André de Richaud - La Nuit
aveuglante - Marabout
Au cours d’une fête de village, un jeune homme turbulent interrompt
une procession religieuse en haranguant la foule depuis sa fenêtre, le visage
dissimulé par un masque rouge de démon surmonté de deux cornes. Les villageois
se dispersent, le scandale remonte à l’Archevêché, la famille de l’impudent est
ostracisée, et, pire, le masque s’incruste définitivement, condamnant le
malheureux à l’exil. Cyprien, nom qu’il ne révèle que tardivement, vit
désormais dans une masure au fond d’une combe. Du robinet d’une cuisine, coule
un vin sans alcool, sa seule nourriture. Le Diable a installé une horloge au
déclenchement nocturne, muette le jour, un lit qui apparait en fin de journée et disparait à
l’aurore. Pas de livres, mais de l’encre et du papier sont fournis au Maudit.
Le Destin terrifiant de ce personnage reflète un peu celui
de son créateur. De Richaud en effet à fait irruption sur la scène littéraire
en 1930 avec La Douleur avant de sombrer peu à peu dans l’oubli. Le
récit racontant la liaison d’une veuve de guerre avec un officier allemand
souleva un tollé comparable, nous dit son éditeur, à celui provoqué par la
parution du Diable au corps de Raymond Radiguet. Mais son titre de
gloire est d’avoir déclenché la vocation littéraire d’Albert Camus :
« J’ai découvert qu’un enfant pauvre pouvait s’exprimer et se délivrer par l’art
» (1) et « L’entretien qu’il a accordé au journal Les Nouvelles littéraires
en 1951, l’année de la parution des « Rencontres avec André Gide », évoque de
nouveau l’apport fondamental de Richaud : Mais Richaud, dans La Douleur,
parlait de choses que je connaissais : il peignait des milieux pauvres ; il décrivait
des nostalgies que j’avais ressenties. J’entrevis, en lisant son livre, que moi
aussi j’aurais peut-être quelque chose de personnel à exprimer. » (2)
Après ce coup d’éclat la carrière d’André de Richaud ne connut plus le même
succès, malgré une production non négligeable et un faisceau d’amitiés. Il
mourut dans le dénuement. Ainsi naissent sinon les malédictions d’écrivains du
moins les qualificatifs.
Une pâle lumière alimentée on ne sait comment éclaire la
pièce principale le soir et inspire à Cyprien ce soliloque élégiaque :
« D'où viens-tu, clarté fidèle qui apparaît sur mon front au moment
même où le soleil s'engloutit en fumant dans les eaux du fleuve qui ferme mon
horizon ? Comme dans les familles on laissait autrefois un morceau de gâteau pour
le pauvre, qui te commande, à l'heure où la nuit descend, de venir éclairer mon
infortune ?
De la plaine, ton éclat doit se confondre avec celui des proches
étoiles. Miette de jour, tu attends irrévocablement le retour du soleil et,
même si je le désirais, je ne pourrais t'éteindre.
Lumière qui ne chauffe pas, froide comme mon âme je te
hais. Qu'as-tu de commun avec celle qui s'attarde, le soir tombé, au fond des
yeux des oiseaux de nuit ?
Lueur implacable, ressembles-tu à la vague chargée de mille feux qui va et vient d'une terre
à l'autre à travers l’océan gonflé de rumeurs ? Plus pauvre que la lampe
de l'ouvrier, au cinquième étage de la ville, qui mange une soupe froide et sans goût ; plus misérable que la lanterne du médecin de campagne
attardé, qui erre sur la lande dans le vent
d'ouest, cherchant la bicoque de l'agonisant qui ne le paiera pas ; moins
sanglante que la lumière qui tracasse le prisonnier, comme un remords,
jusqu’à ce qu’il avoue … »
Désespérance, colère alimentent un quotidien entrecoupé de balades et de chimères, vision de « philosophes » au sein d'une baraque à l'abandon - le chapitre le moins réussi du
livre - apparition … de la tête d’une jeune fille décapitée en 1793
et pourtant bien bavarde. Ces évènements ont au moins l'avantage de nourrir son manuscrit et de l'empêcher de sombrer définitivement. Par le thème de l'écriture salvatrice André de Richaud rejoint son émule Albert Camus dans un récit à visée autobiographique
rédigé dans un style magnifique :
« Bientôt la lune se dissimula et toute la nature
disparut à mes yeux. J’ai perdu l’habitude d’avoir peur dans le noir et je ne
crains jamais de perdre ma route. Tous les chemins mènent à mon désespoir. »
(1)
Carl A. VIGGIANI, « Notes pour le futur biographe d’Albert
Camus »
(2)
Lire à ce sujet La
lecture de “La Douleur” de Richaud chez Camus, par Tomoko Ando Faculty of
Humanities, Kyushu University