samedi 8 août 2026

Les Quatre Vents du Désir

Ursula K. Le Guin - Les Quatre Vents du Désir - Le Bélial’

 

 

 

Si l’œuvre romanesque occupe une place centrale dans la bibliographie et la renommée d’Ursula  K. Le Guin, certains textes courts comme « Ceux qui partent d’Omélas » ont laissé aussi une empreinte durable. Le recueil de vingt nouvelles Les Quatre Vents du Désir révèle l’ampleur de son travail dans ce registre ; il a été d’ailleurs doublement primé, Locus pour le volume et Locus pour la nouvelle « Sur ». Malgré la multiplicité des sources sur le Net ou ailleurs, le travail soigné des éditions du Bélial ’en collection Kvazar (préface, avant-propos, entretien, bibliographie d’Alain Sprauel) a le mérite de dégager, entre toutes, l’influence primordiale de Virginia Woolf sur l’orientation littéraire de Le Guin et son regard sur les femmes dont témoigne le lien entre Orlando et La Main gauche de la nuit.

 

Les Quatre vents du désir, traduction libre de The Compass Rose - La Rose des vents - est découpé en six parties, les points cardinaux complémentés par le zénith et le nadir. Sans rentrer dans les considérations de David Meulemans ou de l’autrice qui admet elle-même la fragilité de cette découpe, imaginons une boussole dont l’aiguille oscillerait au fil des vents magnétiques de l’inspiration. Les nouvelles dont le maitre mot est diversité suivent la route des dystopies ( Le Test, La Nouvelle Atlantide, Le Journal de la rose, Le Phoenix), bifurquent vers le conte (La Harpe de Gwilan, L’Ane blanc) effleurent le fantastique (Une pièce d’un sou, Le récit de sa femme) plongent dans l’humour (Intraphone, Quelques approches au problème du manque de temps) ou osent la littérature générale (Malheur County).


« Sur », « L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de Thérolinguistique »,« Le Test », « La Nouvelle Atlantide », « Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb », « Le Journal de la Rose », « Intraphone », « L’Œil transfiguré », « Les Sentiers du désir », « La Harpe de Gwilan », « Malheur County » me semblent devoir être mis en avant.


Les Quatre Vents du Désir est un livre précieux, par ses thèmes, l' intelligence du propos, le sens aigu de l'observation de Le Guin, le tout serti dans l'écrin Kvazar.

 

ULKG - 1995 - Source Wiki


INVENTAIRE

 

« L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de Thérolinguistique »

 

Des scientifiques tentent de percer le langage des fourmis. Ainsi nait la thérolinguistique qui bientôt étend ses recherches linguistiques et artistiques à l’ensemble de la création animale, végétale et même géologique. Une vision panthéiste d’un univers interconnecté qui évoque sur le fond le célèbre Vers dorés de Gérard de Nerval et quelques textes de Ted Chiang.

 

« La Nouvelle Atlantide » est une dystopie décontextualisée. L’ autrice évoque le quotidien de personnes régenté par une administration totalitaire. Vision d’un monde carcéral, absurde, avec quelque chose d’onirique. Un 1984 miniature.

 

« Le Chat de Schrödinger », récit bizarroïde avec ses personnages disloqués n’apporte rien de plus à la célèbre expérience de pensée du savant autrichien. A oublier.

 

« Deux retards sur la ligne du Nord » raconte l’errance d’un homme en perdition, frappé par un double deuil. On est peut être plus proche d’un roman de Simenon que d’autre chose. C’est magnifiquement écrit mais la conclusion mal amenée tombe un peu à plat.

 

Dans « Le Test » le Professeur Speaky, à la tête du Service de Psychométrie invente un test permettant de détecter les individus souffrant de troubles mentaux. Les personnes n’obtenant pas le score minimal attendu sont conduites dans des Centres d’épanouissement, autrement dit des asiles.  Ayant intégré le Gouvernement Mondial, le professeur s’efforce de généraliser son procédé à l’échelle de la planète. Mais le nombre grandissant des patients commence à poser problème. Une fable sarcastique qui rappelle quelques bons textes de Robert Sheckley.

 

« Une pièce d’un sou » est un conte fantastique. L’héroïne (enfant ou jeune fille) ne parvient pas à faire le deuil de sa tante et la suit dans l’au-delà.  Ce n’est pas convainquant.

 

« Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb ».

Un naufragé de l’espace (qui pourrait être un Marco Polo du futur) tente de décrire la Terre à la demande du monarque qui l’a recueilli. Tout en insistant sur l’impossibilité d’une telle tâche, nécessairement subjective, il choisit de parler de Venise. Ursula Le Guin livre une splendide déclaration d’amour à la capitale de la Vénétie qui rejoint les visions de Proust et de Sollers (1), à l’opposé de celles, mortifères, de Thomas Mann et Visconti. C’est brillant.

 

« Le Journal de la Rose »

Une psychologue expérimente un procédé permettant de visualiser les images mentales de ses patients. L’un d’entre eux, envoyé par un établissement ou un service spécialisé dans le « Traitements des Asociaux », présente un profil pathologique et violent. Au fil des échanges et des « scopies » elle découvre une personnalité différente et commence à s’interroger sur les raisons de la présence de cet homme dans l’ hôpital. Comme dans « Le Test », Ursula Le Guin, grande lectrice de Jung (2), alerte sur les dangers d’une médecine instrumentalisée par le politique. Un fort texte dystopique.

 

« L’Ane blanc »

En Inde, une jeune femme doit épouser un homme contre sa volonté. Un animal mystérieux lui rend visite. Une condamnation des mariages arrangés un peu rapide à mon goût.

 

« Le Phoenix »

Encore un flash dystopique. Cette fois une femme veille un libraire, blessé en sauvegardant des livres de son établissement, alors qu’une milice détruit la ville et le Phoenix un théâtre où jouait jadis la narratrice.

 

« Intraphone », ou la nef des fous. Un équipage réduit à cinq personnes commandé - façon de parler - par un capitaine qui fait office de cuistot alors que le second Maitre a perdu la raison, tente de maitriser un engin spatial. Un Le Guin inattendu mais loufoque.

 

« L’Œil transfiguré »

Dans son infirmerie Miriam soigne des gens qui supportent difficilement l’exil loin de la Terre. La  Nouvelle Sion tant espérée n’est pour eux qu’une Babylone au ciel sans éclat doté d’un lugubre soleil et tous rêvent « des vertes collines de la Terre ».

 

« Labyrinthes »

Une entité mystérieuse se livre à des expériences sur un être humain en l’enfermant dans des labyrinthes toujours plus complexes. Chacun observe l’autre sans pouvoir communiquer. Un texte bizarre – sur l’incommunicabilité ?

 

« Les Sentiers du désir » : « une histoire d’étrangers sur une terre étrangère », dirait Jean-Pierre Andrevon. A trente années-lumière de leur sol natal des humains tentent de comprendre l’organisation sociale des Ndif. La population est stratifiée selon les âges. Leurs propos semblent sans intérêt « […] Ils ne racontent même pas d’histoires. Tout ce dont ils parlent, c’est avec qui ils ont couché la nuit dernière et combien de poros ont-ils abattus à la chasse. Bob dit qu’ils parlent tous comme des personnages d’Hemingway ». Par contre leur langue éveille l’attention d’un des protagonistes. On retrouve dans cette nouvelle au parfum Dickien, l’autrice anthropologue-ethnologue des grands romans du cycle de Hain.

 

« La Harpe de Gwilan »

Ursula Le Guin aborde ici le registre du conte pour retracer la « vie miniature » d’une musicienne dans la lignée d’ « un cœur simple » et du « Conte de Suzelle ».C’est du grand art.

 

« Malheur County »

Une femme éprouvée par les deuils successifs de son mari et d’une de ses filles quatre ans plus tard se fixe comme dernier objectif de redonner gout à la vie à son beau-fils. Un beau texte où flotte la mélancolie de Dikens et le souvenir - capillotracté je concède - d’Harold et Maude.

 

« L’eau est vaste » : un texte expérimental sur la folie. Difficile d’en dire plus.

 

« Le récit de sa femme » : une nouvelle fantastique sur le mythe du loup-garou comportant une surprise finale bien amenée.

 

« Quelques approches au problème du manque de temps »

La détection d’une anomalie de l’espace-temps non prévue style="color: black; margin: 0px;"par la théorie de la relativité générale bouleverse le monde scientifique. Le temps s’échapperait par un trou dans l’espace risquant de condamner l’Humanité à … un manque de temps. Un texte burlesque entre Jacques Sternberg et … Raymond Devos.

 

« Sur »

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais Amudsen n’est pas le premier à avoir foulé le pole sud géographique. Entre l’expédition de Scott avec le Discovery et celle du norvégien, un groupe d’une dizaine de femmes sud-américaines empruntant le steamer chilien Le Yelcho (celui-là même qui secourut Shackleton) atteignit aussi le but. Ce n’est pas tant l’uchronie en elle-même qui remporte les suffrages mais ce regard féminin sur une expédition où la solidarité, le pragmatisme, la discrétion revendiquée sur leur entreprise, comme s’il s’agissait d’une soirée passée entre filles, l’humour, brisent la glace dans tous les sens du terme.

 

 

 

(1)   In Albertine Disparue (A la Recherche du Temps perdu ) et pour Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.

(2)La psychoscopie de Le Guin lui a-t-elle été inspirée par le procédé de « l’imagination active » de Jung ?

 

SOMMAIRE NOOSFERE





mercredi 29 juillet 2026

Le long chemin du retour

Robert Silverberg - Le long chemin du retour - Ailleurs & Demain

 

Joseph, fils du Maitre de la Maison Keilloran est envoyé au nord du continent dans la région appelée Manza dans la Maison amie Geften afin de parfaire son éducation; il sera appelé un jour à succéder à son père. Des proches l’accompagnent dont son cher précepteur Balbus. Une nuit des bruits d’explosion et des cris le réveillent. Les serviteurs, les paysans, ceux que l’on appelle le Peuple entrent en révolte contre la Maison Geften. Une servante demeurée fidèle aide l’adolescent à s’enfuir hors des bâtiments incendiés et jonchés de cadavres, mais blessée elle-même l’abandonne très rapidement à son sort. Commence alors pour Joseph une épreuve de survie. Seul, sans vivres, sans moyen de transport comment rejoindre l’immensément lointaine terre natale ?

 

La planète Patrie imaginée par Robert Silverberg est un monde féodal composé de trois populations, les Indigènes, c’est-à-dire les autochtones, et deux groupes d’humains, le Peuple, essentiellement des agriculteurs, et les Maitres, derniers arrivés qui dotés d’une technologie avancée ont assujettis leurs prédécesseurs. Les indigènes vivent à part indifférents aux tensions fracturant les communautés humaines.

 

Le long chemin du retour se lit comme un roman d’apprentissage. Joseph affronte l’isolement, la faim, trouve parfois momentanément refuge auprès des Indigènes et d’un village du Peuple, tout en s’efforçant de dissimuler sa véritable identité bien aidé en cela par l’errance et les privations qui font de lui un anachorète. Retour des choses, il se confronte au réel et découvre même l’amour.

 

Le roman n’est pas sans langueur. On y retrouve néanmoins le Silverberg des métamorphoses et des cycles, métamorphoses successives du jeune Joseph dans son apprentissage de la vie et cosmogonie des Indigènes qui renvoie à la philosophie exprimée par l’auteur dans le Cycle du nouveau Printemps sur l’extinction des civilisations.

 

Ajoutons en toute subjectivité le plaisir de parcourir 23 ans après un Ailleurs & Demain en parfait état de conservation et de découvrir une illustration de couverture qui ne dépareille pas trop de la photographie de l’En-tête de ce blog !


vendredi 24 juillet 2026

Destination Soleil

William Alexander - Destination Soleil - L’Atalante

 

 



Peut-on écrire un roman américain dont le héros transporte du courrier, des colis ( et même un cadavre) sans transformer le récit en clip publicitaire de deux heures comme cela fut le cas pour le film Seul au monde ? La réponse est oui. Oh surprise, à trois reprises l’auteur et son traducteur mentionnent l’existence de Receveurs des Postes, espèce disparue dans nos contrées avec l’extinction du Service Public.

 

Cette particularité (clin d’œil à mon paternel) ne fait pas de Destination Soleil une rétrofiction. Tova Lir, quoique d’illustre famille, est un courrier de troisième classe prudente mais pas téméraire, opérant dans le système solaire,. Elle occupe son temps libre en babysittant des bébé-bots. Alors qu’un évènement catastrophique secoue Luna, sa destination, elle recueille dans l’espace la dépouille d’un courrier de première classe et se fait aussitôt pourchasser par une tueuse. Elle parvient à s’en défaire. Accueillie sur place par l'une de ses mères, haute responsable de Luna (l’autre est décédée), elle repart aussitôt sur Mercure afin d’enquêter sur le meurtre de son collègue avec l’aide de ses bots déglingués ou non.

 

Plaisant, sans prétention, limite roman-jeunesse, avec un détour du côté de Varley et Shakespeare, Destination Soleil se lit et se digère rapidement. What else ?


mardi 21 juillet 2026

Le Mur invisible

Marlen Haushofer - Le Mur invisible - Actes Sud

 

 


La collection Babel d’Actes Sud a réédité l’année dernière Le mur du silence de Marlen Haushofer. Paru en 1963 le roman raconte le parcours de survie d’une femme subitement coupée du monde dans une région montagneuse autrichienne. Venue passer quelques jours dans un chalet à l’invitation d’un couple d’amis elle se retrouve brusquement isolée du reste du monde par un mur invisible. Une apocalypse d’origine inconnue s’est abattue sur la planète décimant par-delà cette frontière la faune et les humains, épargnant la végétation.

 

Les propriétaires du chalet partis faire une course ne sont pas revenus et l’héroïne (dont nous ne connaitrons pas le nom) comprend alors qu’ils font partie des victimes. Elle se retrouve seule en compagnie de leur chien, d’une chatte et quelque temps plus tard d’une vache laitière perdue. Les hôtes ont laissé un stock de nourriture, mais la femme se met en devoir d’organiser sa propre subsistance, n’ayant aucune assurance sur la durée de la catastrophe et l’arrivée de secours.

 

Son quotidien se partage alors entre travaux agricoles et la tenue d’un journal. Son courage et la présence des animaux qu’il faut bien nourrir, ou traire dans le cas de la vache, adoucissement son isolement, l’empêchent de sombrer. On apprend qu'elle est veuve et que ses filles s’étaient éloignées d’elle depuis longtemps. Sa soudaine solitude ne fait que prolonger celle de son existence antérieure.

 

Le Mur invisible se lit alors non comme un récit de science-fiction postapocalyptique mais comme un cheminement spirituel à mi-chemin entre les récits de survie (Seul de Richard E. Byrd), les ouvrages de Bernanos ou les films de Bresson. L’héroïne ne croit pas comme l’amiral Byrd à une harmonie entre les créations du cosmos. La Nature n’est pas conçue pour l’homme. A la fois refuge et défi elle condamne les âmes impréparées ou troublées non pas à l’animalité mais à la monstruosité et c’est d’ailleurs l’une d’elles que la solitaire affronte in fine. Cependant une forme de paix s’installe peu à peu dans son existence liée à son inlassable activité quotidienne et elle se fond dans le paysage.

 

Le Mur invisible est le monologue superbement écrit d’une femme qui acquiert durement son autonomie, à la fois enfermée, protégée et libre. On rattache parfois ce roman à l’écoféminisme.

Une autre lecture.

 

EXTRAIT 1

 

« Mais si le temps n'existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir de tuer le temps. Le grand filet se déchirera et tombera dans l'oubli avec son triste contenu. On devrait m'en avoir de la reconnaissance, mais personne ne saura après ma mort que c'est moi qui ai assassiné le temps. Dans le fond, ces pensées n'ont pas la moindre signification. Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d'hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un événement est tout entier contenu dans cet évènement. Aucun coléoptère que j'écrase sans y prendre garde ne verra dans cet évènement  fâcheux pour lui une secrète relation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied au moment où je l'ai écrasé : un bien-être dans la lumière, une courte douleur aiguë et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j'arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu'ils sont jetés dans la vie sans l'avoir voulu. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute le plus à plaindre, parce qu'ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d'être aimés. Et pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n'existe pas de sentiment plus raisonnable que l’amour qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seul possibilité, l'unique espoir d'une vie meilleure. Pour l’'immense foule des morts, la seule possibilité de l'homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu'il est trop tard »

 

EXTRAIT 2

 

« Après, je m'asseyais sur te banc et attendais. La prairie s'endormait lentement. Les étoiles apparaissaient et plus tard la lune se levait et inondait de sa lumière froide le pré. Toute la journée, je languissais après ces heures. C'étaient les seules où j'étais capable de penser sans me faire d'illusions et en pleine lucidité, Je ne cherchais plus un sens capable de me rendre la vie plus supportable. Une telle exigence me paraissait démesurée. Les hommes avaient joué leurs propres jeux qui s'étaient presque toujours mal terminés. De quoi aurais-je pu me plaindre ; j'étais une des leurs et il m'était impossible de les condamner, je les comprenais trop bien. Mieux valait ne plus penser aux hommes. Le grand jeu du soleil, de la lune et des étoiles, lui, semblait avoir réussi ; il est vrai qu'il n'avait pas été inventé par les hommes. Cependant il n'avait pas fini d'être joué et pouvait bien porter en lui le germe de son échec. Je n'étais qu'une spectatrice attentive et enthousiaste, mais ma vie toute entière n'aurait pas été assez longue pour comprendre la plus courte des phases de ce jeu. J'avais passé presque toute mon existence à me débattre au milieu d'humbles soucis quotidiens. Maintenant que presque plus rien ne m'appartenait, j'avais le droit d’être assise en paix sur le banc et de regarder les étoiles qui dansaient dans la noirceur du firmament. Je m'étais éloignée de moi-même aussi loin qu'il était possible à un homme de le faire et je me rendais compte que cet état ne devait pas durer si jevoulais rester en vie, À ce moment-là je savais plus tard que je ne comprendrais pas ce qui m'était arrivé sur l’ alpage. Je prenais conscience que tout ce que j'avais pensé ou fait dans le passé n'avait été qu'une imitation sans valeur. D'autres hommes avaient pensé et agi, avant moi et pour moi. Je n'avais eu qu'à suivre leur trace. Les heures passées sur le banc devant la cabane étaient la réalité, une expérience que je faisais en personne et pourtant pas jusqu'au bout. Presque toujours les pensées étaient plus rapides que les yeux et falsifiaient l'image véritable.

 

Au réveil, quand l'esprit est encore engourdi par le sommeil, parfois je vois des choses avant de pouvoir les classer et les reconnaître. L'impression est terrifiante et menaçante. C'est seulement quand je la reconnais que la chaise avec mes vêtements se change en objet familier. Un instant avant, elle était encore quelque chose d'entièrement étranger qui me donnait des palpitations. Je ne me prêtais pas souvent à ce genre d 'expériences, mais il n'y a rien d'étonnant à ce que je les aie faites. Il n'y avait rien en effet qui aurait pu me distraire ou m'occuper l'esprit, pas de livres, pas de conversations, pas de musique, rien, Depuis mon enfance, j'avais désappris à voir les choses avec mes propres yeux et j'avais oublié qu'un jour le monde avait été jeune, intact, très beau et terrible. Je ne pouvais plus revenir en arrière, car je n'étais plus une enfant et je n'étais plus capable de sentir comme une enfant, mais la solitude me permettait parfois de voir encore une fois, sans souvenir ni conscience, la splendeur de la vie. Peut-être que les animaux vivent jusqu'à leur mort dans un monde de terreur et de ravissement. Ils ne peuvent pas fuir et doivent jusqu'à la fin supporter la réalité. Leur mort elle-même est sans consolation et sans espérance, une mort véritable. Moi, j'étais comme tous les hommes, toujours pressée de fuir et toujours empêtrée dans mes rêveries. Comme je n'avais pas vécu la mort de mes enfants, je m'imaginais qu'elles étaient encore en vie. Mais j'ai vu comment Lynx a été frappé à mort, j'ai vu la cervelle de Taureau jaillir de son crâne brisé, j'ai vu comme Perle avançait péniblement, une chose sans os, perdant son sang, et sans cesse je sens se refroidir dans mes mains le cœur chaud des chevreuils.

 

Cela, c'était la réalité, Parce que j'ai vu et senti tout cela, il m'est difficile de rêver en plein jour. J'ai une forte aversion contre les rêveries et je sens qu'en moi l'espérance est mort. Je n'en ai pas peur. Je ne sais pas si j'aurai assez de force pour vivre seulement en face de la réalité. Souvent, j'essaie de me traiter comme un robot : fais ceci et va là-bas et n'oublie pas de faire cela. Mais je n'y parviens qu'un court instant. Je suis un mauvais robot. Je reste un être humain qui pense et qui sent et je ne pourrai pas perdre l'habitude de le faire. C'est pourquoi je suis assise ici et écris tout ce qui s'est passé sans me soucier de savoir si les souris mangeront ou non ces pages. Ce qui importe c'est d'écrire et puisqu'il n'y a plus de conversation possible, je dois m'efforcer de continuer ce monologue sans fin. Ce sera le seul récit que je laisserai ; en effet, quand il sera achevé, il n'y aura plus dans la maison un seul bout de papier sur lequel écrire. Voilà déjà que je tremble en pensant au moment où il faudra que j'aille au lit. Ensuite je resterai les yeux grands ouverts jusqu'à ce que la chatte rentre et que sa chaude proximité me permette de trouver le sommeil tant désiré. Mais je ne serai pas pour autant hors de danger. Si je suis sur mes gardes, des rêves peuvent me surprendre, les rêves noirs de la nuit. »

 


mardi 14 juillet 2026

La Route de Roswell

Connie Willis - La Route de Roswell - Actes Sud

 

 


L’auteur de ces lignes n’a pas fait grand honneur à cette autrice américaine mainte fois primée et dont un seul ouvrage - mais quel ouvrage ! – figure dans ma bibliothèque, Le Grand Livre (1). Lu exactement il y a vingt-huit ans, je ne saurais trop recommander, si vous pouvez vous la procurer, l’édition de 2014 J’ai Lu comprenant Sans parler du chien et surtout une préface de Laurent Leleu, Connie Willis et le hors champ de l’Histoire.


 

En 2023 à l’âge de soixante-dix-huit ans, elle revient en force avec La Route de Roswell, une comédie en forme de road trip, traduite dans l’Hexagone cette année dans la collection Exofictions d'Actes Sud. Son héroïne Francie débarque à l’aéroport d’Albuquerque au Nouveau-Mexique et tente de rejoindre Roswell pour assister au mariage de sa meilleure copine de fac, Serena. Autant l’une est rationnelle et pragmatique, autant l’autre enchaine les fréquentations de doux dingues. Et les dingues ne manquent pas dans le coin puisqu’un festival d' OVNI se déroule sur les lieux du mariage et que tout le monde y rapplique. Sur place elle trouve une Serena perdue dans les préparatifs et une salle de cérémonie transformée en local de congrès pour ufologie. Allant chercher un accessoire dans la voiture de son amie elle est capturée par un … extraterrestre qui l’oblige à prendre la route dans une direction indéterminée.

 

La bestiole en question que Francie finit par surnommer Indy en raison de ces innombrables tentacules semblables à des fouets, ressemble à un virevoltant - ces espèces de buissons emportés par le vent dans les westerns -. D’abord paniquée, elle comprend qu’Indy ne lui veut aucun mal mais cherche à rejoindre un lieu ou un membre de son espèce désigné par l’incompréhensible TSURRISPOINIS qu’il affiche régulièrement sur un tentacule. En cours de route l’ET embarque contre leur gré l'escroc et autostoppeur Wade, Lyle un fondu d’ufologie capturé dans une station-service, Eula Mae abonnée aux machines à sous et Joseph contraint d'héberger ce petit monde hétéroclite dans son camping-car rebaptisé « la diligence de La Chevauchée fantastique ».

 

D’une certaine façon La Route de Roswell présente une similitude avec le Morwenna de Jo Walton. L’intrigue est le vecteur de la célébration d’un imaginaire, la littérature de science-fiction chez Walton, les films de western et de science-fiction chez Willis, cette délicieuse mythologie clinquante qui s’étend de Le Jour où la Terre s’arrêta (version de 1951) à Men in black complétée par la cartographie funambulesque de Roswell, de la zone 51, et toute la « littérature » ufologique de concert.

 

Le maître-mot de ce roman est l’humour. Le cartésianisme des uns s’oppose au délire interprétatif cinématographique des autres (mais à quoi se référer quand on est face à un ET ?) ; l’occasion aussi de constater combien ce pan de culture américaine est devenu auto-référentiel. Malicieusement Connie Willis ne se prive pas de brouiller les cartes entre le réel et la fiction. Au final La Route de Roswell est un livre très plaisant malgré quelques longueurs dans la seconde moitié.

 

 

 

(1)   Exofictions fournit en tête de La Route de Roswell une liste des ouvrages de Connie Willis mentionnant par exemple l’année 2004 pour la publication française du Grand Livre alors que la première édition date de 1994 et la plus récente de 2017.


jeudi 9 juillet 2026

Hell Creek

C. Robert Cargill - Hell Creek - Albin Michel Imaginaire

 

 


Peu de temps avant la sortie d’Un Océan de Rouille de C. Robert Cargill, Gilles Dumay offrait gratuitement une édition numérique de « Hell Creek » novella extraite du recueil We are where the nightmares go and other stories. L’auteur y livrait sa propre vision de l’extinction des dinosaures survenue il y a soixante-cinq millions d’années :

 

« Il y a soixante-cinq millions d'années, la mort rampante descendit du ciel nocturne telle une nuée spectrale de comètes brillantes comme des astres, avec de vagues traces lumineuses en guise de queue. Leurs myriades apparurent subitement, esprits de quelque antique troupeau de brontosaures migrant d'un bord du ciel à l'autre. Pendant des semaines, elles grossirent nuit après nuit ; leurs ébauches de queue se transformèrent en coups de pinceaux, les coups de pinceau devinrent rivières, jusqu’à ce qu'enfin, les comètes arrivent. Et quand la mort rampante s’abattit sur la terre, ce fut avec les flammes, la fureur le tonnerre, la colère, la puissance, les bourrasques, la foudre, le grondement et le rugissement de cent mille tempêtes. Les esprits étaient en colère. Ils tombaient, leur queue brûlant aussi vivement que le soleil puis enflaient et noircissaient, et leur panache fendait toute la longueur du firmament. Et lorsqu'ils frappèrent la mer, tête la première, ils brillèrent encore plus fort et firent pleuvoir les enfers depuis l’autre bout du monde … »

 

Surprise, quelques dinosaures voir même des troupeaux ont survécu, et en cherchant bien il reste de quoi brouter pour les herbivores. Nous suivons le parcours de survie d’une femelle Tricératops dans le « ravin de l’enfer ». Elle a fort à faire avec des Tyrannosaurus zombis et teigneux, mais une Ankylosaure sympa vient l’épauler.

 

Ce page-turner destiné aux ados m’a en tout cas permis de me familiariser avec ma nouvelle liseuse. Merci M’sieur Dumay.



mercredi 8 juillet 2026

Maintenant, dormons

Avram Davidson - Maintenant, dormons - L’Arbre Vengeur

 

 



L’humour, la fantaisie semblent avoir déserté nos littératures, sommées - en tout cas pour celles relevant de l’Imaginaire - d’illustrer ou d’anticiper des enjeux sociétaux et environnementaux, sous le regard sourcilleux des sensitivity readers qualifiés aussi de démineurs éditoriaux (1) . Reverrons nous des Brown, des Sheckley, des Lafferty, des Morrow et autres francs-tireurs de l’écriture ? Les éditions de l’Arbre vengeur viennent d’ajouter un nom à cette liste, celui d’Avram Davidson (1923-1993) en republiant quelques nouvelles que Jean-Patrick Manchette himself nous avait fait découvrir jadis aux Presses de la cité.

  

Le parcours d’Avram Davidson ressemble à celui d’un de ses personnages, le docteur Goldpepper qui délaissant ses recherches en matière de prothèses dentaires postule pour les vols habités de la NASA, arguant que l’astronautique a autant besoin de dentistes que de médecins. De confession juive, Davidson rédige dans un premier temps quelques textes sur le Talmud avant d’opter à la fin des années 50 pour les littératures de science-fiction, fantasy et même policière et de se convertir en 1970 à une religion japonaise adepte de « La Vie joyeuse ». Ses nouvelles plus que ses romans ont établi sa réputation et il récoltera, entre autres, un Hugo et trois World Fantasy Awards. Beaucoup de ses textes restent inédits et c’est le seul petit reproche à faire à l’Arbre vengeur et à ses confrères français.

 

Sans s’attacher à un genre particulier, car la diversité est le maitre mot de ce recueil, on pourrait classer les sept récits présentés selon un registre humoristique ou grave. Le fou et hilarant « Au secours ! Je suis le Dr Morris Goldpepper » raconte les mésaventures d’un dentiste confronté à des extraterrestres édentés. Quant au « Golem » il réduit la terrifiante et mythique créature à un importun. Autre importun, un paléontologue amateur vient détruire les théories du docteur Turbyfil sur l'origine de l'Homme. Hélas pour le premier tous les paléontologues n’ont pas la largesse d’esprit d’un Yves Coppens. C’est le sujet de « L’Ogre » texte pas vraiment renversant, qui comme « Le Golem » peut se lire comme une fable sur les enquiquineurs.

 

Dans une toute autre tonalité la nouvelle de science-fiction « Maintenons, dormons » raconte la disparition d’une espèce vivante intelligente. Le seul tort des Yahoos est d’habiter une planète-relais entre deux mondes colonisés par les humains et de servir d’exutoires à toutes les turpitudes humaines y compris les expérimentations scientifiques. Un grand texte écrit sans pathos. Le négrier sans état d’âme de « La Contrainte de sa condition » est victime de sa propre logique mercantiliste et misérable. S’élevant d’un cran « La loi secrète » décrit une perversion de la démocratie au sein de la présidence américaine. Une allusion à Nixon, suggérée par certains commentateurs ? Le plus long texte de Maintenant, dormons (« Les sources du Nil ») est une satire du monde de l’édition où tous les protagonistes courent après un manuscrit promettant de révéler les véritables sources du fleuve égyptien. Voilà peut-être la meilleure nouvelle du recueil, recueil qui révèle le surprenant talent multiforme de cet auteur.

 

A ces satisfactions s’ajoute la belle réalisation éditoriale de l’Abre vengeur enrichie de dessins de Nicole Claveloux.

 

- Le Golem (The Golem, 1955)

- L'Ogre (The Ogre, 1959)

- La Contrainte de sa condition (The Necessity of His Condition, 1957)

- Les Sources du Nil (The Sources of the Nile, 1961)

- La Loi secrète (The Unknown Law, 1964)

- Maintenant dormons (Now Let Us Sleep, 1957)

- Au secours ! Je suis le Dr Morris Goldpepper (Help! I Am Dr. Morris Goldpepper, 1957)

 

 

 

(1)   Cf  Derek Künsken dans la page de remerciements de son roman Les Profondeurs de Vénus


samedi 4 juillet 2026

Les Profondeurs de Vénus

Derek Künsken - Les Profondeurs de Vénus - Albin Michel Imaginaire/Le Livre de Poche

 

 



Une centaine de familles fuyant le Québec s’installe sur la planète Vénus en instaurant une République indépendante qui aurait stupéfait Felix Leclerc et les souverainistes. Oubliées les forêts de la Belle Province et les arbres vénusiens du Monde des Ā : la température au sol est de 462° Celsius et la pression à la surface 92 fois plus forte que celle de la Terre. L’atmosphère essentiellement composée de dioxyde de carbone est enveloppée de nuages d’acide sulfurique. Pour échapper à cet enfer, quatre mille personnes se sont installées dans des habitats répartis entre soixante-deux et soixante-quinze kilomètres d’altitude, une minorité comme la famille d’Aquillon résidant plus bas entre quarante deux et cinquante-cinq kilomètres. Des végétaux géants natifs en forme d’aérostat plus ou moins génétiquement modifiés par les colons et surnommés chalutiers, constituent les habitats des humains. Malgré des conditions de vie démentielles, à force d’ingéniosité, les vénusiens sont parvenus à bâtir une nation industrielle. Les Aquillon, explorateurs et héros de ce récit découvrent au sein d’une grotte à la surface de la planète quelque chose d’extraordinaire. Et ils comptent bien profiter de cette opportunité pour faire entendre leur voix et rétablir leur influence au sein des familles et de « l’Assemblée coloniale » siège du pouvoir exécutif et législatif de Vénus.

 

A lire ce préambule quelques lecteurs renonceront à suspendre leur incrédulité devant tant d’invraisemblances. La littérature de science-fiction ne cesse cependant d’approfondir le concept d’inhabitabilité, d’extrapoler, de dépasser le réel pour soupeser le possible. Le réel en est-il d’ailleurs si éloigné ? Les six mille exoplanètes détectées à ce jour ne comportent aucune Terre jumelle. Eut-elle existé, l’énergie déployée pour la rejoindre, la fragilité des organismes humains confrontés durant un interminable voyage à la radioactivité de l’Univers rendent cette entreprise chimérique. La Terre sera donc notre berceau et notre tombeau et il faudra s’accommoder des surprises climatiques, sismiques voir volcaniques qu’elle nous réserve à l’avenir, et hélas de l’inaction humaine.

 

Pour en revenir à ce roman qui est la première partie d’un diptyque (le second, La Maison des Saints est paru en France en 2024) l’intrigue avance suivant un triple fil narratif, l’exploration de l’artefact, une saga familiale, des rivalités claniques à l’image du cycle Luna de Ian McDonald. Mauvaise surprise, la découverte d’un champ d’étoile au fond d’une cavité enflamme le sens of wonder du lecteur que l’auteur met aussitôt sous l’éteignoir pour nous embarquer dans les conflits familiaux des Aquillon. La disparition de la femme de George-Etienne a provoqué une scission. Les ainés Marthe et Emile ont pris pied dans les couches supérieures. Les autres enfants dont Pascal sont restés avec le père dans le Causapscal-des-Profondeurs pour se livrer à leurs expérimentations et explorations. Rançon de ce long tunnel narratif, Derek Künsken se livre à un soigneux profilage de ses personnages. Marthe assume les responsabilités de représentation de la famille auprès de l’Assemblée ; elle s’emploie avec Georges-Etienne pour contrecarrer les machinations de la chef de l’exécutif. Emile plus fragile et en conflit ouvert avec le père, intègre une secte d’adorateurs de la planète qui cherche entrer à son contact le plus intimement possible, au moyen par exemple de scarifications à l’acide sulfurique (on est dans l’esprit du Crash de Ballard) ! L’adolescent Pascal, ingénieur de génie autoformé (?), s’interroge sur son identité sexuelle.

 

Le world building est une réussite. On rentre de plain-pied dans ces paysages ocres jaunes où, dans les hauts espaces, les humains revêtus de combinaisons étanches et équipés d’ailes de carbone se déplacent d’habitat en habitat, se jouant des vents et des pluies acides. On regrette cependant d’avoir fait le deuil provisoire d’une nouvelle Odyssée de l’espace promise semble-t-il au tome second.

 


mercredi 24 juin 2026

La Vieille anglaise et le continent

Jeanne-A Debat - La Vieille anglaise et le continent - Les nouvelles éditions Actusf

 

 

 

Les nouvelles éditions Actusf viennent tout juste de rééditer La Vieille anglaise et le continent une novella de Jeanne-A Debat parue en 2008 chez Griffe d’encre. Un texte salué par la critique à l’époque, primé à quatre reprises (GPI 2009, Rosny Ainé etc.). Cette parution bénéficie d’une relecture et d’une interview de l’autrice permettant d’en apprendre un peu plus sur la genèse du récit. Un a priori favorable qui ne doit pas occulter le fait que pour un prix équivalent (9,50 euros contre 10 euros) on peut se procurer chez Folio SF un recueil de neuf nouvelles de Mme Debat dont celle susnommée version 2008 (sauf erreur de ma part) complétée par une postface de J.C Dunyach.

 

Lady Ann Kelvin, âgée de quatre-vingt ans, est en train de mourir. Chercheuse, enseignante et personnage publique elle a longtemps défrayé la chronique pour ses actions coup de poing contre la surpêche et le massacre des baleines. Un de ses anciens élèves à la tête de la fondation SevensSeas Sheperds lui propose une porte de sortie alternative, une « transmnèse », une transplantation d’esprit dans le cerveau d’un cachalot lui assurant, car le «récepteur » est en mauvaise santé, une espérance de vie de deux ou trois ans. Pourquoi un cachalot ? En raison de la masse cérébrale de ce cétacé supérieure à celle de l’être humain. Et aussi un clin d’œil à cette ancienne activiste pas fâchée de se frotter à l’industrie baleinière et de vivre une expérience scientifique unique jetant un pont entre l’homme et l’animal.

 

Sans conteste, ce Transmnèse de Lady Kelvin (cherchez l’allusion) est un texte complet, inspiré nous dit Mme Debat d’Un animal doué de raison de Robert Merle et sans doute du cycle Elévation de David Brin : partition de science-fiction matinée d’horreur (la transplantation beuark), réflexion environnementale, émerveillements du monde sous-marin (ah ce compagnon 2X2X2 !), rapacité humaine, tout en nous offrant un final dual entre dévoiement scientifique absolu et Grand Bleu poétique.

 

La forte personnalité, la prégnance du personnage d’Ann Kelvin (allusion au Docteur Susan Calvin) n’en fait pas pour autant, dit Jeanne-A Debat, une héroïne, et on pourrait d’ailleurs ajouter à ce rejet l’ensemble des protagonistes. La Vieille anglaise et le continent est en dernier ressort un sombre thriller politique, un procès sans appel de l’irresponsabilité et de la malveillance humaine.

lundi 15 juin 2026

Ithaque - Livre premier

Laurent Mantese - Ithaque - Livre premier - Albin Michel Imaginaire

 

 



Beaucoup d’entre nous ont découvert Laurent Mantese avec La Sonde et la Taille mais il est aussi l’auteur d’ouvrages de sensibilité fantastique (d’où le premier chapitre du roman précité qui à lui seul aurait dû lui valoir le GPI, mais on ne va pas remuer les feuilles mortes …) avec semble-t-il quelques embardées poétiques. En entrant chez Albin Michel Imaginaire il avait frappé les esprits en retraçant dans un style flamboyant et cru les derniers combats du Conan de Robert E. Howard. Cette fois il s’attaque à un mythe beaucoup plus ancien puisqu’il s’agit de l’Odyssée d’Homère : le retour d’Ulysse en son ile d’Ithaque, après la prise de Troie.

 

Mantese démarre la réécriture de cette montagne littéraire en choisissant de reprendre d’entrée le Chant 9 du récit du Vieil Aède, à savoir le pillage et le massacre du peuple d’Ismaros, allié des Troyens. Cet important épisode marque le début du travail d’introspection d’Ulysse et l’entame des thèmes de la culpabilité et de la malédiction. S’ensuivent, pour ce premier volume, la rencontre avec les Lotophages, avec Polyphème, le Dieu fou Eole et les terrifiants Lestrygons. Il faut s’arrêter de suite sur le Chant consacré au Cyclope, joyau du livre de Mantese dont Gilles Dumay, sauf erreur de ma part, propose une édition numérique séparée.

 

« Tu te lèves, franc et clair sur ma vallée, ô soleil, comme une grosse pomme rouge cueillie dans les vergers de mon père ». Magnifique tristesse de Polyphème ! L’auteur démolit l’archétype de Grendel pour dresser le portrait d’un géant débonnaire, solitaire, qui est à lui seul sa propre société, un Kong sans agressivité en son royaume de chèvres, de biches et de bois, un enfant attardé, un innocent, un monde qu’Ulysse fait disparaitre. Sous des cieux verts, rouges, la réponse des Erinyes sera sans appel. Les amazones Lotophages dressent le procès de ces mâles soldats sanguinaires et les Lestrygons se chargent de l’exécution. D’autres monstres surgissent au sein des troupes grecques qui ont pour nom, trahison, méfiance, rancœur, folie, dressant les équipages contre Ulysse et ses rares fidèles.

 

L’autre grand inspirateur de Laurent Mantese s’appelle Nikos Kasantsakis dont on retrouve régulièrement des épigraphes dans Ithaque. Plutôt familier de Cavafy et Tennyson, j’ai découvert quelques extraits de son Odyssée, poème de trente-trois mille vers qui raconte une épopée inédite d’Ulysse. Au Prologue de l’un répond l’Invocation de l’autre :

 « Entends, ô muse, la voix troublée de l'aède, qui célèbre avec des pleurs le destin de l'homme aux mille tours ! Fais que je narre ce qui fut et que je voie ce qui n'est pas encore, emporte ces visions aussi loin qu'il se peut, que partout l'on chante, que partout l'on frémisse, que partout l'on sanglote, cruelle, pour apaiser ton ennui dans les larmes et le sang. Entends-moi, Ithaque, rêve d'or pur, de vignes et de coteaux, songe de marbre blanc ! À l'est sont tes augustes jumelles, Samé et Doulikhios, les fertiles en blé, où le berger dolent puise le lait inaltéré aux mamelles des chèvres. À l'ouest est Zakynthos, l'île des forêts brumeuses et des falaises ivoires, les filles rieuses à la chevelure rousse foulent du pied l'or bleuâtre des raisins, sous le franc soleil marin qui fait blanchir les barques. O Ithaque, patrie des ancêtres chéris, belle île de l'enfance et des jours bienheureux ! O les jarres emplies de miel, les pots de faïence niellés de taches vertes, les vergers entrelacés de flammes aux larmes du couchant, les grands oiseaux nicheurs plongeant du degré de la pierre vers les gouffres d'eau bleue ! Là-bas, bien sûr, est le bon­heur. Là-bas, sous le drapé des colonnes de porphyre, est la chambre au lit nuptial, le doux parfum des corps aimants, fragrances d'antan ! Existez-vous encore en d'autres lieux qu'en nous-mêmes, ô souvenirs bénis, trésors plus anciens que l'eau pure et le temps ?

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Entends-moi, ô muse, monstre cupide, ardente désosseuse de cadavres ! Toi qui as saisi l'Errant dans tes filets d’or bleu et qui verses dans sa gorge le fiel brûlant de l'effroi entends-moi. Aie donc pitié d'Ulysse, l'Achéen, fils de Laerte et d'Anticlée, roi d'Ithaque la rocheuse, la mère vaillante bercée par les flots, l'île de l'enfance innocente et des jours bienheureux »

 

Comment définir cette écriture épique tributaire certes d’Homère et de Kasantsakis mais où flotte parfois comme ici le souvenir des Elégies d’André Chénier (O Muses, accourez, solitaires divines,/ Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines  …) voire même fugitivement celui du Saint-John Perse des recueils Amers ou Exils par l’image ou la métrique, (« la mer immense et majestueuse laveuse d’os », « Oh l’immense ivresse de cet instant béni !/ Oh le trouble de la vierge des rivages perdus … »). La vérité est que l’on mord voluptueusement dans les mots de Laurent Mantese comme dans une grappe de raisin. Bref, chef-d’œuvre que ce récit non pas du retour mais de la perdition d'un homme. L'écrin signé Didier Graffet est magnifique.


mercredi 10 juin 2026

Eversion

Alastair Reynolds - Eversion - Le Bélial’/Le Livre de Poche

 

« Dr. Chandra, Will I Dream ? »

 


Silas Coade embarque à bord de la goélette Demeter. Médecin de bord il intègre une équipe scientifique à destination des côtes de Norvège à la recherche d’une anfractuosité repérée par une expédition précédente .Elle dissimulerait un Edifice mystérieux. Le commanditaire Topolsky est entouré du capitaine Van Vught, du cartographe Raymond Dupin, de l’enseigne Mortlock, du colonel Ramos chargé de la sécurité et de quelques autres personnages dont l’intrigante Madame Cossile. Après avoir franchi une fissure l’équipage découvre l’épave de L’Europe, le vaisseau de leurs prédécesseurs. Alors qu’une dispute éclate sur les agissements passés de Topolsky, le Demeter s’écrase contre une falaise et Coade meurt sur le coup … pour se réveiller à bord d’un streamer du même nom, en compagnie du même équipage, pour le même objectif, en route pour la Patagonie.

 

Si les longs cycles ont établi la réputation d’Alastair Reynolds, réputation renouvelée grâce aux récentes rééditions du Bélial’, l’auteur se montre aussi à l’aise sur le format court (court chez Reynolds c’est trois cent pages). L’intrigue rend globalement hommage à Jules Verne et Arthur Clarke, mais la forme évoque la thématique du « Jour sans fin », à savoir Edge of Tomorrow, Trois Oboles pour Charon de Frank Ferric et dans un autre registre Au bout du labyrinthe, voire L’œil dans le ciel du grand Philip K. Dick. Les lecteurs férus de topologie algébrique se pencheront sur l’éversion de sphère, modèle architectural de l’Edifice.

 

Sommes-nous sur les mers des grands explorateurs d’antan ou dans l’espace ? Les situations se succèdent, les personnages semblent jouer la même pièce. Qui est le démiurge de cette histoire, Silas Colas romancier à ses moments perdus ou la Comtesse Cossile qui semble bien le connaitre ? L’écrivain assemble patiemment les morceaux du puzzle pour livrer un final cohérent et émouvant. Eversion suinte la science-fiction à chaque page. Lecture enthousiasmante comme le fut pour moi celle du classique Succession de Scott Westerfeld voici un an.


Addenda 11-06-2026 : Le parcours de Silas impose une dernière référence. Alors que j'entame la lecture d'Ithaque de Laurent Mantese, me revient en mémoire une phrase de Jean-Louis Cianni (L'Odyssée, de l'errance à la lucidité - Le Relié), "Que l'identité humaine soit une errance, L'Odyssée nous l'apprend depuis 3000 ans[...]" assertion illustrée par l'épisode de Polyphème et le retour d'Ulysse sur son ile natale dans le plus parfait incognito, car ses servantes le fuient. Reynolds comme Homère raconte aussi une quête d'identité et on pourrait faire un lien entre Athéna/Mentor et Mme Cossile. Borges sanctuarise tout cela : "J’ai été comme Ulysse, j’ai été Personne, bientôt je serai comme tout le monde, je serai mort." in  "L’immortel". 



dimanche 31 mai 2026

La Cité des marches

Robert Jackson Bennett - La Cité des marches - Albin Michel Imaginaire/Le Livre de Poche

 



« Il y a soixante-dix ans, Bulikov est tombée. La capitale du Continent, capable de conquérir et d’asservir les peuples, a perdu ses dieux protecteurs, exterminés par un chef de guerre de Saypur, une colonie autrefois réduite en esclavage. Les opprimés sont alors devenus les maîtres. Dans la foulée a eu lieu une mystérieuse catastrophe, le Cillement.

Aujourd'hui l'ancienne cité divine n'est plus que l'ombre d'elle-même, mais conserve néanmoins quelques vestiges de sa gloire passée, comme ces immenses escaliers brisés qui ne relient plus la terre aux cieux. Lorsqu’un célèbre historien y est retrouvé assassiné, le ministre des Affaires étrangères envoie en territoire occupé l’une de ses meilleures espionnes, Shara Thivani. Or son enquête se révèle plus difficile que prévu, car elle touche un domaine très sensible : le passé divin du Continent. Un passé proscrit, que nul n’a le droit d’évoquer. »


Avec sa nouvelle trilogie des Cités divines Robert Jackson Bennett emprunte les pavés de l’Urban fantasy, sous-genre littéraire que l’on affectionne ici, tout en clignant de l’œil du côté des Maitres Enlumineurs via l’épisode bien-nommé du Cillement. De quoi s’agit-il ? Saypur et Bulikov s’opposent comme jadis l’Espagne et son or face à l’industrieuse Angleterre. Dans une ultime bataille les mettant aux prises, le chef de guerre de la colonie élimine les Divinités protectrices du Continent dont un certain Taalhavras dit le bâtisseur. Privé de ses fondements magiques défiant les lois de la gravité, la capitale Bulikov s’effondre. Il faudra au lecteur une bonne dose de suspension d’incrédulité pour accepter qu’une simple arme puisse détruire des Entités modeleuses de réalité.

 

Bien des années plus tard Shara Sagreha, descendante du légendaire Kaj de Saypur, vient enquêter sur le meurtre d’un ami, l’historien Efrem Pangyui. Il semble que Bulikov n’ait pas encore révélé tous ses secrets … Voilà un bon thriller où chaque personnage, Vinya la toute puissante tante de Shara, Vohannes notable de Bulikov et ancien amant de la détective, Sigrud énigmatique et musculeux garde du corps, recèle agissements et passé troubles. Shara et Sigrud ont fort à faire face à des adversaires retors dont une créature surgie du bestiaire de Lovecraft.  What else ? Vivement la suite.


samedi 16 mai 2026

Le Grand Silence

Robert Silverberg - Le Grand Silence - J’ai Lu

 

 

 

Elles atterrirent et occupèrent la Terre pendant un demi-siècle, mirent l’Humanité à genoux et nul ne découvrit l’objet de leur quête ni ne comprit quoique ce soit aux activités auxquelles elle se livrèrent et auxquelles participèrent hommes et femmes réduits en esclavage. Elles, ce sont les Entités extra-terrestres imaginées en 1998 par Robert Silverberg dans un roman hommage à H. G. Wells.


 

La noosfere indique que trois nouvelles ("Against Babylon", "Hannibal's Elephants", "The Pardoner's Tale") datant d'une dizaine d'années et traduites en français (deux en pdf, la première chez J'ai Lu) ont été intégrées à divers endroits du roman après modifications. Le roman lui-même ne mentionne pas ce fait (en tout cas pas dans l’ exemplaire HaperPrism de 1999) ce qui est assez inhabituel. Ensuite selon Silverberg (mais pas selon Hartwell qui donne pour le premier texte un ordre inverse nouvelle=>roman), il rédigera trois nouvelles qui sont des "extraits" du roman ("Beauty in the Night", "On the Inside", "The Colonel in Autumn"). Les deux derniers textes disparaitront sans laisser de trace (publiés uniquement dans Science-Fiction Age), le premier figurera dans plusieurs anthologies (des Best-Of). On pourrait postuler pour un procédé du type fix-up mais la quantité de matière utilisée paraît assez faible, les trois textes faisant un vingtaine de pages chacun (il y a deux novelettes et une short story) au regard de la taille du roman fini (450 pages en moyenne). Du coup le diagnostic fix-up reste sujet à caution.

 

Le Grand Silence se présente comme une chronique familiale étalée sur cinquante ans, synopsis inhabituel dans le genre science-fiction et plutôt réservé à la littérature dite générale (Dieu sait que les français s’en sont fait une spécialité depuis Zola jusqu’à Lemaitre). Le récit met en scène le clan Carmichael, une famille de soldats et de fermiers solidement implantée dans un ranch du sud de la Californie au-dessus de Santa-Barbara. C’est dans ce relatif isolement protecteur que le Colonel Anson Carmichael III décide de créer un mouvement de résistance à l’annonce de l’arrivée et des premières exactions des envahisseurs qui en coupant sur une longue période l’électricité sur la planète, provoquent un recul civilisationnel sans précédent, dans un quasi-remake du Ravage de Barjavel.

 

Au sein du clan tous attendent le déclic technologique qui permettra de passer à la contre-offensive. Mais le Temps forge où défait les caractères. Le frère du Colonel meurt à bord de son DC3 en tentant d’éteindre le gigantesque incendie consécutif à l’atterrissage des Entités, le fils prodigue Anson IV sombre dans l’alcool, le mauvais fils Ronald révèle à l’inverse des aptitudes au commandement que l’on croyait dévolues à son père. Certains quittent le ranch, d'autres reviennent de Los Angeles que les extra-terrestres enferment dans de vastes murailles. Dans ce livre qui évoque un Désert des Tartares inversé, puisqu’il ne s’agit pas d’attendre l’ennemi mais l’instant où l’on pourra le repousser, se succèdent de belles pages : l’amour tragique de Mike pour sa femme Cindy, le discours sur la résistance du Colonel (résister, c’est d’abord transmettre l’idée de liberté). Il y aussi comme le souligne Pierre-Paul Durastanti, l’apparition de Khalid, profil de personnage cher à Silverberg, un  « emmuré » à la Dick Muller ou David Selig qui peine à fendre l’armure.

 

Quelque soient les qualités de Roma Aeterna et de quelques autres de ses derniers ouvrages, Robert Silverberg signait là comme un chant du cygne et pour aller plus loin encore il faudra attendre Spin de Robert Charles Wilson pour retrouver pareille densité humaine dans un roman de science-fiction.

 

 

 

 

Cette fiche a été rédigée par Sandrine et Soleil vert


samedi 9 mai 2026

La Grande Œuvre du Temps

John Crowley - La Grande Œuvre du Temps - L’Atalante

 

 

 

En l’an de grâce 1983 Caspar Last inventeur d’une technique autorisant le voyage dans le temps, part dans le Guyane Britannique de 1856 à la recherche d’un exemplaire du one-cent magenta, le timbre le plus rare et le plus cher du monde. A son retour il est interpellé par un membre d’une société « philanthropique » fondée en 1893 par Cécil Rhodes, figure du colonialisme britannique du XIXe siècle qui le convainque de restituer le timbre. Pire, il ne saura jamais que son invention permit la création de l’Association…

 

En 1956 le jeune Denys Winterset croise sur les rails qui l’emmènent du Cap au Caire un certain Davenant qui l’invite au Club de l’Altérité tout en lui dévoilant les manipulations temporelles auxquelles se livrent ses membres afin de conserver ou restaurer l’Empire britannique.

 

 

Avec La Grande Œuvre du Temps, John Crowley livre une longue nouvelle dont le thème a déjà été abordé par Poul Anderson dans La patrouille du temps et Isaac Asimov dans La fin de l’éternité. Le lecteur ne trouvera pas dans ce récit assez emmêlé une réflexion sur les déclenchements des grands faits historiques, plutôt quelques échanges au sein d’un de ces clubs typiquement britanniques où s’élaborerait dit-on le sort du monde, au risque d’ailleurs de brouiller les pistes et de favoriser l’apparition d’un léger ennui que la jolie couverture mauve ne parvient pas à enrayer..


mardi 5 mai 2026

Le Pèse - Dieu

Ian Soliane - Le Pèse - Dieu - Ailleurs & Demain - Le Labo

 

 

Le suicide assisté, c’est le moyen par lequel le héros du Pèse-Dieu, choisit de quitter la Terre. Enfin, pas tout à fait. Dans ce Futur plus ou moins proche, ou cet Ailleurs, toute mort n’est pas forcément définitive et ceux qui le souhaitent  peuvent contractuellement prolonger une existence numérisée dans les Limbes. Au fil du temps cet univers virtuel piloté par Xe, une Intelligence Artificielle, héberge les avatars d’innombrables consciences. Certaines ont conservé la mémoire de leur vie antérieure, d’autres, frappées d’une mort violente ou rapide entament un périple vierge de regrets ou de remords. Tel n’est pas le cas du narrateur du récit, père d’une fille suicidée. A la douleur de la perte de Jade s’ajoute l’incompréhension de son geste fatal et un sentiment de culpabilité insoutenable. S’il meurt c’est avec l’espoir de la ramener de l’autre coté du Fleuve, dans le Réel.

 

Dans ses précédents ouvrages Basqu.I.A.t (2020) et Après tout (2024), Ian Soliane explorait les frontières entre l'homme et la machine. Tout en poursuivant cette réflexion dans Le Pèse-Dieu, court roman de presque cent cinquante pages, il renouvelle de façon originale le mythe d’Orphée et Eurydice et autres descentes aux Enfers, et interroge le rapport entre le langage et le réel.

 

Qu’elles s’appellent Jade ou Léopoldine Hugo, la mort d’une enfant et le désarroi d’un père font surgir des douleurs immémoriales et des plaintes ancrées dans la mémoire collective. Tout en parcourant les Limbes à la recherche de sa fille et de la cause de l’acte suicidaire, le narrateur se plonge dans les souvenirs. Et c’est là toute l’ambiguïté du récit écrit à la première personne, car cette profusion langagière évoque en quelque sorte un travail de deuil alors même que le père part à la rencontre de son enfant. Elle masque, entre parenthèses, un worldbuilding et des péripéties sans saveur ; l’inverse de La Route de Cormac McCarty qui se déroulait dans un univers d’apocalypse, caractérisé par la raréfaction des dialogues.

 

Dans les Limbes préside un Dieu, une IA « Xe » et son extension « BAK ». Elle accompagne le personnage dans un premier temps. C’est une Entité bavarde, à l’inverse des Divinités monothéistes, initiant des sujets de conversation sans intérêt alors même que l’homme reste prostré dans ses souvenirs. Au fond Xe annonce un Futur sans silence, une sollicitation continue des IA à notre égard, jusqu’à la tombe, et peut-être au-delà.

 

Le narrateur finit par retrouver Jade, mais encore faut-il la ramener au Réel. Balzac dans la nouvelle « Adieu » décrivait une quête similaire : dans l’espoir de guérir Stéphanie de Vandières, une amie qui avait perdu la raison lors du passage de la Berezina par les troupes de Napoléon, Philippe de Sucy s’ingéniait à reproduire la scène de la bataille dans le jardin de son parc, espérant ainsi lui rendre la mémoire, le savoir, et finalement son amour pour lui. Son entreprise réussit mais la femme aimée mourut aussitôt d’une surcharge émotionnelle. Dans Le Pèse-Dieu, titre qu’il faut peut-être entendre comme la Pesée des Ames, le refus par le père d’inscrire la vie de sa fille dans un passé révolu désormais circonscrit au territoire fragile des mots et des images, bute sur le Réel dans une scène qui évoque la quête de la Pierre de l'Âme dans le film Endgame.

 

Ian Soliane signe là un très bon texte - non sans quelques faiblesses évoquées plus haut -  publié dans la (sous) collection « Le Labo » inaugurée par la nouvelle direction d’Ailleurs & Demain. Qui vivra verra.