de redonner gout à la vie à son
beau-fils. Un beau texte où flotte la mélancolie de Dikens et le souvenir -
capillotracté je concède - d’Harold et Maude.
« L’eau
est vaste » : un texte expérimental sur la folie. Difficile d’en
dire plus.
« Le
récit de sa femme » : une nouvelle fantastique sur le mythe du
loup-garou comportant une surprise finale bien amenée.
« Quelques
approches au problème du manque de temps »
La détection
d’une anomalie de l’espace-temps non prévue style="color: black; margin: 0px;"par la théorie de la relativité
générale bouleverse le monde scientifique. Le temps s’échapperait par un trou
dans l’espace risquant de condamner l’Humanité à … un manque de temps. Un texte
burlesque entre Jacques Sternberg et … Raymond Devos.
« Sur »
Peut-être ne le
saviez-vous pas, mais Amudsen n’est pas le premier à avoir foulé le pole sud
géographique. Entre l’expédition de Scott avec le Discovery et celle du
norvégien, un groupe d’une dizaine de femmes sud-américaines empruntant le
steamer chilien Le Yelcho (celui-là même qui secourut Shackleton) atteignit
aussi le but. Ce n’est pas tant l’uchronie en elle-même qui remporte les
suffrages mais ce regard féminin sur une expédition où la solidarité, le
pragmatisme, la discrétion revendiquée sur leur entreprise, comme s’il s’agissait
d’une soirée passée entre filles, l’humour, brisent la glace dans tous les sens
du terme.
(1)
In Albertine Disparue (A la Recherche du Temps perdu ) et
pour Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.
(2)La psychoscopie de Le Guin lui a-t-elle été inspirée par le procédé
de « l’imagination active » de Jung ?
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