vendredi 20 mai 2022

Le Retour du Hiérophante

 

Robert Jackson Bennett - Le Retour du Hiérophante - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

 

Dans Les maîtres enlumineurs le lecteur découvrait l’existence d’une Cité marchande, disons un univers, régi par la magie des enluminures. Une idée très originale, à la frontière des genres, entre Terremer et le cyberpunk. Comparables à un glyphe, elles détournent les lois physiques d’un objet sur lesquelles elles s’appliquent. Un chariot s’envolera par exemple si une inscription le convainc que la gravité s’exerce en sens inverse ; qu’importe si votre habitation est construite sans fondation, une instruction ad hoc lui prouvera le contraire. Leur emploi généralisé engendre une économie florissante à la base de la création des quatre Maisons marchandes qui exercent de fait un pouvoir sans contrôle sur Tévanne. La croissance des richesses d’un petit nombre a pour corollaire le surgissement d’un prolétariat aux portes de la ville, « les Communes », peuplé tout à la fois de sous-traitants et d’exclus en tous genres, voir même d’esclaves dans « les Plantations ».

 

Sur fond de révolte, le premier volume racontait les exploits de la voleuse Sancia Grado ; elle dérobait à la maison Michiel un objet mystérieux appelé « Clef » dépositaire d’un esprit. L'héroïne s’était associée à une petite équipe comprenant Bérénice et Orso des enlumineurs, entendez par là des programmeurs, et Gregor, fils rebelle de la chef de la maison Dandolo. Ensemble ils avaient créé « Interfonderies » dans le but de concurrencer les Maisons marchandes, voire de les éliminer. Le Retour du Hiérophante démarre par une expédition des rebelles dans l’une d’entre elles, les Michiel. Leur objectif n’est rien moins que de dupliquer leur « Lexique », autrement dit la bibliothèque de codes à la base de la conception des enluminures. Mais à l’euphorie née du succès de l’entreprise succède l’angoisse du retour annoncé de Magnus Crasedes, premier des hiérophantes. Les hiérophantes, anciennes puissances régnantes et supposées disparues, transgressaient les lois de la création. Leur maitrise inégalée des enluminures s’accompagnait de sacrifices humains.

 

Second tome attendu du cycle, Le Retour du Hiérophante ne déçoit pas. Mais ce satisfecit recouvre des appréciations hétérogènes. Le rythme est soutenu tout au long des six cents pages, reposant sur l’affrontement entre la bande à Sancia et Crasedes, les premiers disposant d’outils de technologie hiérophantique comme Clef ou l’imperiat et bénéficiant de l’aide ambiguë de l’IA Valeria. L’amour de Sancia et Bérénice (un prénom Racinien en plus) aurait pu servir de trame à une dramaturgie. L’interrogation sur les origines du conditionnement de la jeune femme, de Gregor et de Clef ouvre certes des lignes narratives ; mais Robert Jackson Bennett mise tout sur Crasedes, double plus que terrifiant de l’Hadès interprété par Ralph Fiennes dans Le Choc des titans. Il y a ce moment de vertige kabbalistique page 333 où Valéria évoque un lieu secret, porte entre les mondes, vestige de la présence d’un Créateur, architecte du Réel conçu comme un appareil enluminé.

  

Le final complexe ouvre la voie à une suite tout en concluant sur un débat éthique. Pour endiguer la violence faut-il priver l’espèce humaine de liberté ou de technologie ? En tout cas ce roman de cape et d’enluminure se lit d’une traite.



                           In memoriam Vangelis: en route pour 1A 0620-00 avec Stephen Hawking




jeudi 12 mai 2022

La ballade du café triste

Carson McCullers - La ballade du café triste - Stock

 

 

 

« La ville même est désolée ; il n'y a guère que la filature, des maisons de deux pièces pour les ouvriers, quelques pêchers, une église avec deux vitraux de couleur, et une grand-rue misérable qui n'a pas cent yards de long. Les fermiers des environs s'y retrouvent chaque samedi pour se voir et parler affaires. Le reste du temps, la ville est triste, soli­taire, un endroit loin de tout, en marge du monde. La gare la plus proche est Societv City ; les lignes d'autocar Greyhound et White bus line passent â trois miles de là, sur la route des Forks Falls. Les hivers y sont vifs et brefs, les étés blancs de chaleur dure et sauvage,

Si vous marchez dans la grand-rue, un après-midi du mois d'août, vous ne trouverez rien à faire. Le plus grand bâtiment, juste au centre de la ville, n'a que des fenêtres aveugles et penche si fort vers la droite qu'à chaque seconde, on attend qu'il s'effon­dre. C'est une très vieille maison. Elle a quelque chose d'étrange, d'un peu fou, que vous ne parve­nez pas à comprendre, et, brusquement, vous découvrez qu'il y a très longtemps déjà, on a com­mencé à peindre le côté droit de la véranda et un peu du mur - mais on n'a pas terminé le travail […] »

  

Nous sommes en 1943. L’américaine Carson McCullers publie en magazine une longue nouvelle La ballade du café triste. Elle sera reprise en volume avec d’autres récits quelques années plus tard. Tout de suite elle se remet à la tâche et entreprend d’achever un nouveau roman Frankie Addams laissé en gestation. Elle qui aimait, nous dit le préfacier Jacques Tournier, les écrivains européens dont Gustave Flaubert, la voilà servie. L’écriture prendra au total cinq ans, le temps de Madame Bovary. Ce sera la fin de sa période d’inspiration majeure, l’épuisement, la maladie, le destin tragique de son ex-mari éteindront progressivement un talent révélé jadis par Le cœur est un chasseur solitaire et Reflets dans un œil d’or porté à l’écran par John Huston.

 

Le court et puissant roman qui donne son titre à cette publication constitue une bonne introduction à l’œuvre de Carson McCullers. Il éclipse, sans les effacer totalement, les six autres textes. L’histoire se déroule dans le Sud natal de l’écrivain, une ville décrépie engluée dans les « étés blancs » sabrés de fureur humaine qu’affectionnait Faulkner. Une grande maison à l’abandon y recèle le secret d’un drame ancien. Le bâtiment constituait jadis l’épicentre des lieux. Il abritait un magasin. Dotée d’une constitution robuste et d’un caractère à toute épreuve sa propriétaire Amelia Evans y déployait une activité considérable. Elle possédait, en outre, dans les marais voisins, une distillerie dont les alambics fournissaient le meilleur alcool de la région. A peine se souvenait-on de son mariage avorté avec Marvin Marcy qu’elle avait mis à la porte au bout de dix jours. Et voici qu’un soir avait débarqué un nain bossu, Cousin Lymon, se réclamant de la famille d’Amelia. Il demandait asile ; à l’étonnement général cette femme redoutable l’avait hébergé se prenant d’affection pour lui. Le magasin se transforma en café. Cet état de choses perdura jusqu’au retour de Marvin Marcy fraichement libéré d’un pénitencier.


 Physiques déformés, psychismes altérés, l’autrice n’a pas cherché bien loin le modèle de ses personnages. Un mari suicidaire, ce corps qui n’en finit pas de la faire souffrir. Miss Amelia garçon manqué c’est aussi elle. L’amour dérègle le mécanisme de cette vie vouée au travail et au profit. L’hôtesse ouvre les portes, accueille ses clients, fait de sa maison un lieu de vie. Erreur fatale, mieux vaut aimer qu’être aimé, car c’est devenir l’otage des sentiments d’un autre, dit la narratrice. Le vagabond-philosophe d’« Une pierre, un arbre, un nuage » dépassera ce dilemme en élargissant le champ affectif, en abandonnant Eros pour Agapè, l’amour universel.

 


Reprenez les premières lignes. Le texte gagne à être lu à haute voix, on dirait une narration cinématographique. Il y a d’ailleurs quelque chose du western dans cette histoire de règlement de compte, de domination non revendiquée qui prend brutalement fin ne laissant que des vaincus et une ville à l’abandon. Tout se termine magnifiquement et de façon impromptue par des chants de bagnards, écho des chants mélancoliques des esclaves d’antan, même s’il est question ici d'esclavage affectif.

 

Les autres récits restent à la peine. Ils mettent en scène des êtres cassés, isolés moralement. « Le Jockey » ne convainc pas. L’histoire, effleurée, d’un cavalier responsable involontaire de l’invalidité d’un jeune garçon reste trop abrupte. La confusion des sentiments paralyse le jeu d’une jeune pianiste, amoureuse de son professeur (« Wunderkind »). L’occasion de rappeler la vocation manquée de Carson McCullers, musicienne émérite. De musique il est aussi question avec l’humoristique « Mme Zilensky et le Roi de Finlande » où le Directeur d’une section musique d’un collège ne sait par quel bout aborder un professeur mythomane. Les trois dernières fictions semblent plus denses, plus abouties. Dans « Celui qui passe », un homme rend visite à son ex-femme remariée et mère de deux enfants. Le bonheur de ce foyer révèle le vide de sa propre existence. « Un problème familial » aborde avec délicatesse les ravages de l’alcool dans un couple. Déjà évoquée la tendre nouvelle « Une pierre, un arbre, un nuage » conclue sur une paix spirituelle retrouvée, peut-être celle de l’écrivaine.


Les Parleuses rendent hommage à Carson McCullers



 

samedi 7 mai 2022

Le Cycle de Linn

A.E Van Vogt - L’empire de l’atome & Le sorcier de Linn - Mnémos - J’ai Lu

 


 

CONCEPTION

 

Empire of the Atom - son titre de travail étant The Atom Gods - est un vrai fix-up typique d’Alfred Elton Van Vogt. Il s'agit d'un assemblage de cinq nouvelles parues dans Astounding :

 

A Son Is Born (Mai 1946) => chapitres 1 à 4
Child of the Gods (Aout 1946) => chapitres 5 à 9
Hand of the Gods (Décembre 1946) => chapitres 11 (du milieu) à 13
Home of the Gods (Avril 1947) => chapitres 15 à 18
The Barbarian (Décembre 1947) => chapitres 19 (la fin) à 24

À cet ensemble, seront ajoutés des passages interstitiels soit les chapitres 10, 11 (le début), 14 et 19 (le début), cela sera fait pour la parution en volume chez Shasta en 1957, avec un copyright daté de 1956. Un examen attentif des textes dans les Astounding et dans le Shasta, montre que les nouvelles initiales elles-mêmes ont été modifiées (par exemple le roman ajoute 4 lignes à la toute fin qui ne sont pas dans la nouvelle de départ). La version parue en Ace Double (le D-242) est abrégée (elle fait 162 pages contre 192).

Le second volume : The Wizard of Linn est de conception plus classique. Il parut en sérial dans Astounding en trois parties => avril 1950 (chapitres 1 à 9), mai (chapitres 10 à 18) et juin (chapitres 19 à 26) et repris 1962 par Ace (le F-154). Il n'y pas d'altération visible entre le sérial et les parutions en volume, y compris au niveau du paratexte (par exemple la sorte de résumé qui sépare les deux romans est reprise à l'identique dans l'édition NEL).

Pour les fans d'AEVV, les nouvelles individuelles sous leur forme originale existent dans divers recueils (en plus des magazines US et parfois leurs équivalents britanniques) et les cinq se trouvent facilement dans Transgalactic chez Baen.

  

L’EMPIRE DE L’ATOME

 

Influencé par la lecture de l’ouvrage de Robert Graves, Moi, Claude (1), Van Vogt raconte l’ascension d’un enfant difforme au sein de la famille impériale de Linn dont l’emprise s’étend sur le système solaire. Survivants d’une lointaine apocalypse les humains ont hérité d’une technologie issue d’un Savoir disparu. Les arcs et les flèches coexistent invraisemblablement avec des vaisseaux spatiaux. Les savants, sorte de nouveaux prêtres d’une religion de l’Atome, sont traités avec méfiance par le Pouvoir. Tout à leur culte étrange, ils hébergent des substances radioactives dans leurs temples. L’une d’elle a irradié la mère de Clane causant une malformation physique du petit-fils de l’Empereur Medron Linn. L’enfant manifeste une intelligence exceptionnelle, sans toutefois dominer des crises nerveuses qui ajoutées à l’ostracisme de sa classe d’âge incitent l’Empereur et un scientifique bienveillant à l’isoler. Sage précaution : l’Impératrice Lydia tente d’imposer à la succession du monarque, Tews, fils d’un premier lit et concurrent direct du père de Clane, Greg.  A l’image de l’empire romain, une population vient compléter la tripartition dumézilienne de Linn, les esclaves, supplétifs économiques ou militaires, utilisés dans les conflits successifs auxquels prendront part Greg et son fils contre Mars, Vénus, et un satellite de Jupiter. L’homme fort de Linn mettra un terme à ces servitudes en fin de roman.

  

De cette juxtaposition de récits inspirés par la vie des César, mêlant guerres interstellaires et intrigues de palais, émerge la tentative de putsch de l’impératrice. Le trio Médron - Lydia -Tew présente d’étranges similitudes avec l’antique Auguste - Livia - Tibère. Clane hérite également des personnages de mutants, de surhommes familiers des ouvrages de l’auteur dont il décrit l’irrésistible accomplissement. De son cerveau surchauffé, le vieil Alfred a tiré en 1946 un roman honorable d’où émergent quelques lueurs d’une étonnante actualité :

 

« Hommes et femmes apprirent à leurs dépens que les petits enfants sans défense grandissent un jour pour témoigner des mauvais traitements qu’ils ont endurés »

 ou

 « Dans les hauts cercles gouvernementaux et mili­taires de Linn et de Vénus, la succession de batailles que l'armée livrait aux tribus vénusiennes des trois iles centrales était désignée sous son véritable nom : la guerre. Pour des raisons de propagande, on fai­sait en toute occasion étalage du terme de rébellion. C'était une illusion nécessaire. L'ennemi luttait avec la fureur d'un peuple qui a goûté de l'esclavage. Pour susciter dans l'armée une haine et une colère égale, rien ne valait l'appellation : rebelle. »

  

LE SORCIER DE LINN

  

Vainqueur de plusieurs conflits, le désormais Seigneur Clane ne revendique cependant pas la couronne de l’Empire. Il en laisse les rênes à son frère Jerrin. Ses fouilles et recherches lui ont permis d’acquérir des armes redoutables. L’une d’entre elles, « la sphère d’énergie » est dérobée par Czinczar, despote vaincu d’Europe, un des satellites de Jupiter, qu’il s’était refusé à exécuter. Puis les evenements s’accélèrent. Clane capture un vaisseau originaire d’un monde situé hors du système solaire. Et surtout l’Histoire se répète. Jerrin est assassiné par son épouse Lilidel. Elle promulgue empereur son fils l’adolescent Calaj, aux traits peut-être inspirés par Caligula. Mais écartant provisoirement toute lutte pour l’accession au trône, Clane consacre ses forces à la lutte contre les Riss. Ces envahisseurs pourraient être ceux-là mêmes à l’origine de l’antique extinction humaine.

 

Plus homogène que L’empire de l’atome mais pas meilleur, Van Vogt surfe sur ses thèmes favoris, le surhumain, la toute puissance de la science, déployant des intrigues complexes, usant et abusant de deus ex machina. Au sein de personnages tracés à coups de serpes émergent, comme dans le précédent roman, des figures féminines de premier plan, une innovation dans la littérature de science-fiction d’après-guerre. Au chapitre des curiosités l’idée d’un macrocosme contenu dans un microcosme sera reprise bien des décennies plus tard dans le film Men in Black 1.

 

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert

 

 

 

(1)    Source Bifrost 98

 



dimanche 1 mai 2022

Rendez-vous demain

 

Christopher Priest - Rendez-vous demain - Denoël Lunes d’encre

 

 

L’année prochaine, l’écrivain britannique Christopher Priest fêtera ses quatre-vingt ans. Depuis le légendaire Monde Inverti paru en 1974, il ne cesse de tordre l’espace-temps romanesque gratifiant ses lecteurs de livres singuliers superbement ignorés par l’establishment universitaire. Son talent se joue du Temps ; son dernier opus le montre amplement. Le Temps est d’ailleurs un des protagonistes de Rendez-vous demain. Il conte l’histoire de deux fratries qu’un siècle sépare, les jumeaux Adler et Adolf Beck d’une part et les frères Charles et Grégory Ramsey.

 

Le norvégien Adler Beck suit au XIXème siècle les traces de son père Joseph disparu au cours d’une expédition sur les pentes du Jostedalsbreen. Il consacre ses travaux scientifiques à l’étude des glaciers. L’approfondissement de ses recherches sur leurs mouvements et les conséquences atmosphériques le conduisent à élaborer une théorie du refroidissement dans le cadre d’une science balbutiante, la climatologie. Son frère Adolf dit Dolf, impécunieux et imprévisible se lance dans une carrière d’artiste lyrique. Après avoir accompagné Adler à New York, il part tenter sa chance en Amérique du Sud. Les frères, très liés malgré leurs différences, restent en contact et communiquent sur de curieuses hallucinations dont ils sont victimes depuis leur enfance.

 

L’auteur transporte ensuite le lecteur en 2050. Dans les iles britanniques, à rebours des prévisions du glaciologue, la température ne cesse d’augmenter. Charles Ramsey ex profileur au chômage est aux premières loges. A Hastings la mer dévore les rivages. Les climatisations flanchent, les industries se délocalisent sous des latitudes plus clémentes, les sociétés partent à la dérive. Désœuvré il expérimente un curieux appareil récupéré lors d’un dernier stage policier présenté comme un système de localisation et de communication. A l’essai il lui semble entrer en contact avec l’esprit d’autres personnes. Il tente également d’obtenir des renseignements sur un vieil oncle qui aurait eu maille à partir avec la justice. Un peu en retrait de ces trois personnages, Gregory Ramsey est un reporter d’investigation. Un dernier protagoniste entre en scène. Le dénommé John Smith remplit les pages de fait-divers à la fin du XIXe siècle en se livrant à des escroqueries sur des femmes démunies. Est-il lié au vieil oncle escroc ?

 

Beck et Meyer
Les illustrations photographiques recèlent une surprise. Adolf Beck a bel et bien existé. Son mauvais procès révéla la fragilité des témoignages oculaires, conduisant à la création d’une Cour d’appel pénale chez nos voisins d’outre-manche. Christopher Priest s’est emparé de ce fait divers pour renouer avec la thématique des identités troubles et des gémellités. L’éditeur évoque, dans la quatrième de couverture, une parentèle avec Le Prestige, un des romans les plus célèbres de l’écrivain. Les deux textes présentent effectivement deux points communs. Ils sont accessibles, cohérents et les morceaux du puzzle présentés ici s’assemblent parfaitement.

 

Le fond de l’histoire, l’évolution inquiétante du climat, et les désordres qu’elle engendre dans les sociétés futures évoquent une autre apocalypse du même auteur, Notre ile sombre, à laquelle le naufrage d’un paquebot occupé par quelques milliers de migrants, fait discrètement allusion. Le titre Rendez-vous demain interroge d'ailleurs. Les rendez-vous sont parfois cruels. Quel contraste avec Le creuset du temps, roman de John Brunner qui racontait les efforts d’un peuple extraterrestre pour conjurer la fin de leur monde ! Adler Beck tente d’établir un lien entre l’apparition des taches solaires et l’irruption d’une ère glaciaire. Son ouvrage n’aura aucun succès. Charles Ramsay, à la demande d’un ingénieur d’une société pharmaceutique, parcourt quelques notes dont une s’inquiétant d’une floraison de dryades, fleur dont le pollen abondait à l’époque du Dryas. Mais il rend une conclusion optimiste.

 

L’écriture sèche de Christopher Priest agence les briques hétérogènes de l’histoire avec son habituelle efficacité. Le dessin de couverture d’Anouck Faure est superbe. Les chemins bifurquant évoquent ceux du tableau de L’église d’Auvers-sur-Oise. Quelque soit celui emprunté par l’Humanité, ni l’écrivain, ni l’auteur de ces quelques lignes ne verront l’année 2050. En attendant lisons ce remarquable roman.

samedi 23 avril 2022

Shadrak dans la fournaise

Robert Silverberg - Shadrak dans la fournaise - Le Livre de Poche

 

 

En 2012, Gengis Mao règne à Oulan-Bator sur un empire Mongol hérité des ruines de l’ancienne URSS et au-delà sur une Terre confrontée au chaos. Réfugié avec une oligarchie au sommet d’une Tour, il dirige, observe, contrôle le monde par l’intermédiaire d’innombrables satellites ou caméras. La population humaine a été réduite des deux tiers en raison d’une éruption volcanique gigantesque survenue en Amérique du sud, et des séquelles d’une guerre bactériologique qui condamne les survivants au « pourrissement organique », sorte de peste du futur.

 

Cependant le personnage principal du roman n’est pas cet avatar de Big Brother ou de Gengis Khan. Le rôle est dévolu à son médecin personnel Shadrak Mordecai, dévoué au point d’incruster dans son corps une multitude de capteurs qui le renseignent constamment sur l’état de santé de son patient, ou sur ses activités en cours. Pourquoi se doter d’un tel attirail médical ? Gengis Mao, est un vieil homme obsédé par la mort dont il repousse l’échéance à coup de transplantations d’organes. 

 

Deux consciences pour un corps unique, à l’instar de L’homme programmé, autre roman de Silverberg, voilà la première bonne surprise conceptuelle de ce livre. Le thème est dédoublé par la présence d’un jeune homme, Mangu, présenté au monde comme le successeur du descendant des khan, en réalité un pantin, futur réceptacle de l’esprit de Gengis Mao.


Cependant Mangu décède, et Shadrak apprend accidentellement que son propre corps va servir de pièce de rechange au dictateur mongol. Que faire ? Le confort moral du médecin vole en éclat, et le débat éthique et politique, second grand thème du roman, prend alors un caractère aigu : Gengis Mao est-il un mal nécessaire garant de l’ordre du monde et de sa survie, ou est-il un mal absolu ? Les affres de la fournaise évoquées dans le titre s’apparentent aux affres de la conscience, et renvoient (comme le personnage de Shadrak Mordecai) au texte biblique Le Livre de Daniel. A l'instar de L’homme dans le labyrinthe, Robert Silverberg réenchante et transcende une intrigue en transposant mythes et légendes dans un Futur inquiétant, peuplé du coup de personnages à la fois infiniment éloignés et infiniment proches, voix murmurantes, écho des souffrances et des espoirs sans âge.

 

Dans l’ouvrage, Shadrak/Silverberg envoie des baisers à l’Humanité via les écrans de contrôle de la Tour. Il en sera mal récompensé. Shadrak dans la fournaise ne fut pas une réussite commerciale. En professionnel de l’écriture, l’auteur cherchera d’autres voies. S’ensuivront Le cycle de Majipoor et une série de volumes inégaux, plus volumineux, moins personnels. C’en sera fini des romans courts et haletants de la première période, des flamboyances stylistiques de L’oreille interne ou du Fils de l’homme.

 

Sur le fond, ce livre qui brode sur la double thématique de l’identité et des inquiétudes éthiques préfigure Axiomatique de Greg Egan. Certains lecteurs seront déçus de la prédominance des interrogations spirituelles au détriment des péripéties (En cela le roman annonce La face des eaux). Ces errances en font paradoxalement tout le prix. Shadrak, comme Lawler, le médecin du texte précité, est tenté un instant par le néant et l’acceptation de son destin. Mais contrairement aux personnages des Monades urbaines ou au bâtisseur de la Tour de verre, il s’efforce de rompre son emmurement moral. Ces mouvements de l’âme humaine, que renforce le choix narratif du présent de l’indicatif, ne devraient pas laisser indifférent.

 

 

Fiche initialement parue dans Bifrost 49 et sérieusement replâtrée.

 

jeudi 21 avril 2022

Le génie qui ne tenait pas en boîte

 

Harlan Ellison - La bête qui criait amour au cœur du monde - Les Humanoïdes associés

 

 

 

Je n’ai pas trouvé trace d’un mot, à défaut d’un hommage, pour Harlan Ellison dans les récentes « Reflections » de Robert Silverberg rédigées pour le magazine Asimov’s science fiction. Cela viendra peut-être un jour. Les deux hommes collaborèrent pourtant et voisinèrent dans les années 50 à New-York. Chacun suivit ensuite son chemin de création, Harlan surtout dans les nouvelles scénarii et scripts, bataillant tous deux quand il le fallait pour la protection juridique de leurs écrits. Silverberg est un géant absolu mais l’empreinte de l’anthologiste des Dangerous visions dans la vie littéraire, le fandom ou le milieu cinématographique de son temps reste incomparable. Les batailles rangées dit-on continuent aujourd’hui dans les conventions américaines. Le fantôme d’Ellison doit y être pour quelque chose.

 

On trouve dans le recueil La bête qui criait amour au cœur du monde, publié jadis par Les Humanoïdes associés, un melting-pot bien à l’image de celui qui se définissait comme « une soupe en ébullition ». Moins homogène que l’anthologie La machine aux yeux bleus, concoctée par Jacques Chambon - on le retrouve ici à la traduction - il alterne fictions de premier plan et sorties de route. Tel fut Harlan, excessif en tout. Le premier texte qui donne le titre au recueil (ah les titres chez Ellison …) a obtenu un Hugo en 1969. Difficile d’y comprendre quoique ce soit, à l’instar du directeur du magazine d’alors qui le publia. Il se présente comme une succession d’évènements sans liens : une vague d’attentats terroristes, la découverte sur une planète étrangère d’une statue géante représentant le criminel, la capture d’un homme se dissimulant sous la forme d’un dragon à sept têtes etc. Il appartient en quelque sorte au lecteur, dans cette story expérimentale, de se construire son propre pitch. Au rayon des productions dispensables on notera le très court « Blanc sur blanc » dans lequel un gigolo se fait enlever par un yeti (si, si). Un peu au-dessus, totalement surréaliste, « La division de Possinc Esclar » raconte la rencontre d’un alien et d’un humain. Pas de quoi compenser la perte d’une machine à écrire, puisque telle semblait être l’origine de l'histoire … Saluons l’effort de Chambon dans cette galère. « Le Dormeur aux mains calmes » vient interrompre cette spirale de déception. Les guerres ont disparu de la surface de la Terre. Le responsable de cette situation est un homme enterré profondément sous terre qui communique aux vivants ses rêves de paix. Mais certains ne l’entendent pas ainsi … Un récit Dickien, difficile, moins spectaculaire qu’« Un gars et son chien » mais tout aussi fort.

 

L’horizon continue de s’éclaircir avec l’odyssée de trois aventuriers et aventurières en quête d’une cité perdue dans les sables écarlates. Mais est-on sur Mars ? « Phénix » évoque les textes de Leigh Brackett et vaut surtout par sa chute. Dans l’esprit de Duel, deux véhicules s’affrontent sur une autoroute. « Sur la route panoramique » n’est pas mauvais en soi mais date … Le second coup de tonnerre éclate avec « Papa Noël contre S.P.I.D.E.R. » que résume ainsi la quatrième de couverture : « Un père Noël James Bond affronte Ronald Reagan dans les toilettes d’un asile d’aliénés ». De quoi s’agit-il ? Nous sommes en 1968, la guerre au Vietnam s’intensifie, les afro-américains tentent de faire valoir leurs droits civiques, Bob Kennedy se fait dégommer. La raison de ce bordel ? Un symbiote extraterrestre envahit le cerveau des Reagan, Johnson, Nixon et consorts. Raison de plus pour l’éliminer. Pochade ? Pas totalement. Délire et écriture, les aiguilles ne sont pas loin ici de fusionner.

 


« Essaie donc un couteau émoussé » rejoint le plateau des meilleurs textes. Blessé à mort, un prêcheur tente d’échapper à ses poursuivants dans une boite de nuit. Au-delà de la référence évidente à Je suis une légende, Ellison assimile célébrité et vampirisme. Un camé proxénète en crise tue une femme.  Fuyant la police, il entre dans une boutique et se retrouve plongé dans une jungle. Bénéficiant d’une écriture soignée « L’endroit sans nom » n’atteint pas sa cible, la faute à un personnage qui subit un châtiment tout en demeurant étranger au sentiment de culpabilité qu’il incarne paradoxalement. « La course aux étoiles » est un bon texte classique (1957), bien construit. La confédération terrienne capture un camé (encore un et ce n’est pas le dernier !) et en fait une bombe humaine pour aller détruire un ennemi stellaire. Mais Human Bomb, au départ trouillard absolu, décide de n’en faire qu’à sa tête … On applaudit « Est ce que vous écoutez ?» pas loin dans sa forme des meilleurs textes personnels de Robert Silverberg. Avant Damasio ou Priest, Ellison abordait le thème de l’invisibilité sociale.



 

Suivent deux autres bonnes nouvelles classiques, bien qu’écrites à plus de dix ans d’écart. « Places debout exclusivement » : un vaisseau spatial gigantesque fait irruption dans le ciel new-yorkais. Allons-nous assister à une préquelle d’Independance Day ? Il semble que non, mais quel est le prix du spectacle ? Dans « Profession : tueur de planètes » un mercenaire offre ses services aux conquérants de la Galaxie. La conclusion du récit - la tyrannie est préférable au chaos - rencontrée ailleurs (Shadrak dans la fournaise de Silverberg, par exemple) laisse une impression de malaise. Un petit bijou vient effacer tout cela. De retour de l’armée, un jeune homme tente de récupérer son ex-petite amie. Il la retrouve dans une communauté californienne « un petit monde clos, limité au nord par la mescaline et l’acide, au sud par l’herbe et le peyotl, à l’est par le speed et les barbituriques, à l’ouest par les sédatifs et les amphétamines ». Intégré au groupe Kris voit les soirées de défonce virer au cauchemar. Sans conteste « Brisé comme un lutin de verre » titille les gencives.  Le plus célèbre texte clôt le recueil. « Un gars et son chien » raconte les déambulations d’un homme et de son animal favori dans un univers urbain dévasté par la troisième guerre mondiale. Le sel de l’histoire vient de la bestiole dont les performances cérébrales ont été décuplées par des expériences génétiques lui octroyant des capacités télépathiques et … la faculté de repérer les filles à longue distance. C’est très macho, très drôle et cela nous rappelle que la renommée d’une fiction vient aussi de sa descendance.

 

Ne manquez pas de lire l’introduction, mélange de compliments et de coups de griffe, de vérités et de mauvaise foi. Tout Harlan Ellison quoi. Le recueil, inégal, réserve de sacrées surprises.

 

P.S : Le titre de la chronique fait référence à un roman de Fritz Leiber.





samedi 9 avril 2022

Au nord du monde

Marcel Theroux - Au nord du monde - Zulma

 

 

 

Réfugiée à Evangeline, une ville du nord de la Sibérie désormais déserte, Makepeace Hatfield vit une existence immobile partagée entre la mémoire des siens et le dur labeur quotidien qu’impose sa survie dans un milieu très rude. Autrefois son père, instruit dans la foi quaker comme la plupart des soixante-dix mille colons venus le rejoindre, avait entamé une nouvelle vie dans ces terres louées par le gouvernement russe, loin d’un monde gangrené par la pauvreté et les dérèglements climatiques. Mais l’espoir d’une refondation disparut lorsque la ville ne sut quelle attitude adopter face aux attaques et tentatives de pillages de bandes armées. L’opposition entre les pacifistes groupés autour de James Hatfield et les tenants d’une défense sans concession se mua en violence. Désormais seule à bord au bout d’une longue séquence de temps ponctuée de meurtres et de départs, Makepeace entasse livres et souvenirs dans la demeure familiale.


 « Je croyais être née dans un monde jeune qui vieillissait sous mes yeux. Mais quand ma famille est arrivée ici, le monde était déjà vieux. Je suis née dans le monde le plus vieux qui soit. Ce monde avait tout l'air d'un canasson à bout de forces que de vieilles blessures font boiter, bien décidé à envoyer valser son cavalier. Quant à mes parents, qui disaient aimer la simplicité du travail bien fait et le langage franc et direct de la Bible, il y avait derrière eux un monde de pierres du souvenir, d'avions et de cités de verre qu'ils voulaient désapprendre. Il y a plein de choses que je voudrais désappren­dre, mais on ne peut feindre l'innocence. Ne pas savoir est une chose, faire semblant de n'avoir jamais su, c'est une imposture. Pendant que moi, Charlo et Anna on s'amusait comme des fous dans la boue en s'imaginant qu'on avait trouvé le Paradis terrestre, et que les autres colons se félicitaient d'avoir eu la prévoyance atterrir dans un coin parfait de notre planète meurtrie, le monde qu'ils avaient laissé derrière eux allait à vau-l'eau. Quelle arrogance nous a fait croire que nous étions assez loin pour être à l'abri ? »


Marcel Theroux est un romancier, reporter et documentariste préoccupé par les questions environnementales. Une incursion en décembre 2000 dans la zone d’exclusion de Tchernobyl et la rencontre d’une vieille femme solitaire qui cultivait son potager contaminé furent à l’origine de la conception d’Au nord du monde. Présenté comme un western de la steppe et de la taïga, ce qui n’est pas tout à fait faux et a le mérite d’attirer le chaland, l’intrigue pioche dans la veine des récits post apocalyptiques. Deux avant auparavant Michael Chabon avait planté le décor d’une communauté Yiddish exilée en Alaska. Mais Theroux trace plutôt sa route dans les traces de Cormac McCarthy et plus profondément dans le dernier tiers du texte, dans celles de Stalker.


Robinson d’un monde disparu, Makepeace voit son univers basculer lorsqu’elle surprend une jeune fille chinoise tenter de lui dérober des livres pour en faire du combustible. Elle prend sous sa protection l’adolescente engrossée par un pillard. Mais la mort de Ping et de son bébé la plonge dans le désespoir des dépositaires d’héritages intransmissibles. Apercevant un jour un avion, elle prend alors la route, car malgré tout « j’étais comme Papa. J’avais besoin d’un autre monde pour racheter le présent ».


Au nord du monde raconte l’histoire d’une survivance au sein d'une nature hostile mais non dépourvue de beauté, peuplée de rares communautés d'individus impitoyables. Les espoirs, les combats perdus ou gagnés, l’errance mentale de cette femme en quête de sa vérité prennent le lecteur aux tripes. Mais le roman va plus loin encore confrontant deux visions du monde, l’un happé par la course technologique, l’autre tenaillé par ses racines. Comme le suggère l’écrivain il se pourrait que le destin de l’Humanité résulte en un improbable mélange des genres et que nous soyons condamnés comme cette paysanne ukrainienne à subsister sur le terreau contaminé de nos fautes. Western ou science-fiction ne manquez pas de lire cet ouvrage.

 

samedi 2 avril 2022

Le Paquebot

 

Pierre Assouline - Le Paquebot - Gallimard

 

 

 

Au mois de février 1932, le Georges Philippar, imposant paquebot français de 171 m et 8000 tonnes, entame un voyage inaugural à destination de l’Indochine, de la Chine et du Japon. Il embarque le narrateur du roman, Jacques-Marie Bauer, libraire et bibliophile. C’est un homme à la fois circonspect et attentif dont les motivations secrètes ombrent le récit avant l’ultime éclaircissement précédant la tragédie finale. Passager de première classe, il observe et fréquente une communauté de voyageurs issus pour la plupart de la haute-bourgeoisie européenne. A cette époque-là, les occupants des troisièmes et quatrièmes classes émargent au bureau des invisibles. Don Quichotte qui ne se hasarde dans le monde qu’avec l’assentiment des livres, Bauer revendique en revanche une promiscuité sans réserve avec les humbles de la littérature. Aux naufrages de l’existence il oppose le viatique d’un conte d’Alphonse Daudet ou L’hymne chrétien d’Eleanor Farjeon.


 

Pour son dernier roman, l’académicien Pierre Assouline s’inspire d’un authentique fait divers. Le journaliste Albert Londres, dont il rédigea une biographie, disparut en effet avec le Georges Philippar. Mais l’auteur ne se borne pas à une énième resucée du destin du Titanic - encore que dans le genre l’histoire des mésaventures du Great Eastern ne manque pas de sel. Durant l’entre-deux-guerres les navires ne sont pas seuls à couler. L’Europe sombre sous les coups de butoir de Mussolini et de Hitler dont le récit de l’ascension noircit les dépêches parvenues au paquebot. Bauer est un des rares à pressentir le danger. Il exprime son désarroi au cours des « disputationes » qui dissipent l’ennui des croisières au long cours. Rapidement deux clans, l’un héraut de l’ordre, l’autre soucieux des libertés, se forment et s’opposent.


 

C’est l’occasion pour l’auteur de dresser une galerie de portraits drôles ou féroces d’un trait de plume qui tient du coup de canif : ainsi l’assureur Hercule Martin surnommé Knock pour ses ordonnances de médicastre, un Oblomov inséparable de son fauteuil en rotin; Bianca de Cheverny, qualifiée de Verdurin, mélange les mots comme le personnage de Madame Stöhr dans La montagne magique… Figures d’une caste bourgeoise chez qui « le trait d’union » fait office « de particule », les Modet-Delacourt ont droit à d’un traitement particulier. A l’arrogance du mari, Bauer oppose le tact infini de sa femme Anaïs dont il tombe éperdument amoureux : « Lorsqu'elle s'adressait à moi, son regard évitait le mien, pour ne pas dire qu'il le fuyait. Était-ce un effet de sa timidité ? Toujours est-il qu'elle fixait si souvent le lointain que je dus me retourner à deux ou trois reprises au cours du repas en faisant mine de chercher son improbable interlocuteur dans la salle à manger, un léger sourire au coin des lèvres, pour lui rappeler que sa gêne manifeste m'embarrassait. Elle me paraissait incarner la femme telle que Beaumarchais la définissait : une âme active dans un corps inoccupé. Elle avait souvent une larme en embuscade derrière le sourire ; son arrière-pays devait être plein d'ombres à débusquer sous le tissu diapré d'émotions fragiles ; elle avait toujours la réponse qu'il fallait avec le ton qu'il fallait mais ses yeux, eux, ne cessaient de poser des questions. Ce n'est pas parce qu'on est en mer qu'on oublie nos névroses familiales. En larguant les amarres, on a tout laissé à quai sauf ça, ce fardeau qui s'alourdit au fil des générations et qu'on trimballe malgré soi dès lors qu'on a un peu de mémoire, le sens de l'héritage, le souci de la transmission. »

 


A la lecture des péripéties, impossible de ne pas évoquer les figures tutélaires de Stefan Zweig et Thomas Mann dont l’œuvre phare La montagne magique ne quitte pas les mains de Jacques-Marie Bauer. Il est vrai que l‘inquiétude, telle que l’exprimait l’auteur autrichien dans Le monde d’hier, et le confinement d’un sanatorium ou d’un paquebot forment un couple anxiogène. Quelques visages viennent heureusement éclairer ce sombre panorama comme le commandant de marine Pressagny digne et aimable vieil homme, à l’instar du vénérable grand-père de Hans Castorp et des capitaines conradiens, sa petite fille, l’espiègle Salomé, ou Armin de Beaufort, gentilhomme de « vieille pierre ». Quelques clins d’œil en forme d’intertextualité émaillent le récit : Tintin au Congo, Le dernier des Camondo, Le livre de Job qui renvoie indirectement au poème If de Kipling. Le 220 volts continu ne parcoure pas seulement les entrailles du bateau mais aussi l’écriture. « Résister, tenir, se tenir » tout est dit sur le fond et la forme de cet ouvrage hors-norme.

mardi 22 mars 2022

Ring Shout

 

P. Djèli Clark - Ring Shout - L’Atalante

 

 

 

Macon (Géorgie) 4 juillet 1922. Perchées sur un ancien entrepôt de coton à quelque distance des festivités, Sadie, Maryse, Chef, trois copines afro-américaines, assistent à un défilé du Ku Klux Klan local. Chef, alias Cordelia Lawrence a fait connaissance avec les rats dans les tranchées de la première guerre mondiale. Elle en a gardé quelques souvenirs culinaires mais la carcasse de chien mort bourrée d’explosifs qu’elle balance ce jour ne leur est pas destiné. Un Ku Kluxe, animé d’une démarche roide et irrégulière fait irruption, bientôt suivi de deux confrères et se met à laper les restes de l’animal. Si le racisme est une monstruosité, à Macon il engendre carrément des monstres. Les balles de Winchester que leur balance Sadie ne font que les exciter ; c’est alors que Maryse Boudreaux et son épée chantante entrent en scène …

  

P. Djèli Clark livre un court roman détonnant où une Weird tale à la Lovecraft revisite l’Histoire ségrégationniste des états du Sud. Le mélange des genres donne lieu ici à une réussite sanctionnée par de nombreux prix (Locus 2021, Nebula 2020, British fantasy 2021, finaliste Hugo 2021). La narration s’ancre dans la culture Gullah-Geechee, un peuple d’esclaves issus de la Sierra Leone, implantés au XVIIe siècle dans la région des îles et plaines côtières de Caroline du Sud et de Géorgie. P. Djèli Clark déroule ce récit dans une langue vernaculaire afro-américaine, cousine du créole, que la traductrice Mathilde Montier, coopérant étroitement avec l’auteur, restitue avec inspiration.

 

Les évènements de la veille ne sont qu’une péripétie de plus pour Maryse et ses tueuses. Dans la ville surchauffée jadis par le film Naissance d’une nation, elle s’inquiète davantage d’une rediffusion prochaine de l’œuvre de D.W Griffith prévue à Stone Mountain, colline sanctuaire d’étranges pratiques. La jeune femme n’a qu’un souvenir confus de l’instant où l’épée est apparue la première fois. Sa haine pour les Ku Kluxes dissimule une terreur primale qui ressurgit à chaque invocation de l’arme, sous l’apparence d’une petite fille apeurée. Ses visions l'emmènent parfois dans un autre monde où trois esprits (les haints) lui prodiguent leurs conseils. De manière classique la progression de l’intrigue vers l’apocalypse finale s’accompagne du cheminement intérieur de l’héroïne vers la douleur et la rédemption. Cela n’empêche pas le lecteur d’apprécier les scènes de « Shout » chez Nana Jean ou les soirées au Frenchy’s Inn qui rappellent les bonnes heures de la Nouvelle-Orléans … quoique matinées ici de bastons d’enfer.

  

Le Ring Shout, culture, danse ancestrale mêlant chants, percussions et invocation des Esprits ressurgit ici dans le cadre d’une fantasy urbaine tout à fait originale.


Post-scriptum : l'hommage d'Ubik à Joël Houssin


jeudi 17 mars 2022

Le Temps des Retrouvailles

 

Robert Sheckley - Le Temps des Retrouvailles - Argyll

 

 

 

Nouvelliste, romancier, pilier de la revue Galaxy, Robert Sheckley laisse une trace indélébile dans l’histoire de la science-fiction. Ses écrits s’inscrivent dans une tradition satirique à la Swift. On l’associe parfois à Fredric Brown, mais je le verrais plus proche d’un Kurt Vonnegut dont il se garde cependant de la noirceur. Sans illusion sur la nature humaine, il en dénonce la violence et l’absurdité, dans une posture de distanciation ironique et humoristique. Ses études universitaires en psychologie et son vécu de la guerre de Corée y sont sans doute pour quelque chose. Malheureusement les compatriotes de Saltykov-Chtchedrine, de Gogol, d’Alfred Jarry semblent davantage avoir apprécié ses œuvres que les natifs de son sol natal. Mais comme il le disait, « J’essaye de ne pas trop prendre les choses au sérieux ».

 

Les compilations de ses textes courts ne manquent pas. Les éditions Argyll en offrent une dans une traduction révisée. L’un d’entre eux est devenu immortel : « Le prix du danger » paru en 1958. Sheckley, peut-être inspiré par « The Most Dangerous Game » de  Richard Connell, inventait la téléréalité et poussait aussitôt le concept dans ses derniers retranchements en décrivant une chasse à l’homme télévisée en direct. « La septième victime » reprend le thème du meurtre ritualisé. La paix du monde futur a un prix : l’assassinat individuel légalisé, qui octroie prestige à celui dont le compteur atteint les dix victimes. Cette fiction introduit dans son dénouement un thème qui sera généralisé dans les récits d’explorations de civilisations étranges et de fausses utopies, le malentendu.

 

Ce leitmotiv formulé par Xavier Mauméjean charpente plusieurs récits, « Une race de guerriers », « N’y touchez pas », « Un billet pour Tranaï », « Tels que nous sommes », « La Suprême récompense », et ce bijou, « Permis de maraude ». Dans le premier, des astronautes tentent de récupérer du carburant pour leur fusée. Or celui-ci est stocké dans un autel sacré. Les autochtones manifestent leur opposition de façon agressive. Mais contre qui ? Le capitaine Barnett à la recherche d’uranium enrichi atterrit sur une planète inoccupée à l’exception d’un vaisseau inconnu. Le contrebandier et ses hommes tentent de tuer son occupant et de s’emparer de sa fusée. C’est paradoxalement l’étrangeté de Kalen et son ingéniosité dénuée de toute rage soldatesque qui vont lui sauver la mise. Dans « N’y touchez pas » (comme dans « Une race de guerriers ») Sheckley prend ainsi plaisir à retourner l’agressivité contre les agresseurs. « Un billet pour Tranaï » illustre le thème des fausses utopies. Emoustillé par le récit d’un vieil aventurier, Goodman, un misfit à la P.K. Dick, part au bout de la Galaxie, en dehors des voies commerciales rejoindre Tranaï, la planète libre sans crime, sans Pouvoir, sans contrainte …. Sauf que …  « Tels que nous sommes » : malgré tous leurs efforts diplomatiques et une longue formation, un groupe d’émissaires part à la rencontre d’une civilisation extraterrestre à la façon d’un chien dans un jeu de quilles. Faut-il désespérer de l’espèce humain ? Pas tout à fait répond l’écrivain. Hadwell, écrivain renommé découvre le monde magnifique d’Igathi. Il se met en tête d’améliorer le sort de ses habitants et réussit tant et si bien que ses habitants décident de lui offrir « La Suprême Récompense ». Mais en quoi consiste-t-elle ? Enfin, dans « Permis de maraude » une colonie humaine, oubliée et heureuse - la voilà notre utopie enfin réalisée ! - apprend avec inquiétude l’arrivée d’un représentant du Pouvoir Central. En effet le crime, le vol et la police, signes distinctifs de l’espèce humaine n’existent pas en ce lieu pacifique. Craignant des représailles, le Maire local essaye de transformer ses paisibles concitoyens en canailles. Un texte formidable.

  

Dans un autre registre, « Les Morts de Ben Baxter » raconte les efforts désespérés d’une « Patrouille du Temps » pour remédier à une catastrophe écologique. Le pivot de l’affaire est un certain Baxter dont il faut s’assurer du succès de son entreprise de reboisement du Parc de Yellowstone. Trois patrouilleurs remontent chacun une ligne spécifique temporelle en usant de subterfuges différents : force, séduction, raison … « La Mission du Quedak » évoque l’affrontement de l’espèce humaine contre un alien dernier représentant d’une conscience collective. Cette thématique classique trouve ici une illustration parfaitement conçue. Ailleurs comme dans « Les spécialisés » et « Le Temps des retrouvailles » l’écrivain reprend l’idée de la Gestalt chère aux Plus qu’humains de Théodore Sturgeon. Le premier met en scène un vaisseau spatial dont chaque organe spécialisé conscient (La Voix, Les Parois, L’œil, La Machine …) participe d’un être collectif. Seulement voilà, le vaisseau pour accélérer a besoin d’un Pousseur. Un humain a bien été repéré mais le convaincre de participer à une action collective est une autre paire de manche. Une fable à peine déguisée. A l’inverse « Le Temps des retrouvailles » fonctionne comme une « anti-gestalt ». L’Humanité peine à conquérir les planètes du système solaire ; une forte mortalité décime les astronautes, les androïdes sont inopérants. C’est alors qu’un scientifique à l’idée d’implanter dans ces machines un esprit humain dissocié. Une personnalité réduite à ses instincts les plus agressifs aura plus de chance de survivre à un environnement hostile. Les volontaires partent avec un projecteur qui leur permettra, une fois la mission réalisée, de récupérer leur complète intégrité mentale. Encore faut-il que les autres consciences fractionnées soient d’accord … P.K. Dick n’aurait pas reniée cette impressionnante fiction. C’est enfin la folie qui s’empare d’Anders dans « Tu brûles », menacé d’être dépossédé de sa conscience par un ennemi invisible.

  

Tout en progressant dans la lecture de ce grand recueil, on en vient à considérer avec de plus en plus d’attention la remarque de Christopher Priest sur la subtilité des textes de Robert Sheckley. La majorité des pitch reprend les trames narratives éculées des années 50 de la découverte d’une planète et de ce qui s’ensuit. Mais le regard de l’auteur, subtilement biaisé, éclaire l’ensemble d’une lumière nouvelle. S’il fallait opérer une sélection au sein de ces treize fictions, je retiendrais « Le prix du danger », « La septième victime », « Permis de maraude », « Le Temps des retrouvailles » et peut-être « Tels que nous sommes » car chez cet auteur l’inventaire des travers humains n’exclut pas une forme d’espoir. Un de ses prédécesseurs, Nicolas Gogol, écrivain russe qui n’a pas eu le bonheur de fréquenter Staline et Poutine écrivait : « Les gens se trompent en pensant que le cerveau humain est situé dans la tête : rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. Il est porté par le vent venu de la mer Caspienne. »