Marlen
Haushofer - Le Mur invisible - Actes Sud
La collection Babel
d’Actes Sud a réédité l’année dernière Le mur du silence de Marlen
Haushofer. Paru en 1963 le roman raconte le parcours de survie d’une femme
subitement coupée du monde dans une région montagneuse autrichienne. Venue
passer quelques jours dans un chalet à l’invitation d’un couple d’amis elle se
retrouve brusquement isolée du reste du monde par un mur invisible. Une
apocalypse d’origine inconnue s’est abattue sur la planète décimant par-delà cette frontière la faune et
les humains, épargnant la végétation.
Les propriétaires du
chalet partis faire une course ne sont pas revenus et l’héroïne (dont nous ne
connaitrons pas le nom) comprend alors qu’ils font partie des victimes. Elle se
retrouve seule en compagnie de leur chien, d’une chatte et quelque temps plus
tard d’une vache laitière perdue. Les hôtes ont laissé un stock de nourriture,
mais la femme se met en devoir d’organiser sa propre subsistance, n’ayant
aucune assurance sur la durée de la catastrophe et l’arrivée de secours.
Son quotidien se partage
alors entre travaux agricoles et la tenue d’un journal. Son courage et la
présence des animaux qu’il faut bien nourrir, ou traire dans le cas de la
vache, adoucissement son isolement, l’empêchent de sombrer. On apprend qu'elle est veuve et que ses filles s’étaient éloignées d’elle depuis longtemps. Sa
soudaine solitude ne fait que prolonger celle de son existence antérieure.
Le Mur invisible se lit alors non comme un récit de
science-fiction postapocalyptique mais comme un cheminement spirituel à
mi-chemin entre les récits de survie (Seul de Richard E. Byrd), les
ouvrages de Bernanos ou les films de Bresson. L’héroïne ne croit pas comme
l’amiral Byrd à une harmonie entre les créations du cosmos. La Nature n’est pas
conçue pour l’homme. A la fois refuge et défi elle condamne les âmes impréparées
ou troublées non pas à l’animalité mais à la monstruosité et c’est d’ailleurs l’une
d’elles que la solitaire affronte in fine. Cependant une forme de paix s’installe
peu à peu dans son existence liée à son inlassable activité quotidienne et elle
se fond dans le paysage.
Le Mur invisible est le monologue superbement écrit d’une femme
qui acquiert durement son autonomie, à la fois enfermée, protégée et libre. On rattache parfois ce roman à l’écoféminisme.
EXTRAIT 1
« Mais
si le temps n'existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il
finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir
de tuer le temps. Le grand filet se déchirera et tombera dans l'oubli avec son
triste contenu. On devrait m'en avoir de la reconnaissance, mais personne ne
saura après ma mort que c'est moi qui ai assassiné le temps. Dans le fond, ces
pensées n'ont pas la moindre signification. Les choses arrivent tout simplement
et, comme des millions d'hommes avant
moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un
événement est tout entier contenu dans cet évènement. Aucun coléoptère que
j'écrase sans y prendre garde ne verra dans
cet évènement fâcheux pour lui
une secrète relation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied
au moment où je l'ai écrasé : un bien-être dans la lumière, une courte douleur
aiguë et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à
courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j'arriverai un jour
à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de
cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les
animaux et les hommes parce qu'ils sont jetés dans la vie sans l'avoir voulu.
Mais ce sont les hommes qui sont sans doute le plus à plaindre, parce qu'ils
possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses.
Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d'être aimés. Et
pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n'existe pas de
sentiment plus raisonnable que l’amour qui rend la vie plus supportable à celui
qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était
notre seul possibilité, l'unique espoir d'une vie meilleure. Pour l’'immense
foule des morts, la seule possibilité de l'homme est perdue à jamais. Ma pensée
revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons
fait fausse route. Je sais seulement qu'il est trop tard »
EXTRAIT
2
« Après, je m'asseyais sur te banc et attendais. La prairie
s'endormait lentement. Les étoiles
apparaissaient et plus tard la lune se levait et inondait de sa lumière froide
le pré. Toute la journée, je languissais après ces heures. C'étaient les seules
où j'étais capable de penser sans me faire d'illusions et en pleine lucidité,
Je ne cherchais plus un sens capable de me rendre la vie plus supportable. Une
telle exigence me paraissait démesurée. Les hommes avaient joué leurs propres
jeux qui s'étaient presque toujours mal terminés. De quoi aurais-je pu me
plaindre ; j'étais une des leurs et il m'était impossible de les condamner, je
les comprenais trop bien. Mieux valait ne plus penser aux hommes. Le grand jeu
du soleil, de la lune et des étoiles, lui, semblait avoir réussi ; il est vrai
qu'il n'avait pas été inventé par les hommes. Cependant il n'avait pas fini
d'être joué et pouvait bien porter en lui le germe de son échec. Je n'étais
qu'une spectatrice attentive et enthousiaste, mais ma vie toute entière
n'aurait pas été assez longue pour comprendre la plus courte des phases
de ce jeu. J'avais passé presque toute mon existence à me débattre au
milieu d'humbles soucis quotidiens. Maintenant que presque plus rien ne m'appartenait, j'avais le droit d’être assise en paix sur le banc et de
regarder les étoiles qui dansaient dans la noirceur du firmament. Je
m'étais éloignée de moi-même aussi loin qu'il était possible à un homme
de le faire et je me rendais compte que cet état ne devait pas durer si jevoulais
rester en vie, À ce moment-là je savais plus tard que je ne
comprendrais pas ce qui m'était arrivé sur l’ alpage. Je prenais
conscience que tout ce que j'avais pensé ou fait dans le passé n'avait été
qu'une imitation sans valeur. D'autres hommes avaient pensé et agi, avant moi
et pour moi. Je n'avais eu qu'à suivre leur trace. Les heures passées sur le
banc devant la cabane étaient la réalité, une expérience que je faisais en
personne et pourtant pas jusqu'au bout. Presque toujours les pensées étaient
plus rapides que les yeux et falsifiaient l'image véritable.
Au réveil, quand l'esprit est encore engourdi par le sommeil, parfois je
vois des choses avant de pouvoir les classer et les reconnaître. L'impression
est terrifiante et menaçante. C'est seulement quand je la reconnais que la
chaise avec mes vêtements se change en objet familier. Un instant avant, elle
était encore quelque chose d'entièrement étranger qui me donnait des
palpitations. Je ne me prêtais pas souvent à ce genre d 'expériences, mais il
n'y a rien d'étonnant à ce que je les aie faites. Il n'y avait rien en
effet qui aurait pu me distraire ou m'occuper l'esprit, pas de livres,
pas de conversations, pas de musique, rien, Depuis mon enfance,
j'avais désappris à voir les choses avec mes propres yeux et j'avais
oublié qu'un jour le monde avait été jeune, intact, très beau et terrible. Je
ne pouvais plus revenir en arrière, car je n'étais plus une enfant et je
n'étais plus capable de sentir comme une enfant, mais la solitude me permettait
parfois de voir encore une fois, sans souvenir ni conscience, la splendeur de
la vie. Peut-être que les animaux vivent jusqu'à leur mort dans un monde de
terreur et de ravissement. Ils ne peuvent pas fuir et doivent jusqu'à la fin
supporter la réalité. Leur mort elle-même est sans consolation et sans espérance,
une mort véritable. Moi, j'étais comme tous les hommes, toujours pressée de
fuir et toujours empêtrée dans mes rêveries. Comme je n'avais pas vécu la mort
de mes enfants, je m'imaginais qu'elles étaient encore en vie. Mais j'ai vu
comment Lynx a été frappé à mort, j'ai vu la cervelle de Taureau jaillir de son
crâne brisé, j'ai vu comme Perle avançait péniblement, une chose sans os,
perdant son sang, et sans cesse je sens se refroidir dans mes mains le cœur
chaud des chevreuils.
Cela, c'était la réalité, Parce que j'ai vu et senti tout cela, il m'est
difficile de rêver en plein jour. J'ai une forte aversion contre les rêveries
et je sens qu'en moi l'espérance est mort. Je n'en ai pas peur. Je ne sais pas
si j'aurai assez de force pour vivre seulement en face de la réalité. Souvent,
j'essaie de me traiter comme un robot : fais ceci et va là-bas et n'oublie pas
de faire cela. Mais je n'y parviens qu'un court instant. Je suis un mauvais
robot. Je reste un être humain qui pense et qui sent et je ne pourrai pas
perdre l'habitude de le faire. C'est pourquoi je suis assise ici et écris tout
ce qui s'est passé sans me soucier de savoir si les souris mangeront ou non ces
pages. Ce qui importe c'est d'écrire et puisqu'il n'y a plus de conversation
possible, je dois m'efforcer de continuer ce monologue sans fin. Ce sera le
seul récit que je laisserai ; en effet, quand il sera achevé, il n'y aura plus
dans la maison un seul bout de papier sur lequel écrire. Voilà déjà que je
tremble en pensant au moment où il faudra que j'aille au lit. Ensuite je
resterai les yeux grands ouverts jusqu'à ce que la chatte rentre et que sa
chaude proximité me permette de trouver le sommeil tant désiré. Mais je ne
serai pas pour autant hors de danger. Si je suis sur mes gardes, des rêves
peuvent me surprendre, les rêves noirs de la nuit. »


















