lundi 12 avril 2021

Le vieil homme et la mer

 

Ernest Hemingway - Le vieil homme et la mer - Gallimard

 


Se remémorant une anecdote sur un pêcheur cubain malchanceux ayant attrapé un énorme marlin, Ernest Hemingway conçoit et publie en 1952 son ultime livre, un court roman intitulé Le vieil homme et la mer. Il recevra deux ans plus tard le prix Nobel de littérature avant de connaître un inexorable déclin physique et moral aboutissant à son suicide en 1961.

 

La trame du récit est on ne peut plus simple. Elle raconte les combats solitaires en pleine mer d’un homme pour s’emparer d’une énorme prise et tenter de la préserver face aux attaques des requins. Deux uniques personnages animent l’intrigue : Santiago, désigné comme « le vieil homme » et Manolin son jeune apprenti, « le garçon ». Un sentiment d'affection pudique les unit. Manolin prend soin du pêcheur, autant que le permettent ses faibles moyens. S’il accompagne parfois le vieil homme - possesseur d’une modeste barque pourvue d’avirons, d’un mat et d’une voile rapiécée - dans ses expéditions en haute mer, il rejoint souvent des pêcheries plus importantes. A terre, il apporte dans sa pauvre cabane, du café, un peu de nourriture, des journaux. Ils échangent quelques paroles.


Dans le Pilar, Hemingway (1950) - Copy Wikipedia

Bien éloigné du drame métaphysique de Melville, Hemingway raconte une épopée sans oripeaux, liant ses mots aux gestes simples, réfléchis de son héros. En haute mer, guetter, traquer, vaincre la proie, résister à l’assaut des requins; au repos concéder aux ressassements des vagues les ressassements des souvenirs. Il y a là comme une mise en abyme du dépouillement : l’écriture se débarrasse du superflu, le vieil homme mène désormais une vie frugale. Il ignore, à l’exception du garçon, ses contemporains, y compris dans ses rêves peuplés de plages et de lions. Non sans ambiguïtés puisque l’orgueil viril de l’écrivain pointe néanmoins son nez à cette pensée que l’homme peut être vaincu mais pas détruit. Gageons aussi que les fauves des songes appartiennent à l’auteur plus qu’au pêcheur.

 
 

Le combat éternel de l’homme et de la nature et les interdits invisibles qu’elle promulgue avaient été traité, - entre mille exemples - sous une forme courte par Jack London dans « To Build a Fire » (Faire un feu), histoire d’une lutte perdue par un trappeur contre le froid. Hemingway, avec Le vieil homme et la mer en livrait un nouvel avatar, rappelant que les plus terribles d’entre elles étaient les plus solitaires.

samedi 10 avril 2021

Au cœur des ténèbres

 

Joseph Conrad - Au cœur des ténèbres - Autrement



Au début du XXe siècle, embarqués dans un voilier sur la Tamise, quatre marins guettent le jusant pour gagner la mer. L’un d’entre eux raconte la singulière expérience à laquelle il fut confronté, lorsque plus jeune il remonta le fleuve Congo en Afrique à bord d’un vapeur délabré pour prendre contact avec le responsable d’un comptoir lointain, et en revint à jamais stigmatisé.

 

Puisant comme à son habitude la matière romanesque dans son passé maritime, puisqu’il navigua sur ce fleuve, Joseph Conrad bénéficia également de plusieurs témoignages dont celui du consul britannique Roger Casement. Avant d’être le récit d’une plongée dans les abimes de l’esprit, Au cœur des ténèbres dresse dès 1899 un réquisitoire hallucinant contre les exactions commises par les sbires du roi Léopold II dans l’Etat du Congo. Il désigne, préfigure ce qui sera la marque de fabrique de la première moitié du XXe siècle, l’industrialisation de l’horreur. Son vecteur, dans le texte, est le commerce de l’ivoire et non celui du caoutchouc. Le premier chapitre abonde en descriptions sans équivoque :

 « Un léger cliquètement me fit tourner la tête. Six Noirs avançaient en file indienne, peinant sur le chemin montant. Ils marchaient lentement, très droits, balançant sur leur tête des petits paniers remplis de terre, et le cliquetis rythmait leur marche. Ils avaient une guenille noire autour des reins, dont les bouts s'agitaient derrière eux comme une queue d'animal. On voyait toutes leurs côtes, les articulations de leurs membres ressemblaient aux nœuds d'une corde ; ils avaient un collier de fer autour du cou et étaient tous reliés par une chaîne qui se balançait entre eux et cliquetait en mesure. »

Et plus loin :

« Auprès du même arbre, deux autres tas d'articulations pointues étaient assis, les genoux remontés. L'un, le menton appuyé sur ses genoux, regardait dans le vide, avec une expression atroce, intolérable ; son fantôme jumeau appuyait son front, comme s'il était accablé par un grand épuisement ; et, partout alentour, d'autres étaient disséminés dans toutes les positions contorsionnées d'êtres évanouis, comme on en voit sur des peintures de massacres ou d'épidémies de peste. Tandis que je restais là, pétrifié d'horreur, l’une de ces créatures se souleva sur les mains et les genoux et s'éloigna à quatre pattes pour aller boire à la rivière. Il but dans ses mains puis s'assit en plein soleil, croisa ses mollets devant lui et au bout d'un moment, laissa tomber sa tête crépue sur son sternum » Et que dire du comptable agacé d’être dérangé dans l’exercice de sa fonction par le râle d’un mourant ?

 

Des années plus tard, sur la Tamise, Marlow imaginera rétrospectivement la découverte de l’estuaire anglais par les romains vingt siècles plus tôt en y plaquant ses souvenirs d’Afrique : un lieu sauvage marécageux, primitif, abominable et fascinant. Sa propre descente aux enfers débuta avec la vision d’une carte où le fleuve déployait ses anneaux de serpent, et de l'antichambre du bureau du Directeur de la Compagnie gardée par deux femmes attelées à un tricot. Les Parques en quelque sorte, « gardiennes de la Porte des Ténèbres ». Sur le Congo, le sentiment d’horreur éprouvé à la vue des esclaves se transforme en une sorte de sidération provoquée par l’atonie du paysage :

« Remonter le fleuve, c'était revenir aux premiers jours de la création, quand la végétation s'épanouissait sur la terre et quand les grands arbres étaient des rois. Une rivière déserte, un profond silence, une forêt impénétrable. L'air était chaud, épais, lourd, visqueux. Il n'y avait nulle joie dans l'éclat du soleil. Les longs bras de la voie d'eau coulaient, dans la mono­tonie des lointains surchargés d'ombre. Sur les berges argen­tées, des hippopotames et des alligators se doraient au soleil côte à côte. Les eaux larges serpentaient entre une foule d'îles boisées ; on cherchait son chemin sur cette rivière comme dans un désert, butant à longueur de journée sur des hauts-fonds, essayant de trouver un chenal, finissant par se croire ensorcelé et coupé à jamais de tout ce que l'on avait jadis connu, quelque part, aux cinq cents diables, dans une autre existence peut-être. Il y avait des moments où l'on voyait resurgir son passé, comme cela arrive parfois alors qu’on n'a pas une minute à perdre ; mais il venait sous la forme d'un rêve agité et bruyant contemplé avec étonnement parmi les réalités écrasantes de cet étrange univers de plantes, d'eau et de silence. Et cette atonie de la vie ne ressemblait pas du tout à la paix. C'était l'immobilité d'une force implacable méditant sur quelque projet insondable ».

 

Photo - En attendant Nadeau - Yannick Haenel




Sur le décorum, nous n’aurons pas beaucoup plus d’éléments. Les récits d’aventure - ainsi La demeure des Dieux de Michel Bernanos - regorgent d’ordinaire de pages descriptives. Ici la réalité menace de s’effondrer constamment. L’esprit est essentiellement confronté à ses créations : cauchemars, souvenirs … Pour ne pas y succomber, Marlow s’accroche désespérément au quotidien de la navigation. Au bout du chemin, Kurtz agonise dans une hutte fermée par une palissade surmontée de têtes humaines, cernée par une foule d’adorateurs. Il a depuis longtemps franchi les portes du réel. Le mourant dit Conrad s’est livré à l’assouvissement de tous ses désirs, à une espèce de viol de la jungle, et en retour la jungle lui a renvoyé son image, son être profond : « L’horreur, l’horreur » répète-t-il. Si tu plonges longtemps ton regard dans l'abîme, l'abîme te regarde aussi disait Nietzche.


Il est remarquable que l’auteur et la traductrice Odette Lamolle n’emploient pas les mots « comptoir, comptoir avancé» autrement dit « trading post » pour désigner les implantations occidentales le long du fleuve, mais conjointement le terme « station » - cité à quarante-neuf reprises dans le texte original. Conrad avait pourtant publié auparavant une première mouture intitulée « An Outpost of Progress », « Un avant-poste du progrès ». Faut il voir dans la progression de Marlow dans son chemin de ténèbres une analogie avec les quatorze stations des Evangiles ? Le personnage maléfique de Kurtz frappe par son omniprésence. Avant d’être incarné - et de quelle faible manière ! - il laisse un souvenir admiratif dans l'esprit des individus que Marlow croise au cours de son expédition. A l’opposé MacWhirr héros de Typhon symbolise le Salvateur caché, figure Mosaïque popularisée jusque dans les BD de Marvel et DC. Le Mal se répand, le Bien se révèle.

 

Outre un film spectaculaire, Au cœur des ténèbres inspira directement à l’écrivain américain Robert Silverberg le roman Dans les profondeurs de la terre, dans lequel il substitua la Rédemption au Mal. Avec moins de réussite littéraire, hélas. Parmi les contemporains Cormac McCarthy semble prolonger avec Méridien de sang un discours sur la cruauté mis en avant dans l’adaptation de Coppola de ce chef d'œuvre impérissable.

samedi 3 avril 2021

Moby-Dick ou le Cachalot

 

Herman Melville - Moby-Dick ou le Cachalot - Gallimard Quarto

 

 

 

Par quelles voies détournées, à la faveur de quelle mystérieuse humeur revient-on vers un classique ? Ici la question ne se pose pas. Le Moby-Dick orchestré par Philippe Jaworski est un monument éditorial agrémenté de trois cents pages de notes critiques et d’une riche iconographie reproduisant entre autres quelque unes des célèbres illustrations de Rockwell Kent relatives à une parution anglaise de 1930. Le dossier s’attache surtout à l’antériorité et à la postérité littéraire, critique, du chef d’œuvre de Melville. Il complète sans le recouper le travail effectué par le même traducteur dans La Pléiade.

 

Moby-Dick ou le Cachalot s’avère, de quelque angle qu’on le considère, comme une monstruosité : folle odyssée, encyclopédie de délires et massacres multi-centenaires entretenus et exercés à l’encontre de malheureux cétacés dont le gigantisme aujourd’hui nous émerveille plus qu’il ne nous effraye - l’effroi surgissant désormais du constat de la diminution mortelle de leur population -, monstruosité de la construction romanesque conçue en étagements de récits agglomérés comme les tubercules de la baleine à bosse ; enfin constitution d’un mythe contemporain.

 

De baleine justement il n’en est plus question. Moby-Dick devient sous le pilotage de Philippe Jaworski « the sperm whale », un cachalot blanc. Ainsi disparaît le dernier élément féminin de l’ouvrage, si l’on veut bien faire abstraction des rapides figures terrestres de l’aubergiste et de Tante Charité. Ainsi s’y trouvent également renforcées les allusions homosexuelles circulant sous le vernis quaker. Au début de l’année 1850 Melville entreprend l’histoire d’une chasse au cétacé. Il s’appuie pour cela sur sa propre expérience baleinière, de récits de naufrage, peut-être de Mocha Dick un cachalot qui vivait dans le sud de l'océan Pacifique aux débuts du xixe siècle. Selon Jacques Cabau la lecture de La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne provoque une réorientation de l’intrigue. A la linéarité des vingt deux premiers chapitres narrés par Ismaël, survivant de l’épopée, succède une succession de récits disjoints invoquant tour à tour l’univers livresque baleinier, donnant libre cours à des digressions mystiques aux formes parfois théâtrales, narrant des scènes de chasses. Jean-Paul Sartre y voyait comme une prolifération textuelle cancéreuse. Une rationalité préside les chapitres précédant l’embarquement. Sitôt quitté le port, elle n’a plus qu’un hôte, le second Starbuck qui tente en vain de maitriser les folles directives du capitaine Achab.

 

Le roman débute par les déambulations d’Ismaël, jeune marin sans trop d’expérience mais avide d’aventures. Ratant l’embarquement pour Nantucket, peu fortuné, il partage dans une modeste auberge de New Bedford un lit avec Quiqueg un harponneur indien (maori ?). La scène, digne d’un sitcom, raconte la naissance d’une amitié et l’apprentissage chez le jeune homme du relativisme culturel. Elle rappelle le couple formé par Robinson Crusoé et Vendredi. Une autre séquence ambivalente voit l’ensemble des marins du Pequod brasser le spermaceti blanc extrait de la tête du cachalot ; pris à tort à l’origine pour un liquide séminal il était vendu comme cosmétique. Le narrateur raconte le plaisir pris à cette activité en particulier lorsqu’il saisit involontairement la main d’un autre marin.

 

En mer, Ismaël disparaît de la narration. La personnalité d’Achab émerge progressivement. Parti pour une saison de chasse à la baleine, il éprouve un fort ressentiment pour un cachalot blanc qui jadis lui emporta une jambe. La mort de Moby Dick est son véritable objectif. A l’exception de Starbuck il convertit l’ensemble de l’équipage au bien-fondé de sa funeste entreprise. Au cours d’un périple prévu initialement pour trois ans le navire rejoint le Cap Vert, descend jusqu’au Rio Plata, file vers Sainte-Hélène, franchit le Cap de Bonne-Esperance, plonge dans l’Océan Indien, remonte en mer de Chine, s’élance dans l’Océan Pacifique et livre bataille finale vers les iles Sandwich. Chasses réussies - il faut bien amortir, voir rentabiliser l’expédition - rencontres d’autres baleiniers, rien n’y fait, Achab est tout entier à son obsession contre l’animal castrateur.

 

Ecrit dans un style élisabéthain merveilleusement mis en valeur par Philippe Jaworski, Moby- Dick semble une excroissance de l’Ancien Testament. La plume de Melville, comme son cétacé, ne cesse d’y plonger, pas seulement pour le mythe de Jonas mais pour y puiser nombres d’expressions conférant à cette odyssée une coloration mystique. Shakespeare revient souvent aussi. Les pages inspirées alternent avec de longues considérations sur la pêche, le dépeçage de ces pauvres mammifères qualifiés doctoralement de … poissons par l’écrivain.

 

L’auteur de Bartleby appartient indiscutablement à la cohorte bienheureuse des créateurs de mondes, de monde-baleine, dirait Jacques Cabau - pour moi le meilleur commentateur de l’une des œuvres phares de la littérature américaine. Mais avant de livrer quelques extraits, je voudrai revenir sur les propos de Henri Scepi relatif à une des postérités littéraires de Moby- Dick, 20 000 lieues sous les mers :

 

« Inventeur d'extraordinaires mystères du monde naturel, Jules Verne en a laissé un, littéraire. Qui n’a toujours pas trouvé son élucidateur. Dans le premier chapitre de Vingt mille lieues sous les mers Verne décrit les catastrophes maritimes provoquées pendant l'année 1866 par la rencontre de navires avec une « chose » ou un animal impossible à identifier. Au nombre des monstres soupçonnés d’être responsables de ces naufrages inexpliqués, il mentionne « le terrible « Moby Dick des régions hyperboréennes ». La composition de Vingt mille lieues sous les mers date de 1867-1870. Verne ne semble pas avoir connu le roman de Melville paru le 14 novembre 1851 (à moins qu'il ait pu se procurer un exemplaire du volume lors de son passage à New York en avril 1867 ?) Dans l'ouvrage d’Arthur Mangin, Les Mystères de l'océan (Tours, Alfred Marne, 1864), auquel Verne a beaucoup emprunté, est évoqué, dans le chapitre intitulé « Le serpent de mer », un animal dit « fantastique », La grande baleine blanche des côtes du Groenland, chassée pendant deux siècles par les baleinière écossais, qui l'appelaient Moby Dick, et la regardaient comme l'épouvantail des mers arctiques. « Les élucubrations de marins en délire » mentionnées par Verne paraissent bien provenir du catalogue & monstres légendaires de Mangin. Mais, alors, où celui-ci a-t-il trouvé son « Moby Dick », qui n'est attesté nulle part dans les récits de chasse et les légendes étudiés par les spécialistes américains ? Existe-t-il vraiment des récits « écossais » où le monstre serait appelé par le nom que lui donne Melville ? Si ce dernier les connaissait, il ne serait donc pas l'inventeur du nom ? On croyait Moby Dick inspiré du célèbre Mocha Dick … »

 

Selon la biographie établie par Philippe Jaworski, une édition anglaise de Moby Dick dument expurgée (censurée) de deux mille mots parut en octobre 1851 (Richard Bentley). Or Jules Verne effectua en 1859 un voyage en Angleterre et en Ecosse en compagnie d’Aristide Hignard. La relation de ce périple fut refusée en 1862 par Hetzel. Que les monstres marins cités ou combattus par Nemo proviennent du livre d'Arthur Mangin, soit. Mais dans l’intervalle de 20 000 lieues sous les mers et le roman de Melville, Verne crée à partir de 1864 - la même année que le Mangin -, avec Hatteras une autre figure de « monomaniaque » - terme emprunté à l’écrivain américain.  Quelle fut sa source d'inspiration ? On se souvient qu'au départ de Nantucket le Capitaine Achab reste cloitré un moment dans sa cabine. Il en est de même pour Hatteras dont le nom est ignoré par une grande partie de l’équipage. Seul témoin de sa présence à bord son chien (Dog Captain) qui arpente le pont. Se pourrait-il donc que Jules Verne ait eu connaissance du roman Moby Dick dès cette époque ? L'hypothèse est mince, mais doit elle être écartée ? Quant au secret de l'apparition de Moby-Dick dans Les mystères de l'Océan, il reste entier.

 

Extraits

 

La terre sous le vent

 

« Il a été, dans un chapitre précédent, fait mention d'un certain Bulkington un matelot de haute stature, fraîchement débarqué, rencontré à l'auberge de New Bedford.

Or tandis que, par cette nuit d'hiver glaciale, le Pequod enfonçait sa proue vindicative dans la vague froide et maligne, qui vois-je à la barre du gouver­nail ? Ce même Bulkington ! Je regardai avec une crainte mêlée de sympathie et de respect cet homme qui, en plein hiver, à peine rentré d'une dangereuse campagne de quatre ans, pouvait ainsi repartir sans repos vers de nouvelles tourmentes. La terre semblait lui brûler les pieds. Les plus grands prodiges ne se racontent pas ; les plus profondes images de la mémoire jamais ne donnent lieu à des épitaphes ; ce bref chapitre est la stèle de Bulkington - une tombe sans pierre. Qu'il me suffise de dire que son sort fut semblable à celui du vaisseau secoué par l'ouragan, qui suit lamentablement la côte sous le vent Le port aimerait venir en aide ; le port est compatissant ; là se trouvent la sûreté, le confort, la pierre du foyer, le souper, de chaudes couvertures, des amis - tout ce qui apporte douceur à notre fragile humanité. Mais dans pareille tempête, le port et la terre représentent pour le navire le plus extrême danger ; il lui faut fuir toute hospitalité. Sa quille viendrait-elle à frôler la cote que ce simple effleurement la secouerait de la poupe à la proue. Puissamment, il force de voiles pour gagner le large, et ce faisant doit affronter les vents même qui voudraient le repousser vers son havre. 11 cherche à nouveau l'immensité de la mer démontée et, pour son salut, se rue désespérément dans la gueule du péril - son unique ami, son plus cruel ennemi !

Connaissez-vous Bulkington, à présent ? Peut-être pouvez-vous maintenant entr'apercevoir cette vérité humainement intolérable - que toute pensée profonde et sincère n'est que l'intrépide effort de l’âme pour préserver la pleine indépendance de sa haute mer, alors que les vents les plus violents soufflant du ciel et de la terre conspirent pour la rejeter sur la côte traîtresse et servile ?

Mais parce que c'est loin, très loin des terres que réside la vérité la plus haute, sans rivage, comme Dieu infinie, mieux vaut périr dans les clameurs de la tempête qu'être ignominieusement précipité sur les rives sous le vent même si là est la sécurité ! Simple vermisseau, celui qui voudrait revenir lâchement en se traînant sur le ventre ! Terreurs de l'instant terrible ! Tant d'angoisse sera-t-elle vaine ? Courage, ô Bulkington, courage ! Farouche soit ton combat, demi-dieu ! De l'écume soulevée par ta mort océane jaillit verticale, ton apothéose ! »

 

                                               ------------------------

 

 « Parle, ô tête énorme et vénérable, murmura Achab, toi qui ne portes point de barbe, mais semble ici et là blanchie d'un duvet de mousse. Parle tête puissante, et livre-nous le secret qui est en toi. De tous les plongeurs tu es celui qui a plongé le plus profond. La tête sur laquelle brille à présent le soleil méridien a vu les fondations du monde. Là où rouillent des flottes et des noms dont nulle archive n'a gardé la trace, là où pourrissent des ancres et des espoirs inexprimés, où la cale meurtrière de notre frégate-terre est lestée des ossements de millions de noyés - c'est là, dans cet horrible royaume des eaux que tu avais élu domicile. Tu es allée où nulle cloche, nul plongeur ne sont jamais descendus; tu as dormi aux côtés de tant de marins, là des mères que le sommeil avait abandonnées eussent donné leur vie pour s'étendre; tu as vu les amants enlacés sauter de leur navire en feu, s’enfoncer cœur contre cœur, dans la vague exultante, l'un à l'autre fidèles quand le Ciel semblait les trahir ; tu as vu le second assassiné, que les pirates avaient jeté par-dessus bord dans la nuit, couler, des heures durant, dans la noire ténèbre de la gueule que rien n'assouvit, et ses meurtriers continuer leur route sains et saufs, tandis que de rapides éclairs faisaient voler en éclats le navire tout proche qui eût rendu un honnête mari à des bras tendus d’impatience amoureuse. Tu en as vu assez, ô tête, pour fracasser les planètes et faire d’Abraham un mécréant, et nulle syllabe ne sort de ta bouche ! »


mardi 23 mars 2021

Souvenirs d’Emanon

Shinji Kajio & Kenji Tsuruta - Souvenirs d’Emanon - Latitudes

 

 


1967 : de retour de voyage, un étudiant emprunte un ferry en direction de l’ile de Kyushu dans le sud du Japon. Fauché comme tous les jeunes gens de son âge, il s’apprête à passer une longue nuit dans un dortoir en compagnie de poivrots, quand une jeune fille vient s’installer près de lui. De naturels réservés l’un comme l’autre ils finissent par faire connaissance. Le narrateur - dont on ignore davantage l’identité que sa mystérieuse interlocutrice - trouve un exutoire à un spleen existentiel dans la lecture de livres de … science-fiction. L’adolescente s’appelle Emanon, anagramme de No name. L’histoire qu’elle raconte est tout simplement incroyable : elle est âgée de trois milliards d’années ! Au petit matin elle disparaît sans laisser de traces. Le temps passe, l’adolescent construit sa vie, fonde une famille, quand treize ans plus tard …

 

La trame très simple de Souvenirs d’Emanon suggère deux niveaux de lecture. Le récit d’un flirt amoureux sans lendemain - les êtres aimés viennent parfois d’ailleurs pour paraphraser Pierre Bachelet -, ou la rencontre d’un esprit immortel comme dans les romans de Henry Rider Haggard et Pierre Benoit, voir « Le Conte de Suzelle » de Jean-Philippe Jaworski. La suite des évènements, les allusions à la littérature de science-fiction, qu’il s’agisse de La mémoire du mort de Curt Siodmak ou du prix Hugo récompensant en 1967 Robert Heinlein pour Révolte sur la lune, inclinent à considérer la seconde hypothèse.

 

Au-delà des œuvres évoquées plus haut, la thématique de Souvenirs d’Emanon fourmille d’entrées SF tels les deux ouvrages de Robert Silverberg consacrés à la légende de Gilgamesh, Le grand secret de René Barjavel, Hedrock des Armureries d’Isher, le cycle du Monde du Fleuve etc. Quartier Lointain, manga de Jirô Taniguchi, évoque un personnage qui s’affranchit aussi des barrières du Temps. A l’instar de ce dernier, Kenji Tsuruta livre un graphisme de qualité, au-dessus des productions du genre.

 

Emanon, concentre en elle les figures du sphinx, de la réincarnation et des archétypes jungiens. Et pour cause puisqu’elle incarne la mémoire de l’humanité. Ce fardeau énorme qu’elle lègue à ses successeurs tranche avec une apparence d’adolescente bohème. C ’est tout le mystère de ce manga fort bien réalisé et publié où l’on appréciera comme chez Taniguchi les moments de respiration qui aèrent l’intrigue. Les auteurs ont hélas poursuivi l’aventure avec des suites fort dispensables.

 

dimanche 21 mars 2021

Desolation Road

 

Ian McDonald - Desolation Road - Ailleurs et Demain

 



« Dans le pire désert de Mars, il y a un coin plus perdu que les autres. Le docteur Alimantado l'atteignit par accident et le baptisa Desolation Road. Il sera rejoint par une série de personnages baroques, excentriques, marginaux, à la dérive, oubliés du destin et en quelque sorte dépourvus d'avenir.

On rencontre à Desolation Road des personnalités aussi singulières que Persis Tatterdemalion, pilote d'élite clouée au sol qui devient la tenancière du premier bar ; Rajandra Das, vagabond du rail, que les machines aiment tant qu'il les répare d'une caresse ; Paternoster Jericho, haut dignitaire du crime organisé qui fuit ses assassins. Et d'autres, nouveaux Martiens, sainte, pèlerins, militaires, terroristes, réunis sous la houlette du fondateur involontaire de Desolation Road, le docteur Alimantado, chronodynamicien génial, qui disparaîtra dans les couloirs innombrables du temps pour sauver sa ville. »

 

Trente et un ans après une première lecture (mars 1990 !) Desolation Road n’a rien perdu de sa superbe à mes yeux. A l’instar de Gabriel Garcia Marquez, mais on pourrait tout aussi bien citer Bagdad Café, obscur troquet échoué sur la Route 66 comme les baraques du docteur Alimantado sur les rails de la Bethlehem Ares Railroads Company, ou le chantier de la cité ferroviaire du film Il était une fois dans l’Ouest, Ian McDonald avait compris que les lieux de nulle part sont le centre du monde. Avant que l’enfer industriel ne broie la région, le village du chronodynamicien est un lieu de sortilège comme Macondo. On remarquera au passage qu’Alimantado et José Arcadio Buenda se passionnent tous deux pour la technologie. L’auteur prend soin de ne pas embarquer d’emblée le lecteur dans un exotisme martien. La terraformation a été un tel succès qu’hormis la couleur du sable les premiers méandres du récit empruntent les voies d’un Far West bien terrestre. Dès lors peuvent s’abattre les merveilles, singulières personnalités, cirques ambulants, sainte patronne des machines ou guitariste fabuleux échappé d’une station orbitale.


Le temps de la révolution industrielle initié par la découverte des oxydes ferreux des sables du Grand Désert, de la bureaucratie et des guerres placent la narration sur une nouvelle tessiture. Adieu Marquez, Orwell pointe le bout de son nez. Johnny Staline, enfant de Desolation Road embrigadé dans les usines de la Bethlehem Ares Railroads en devient une des redoutables huiles justifiant son nom. Les machines prennent le pouvoir, la population terrestre s’apprête à débarquer sur Mars. Que deviendra Desolation Road ?


On trouve dans cet ouvrage séminal ce qui fera le sel du Fleuve de Dieux et de La Maison des derviches, une inventivité extraordinaire, une écriture cumulative, qui est à elle seule un world building à l’intérieur du récit :

 « Et quand il eut fini de relater ses aventures dans des forêts plastiques mortes depuis des milliards d'années, dont il dessinait dans ses carnets les bizarres faunes et flores polymères, et ses croisières touristiques autour des triomphes futurs de l’humanité, colossales prouesses scientifiques dont la connaissance faisait du joyau de la couronne actuel, la terraformation de ce monde, une performance triviale et médiocre par comparaison; quand il eut raconté ses voyages dans la jungle planétaire d'arbres efflorescents, en quête d'hommes qui n'étaient plus humains, qui s'étaient eux-mêmes tellement transformés qu'ils avaient la forme de mélanges d'organes d'un rouge pulpeux, créatures arboricoles bulbeuses aux dures coquilles, aux tentacules tenaces, qui jetaient leurs intelligences créatrices de réalité dans les abîmes du Multivers pour communier avec les hautaines volontés inter dimensionnelles qui y siégeaient, lorsqu'il eut dit tout cela, nais aussi qu'il avait vu le soleil se couvrir de glace, marché sur les rochers tièdes comme lave de la terre nouvelle-née tandis que les éclairs de la Genèse dardaient leurs fourches tout autour de lui ; et qu’il avait vu Sainte Catherine planter l'Arbre du Commencement du Monde dans la roche nue de Chrysé et qu'il était aussi monté au sommet de l'Olympe, la plus haute des montagnes, pour voir le ciel fuser violet sous les fulgurants faisceaux des accélérateurs de particules lorsque ROTECH affronta les envahisseurs extraterrestres appelés les Célestes le tout premier jour de la 22ème Décennie, et que ce matin-là, oui, ce matin-là, il avait dégusté son thé à la menthe sur la calotte glaciaire de la planète à l'heure où le soleil bouffi et moribond emplissait l'horizon tandis qu'autour de sa tente sous la surface de la glace, rampaient les curieuses configurations géomé­triques dont il déduisit qu'elles devaient être les vestiges de l'humanité en cette époque de fin du monde : quand il eut fini de narrer tout cela, les ombres s'allongeaient déjà sous l’arbre parasol il y avait dans l'air comme une pointe de froideur vespérale, le chapelune commençait à scintiller là-haut dans le ciel et Eva Mandella avait déjà indu le docteur Alimantado et toutes ses histoires terribles et extraordinaires dans sa tapisserie sous forme d'un nœud coloré de verts jungle, de violets cataclysmiques, de rouges morbides et de bleus glaciaires traversés par le fil gris du voyageur temporel. »

mercredi 10 mars 2021

Emissaires des morts

 

Adam-Troy Castro - Emissaires des morts - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

Emissaires des morts d’Adam-Troy Castro, dont le titre évoque celui du second roman du cycle Ender d’Orson Card, est le premier volume d’une trilogie consacrée aux enquêtes d’Andrea Cort. Cette détective du futur enquête pour le compte d’un procureur au sein d’un Corps diplomatique. L’Humanité a essaimé dans les étoiles et les contacts avec les espèces extra-terrestres donnent lieu parfois à des incidents regrettables dont nos dignes représentants portent souvent - cela n’étonnera personne - la responsabilité. Armée d’une détermination sans faille et d’un intellect holmésien, Cort débarque dans les ambassades humaines de mondes inhospitaliers ou simplement étranges et dénoue les nœuds gordiens qu’on lui soumet.

 

Une sale réputation la précède. Enfant elle fut le témoin, pas innocent, d’un massacre inter-espèces. Ses apparitions, renforcées par l’austère combinaison noire qu’elle revêt en toutes circonstances, genre héroïne badass de manga, son intransigeance, glacent ou rebutent ses interlocuteurs. Cependant la rigidité mentale de cette lointaine parente des agents de la redoutable section « Circonstances Spéciales » du cycle de La Culture de Banks, dissimule un abyme. Andrea Cort met autant d’opiniâtreté à enfermer ses monstres personnels que ceux qu’on lui présente.

 

Pour cette publication Gilles Dumay a joint au corps principal de l'ouvrage quatre nouvelles. Ce choix et l’ordonnancement des textes facilitent la compréhension de l’évolution psychologique du personnage. La version française devient ainsi la nouvelle référence d’une fiction anglo-saxonne. Que de progrès accomplis en un peu plus d’un demi-siècle par le milieu éditorial hexagonal de l’imaginaire ! La traduction toute en fluidité de Benoit Domis contribue au plaisir de lecture.

 

« Avec du sang sur les mains » frappe d’entrée le lecteur par sa dramaturgie. Les Zinns sont des sentients pacifiques et incroyablement évolués sur le plan technologique. Mais ils sont sur le déclin. En échange d’informations scientifiques ils demandent à ce qu’on mette à leur disposition un criminel humain pour l’étudier. Le récit - comme les autres - se déploie dans deux directions : la confrontation avec l’altérité, et la confrontation avec une culpabilité personnelle. Les adversaires d’Andrea Cort ne se privent pas de réactiver les démons du passé. Certains ne s’en remettent pas comme le Mental du roman Le sens du vent de Banks, d’autres s’efforcent de vivre avec, comme le héros de La grande porte de Pohl … ou Cort.

 

Si « Une défense infaillible » m’a semblé évoquer une classique affaire d’espionnage, « Les lâches n’ont pas de secret » replace l’intrigue sur le plan de l’éthique. Condamné à une mort lente et atroce sur le monde des Caiths, Griff Varrick informe l’enquêtrice qu’une sanction alternative existe. Il s’agit d’une camisole chimique privant l’individu de son libre-arbitre. Qualifiée par les autochtones de peine des lâches, elle devient une arme redoutable dans les mains d’une ambassadrice peu scrupuleuse.

  

Sur Catarkhus, l’héroïne doit qualifier des meurtres commis sur les Catarkhiens. Cette espèce intelligente  semble déconnectée du réel, ignorer la présence d’autres sentients sur leur sol. La sensation même de douleur lui est étrangère. Comment dans ces conditions appliquer une sanction pénale pour des actes de violence exercés à son encontre alors qu’elle y est indifférente ? « Démons invisibles », un cran au-dessus des trois autres nouvelles lorgne du côté d’Un cas de conscience de James Blish par la hauteur de son propos.

 

La question du libre-arbitre et son antithèse brutale l’esclavage irriguent le roman Emissaires des morts. Son supérieur hiérarchique envoie Andrea Cort enquêter sur un double meurtre commis sur un monde artificiel propriété des IAs-source. Ces intelligences artificielles présentes dans toute la Confédération ont conçu un habitat gigantesque de forme cylindrique. Elles sont allées plus loin encore en créant une espèce vivante, intelligente, les Brachiens. Ceux-ci vivent dans les mailles de la Frondaison, une végétation suspendue dans la partie supérieure de Un Un Un nom de cet étrange monde. La partie inférieure est dissimulée aux yeux de tous par une mer de nuages acides. Tomber c’est mourir. Accrochée aux Frondaisons, une ville constituée d’hamacs en guise de logements reliés entre eux par de fragiles passerelles abrite une population humaine de diplomates, de spécialistes en exo-civilisations et d’ouvriers. Ces derniers purgent une peine ou ont quitté une terre tyrannique dans l’espoir d’une vie meilleure. C’est un enfer qu’ils découvrent. Quant à la représentation elle n’a de diplomatique que de nom. Les IAs-source refusent de leur attribuer ce statut. Les Brachiens sont leur propriété point-barre. Cort découvre un administrateur, Gibb, installé dans cette déliquescence comme un lointain parent du Kurtz de Conrad, un adjoint énigmatique, une population fermée, et un couple d’humanoïdes bizarroïdes doué d’empathie : deux corps hébergent une conscience commune.

 

Emissaires des morts est tout à la fois le roman de l’assombrissement et de la délivrance. Le temps des changements pour Andréa Corps qui dans ce récit à la première personne, fend sa carapace de culpabilité, et le tableau d ’une humanité esclavagiste. Le livre s’achève par une double révélation, on serait tenté de dire comme Bester par une double démolition, celle frappant les sentients n’étant pas la moindre. 

 

L'ouvrage d' Adam-Troy Castro hérite d’une longue lignée de thrillers SF (1), mais pas seulement si l’on se réfère aux fictions citées plus haut. Il s’apparente à un futur classique hanté par des fantômes littéraires, ce qui n’est pas un mince compliment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1)   L’homme démoli, Face aux feux du soleil, Les cavernes d’acier, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Minority report, Carbone modifié, Noir, Soleil vert, Futurs mystères de Paris, Les racines du mal, Terminus etc. etc. On pourrait citer la série Babylon 5 qui privilégie l’unité de lieu


jeudi 25 février 2021

La Fontaine des Ages

 

Nancy Kress - La Fontaine des Ages - Le Bélial’ Une Heure lumière

 

 

Reclus dans une maison de retraite, le richissime Max Feder s’achemine vers une fin de vie acceptée en tout lucidité. Il refuse le traitement de régénération sophistiqué contre le vieillissement que sa fortune pourrait lui offrir. Devenu indifférent à tout, à sa carrière, à sa famille issue d’un mariage sans amour, l’unique objet de ses pensées est une bague renfermant une mèche de cheveux de Daria, une femme rencontrée à Chypre dans sa jeunesse. Un de ses turbulents petits enfants venus lui rendre visite l’égare. Il se décide alors à retrouver une nouvelle fois son ancienne passion.

 

Seconde parution d’une novella de Nancy Kress au Bélial’ dans la collection Une Heure Lumière après Le nexus du Docteur Erdmann, La Fontaine de Ages démarre également dans un Ehpad ! Le récit nerveux, appuyé sur un héros retors et truculent, se déploie sur plusieurs époques. Daria, personnage clef et fugitif croise Max Feder à des étapes critiques de sa vie. Elle-même mariée à un milliardaire, elle est à l’origine de la fortune de son premier amour et du traitement contre la senescence. Comme l’explique le Rom Svetan Thomas, un comparse de Feder, c’est une muli, un de ces fantômes qui accompagnent notre existence, une Terre promise et illusoire à l’inverse de l’Etoile des gitans de Robert Silverberg.

 

L’immortalité et le Pouvoir contre l’amour constituaient les ingrédients de l’explosif Jack Barron et l’Eternité de Norman Spinrad. On ne fera pas grief à Nancy Kress de ne pas s’élever à ce niveau dans une novella d’ailleurs primée. Elle prend néanmoins le temps de dresser le tableau d’un monde dégénérescent et profondément inégalitaire où une classe d’individus privilégiés réfugiés dans les dômes, des environnements protégés, consacrent leurs richesses à prolonger leur espérance de vie. Escroc mais pas sans états d’âme, Feder, avec ses Roms, bouge un peu les lignes au grand dam des autorités.

 

L’épilogue en forme de tisane pour fin de soirée Ehpad déçoit. Mais j’ai bien aimé la fille aux yeux verts et à la voix rauque.


dimanche 21 février 2021

La Montagne morte de la vie


 

Michel Bernanos - La Montagne morte de la vie - Arbre Vengeur

 

Embarqué « à l’insu de son plein gré » selon une formule humoristique, dans un galion à une époque indéterminée et pour une destination qui ne l’est pas moins, un jeune homme raconte la succession d’aventures épouvantables dont il fut la proie. A bord, l’apprenti mousse devient le souffre-douleur de l’équipage avant que le cuisinier Toine ne le prenne sous sa protection. Ce court répit s’achève bientôt. Sous l’Equateur le vent tombe, les provisions s’épuisent et les hommes affamés sombrent dans le cannibalisme. Le navire reprend sa course mais sombre dans le tourbillon d’une tempête apocalyptique analogue au maelstrom décrit par Edgar Poe dans son récit Manuscrit trouvé dans une bouteille. Seuls rescapés, accrochés au mat, l’aide cuisinier et Toine abordent une ile déserte.

 

Rédigé en dix neuf jours en 1963, La Montagne morte de la vie constitue le point d’orgue de l’œuvre de Michel Bernanos. Me référant aux investigations du préfacier Juan Asensio, le titre du roman évoque le nom d’un personnage du Dit du Marin de Coleridge, « Le Cauchemar-vie-en-la-mort ». Les grands textes, et celui de Bernanos ne fait pas exception, cousinent avec leurs homologues : Poe, Machen, les végétaux inquiétants d’Algernoon Blackwood, L’œil dans le ciel de Dick (!) ou La Route de Cormac McCarthy sans oublier les histoires de vaisseaux maudits comme Le Hollandais volant ou Le Psautier de Mayence de Jean Ray.

 

L’ouvrage prend son envol dans la seconde partie. Le paysage insulaire arpenté par les naufragés baigne dans une lueur pourpre, l’eau y compris. Le sol résonne de l’étrange battement d’un cœur gigantesque. L’horizon est dominé par une montagne rougeoyante. Ce n’est pas le Sinaï des Dix Commandements. Dieu a déserté la contrée. Toine, comme le narrateur de la fiction de Jean Ray ne reconnaît pas les constellations. Il est tout aussi incapable d’identifier les arbres. Désireux de connaître le fin mot de l’histoire les deux hommes tentent d’atteindre le sommet, ignorant l’assaut végétal et minéral contre eux.

L'Enfer de Dante vu par Gustave Doré

Juan Asensio évoque à travers la figure de Monsieur Ouine, l’influence paternelle. Nul doute qu’il y ait là une nouvelle voie d’investigation de l’œuvre de Michel Bernanos. De l'emprise du paysage dans Le Murmure des Dieux à la prédation de La Montagne morte de la vie on franchit un degré. Chez Georges le père, Le Journal d’un curé de campagne racontait la lutte inlassable d’un homme d’église pour raviver la foi de sa paroisse. L’incroyance, le Mal, mais aussi la boue, la pluie quotidienne, le ciel bas se coalisaient contre son ministère. Le prêtre livrait un combat féroce contre la pétrification des consciences (1). Il est perdu dans le texte du fils, au cours d’un final saisissant. En dernier lieu le lecteur averti invoquera également la figure de Gorgone.

 

Cette belle édition d’un incontestable chef d’œuvre, à laquelle on ne reprochera qu’une couverture ratée, est complétée par un conte moyenâgeux plus anecdotique Ils ont déchiré Son image.

 

 

 

 

(1)   « . Je n’ose pas dire qu’elle [la conscience] se décompose par-dessous, elle se pétrifie plutôt. » Journal d’un curé de campagne- Georges Bernanos (Merci Paul Edel)


lundi 15 février 2021

Peuple Invisible

 

Shohei Kusunoki - Peuple Invisible - Cornélius

 

 

L’existence ne fut pas tendre avec Shohei Kusunoki. Né le 17 Janvier 1944 à Tokyo il mourut trente années plus tard victime d’une malformation cardiaque de naissance. Il publia ses propres histoires à partir de 1964 dans la mythique revue Garo. Il côtoya entre autres Susumu Katsumata et Yoshiharu Tsuge. Ce dernier, qui fut un temps assistant de Mizuki, eut une grande influence sur son travail. Dans ses dessins Kusunoki célèbre le quotidien de la vie, celui des petites gens sur lesquels parfois s’abat un sombre destin. L’éditeur Cornelius a publié deux mangas La promesse et Peuple Invisible.

 

A l’inverse des productions de beaucoup de ses confrères qui, il faut bien le dire ont tendance « à tirer à la ligne », le présent recueil est composé de petites histoires mettant en scène un Japon encore traditionnel. Elles révèlent un art subtil de la narration doublé d’un remarquable sens de l’observation qui élèvent Peuple Invisible au rang d’objet littéraire. Des quinze récits créés entre 1970 et 1972, huit sont groupés sous le titre « En loques ». Ils racontent les pérégrinations d’un aveugle témoin des heurts et vicissitudes de villageois, un peuple invisible à ses yeux mais présent. Loin d’être isolé - c’est un masseur professionnel - le personnage participe à la vie de la communauté, secourt un enfant blessé.

 

Les samouraïs sont les véritables solitaires du manga. Ainsi « Les cloches du soir » qui aurait pu s'appeler Pour qui sonne le glas débute par le son du gong annonciateur de l’aube. Plans d'ensemble sur les lieux, sur les villageois affairés à leurs activités journalières. Etranger à cette agitation un samouraï demande son chemin à un gamin. Gros plan sur un vieux potier qui travaille avec son aide. Le samouraï se présente à l'entrée. Le potier l'aperçoit, blêmit puis le suit en silence. Les deux hommes se préparent à combattre selon un code d’honneur incompréhensible à nos yeux occidentaux et pour un vague motif de vengeance. La famille alertée par l'aide surgit. La fille supplie le guerrier qui reste impassible. Tout aussi inflexible, le père demande à ses proches de s'écarter. Le combat est bref, le potier est tué. C'est le soir, le gong sonne, chacun termine ses activités, le samouraï s'en va. Dans sa conception et son exécution « Les cloches du soir » est un petit chef d’œuvre.

« Les bombyx », imaginé par Minoru Iwasaki réinvente Romeo et Juliette. A la suite du refus d’une demande de mariage par le père d’une jeune fille, deux amants s’enfuient et trouvent refuge dans une cabane abandonnée utilisée pour l’élevage du vers à soie. Le final rappelle celui du Tombeau des lucioles. A côté de ces histoires aux trames claires, Shohei Kusunoki aime croquer des récits d’ambiance aux résonnances mélancoliques. Dans un quartier populaire de Tokyo, une petite communauté de familiers se réunit le soir dans un des derniers « Bains publiques ». C’est une saynète drolatique aux personnages pittoresques, à condition d’oublier les plans de deux cheminées, l’une pour le bain, l’autre pour le crematorium qui encadrent le début et la fin de la narration. Cave canem. Il y a aussi la tournée d’un médecin qui distribue espoir et mauvaises nouvelles, et ce jeune fils de famille qui à onze ans espère vivre jusqu’à quatorze et à quatorze rêve d’atteindre l’âge de trente.

 

La vie ne lui a pas laissé le temps d’accomplir d’autres projets mais Shohei Kusunoki est peut-être le Maupassant du manga.



vendredi 12 février 2021

La neuvième maison

Leigh Bardugo - La neuvième maison - De Saxus

 

 


« Alex Stern vient d’intégrer Yale après une adolescence chaotique. Élevée par une mère hippie, elle a abandonné l’école jeune pour se retrouver dans un monde sombre peuplé de petits-amis dealers violents et de petits boulots sans avenir.
À 20 ans, elle est la seule survivante d’un horrible massacre inexpliqué et c’est sur son lit d’hôpital qu’elle se voit offrir une chance inouïe : intégrer la prestigieuse université de Yale. Mais pourquoi elle ?

Alors qu’elle cherche encore des réponses, elle est recrutée par une société secrète : Léthé, la Neuvième Maison, celle qui supervise huit autres maisons magiques. C’est dans celles-ci qu’évoluent les futurs décideurs et stars du futur, pratiquant la magie sous différentes formes, bien souvent sinistres et dangereuses.

Alex a été choisie car elle possède un pouvoir rare et mystérieux : elle peut voir les fantômes, les posséder et voler leurs pouvoirs. Alors que son mentor a disparu, elle va devoir enquêter sur le meurtre d’une jeune fille. Ce qu’elle va découvrir va bien au-delà de l’horreur… »

 

 

Leigh Bardugo est une écrivaine américaine auteure de fictions jeunesse, d’adaptations pour Detective Comics, d’essais. Bénéficiant de la reconnaissance publique et critique, elle opère en 2019 un tournant dans sa carrière en proposant avec La neuvième maison un roman fantastique adulte. L’intrigue se déroule dans l’austère et impressionnant décor de l’université de Yale. Le lecteur à la fois intrigué et inquiet est vite rassuré par un avertissement de contenu placardé très tôt : il y aura du sexe, de la violence et des gros mots. Eureka, Yale ne sera pas Poudlard !

 

« Je suis fatigué, et mon cœur refuse de se calmer. Mes yeux sont roses - pas le blanc : les iris. Quand Rogers m'a dit qu'on allait baiser comme des lapins, je ne pensais pas qu'il parlait de vrais lapins »

 

C’est donc parti pour un thriller de 500 pages conduit de main de maitre(sse ?) où horreur et humour font bon ménage, avec une accélération dans le dernier tiers. Elle-même diplômée de Yale, Bardugo introduit des éléments réels dans la narration tout en y ajoutant des ingrédients de son cru. Ainsi le campus, comme d’autres facultés américaines, abrite des sociétés secrètes. Réunissant des étudiants, elles constituent des réseaux d’influence qui au-delà de la constitution de carnets d’adresses bien utiles ultérieurement, cassent le jeu méritocratique au profit d’agrégats élitistes. On est loin du Cercle des poètes disparus ou des fraternités maçonniques. Skull & Bones dont l’emblème représente dit-on les dépouilles de Geronimo, accueillit jadis deux générations de Bush. Dans l’imaginaire de Leigh des haruspices complètent cette joyeuse assemblée où l’art divinatoire censé faciliter les prédictions économiques se pratique sur des humains vivants. Une autre société secrète la Wolf’s Head se concentre sur les rituels de métamorphose (voir les lapins plus haut), Scroll & Key ouvre des portails dans l’au-delà … Bref il est souvent question de magie et peu d’études.

 

Alex Stern repérée pour son aptitude à visualiser les Gris, c'est-à-dire des fantômes dont on craint qu’ils ne perturbent les activités des 8 Maisons, intègre la Neuvième, le Léthé, chargé de superviser ces inquiétantes confréries. Elle est rapidement confrontée à la disparition de son mentor Daniel Arlington et au meurtre d’une jeune femme. Armée d’une pugnacité affutée au contact de la rue elle bouscule le monde feutré et retord de Yale pour finaliser son enquête. Revers de la médaille elle subit nombre attaques, s’en tire à coups de poings et de rituels et acquiert sur le campus une réputation d’enfer. Il est vrai que combattre des invisibles en présence de témoins n’arrange rien.

 

Deux lignes temporelles, modestement nommées L’Automne précèdent (c’est à dire avant la disparition d’Arlington) et l’Hiver (après la disparition) rythment le récit. Un léger cliffhanger en fin de roman laisse supposer que les aventures de cette Buffy new-look ne sont pas terminées. En tout cas 500 pages pour 19,90 euros avec une traduction de Sébastien Guillot on en redemande malgré deux-trois coquilles. Il va falloir suivre attentivement les prochains textes de Leigh Bardugo