dimanche 1 février 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres

Mariana Enriquez - Un lieu ensoleillé pour personnes sombres - Editions du sous-sol

 

 

Depuis Ce que nous avons perdu dans le feu, deux autres recueils de nouvelles de l’écrivaine argentine Mariana Enriquez ont paru dans l’Hexagone, Les Dangers de fumer au lit - son premier ouvrage - , et le présent Un lieu ensoleillé pour personnes sombres. Comme d’habitude Buenos Aires trace les contours d’une géographie de la misère, de l’étrange, de l’horreur peuplée de personnages féminins confrontés à une faune ou des situations angoissantes. Morts, fantômes, revenants, body horror, la panoplie du genre métaphorise les détresses sociales et les douleurs individuelles.

 

« Julie » conte ainsi le retour d’un couple d’argentins et de leur fille à Buenos Aires. Installés aux Etats-Unis ils projettent en secret de faire interner à moindre frais leur enfant, jeune femme souffrant de troubles psychiatriques. Derrière l’émotion, une satire familiale mordante.

 

Emma, médecin, s’astreint à un sacerdoce dans son quartier défavorisé, apaiser les fantômes de gens assassinés qui viennent hurler leur douleur à la porte des maisons de leurs proches. Et si « Mes morts tristes » s’inspirait des « Mères de la place de Mai » ?

 

Dans « Le malheur sur le visage » une femme subit l’effacement inexpliqué de sa face, une malédiction héritée de sa mère victime d’un violeur toujours sévissant, le pitch métaphorisant ici l'anonymisation de la victime : « La maison de Tina était à quelques mètres. Elle courut le plus rapidement possible, les clés de Tina à la main, au cas où elle n'ouvrirait pas immédiatement. Elle les avait toujours sur elle en cas d'urgence, et ceci était une urgence. Elle cou­rut avec le vent en plein visage et ça ne faisait pas mal, c'était agréable, ce visage dont elle ne savait plus si c'était le sien, s'il était toujours là, si c'était celui de sa mère ou de sa grand-mère, si elle allait trouver la maison ou courir jusqu'au fleuve, si tout raconter à sa fille allait provoquer la fin ou juste un rire moqueur du siffleur, qui n'arrêtait pas, qui paraissait de plus en plus près, si tout raconter serait pas un autre piège comme celui des pieds dont les empreintes mènent toujours ailleurs loin de leur propriétaire. »

 

On citera l’original « Différentes couleurs composées de larmes ». Un vieil homme cède gratuitement les robes de collection de sa défunte épouse à des acheteuses. Elles ne savent pas que leur mécène a projeté sur ces vêtements toute la haine accumulée contre sa femme. Plus classique « Un artiste local » raconte les déboires d’un jeune couple ayant choisi de passer quelques jours de vacances dans un village abandonné.

 

Les autres textes ne déméritent pas confirmant que Mariana Enriquez est bien la Blackstar de la littérature argentine.

 

 

 

 

SOMMAIRE (traduction Anne PLANTAGENET)

 

1 - Mes morts tristes (Mis muertos tristes

2 - Les Oiseaux de nuit (Los pájaros de la noche),

3 - Le Malheur sur le visage (La desgracia en la cara),

4 - Julie (Julie)

5 - Métamorphose (Metamorfosis)

6 - Un lieu ensoleillé pour personnes sombres (Un Lugar soleado para gente sombría),

7 - Les Hymnes des hyènes (Los himnos de las hienas

8 - Différentes couleurs composées de larmes (Diferentes colores hechos de lágrimas

9 - La Femme qui souffre

10 - Cimetière de frigos (Cementerio de heladeras)

11 - Un artiste local (Un artista local)

12 - Yeux noirs (Ojos negros)






mardi 27 janvier 2026

Le Journal de mon père

Jirô Taniguchi - Le Journal de mon père - Casterman

 

 

 

 

Yioshi Yamashita reçoit un coup de fil à son bureau de Tokyo l’avertissant de la mort de son père. Cela fait bien une quinzaine d’années que les deux hommes ne se sont pas revus. De retour à Tottori, sa ville natale, Yioshi déambule dans les rues et les sentiers de sa mémoire avant de rejoindre le lieu des obsèques. Les souvenirs affluent et d’abord le plus fort d’entre eux, la séparation de ses parents. Takeshi, son père et Kyioko, sa mère, avaient pourtant fait un mariage heureux ; ils avaient accueilli une petite sœur, Haruko. A la suite de l’incendie qui avait détruit la ville, Takeshi avait consacré l’essentiel de ses journées à son salon de coiffure, remboursant peu à peu l’argent offert pourtant gracieusement par les parents de sa femme pour la reconstruction de la maison. Les relations du couple s’étaient distendus jusqu’au départ de Kyioko. Yioshi, privé de sa mère, éprouva un ressentiment envers Takeshi qui ne fit que croitre avec les années et l’incita à couper les ponts avec sa famille dès que sa situation professionnelle fut établie. Devant le cercueil, au contact de ses oncles et des voisins qui échangent de vieilles anecdotes, il découvre alors grâce à eux la bonté cachée de son défunt père.

 

Publié en 1994 quatre avant Quartier lointain, Le Journal de mon père participe d’une démarche mémorielle similaire axée sur la relation père-fils tout en reposant sur des postulats opposés et symétriques. Le premier manga tente de résoudre le mystère de la disparition paternelle, le second celui de l’éloignement de l’enfant. Les deux proposent une incursion dans le passé mais alors que Quartier lointain suggère l’opportunité d’une deuxième chance à travers un voyage dans le temps, Le Journal de mon père évoque le parcours de souffrance d’un personnage qui a muré son enfance. Les thèmes de l’incommunicabilité et du devoir dans ce Japon figé d’antan sont ici repris. Quelques belles figures comme celle de l’oncle Daisuké, fabricant de saké et ciment de la famille éclaircissent un ensemble assez triste. L’enfant Yioshi, ses pleurs, l’amour pour son chien, le chagrin d’une mère perdue qui a refait sa vie - cruelle vision de Kyioko portant un bébé issu d’un autre mariage - cèdent la place à l’adulte Yioshi au visage impénétrable, un être alexithymique dont les larmes finales et le souhait de revenir en compagnie de sa femme à Tottori ne convainquent pas tout à fait.

 

On retrouve avec plaisir le graphisme de Jirô Taniguchi qui tient plus de la BD que du manga - ou faut-il parler de roman graphique ? - et ses personnages d’une dignité absolue malgré les vicissitudes. Il y a aussi cette ultime planche qui renvoie à un souvenir personnel des années 60, le parquet neuf ensoleillé d’un appartement au cœur d’une barre HLM où, assis, je lisais 20 000 lieues sous les mers.



samedi 24 janvier 2026

Le test de Rungholt

Laurent Genefort - Le test de Rungholt - Albin Michel Imaginaire

 

 

Après la publication chez Albin Michel Imaginaire des Temps Ultramodernes, roman au croisement du rétrofuturisme et du steampunk, Laurent Genefort propose chez le même éditeur un huis clos se déroulant dans la ville de Rungholt. Celle-ci peuplée de volontaires a été isolée du reste de la Terre pendant vingt ans. Notre planète candidate pour intégrer La Mosaïque, un gigantesque ensemble de civilisations peuplant l’univers et la cité en question subit une période probatoire au cours de laquelle seront observées les interactions entre humains et extraterrestres venus y passer quelques temps.


Au cœur du dispositif, Ingrid Belloc, à la tête de l’institut médico-légal, assistée de l’inspecteur Mendoza est chargée de résoudre les crimes liés aux visiteurs aliens le tout sous la surveillance de D’jee’r un des représentants de La Mosaïque. Comprendre, expliciter les circonstances d’un meurtre accidentel ou non afin de les prévenir, favoriserait les chances d’intégration de la Terre dans le complexe intergalactique.


L’Institut bénéficie déjà de l’apport d’outils médicaux de technologie extraterrestre. Une aide précieuse pour le médecin-légiste mais qui n’atténue pas les difficultés rencontrées dans l’autopsie de créatures étrangères. Chacune s’apparente à la découverte d’un monde nouveau, une biologie inédite. Faute de s’appuyer sur un capital de connaissances, d’antécédents, Belloc et Mendoza doivent combiner logique, intuition, biochimie et recherche d’indices avec la contrainte d’un temps imparti pour la résolution de l’enquête sans compter les subtils impératifs diplomatiques.


Le récit est constitué d’une série d’investigations qui mettent en avant un couple d’enquêteurs à l’image de la série X-files ou des romans Les cavernes d’acier et Face au feu du Soleil d’Isaac Asimov. Comme dans l’Illiade chaque mort est différente. Chaque alien aussi. Ils prennent vie en creux, en quelque sorte, à la différence du personnage de Belloc d’une pauvreté psychologique sans doute voulue.  A la vision des millions de civilisations prêtes à intégrer la Terre dans leurs parcours touristiques ou leurs échanges commerciaux du test de Rungholt s’en est superposée chez moi une autre proposée par Clifford D. Simak dans Au Carrefour des étoiles.Sur un thème similaire le célèbre écrivain dessinait le portrait d’un passeur clandestin d’extraterrestres sous la menace constante d’une population parfois hostile, souvent curieuse. Quelque chose somme toute de très moderne m’incitant à répéter une fois de plus l’adage selon lequel un grand livre ne finit jamais de dire ce qu’il a à dire.

 

Le test de Rungholt  - premier volume d’une trilogie - cligne aussi de l’œil en direction de Flaubert surnommé « l’ anatomiste du style », double référence au scalpel de sa plume noté par Sainte-Beuve, et aux opérations chirurgicales paternelles. Comme l’auteur de Madame Bovary Laurent Genefort s’est fortement documenté et en à peine trois cents pages livre un récit original, sans temps mort et à l’écriture sans faiblesse :

« Belloc contempla un instant ce corps étranger que la vie avait déserté. Des myriades de réactions chimiques par seconde, faisant de lui une créature pensante et agissante, avaient définitivement cessé ; d'autres avaient pris le relais, non plus orientées vers l'intégrité corporelle et la lutte contre l'entropie - bref, celles menant du stade de cadavre à celui de squelette, ou quoi que ce soit d'équivalent chez les énonthes. La créature gisant devant Belloc pouvait bien appartenir à une espèce ayant fait crouler des mondes ou des étoiles, avoir commis un génocide ou n'avoir au contraire jamais ôté la moindre existence, y compris pour se nourrir. Sous le scalpel de la médecin légiste, cela ne faisait aucune différence. À l'instant de la mort, l'alien avait été aussi minuscule et seul que n'importe quel humain

Qu'attendez-vous pour le lire ?



dimanche 18 janvier 2026

Omale

Laurent Genefort - Omale - Folio SF

 

 

Pourquoi lisons nous de la littérature de science-fiction ? Dans l’inventaire des désirs que dresse chacun, surgissent, mais pas exclusivement, l’émerveillement, la sidération. Afin de combler ces attentes quelques écrivains ont choisi la voie du gigantisme et imaginé des objets fabriqués par des entités inconnues aux ressources technologiques infinies. Pour Arthur Clarke ce fut Rama, vaisseau cylindrique énigmatique, pour Larry Niven un monde annulaire encerclant un soleil et pour ne pas allonger la liste nous plongerons directement dans la sphère de Dyson cœur du cycle d’Omale.

 

La quatrième de couverture révélant le dénouement de l’intrigue, c’est-à-dire la découverte de la topologie de l’artefact, précisons sans regret que l’objet imaginé par Laurent Genefort est une structure artificielle, une sphère creuse de la taille d’un système solaire englobant son astre, Héliale. Les habitants d’Omale occupent la partie intérieure de l’artefact ce qui représente une superficie équivalant à des dizaines voir des centaines de millions de fois celle de la Terre. Conséquence de ces immensités, la courbure (ou le redressement) de l’horizon est invisible et leur donne l’impression d’une étendue infiniment plate.

 

Les légendes disent que jadis les Vangk ont capturé une partie de la population de la Galaxie et les ont injecté via des trous de ver dans ce nouveau monde. Trois espèces différentes ou « reh » coexistent, les Humains, les impressionnants Chiles et les sages Hodgqins. Longtemps en conflit les deux premières ont conclu un accord de partage de territoire, étant entendu que de gigantesques portions d’Omale restent inexplorées. Le roman débute par la rencontre de quelques représentants des reh tous et toutes embarqués à bord d’un aéronef à destination de Stadtville dans un voyage de quatre mois au-dessus du lac Pacifique. Il y a Sheitane, une humaine, Alessander un elerak ,c’est-à-dire un humain élevé par des Chiles, Hanlorfaïr un Chile rejoint par Sikandadaïr au cours d’une attaque pirate contre le Yyalter, et Amees un Hodgqins. Tous ont répondu à l’appel d’un même mystérieux commanditaire et sont possesseurs d’un fragment d’une coquille d’œuf. Assemblés ils révèlent une forme sphérique.

  

Pas de sidération, pas de récit d’exploration, Omale est un patchwork d’épopées personnelles épiques aiguisant l’attention du lecteur sur les personnages. Chacun d’eux réuni autour d’un plateau de fejij, un jeu traditionnel, raconte son propre parcours, apprenant par là à connaitre et apprécier ses partenaires, y compris l'irascible Sikandadaïr. On compatit au destin d’ Hanlorfaïr, astronome de vocation qui à la suite d’un drame se plia à la volonté parentale de poursuivre des études de médecine, à celui d’Alessander enfant arraché à sa mère et réduit à un état de quasi esclavage chez les Chiles. Rédemption ou accomplissement, tous espèrent toucher au but au terme du roman. Beaucoup de lecteurs ont comparé Omale à Hypérion. J’y ai vu personnellement l’histoire d’une communauté tolkienne. Ce premier pas dans le cycle m’apparait comme une réussite.


samedi 3 janvier 2026

Le goût de l’immortalité

Catherine Dufour - Le goût de l’immortalité - Poche

 

 



Vingt ans avant l'excellent Les Champs de la lune, sans doute le meilleur Ailleurs et Demain Nouvelle Formule, et après quelques ouvrages de fantasy fantaisiste, Catherine Dufour publiait en 2005 Le goût de l’immortalité ouvrage de science-fiction novateur. Un an auparavant, en 2004, Alain Damasio avait sonné le réveil de l’imaginaire français avec La Horde du Contrevent à coup de CD, de Deleuze et de pagination inversée.

 

Rien de tel chez Catherine Dufour qui sous les auspices des Mémoires d’Hadrien nous contait les souvenirs d’une vieille femme résidente d’un gratte-ciel au cœur d’une cité dans une Mandchourie futuriste. L’intrigue surnage tant bien que mal au sein d’un océan de souvenirs et d’aphorismes fleurant bon le Marc-Aurèle des classes d’Humanité de jadis : « A mon âge la culpabilité, si elle existe, n’est qu’une façon comme une autre de tromper l’ennui ». Très vite cependant on oublie Yourcenar pour plonger dans un univers biopunk qui aurait été conçu par un Gibson survitaminé.

 

La narratrice évoque sa rencontre avec « cmatic » un entomologiste chargé d’enquêter sur une épidémie de paludisme surgie en Polynésie avec en bout de course la révélation des secrets d’une immortalité dont le prix est terrifiant. Une adolescente fagotée d’un corps déliquescent, une mère prostituée, une allergologue mystérieuse composent un tableau de personnages glauques. S’y ajoute l’odyssée d’une jeune femme exfiltrée des bas-fonds de Shangaï. Dune dépeignait un univers drogué à l'épice. Les cités du roman de Catherine Dufour, leurs habitants ploient sous les pluies acides et les substances vénéneuses. Pour quelles issues ?

 

Multi primé, Le goût de l’immortalité  est une œuvre d’une lecture parfois difficile. Le récent Les flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert reprend le flambeau d’une science-fiction rare et audacieuse.

« J’envie ces morts. Ils me semblent qu’ils ont passé comme des jonques illuminées, scintillant de dangers et de plaisirs, riches en jeunesse et en beauté tandis que je restais à quai, engoncée dans ma charogne et ma peine »



2026 !


jeudi 25 décembre 2025

Le Jour des Triffides

John Wyndham - Le Jour des Triffides - J’ai Lu

 

 

GENESE

  

Le Jour des Triffides a été écrit en 1948 et est resté "en l'état" pendant 2-3 ans jusqu'à que John Wyndham se décide à le proposer à Frederik Pohl (agissant en tant qu'agent) en raison de problèmes financiers s’ajoutant à la maladie de Grace (l'amour de sa vie, le modèle pour Josella) . Après quelques modifications à la demande de Doubleday (l'éditeur US) dont le retour à une origine "terrestre" des Triffides, c'est ensuite la publication et le succès international.


Il existe (au moins) quatre versions différentes du textes, plus ou moins abrégées (US livre, UK livre, Collier's & World Digest magazines). La troisième revient à une origine extraterrestre.

 

Pour concevoir son livre, l’auteur est parti d'une ancienne nouvelle ,« The puffball menace » connue aussi sous le titre « The spheres of hell » inédite en VF (mais facilement accessible en VO) évoquant des plantes empoisonnées, et d’une autre nouvelle non terminée et restée inédite introduisant l’idée de l’éclair vert qui aveugle presque tout le monde. Wyndham s’est enfin souvenu d’une promenade nocturne où il a eu l'impression d'être 'attaqué' ('strike down') par un jeune arbre agité par le vent qui aurait aussi pu le piquer s'il avait eu des épines ('sting').


La chronologie de la rédaction s’établit ainsi :

- écriture par JW

- révisions à la demande de Pohl (origine des Triffides terrienne, texte plus proche du présent,(spoiler) influence des satellites artificiels)

- 1ère version publiée par Doubleday (donc USA), quelques coupes pour accélérer le rythme = 80.000 mots
- 2ème version publiée par Michael Joseph (donc UK) , retour au texte original révisé = 91.000 mots
- 3ème version pour le magazine Collier's, abrégée (mais le Triffides viennent de Vénus) = 47.000 mots
- 4ème version pour le magazine World Digest (1953), encore plus abrégée (c'est le principe du magazine), il existe peu de détails précis à son sujet.

Pour mémoire, Simon Clark (un auteur plutôt spécialisé "horreur") donnera une suite au roman de Wyndham, The Night of the Triffids' en 2001. Le livre (pas terrible dans mon souvenir) disparaîtra assez vite.

 

 

LE JOUR DES TRIFFIDES

 

Un soir les débris d’une comète accompagnés d’immenses lueurs vertes s’abattent sur la Terre. L’Humanité contemple émerveillée le phénomène cosmique. Le lendemain tous les spectateurs de ce spectacle d’étoiles filantes se réveillent aveugles. Une minorité a échappé à la catastrophe à la faveur de circonstances exceptionnelles. Tel est le cas du biologiste William Masen hospitalisé à la suite d’une attaque d’un Triffide, autre fléau que devront affronter les hommes. En effet des expérimentations sur les huiles végétales ont abouti à la création de fougères vivantes capables de se déplacer et de tuer à l’aide d’une spire, un fouet  doté de glande venimeuses.

 

Dans l’immédiat le chaos s’installe partout dans le monde. William, qui se fait appeler Bill par sécurité, croise dans Londres des foules désemparées, perdues. Certains ont réussi à capturer des rescapés et les forcent à trouver des magasins d’alimentation. Bill sauve une jeune femme des griffes d’une brute et tous deux recherchent des groupements humains où subsisterait un semblant de rationalité et qui abriteraient des individus susceptibles d’élaborer des projets de survie.

 

Impossible d’échapper au souvenir de La Guerre des Mondes de Wells en lisant le récit de cette fin du monde provoquée simultanément par un cataclysme cosmique et l’envahissement de la Terre par des extra-terrestres que nous aurions par contre involontairement créés. Wyndham laisse même entrevoir une possible intervention humaine dans l’action destructrice de la comète. La modernité du Jour des Triffides, texte publié en 1951, tient au procès en sous-main d’une métaphorique cécité collective. On est loin du « Pays des aveugles » du même Wells et du Monde aveugle rédigé par Daniel F. Galouye dix ans plus tard qui décrivent des sociétés d’aveugles parfaitement organisées.

 

John Wyndham porte un regard sans concession sur les micro-communautés censées guider l’Humanité sur les chemins de la survie. Quelques-unes dont celle de Torrence promeuvent le retour à des seigneuries féodales dans lesquelles une poignée de voyants régenteraient des non-voyants réduits à l’état de cerfs, avec injonction aux femmes de procréer. Le final en point d’interrogation rappelle que le sentier de l’espérance chemine entre le gouffre de la destruction et celui de la barbarie. A ce titre Le Jour des Triffides est indémodable.

 

 

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert


mercredi 17 décembre 2025

Martin Eden

Jack London - Martin Eden - Folio

 

 

 

Martin Eden, jeune marin en escale à Oakland en Californie, est invité dans la demeure bourgeoise des Morse. Il doit cette attention à une intervention musclée contre des importuns qui menaçaient physiquement Arthur, le fils de famille. Sous des allures de colosse, le jeune homme dissimule tant bien que mal une hypersensibilité, conscient de la gaucherie de ses gestes et de ses mots dans cet univers policé dont il ignore les codes comportementaux. Son malaise ne fait que croitre à la vue de la sœur d’Arthur, Ruth, décrite comme une créature séraphique aux yeux bleus et à la longue chevelure. Il en tombe immédiatement amoureux et la jeune femme éprouve réciproquement pour lui une attirance physique dont elle ignore la signification et qu’elle ne peut en conséquence formuler.

 

Les parents inquiets de l’isolement de leur progéniture, accaparée par la poursuite d’études littéraires, voient au début d’un bon œil cette intrusion d’un étranger, et renouvellent leur invitation, croyant ainsi ouvrir l’esprit de Ruth à d’autres horizons, notamment maritaux, étant entendu que Martin ne figure pas dans les cartons du projet. Croyant reconnaitre en la jeune femme l’idéal de Beauté entraperçu dans ses rares lectures celui-ci se met à dévorer indistinctement ouvrages romanesques, philosophiques et scientifiques avant de se découvrir une passion dévorante pour l’écriture pour laquelle il sacrifie tout. Guidé au départ par Ruth qui voile ses sentiments amoureux derrière le paravent d’une éducation généreusement octroyée à un jeune homme inculte mais intéressant, l’élève en quelque sorte finit par dépasser le maitre et prend la mesure de l’artificialité des conventions sociales régissant la vie de la famille Morse et de ses semblables.

 

Jeux de l’amour et de la littérature, le roman de Jack London raconte l’accomplissement et la chute d’un homme à la recherche d’un absolu artistique. L’erreur disait Cocteau consiste à vouloir courir après la Beauté. C’est pourtant à cette tâche que s’attèle Martin Eden et tout le récit raconte l’énorme effort d’écriture accompli en dépit des refus éditoriaux, effort quantitatif mais aussi qualitatif comme si le héros avait pressenti et anticipé les regrets de Bergotte, le romancier Proustien, à l’instant de sa disparition. Seule la faim le conduit parfois à reprendre des activités manuelles, à renouer avec son passé ouvrier afin de payer aussi l'affranchissement des manuscrits postés aux magazines. L’illumination surgit à la lecture de L’éphémère, le poème de Brissenden, son double littéraire qui le distraie un instant de son isolement moral et montre la voie à suivre. L’irruption finale du succès (titre originel et temporaire du livre de Jack London) engendre alors un malentendu. Est-il compris et si oui pourquoi ne l’a-t-il pas été plus tôt ?

 

L’assujettissement de l’amour de Ruth pour Martin aux conventions sociales de son clan, leurs retrouvailles hypocrites dictées par la soudaine réussite sociale de l’ancien marin sonne le glas. Être aimé pour ce que l’on représente et non pour ce que l’on est ! Eden a épuisé sa peau de chagrin. Quelle amertume si l’on se souvient du destin du héros du roman de Stendhal Le Rouge et le Noir, autre personnage introduit dans un milieu qui n’est pas le sien, mais adulé par deux femmes foulant aux pieds leur respectabilité aristocratique pour tenter de le sauver. La réussite littéraire du premier, l’échec politique du second ont la même sanction.

  

La dernière page refermée, on s’interroge tout de même, comme le remarque l’excellent traducteur Philippe Jaworski, sur l'énigmatique destin de cet homme. On pourrait peut-être citer James Tiptree : «  Mes débuts dans l’écriture, c’est comme si je pelais des tranches de moi-même, comme on pèle un oignon. Je me suis mise à peler de plus en plus à l’intérieur et j’ai fini par sentir le vide du cœur ». Quel beau livre.


vendredi 12 décembre 2025

John Varley 1947-2025



C'est avec tristesse que j'apprends la nouvelle de la disparition de John Varley, information du site Locus, relayée par Jean-Daniel Brèque. C'était un écrivain aussi à l'aise dans la forme longue (Le système Valentine prix du Cafard Cosmique 2004) que la forme courte (Persistance de la vision, Champagne bleu ...), domaine dans lequel il excellait. Auteur subtil, il s'attachait à détourner les poncifs du space-opera, le transformant en Dysneyland avec Titan, Sorcière, romans enfouis dans mes malles à l'instar du Canal Ophite, ou anticipant le questionnement sur le genre avec Le Systeme Valentine.
Mais je laisse la parole à Yossarian, me contentant d'une unique recension.

dimanche 7 décembre 2025

Lectures 2025, une sélection d'ouvrages de science-fiction

 



Sous l’éclairage d’un soleil vert gonflable et de la lointaine clarté de la Tour Triangle rebaptisée pour l’occasion Tour Bladerunner, je présente une mini-sélection d’ouvrages de science-fiction parus en 2025. Je n’ai pas été très friand de nouveautés cette année et je vois dans la création enthousiasmante en 2026 de la collection Archive du Futur par les éditions du Bélial’ une démarche à peu près similaire à la mienne dans la mesure ou j’ai revisité quelques classiques anglo-saxons de Windham, Cherryh, Hamilton et quelques auteurs français comme Messac, Lainé…  Je n’ai pas encore mis la main sur l’anthologie Scribes des Miracles de Serge Lehman et me désespère d’avoir le temps de lire La semaine des quatre jeudis et Kafka à Paris, explorations transfictionnelles du Paris de l’entre-deux guerres par le génial Xavier Mauméjean. Je continue par ailleurs à déterrer les trésors de littérature générale du monde entier, parmi lesquels quelques chefs-d’œuvre sud-américains. Et ma foi Terre des hommes de Saint-Exupéry illustré par Riad Sattouf me semble un cadeau de Noël bien tentant.








(Photo Parc Citroën JLP)

vendredi 5 décembre 2025

L’Homme qui voulut être roi

Rudyard Kipling - L’Homme qui voulut être roi - Folio

 

 

 

A la fin des années 90 je fis une balade au Rajasthan, excursion touristique fort prisée des français. Dans cette région rurale du Nord de l’Inde, entre deux visites d’anciens palais somptueux quoique défraichis et parfois reconvertis en hôtels, on croisait une population parfois misérable et une paysannerie étonnante. Je me souviens de femmes vêtues de saris colorés qui surgissaient des champs comme des apparitions divines antiques. A Samode je dégustai un thé servi avec un sucre dont l’emballage portait une inscription en langue française. Je ne me souviens plus que de son signataire, un certain Allard. Quelques décennies plus tard, Olivier Litvine, ancien patron de l’Alliance Française de Pondichéry, me rappela l’existence hors du commun de cet aide de camp du Maréchal Brune qui après Waterloo quitta le pays et offrit ses services au maharaja Ranjît Singh dans le royaume du Penjab. Il mit sur pied une armée régulière, se frotta victorieusement aux ennemis du Rajh y compris Anglais. Il vécut et fut enterré à Lahore. « Ses appartements au fort de Sheikhupura, nous dit Olivier Litvine, ne sont pas ouverts au public, mais nous avons pu les visiter avec le département d’archi du NCA de Lahore, ancienne Mayo School of Industrial Arts dirigée par le père de Kipling, John Lockwood située devant le canon Zam-Zammah, sur lequel Kim est perché au début du roman de Rudyard. « Who hold Zam-Zammah, that ‘fire- breathing dragon,’ hold the Punjab »

 

Cette longue digression passée, remarquons que la quête de Dravot et de son compagnon s’inspire d’une autre entreprise couronnée, elle, de succès, celle de James Brook, soldat anglais qui fonda une dynastie dans l’Etat de Sarawak au sein de l’ile de Bornéo.  Pour en venir au recueil « L’Homme qui voulut être roi » et les huit nouvelles qui l’accompagne réservent une mauvaise surprise au lecteur de cette édition. Parue en 1973 elle souffre d’une traduction plus que centenaire qui alourdit l’écriture caillouteuse de Kipling. Il eut été élégant, comme on l’a vu ailleurs, de décliner en folio le travail effectué pour La Pléiade, hors paratexte évidemment.

 

Trois récits ont retenu mon attention, la nouvelle éponyme qui domine de la tête, des épaules et du reste du corps les autres textes, puis « L’étrange chevauchée de Morrowbie Jukes », « La marque de la Bête » et peut être pour la curiosité « La Porte des cent mille peines », confessions d’un fumeur d’opium. Point n’est besoin de présenter « L’Homme qui voulut être roi » passé à la postérité cinématographique grâce au film de John Huston. Deux ex sergents de l’armée britannique envisagent de s’emparer du Kafiristan, un royaume imaginaire dans le Nord Est de l’Afghanistan. Ils présentent leur projet à un journaliste médusé, arguant d’un droit naturel à la conquête du trône d’une terre inexplorée, s’exprimant à l’aune d’une volonté irrésistible. Sur place quelques coups de fusils facilitent les choses et la présence d’une loge maçonnique à laquelle appartiennent Daniel Bravot et Peachey Taliaferro Carnehan semble achever la quête. On pardonnera à Kipling ce deus ex machina tant l’épopée emporte tout sur son passage et parce que la figure des deux protagonistes principaux symbolisant la dualité de l’hubris et de la prudence à l’œuvre dans l’esprit humain, est inoubliable. Dans ce récit comme dans les autres Kipling fait l’éloge de l’impérialisme britannique. « L’indigène » y est renvoyé à sa caste ce qui ne nuit pas à une certaine forme d’humour : « Les Etats indigènes furent créés par la Providence afin de pourvoir le monde de décors pittoresques, de tigres et de descriptions ». Il y a tant de morceaux de bravoure dans cette nouvelle (la recension d’ intrusions de fâcheux dans la salle de rédaction par exemple) que l’on s’étonne de tenir dans les mains une épopée de seulement soixante pages et tout ce quelle peut contenir de vérité humaine.

 

En matière de colonialisme, l’histoire racontée dans « L’étrange chevauchée de Morrowbie Jukes » opère un renversement inattendu. Un ingénieur anglais bivouaquant dans une région désertique du Penjab est pris d’un accès de fièvre. Délirant, énervé par les aboiements de chiens errants il se lance à leur poursuite et finit par tomber dans un cratère de sable dont il ne peut s’extirper. Surprise, les lieux sont habités par des morts vivants ou pour être plus précis par des individus que l’administration indienne a déclaré morts. Rescapés des crémations ils forment une communauté, une sorte de cour des miracles. Morrowbie Jukes y retrouve un ancien télégraphiste et exige son aide. Mais Gunga Dass lui signifie rapidement la perte de son statut de Sahib. Pour survivre, l’ingénieur va devoir remettre à plat certaines conventions sociales, tout au moins provisoirement …Une histoire subtile. Je me suis remémoré en lisant « La marque de la Bête » Le chant de Kali de Dan Simmons. Venu en Inde pour affaires le dénommé Fleet prend part à une soirée de Nouvel An. Le personnage s’enivre considérablement. Rentrant chez lui, il fait un crochet et pénètre dans un temple dédié au dieu Hanuman. Il écrase son cigare au front de l’idole. Les prêtres grondent quand soudain un lépreux se jette sur Fleet. Quelque chose alors s’empare de son esprit …

 

Récits de bataille, récits d’autre temps, les fictions restantes ne m’ont pas passionné. Subjectivité du propos assumée.

 

  

 

SOMMAIRE

 

L'homme qui voulut être roi

la Porte des cent mille peines

l'étrange chevauchée de Morrowbie Jukes

L'amendement de Tods

La marque de la Bête

Bisesa

Bertran et Bina 

L'homme qui fut

Les tambours du « Fore and Aft »


vendredi 28 novembre 2025

Les Chrysalides

John Wyndham - Les Chrysalides - J’ai Lu

 

 

 

Longtemps après la « Tribulation », un mystérieux évènement apocalyptique qui a aboli le Passé de la mémoire des hommes et éradiqué les civilisations, le jeune David Strorm tente de survivre au sein d’une communauté rurale religieuse qui traque les individus présentant des malformations corporelles, autrement dit les mutants. David est télépathe. La révélation au grand jour de ce don pourrait le condamner à un bannissement ou mettre son existence en péril. Dans le district de Waknuk où il est né, le grand-père puis le père de l’adolescent mènent la lutte contre un Mal censé offenser l’œuvre d’un Dieu qui aurait conçu l’homme à son Image. Ce culte fanatique de la Pureté est censé protéger la communauté de menaces extérieures démoniaques. Au-delà de Waknuk, des êtres difformes issus de l’Orée, et pire encore des Terres maudites menacent dit-on de franchir les frontières du Labrador.

 

Le destin de Sophie, une enfant déviante enfuie avec ses parents à cause d’une malformation insignifiante hante David. Mais bientôt le jeune homme découvre l’existence d’autres télépathes. Ensemble ils établissent un réseau de surveillance, sachant que la moindre erreur fera s’effondrer le château de carte d’une protection illusoire.

 

Publié en 1955 ce récit de mutants pourchassés et avant-garde d’une nouvelle étape de l’évolution humaine évoque A la poursuite des Slans de A. E Van Vogt, mais on trouve aussi dans Un cantique pour Leibowitz l’idée d’une survie post atomique de croyances religieuses et dans Le village des damnés de Wyndham celle d’une gestalt d’êtres différents isolés au sein d’une population qui les repousse. Fort bien écrit - merci à Stephen King de rappeler les qualités littéraires d’un auteur inspirateur de J.G Ballard - Les Chrysalides se présente comme une fantasy qui déboucherait brutalement sur un univers de science-fiction, illustrant aussi que le passage du rêve à la réalité est affaire de nombre.

 

Curiosité, la couverture et son pied à l’orteil surnuméraire évoquent la toile du vieux maitre Frenhofer héros du « Chef d’œuvre inconnu » de Balzac… Comparaison osée diront certains.


jeudi 20 novembre 2025

Les Adieux du soleil

C. J. Cherryh - Les Adieux du soleil - J’ai Lu

 

 

Rédigé à l’époque de Forteresse des étoiles, et un peu avant le premier volume du cycle de Chanur, autre pilier de son œuvre, Les Adieux du soleil apparait comme un hommage à La Terre mourante de Jack Vance, aux Ailes de la nuit de Robert Silverberg, voir aux romans de La Fin des Temps de Michael Moorcock. En un sertissage de six nouvelles sur la trame d’un Temps infiniment lointain et sur fond d’un soleil « agonisant », « lépreux », l’autrice raconte l’odyssée de personnages au cœur de quelques anciennes capitales. Presque méconnaissables mais hantées par un âge d’or révolu elles sont les têtes de chapitre et les véritables héroïnes du recueil.

 

Deux récits survolent l’ensemble, « Neiges d’antan (Moscou) » et « Les fantômes vinrent à sa rencontre (Londres) ». Aux confins du monde, Andrei Vasilyevitch Gorodin aime s’échapper de la cité de bois érigée sur les ruines de l’ancienne Moscou, pour pratiquer la chasse. L’océan de neige qui encercle Moskva l’effraye et l’attire en même temps :

« Lentement, furtivement, il leva les yeux. Il vit les capricieuses nuances célestes glisser aux faîtes des toits, s'épanouir en corolles éblouissantes, plus éblouissantes que n'importe quelle œuvre humaine. Là était la vraie beauté. Les hommes n'étaient que des infirmes condamnés à se mouvoir dans un monde d'illusions grossières et stériles, sous le poids d’une fatalité contre laquelle le travail le plus acharné ne pouvait pas grand-chose. Il n'avait qu’un désir: enfourcher son poney, franchir la porte et galoper vers le nord pour se fondre au cœur de ces merveilles qu'il ne comprenait pas mais vers lesquelles tendaient ses plus profondes, ses plus ferventes prières. Galoper sous la beauté sans merci du soleil. Jusqu'à la mort. Jusqu'au loup. »

 

« Neiges d’antan » qui lorgne sur « Construire un feu » de London plutôt que sur Récits d’un chasseur de Tourgueniev est un conte où Beauté et Mort s’entrelacent poétiquement.. Plus proche de nous, géographiquement parlant, « Les fantômes vinrent à sa rencontre (Londres) » - traduction romancée de «  The Haunted Tower » mais le traducteur devait être un fan de Marcel Béalu - évoque le triste destin de Bettine Maunfry, maitresse du maire de Londres et amante malheureuse d’un homme qui l’a instrumentalisée pour dérober des documents compromettant l’édile. Les fantômes d’Anne Boleyn et d’Élisabeth Ire viennent insuffler un esprit de révolte à la jeune femme embastillée dans la sinistre Tour... Un texte que n’aurait pas renié Robert Silverberg et à la thématique somme toute d’actualité.

 

Moins brillant mais bien construit « Vertiges (New York City) » emmène le lecteur au sommet d’un gratte-ciel dans un New York saisi d’une fièvre de construction Urbicandesque. Des intérêts privés opposés mettent en danger la vie de travailleurs funambules. Un cran en dessous, « La mort en ce palais (Paris) » et « La longue marche (Pékin) » ont pour thème commun la réincarnation. Dans l’un, un jeune homme choisit le rompre le cycle des réincarnations et donc son immortalité au profit de l’amour et la mort. Dans le second les habitants de le Cité Interdite, seul vestige de Pékin, se préparent à affronter une armée dont les généraux incarnent la mémoire de tyrans passés. Enfin j’ai été imperméable à  « La règle du jeu (Rome) » (« Nightgame » que vient faire Renoir ici ?) et à ce personnage Maitre des rêves d’une cité entièrement dévolue à la fabrication de ses songes qu’elle exporte dans l’Univers.


De ce recueil au charme suranné subsistent au moins deux nouvelles coup de cœur dans une édition illustrée par le Michel-Ange des mauvais genres, j’ai nommé Frank Frazetta, dont on appréciera ici le travail dans son intégralité.

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

-          Prologue

-          La mort en ce palais (Paris)

-          Les fantômes vinrent à sa rencontre (Londres)

-          Neiges d’antan (Moscou)

-          La règle du jeu (Rome)

-          Vertiges (New York City)

-          La longue marche (Pékin)


jeudi 13 novembre 2025

La Nuit aveuglante

André de Richaud - La Nuit aveuglante - Marabout

 

 

 

Au cours d’une fête de village, un jeune homme turbulent interrompt une procession religieuse en haranguant la foule depuis sa fenêtre, le visage dissimulé par un masque rouge de démon surmonté de deux cornes. Les villageois se dispersent, le scandale remonte à l’Archevêché, la famille de l’impudent est ostracisée, et, pire, le masque s’incruste définitivement, condamnant le malheureux à l’exil. Cyprien, nom qu’il ne révèle que tardivement, vit désormais dans une masure au fond d’une combe. Du robinet d’une cuisine, coule un vin sans alcool, sa seule nourriture. Le Diable a installé une horloge au déclenchement nocturne, muette le jour, un lit qui apparait en fin de journée et disparait à l’aurore. Pas de livres, mais de l’encre et du papier sont fournis au Maudit.

 

Le Destin terrifiant de ce personnage reflète un peu celui de son créateur. De Richaud en effet à fait irruption sur la scène littéraire en 1930 avec La Douleur avant de sombrer peu à peu dans l’oubli. Le récit racontant la liaison d’une veuve de guerre avec un officier allemand souleva un tollé comparable, nous dit son éditeur, à celui provoqué par la parution du Diable au corps de Raymond Radiguet. Mais son titre de gloire est d’avoir déclenché la vocation littéraire d’Albert Camus  : « J’ai découvert qu’un enfant pauvre pouvait s’exprimer et se délivrer par l’art » (1) et « L’entretien qu’il a accordé au journal Les Nouvelles littéraires en 1951, l’année de la parution des « Rencontres avec André Gide », évoque de nouveau l’apport fondamental de Richaud : Mais Richaud, dans La Douleur, parlait de choses que je connaissais : il peignait des milieux pauvres ; il décrivait des nostalgies que j’avais ressenties. J’entrevis, en lisant son livre, que moi aussi j’aurais peut-être quelque chose de personnel à exprimer. » (2) Après ce coup d’éclat la carrière d’André de Richaud ne connut plus le même succès, malgré une production non négligeable et un faisceau d’amitiés. Il mourut dans le dénuement. Ainsi naissent sinon les malédictions d’écrivains du moins les qualificatifs.

 

Une pâle lumière alimentée on ne sait comment éclaire la pièce principale le soir et inspire à Cyprien ce soliloque élégiaque : « D'où viens-tu, clarté fidèle qui apparaît sur mon front au moment même où le soleil s'engloutit en fumant dans les eaux du fleuve qui ferme mon horizon ? Comme dans les familles on laissait autrefois un morceau de gâteau pour le pauvre, qui te commande, à l'heure où la nuit descend, de venir éclairer mon infortune ?

De la plaine, ton éclat doit se confondre avec celui des proches étoiles. Miette de jour, tu attends irrévocablement le retour du soleil et, même si je le désirais, je ne pourrais t'éteindre.

Lumière qui ne chauffe pas, froide comme mon âme je te hais. Qu'as-tu de commun avec celle qui s'attarde, le soir tombé, au fond des yeux des oiseaux de nuit ?

Lueur implacable, ressembles-tu à la vague chargée de  mille feux qui va et vient d'une terre à l'autre à travers l’océan gonflé de rumeurs ? Plus pauvre que la lampe de l'ouvrier, au cinquième étage de la ville, qui mange une soupe froide et sans goût ; plus misérable que la lanterne du médecin de campagne attardé, qui erre sur la lande dans le vent d'ouest, cherchant la bicoque de l'agonisant qui ne le paiera pas ; moins sanglante que la lumière qui tracasse le prisonnier, comme un remords, jusqu’à ce qu’il avoue … »

 

Désespérance, colère alimentent un quotidien entrecoupé de balades et de chimères, vision de « philosophes » au sein d'une baraque à l'abandon - le chapitre le moins réussi du livre - apparition … de la tête d’une jeune fille décapitée en 1793 et pourtant bien bavarde. Ces évènements ont au moins l'avantage de nourrir son manuscrit et de l'empêcher de sombrer définitivement. Par le thème de l'écriture salvatrice André de Richaud rejoint son émule Albert Camus dans un récit à visée autobiographique rédigé dans un style magnifique :

« Bientôt la lune se dissimula et toute la nature disparut à mes yeux. J’ai perdu l’habitude d’avoir peur dans le noir et je ne crains jamais de perdre ma route. Tous les chemins mènent à mon désespoir. »

 

 

 

 

(1)   Carl A. VIGGIANI, « Notes pour le futur biographe d’Albert Camus »

(2)    Lire à ce sujet La lecture de “La Douleur” de Richaud chez Camus, par Tomoko Ando Faculty of Humanities, Kyushu University


jeudi 6 novembre 2025

Héros et tombes

Ernesto Sabato - Héros et tombes - Points - Signatures

 

 

 

Héros et tombes, traduction de Sobre heroes y tumbas, est le deuxième volume d’une trilogie d’Ernesto Sabato initiée par Le Tunnel. On peut regretter le titre de la première version Alejandra abandonné par l’auteur tant ce nom imprègne le roman. Le récit se déroule à Buenos Aires, labyrinthe de rues, de souvenirs, d’errances voir de désespérances ou comme l’exprime Borges :


« Voici Buenos Aires. Le temps qui aux humains

donne l'amour ou l'or m'a seulement laissé

cette rose pâlie et ce réseau vain

de rues qui répètent tous les noms du passé

de mon sang : Laprida, Cabrera, Suarez, Soler…

Noms où retentissent, déjà secrets, réveils,

républiques, chevaux, matins, heureuses victoires, morts par le fer... »

 

 

Le poème cité par Sabato donne le ton. Les personnages, pour paraphraser Juan Asensio, sont sous l’emprise d’un sang ancien, parents pitoyables pour Martin, héros et fous pour Alejandra. Les amours de ces deux-là forment un premier bloc narratif. Le second, entremêlé aux autres arcs textuels ressuscite les épisodes sanglants de la guerre civile après l’Indépendance entre le dictateur Rosas et le général Lavalle. Un autre intitulé « Rapport sur les aveugles » occupe la troisième partie du livre. Il raconte l’enquête menée par le père d’Alejandra sur une secte maléfique.

  

Les relations épisodiques de Martin et Alejandra balaient les deux premières parties de Héros et tombes. Tout débute par une rencontre de hasard dans un parc de la capitale argentine. Le jeune homme tombe sous le charme d’Alejandra, femme présente et absente à la fois, confrontée à d’inquiétants démons intérieurs exaspérant par ses mystères, ses disparitions momentanées, les sentiments de son partenaire. Celui-ci doit aussi lutter contre un dégoût personnel, l’ascendance d’un père falot et d’une mère prostituée, « mère-égout », ce qualificatif repris et substantivé ultérieurement dans « Le rapport aux aveugles ». Le roman tout entier est d’ailleurs placé sous le signe de la corruption, de la dégénérescence des chairs voir de la pestilence comme en témoigne la fuite des « unitaires » vers la Bolivie trainant le cadavre décomposé de Lavalle. Sabato n’est pas loin ici de Sous le Soleil de Satan, avec ce point d’orgue du manuscrit de Fernando relatant le contact Lovecraftien avec l’Œil, anomalie insulaire circulaire entourée d’eau à la périphérie de Buenos Aires, métamorphosée sous la plume de l’écrivain argentin en Divinité maléfique, écho dans une moindre mesure de l’œil sépulcral hugolien qu’on aurait niché dans un cloaque inspiré du même auteur.


El Ojo

 

Buenos Aires, ville de désemparés : Héros et tombes raconte l’incapacité de personnages à surmonter une fortune contraire, à se forger un destin, à remplacer les désespoir individuel par une espérance collective. Et de citer Saint-Exupéry (Terre des hommes ?) et les mouvements anarchistes et communistes, façon de revisiter l’Histoire violente de l’Argentine et de constater que les passions plutôt que la raison gouvernent les actions humaines. On notera la présence de personnages secondaires comme Bruno double vieillissant de Martin et narrateur annexe.

 

Sartre expliquait La Nausée par la contingence, Sabato invoque ici le Dégoût au nom de la prédestination. Grand livre assurément que ce Héros et tombes, inquiétant, voir lent et angoissant par instant, mais vivant par son style plutôt que par la Saudade d’un récit seulement libérateur dans ses dernières lignes.


samedi 25 octobre 2025

La Mer se rêve en Ciel

John Hornor Jacobs - La Mer se rêve en Ciel - Styx

 

 

 

« Toute perte d’innocence, c’est un bout de nous-même qui meurt ».

 

 

Dans la ville espagnole de Malaga, Isabel Certa, une jeune universitaire, rencontre le poète dissident  Rafael Avendaño, surnommé l’Œil en raison d’une énucléation subie dans les geôles d’un dictateur sud-américain. Tous les deux sont originaires de Magera, pays imaginaire qui pourrait être le Chili. Leurs familles ont subi là-bas des exactions. Du souvenir de ces avanies auquel se joint une espèce de fascination de la jeune femme pour le vieil homme, nait une relation amicale interrompue par la disparition d’Avendaño reparti précipitamment sur le sol natal - non sans avoir confié à Isabel les clefs de son appartement.

 

En classant les papiers de l’écrivain elle met la main sur un texte autobiographique récent dans lequel il relate, entre autres, sa découverte, à l’intérieur d’un carton légué par un collègue, des photos équivoques et des clichés d’un manuscrit rédigé en latin. Il entreprend aussitôt de transcrire Opusculus Noctis et de le traduire. Les pages semblent révéler un grimoire « de sorcellerie, ou de magie noire » et suggérer des rituels rebutants et sacrificiels permettant d’entrer en contact avec les puissances d’un autre-monde. A son tour elle se penche dans l'étude du document. Quand enfin lui parvient un courrier de son ami, Isabel prend la décision de partir à sa recherche au Magera.

 

Au plaisir de découvrir un nouvel éditeur ou une nouvelle collection - dirigée ici par un écrivain et traducteur apprécié, j’ai nommé Laurent Queyssi - se mêle toujours chez moi l’espoir pervers de savourer un produit d’appel tonitruant censé fidéliser le lecteur. Ici comme ailleurs, je n’ai pas été déçu. Ce récit qualifié de labyrinthique se lit cependant d’une traite, extirpant dans un premier temps les réminiscences douloureuses d’un continent livré jadis à des tortionnaires. La haine du dictateur Vidal pour Avendaño évoque les controverses liées à la mort de Neruda du temps de Pinochet de même que la disparition du socialiste Estéban Pavez ravive le souvenir de la fin de Salvador Allende.

 

Débarqué sur les terres de Magera et sans nouvelles de son ami, Isabel possède désormais un exemplaire complet du grimoire qui intéresse au plus haut point un étrange individu lancé à sa poursuite. La Mer se rêve en Ciel emprunte alors les voies d’un roman horrifique illustrant qu’un Mal peut être instrumentalisé par un autre plus profond et que ceux qui l’affrontent victorieusement doivent en payer le prix, la souillure de l’innocence perdue rançon de la mémoire et du témoignage. Une belle entrée en matière pour la collection Styx.


dimanche 19 octobre 2025

Les Escales de la Haute Nuit

Marcel Brion - Les Escales de la Haute Nuit - Marabout

 

 

Biographe, romancier, nouvelliste, essayiste, critique, fondateur des Cahiers du Sud, Marcel Brion fut autant un passeur qu’un créateur d’imaginaires en particulier dans le domaine du fantastique dont il sera question ici. Quelques-uns de ses recueils sont encore disponibles principalement chez Albin-Michel. Cependant Les Escales de la Haute Nuit resteront à jamais immortalisées dans l’édition Marabout de 1971, un des fleurons d’une collection qui compta des textes de Marcel Bealu, Jean Ray, Claude Seignolle, Thomas Owen, avec en prime ici une magnifique illustration de couverture.

 

Ne nous leurrons pas, la littérature fantastique a vécu ou presque au profit des descendants de Lovecraft et du roman horrifique. Pourquoi s’étendre alors sur un ouvrage jamais réédité au sein d’un genre moribond ? On répondra ceci, que l’on écrit autant pour les vivants que pour les fantômes. Marcel Brion révélait dans ces escales sans doute inspirées d’Hoffmann, une langue de très haute tenue. Les voici :

 

SOMMAIRE

1 - Les Escales de la Haute Nuit
2 - Le Maréchal de la Peur
3 - La Sonate du Feu
4 - Une Aventure de Voyage
5 - Les Eaux Mortes
6 - La Capitane
7 - L'Orgue de Verre
8 - La Rue Perdue

 

Quatre textes survolent les débats.

La nouvelle qui donne son titre au recueil raconte la mésaventure d’un voyageur à destination de Prague descendu d’un train de nuit dans une gare inconnue, plus par curiosité qu’autre chose.

 « La gare était assez loin. Je la vis, semblable à quelque grotte grondante, pleine de lumières, de fumées et de cris. Les rails entrecroisés me proposaient de subtils déroutements. Des feux rouges levaient et baissaient le doigt à travers des brouillards. Une locomotive, seule, lancée sur sa piste comme un lévrier, me frôla en s’ essoufflant. Les étoiles humiliées reculaient au plus lointain du ciel. Un monstre marin crachait au ras du sol un torrent de vapeur brûlante. Le cuivre avait des scintillements d'or. L’acier noir fondait en reflets comme une peau d’otarie. »

 

Un peu plus loin il découvre une étrange ville dont les bâtiments se réduisent à de simples façades. Au-delà des portes d’entrées il n’y a rien. L’hôtel proposé par le porteur de bagages présente un ascenseur souterrain. Un couloir l’amène à une chambre sans fenêtre dont il s’enfuit. Il erre sans but, rencontre des personnages inquiétants, traverse un bras de mer, et finit par remonter dans son train avant d’être redébarqué contre son gré dans une autre gare. Le récit s’achève abandonnant notre voyageur « éveillé, seul dans ce wagon, regardé par cette lune épouvantée qui venait demander du secours contre le garrot des nuages ». Parue en recueil en 1942, année où fut entérinée la décision de la Solution finale, l’évocation de ce train de nulle part aux destinations incertaines impressionne par sa puissance onirique, anticipant involontairement d’innombrables et funestes déportations ferroviaires.

 

Dans le même registre d’inquiétude, un homme est sorti de son sommeil par un tumulte confus où se
mêlent des bruits de coups sourds, de gémissements et de crécelles. L’incident se reproduisant il décide d’enquêter. Sa maison est située au cœur d’un ancien quartier industriel. Explorant une nuit des hangars et des entrepôts il finit par découvrir une lucarne donnant sur « La Rue Perdue ». La voie, fréquentée par des personnes furtives disparaissant au moindre frémissement, ne donne sur aucun accès extérieur. Légende moyenâgeuse certes mais qui n’est pas sans évoquer les ghettos des années 40.

 

Plus paisibles « Les Eaux Mortes » nous transportent dans une zone portuaire déserte, un bassin désaffecté où un voyageur en escale va promener ses pas en attendant de réembarquer.

 « On ne voyait pas la mer. Elle était doute très loin, et l'on n'y parvenait qu'après une longue navigation sur un fleuve ou un canal. Mais on sentait que la mer existait. On devinait sa présence au-delà de ces immense constructions, de ces quais abandonnés. Il y avait aussi des champs et des marais qui me séparaient d'elle, car le vent apportait parfois une odeur d'algue fraîche, mêlée à l'odeur de l'herbe et des roseaux. Quand le vent souffle de cette direction-là, on dirait qu'une vague invisible passe sur la ville en y laissant tomber une poussière d'écume. »

 

Dans cet univers déliquescent, dont l’ambiance évoque certains textes de Jean Ray, il croise Petersen, un individu qui semble l’attendre de toute éternité.

 « J’aurais voulu demander à Petersen si la mer était très loin. Il était probablement trop tard pour l'atteindre avant le jour, mais j’avais si grand besoin des vagues vives cognant de l'épaule malicieusement contre des rochers, du sable neuf qui n'a reçu encore aucune empreinte et qui garde naïvement le creux d'une coquille nervée comme un unique et puéril trésor! Dans les chantiers, les squelettes de navires bombaient la poitrine avec arrogance. Des pansements de planches et d'étoupe obstruaient les carènes malades. Les chaînes rouillées des ponts racontaient que depuis bien longtemps on ne les avait plus levées devant l'appel des barques. Il y avait des ports nouveaux là-bas, à l'autre extrémité de la ville avec leurs troupeaux de bêtes de somme qui vous vident une cale d’un seul coup de dents, leurs colonnes à blé, leurs temples cubiques voués aux dieux de glace et leurs passerelles légères suspendues à des mains métalliques comme des trapèzes d’acrobates dans le cirque des continents. C'était ce port là-bas que je rejoindrais au matin, où haletait un paquebot qui secouait déjà l'importun grouillement, autour de lui, des chaloupes. Et, le lendemain Petersen partirait pour Gênes »

 

Qui est donc ce Petersen avec lequel le héros semble partager des souvenirs commune ? Un personnage d’un écrivain ou plus simplement cet autre nous-même que nous avons abandonné sur la route de l’existence avec ses rêves, ses projets ? Sur le thème du double Marcel Brion avait rédigé là un texte de haute volée.

 

« La Capitane » n’a rien à envier à la plus célèbre et chinoise des Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar. Elle témoigne de la lente gestation, du travail d’orfèvrerie d’écriture caractéristique des meilleurs récits fantastiques. Ici ne sont points évoqués les quatre éléments, ni des cités ou des jardins, mais une toile de peinture accrochée dans un salon aux volets souvent clos, toile au sein de laquelle un voilier à quai « La capitane » capte les rêveries d’un enfant :

 « Un soir, pourtant, où ses parents « recevaient », l’ enfant voulut voir si le navire disparaîtrait, comme les autres nuits. Le lustre, débarrassé de son masque de mousseline, étincelait. Les sièges avaient rejeté leurs housses, le piano ouvert chantait. L'éclat des lampes ranimait les toiles peintes, inspirant une imaginaire mobilité aux personnages surpris, qui clignaient des yeux, gênés par la grande lu­mière. La capitane était toujours à quai accueillant la lente procession des chargeurs. Ennuyé par le vacarme, le matelot au gilet vert regardait avec mépris la fête des hommes.

 La capitane ne partirait pas cette nuit-là. L'enfant essayait de se représenter ce qui arriverait si le navire, soudain, s'évadait hors du tableau. Le ferait-il silencieusement, de telle sorte que personne n'entendrait rien ? Ou son départ serait-il accompagné des bruits familiers, le grincement de la barre, la chute de l'amarre dans l'eau, le sifflement des voiles? Et soudain il lui sembla que dans l'attitude de l'homme au gilet vert se cachait une subtile et dangereuse ironie, et il comprit alors qu'un objet peut très bien être là et ne pas être là, que l'image de la capitane était très loin, naviguant sur on ne sait quelles mers, bercée par le vent des îles à palmes, roulée entre les grandes mains noires des typhons, échouée dans un port de perles et d'aromates naviguant sans fin sur les longues routes de toutes les mers du globe, où les montagnes de glaces dérivantes, pareilles à des cathédrales en ruines, croisent les sillages des vaisseaux fantômes.

 Et il apprit ainsi à aimer un autre navire encore, qui était celui qu'il voyait et un autre en même temps. Un navire aussi différent de la capitane peinte, qu'un reflet peut l'être l'objet dont il garde les contours. Un navire plus rapide et plus léger, transparent comme un verre d'eau, si bien qu’'on voyait à travers sa coque des îles, des lagons et des volcans. Et il devina que la capitane peinte n'était que le signe, et comme l'écriture dans le langage des hommes, de ce bâtiment impondérable qu'un souffle de vent poussait vers le large avec la légèreté d'une bulle de savon. On embarquait sur la capitane peinte, mais c'était sur ce navire d'air et de lumière qu'on naviguait. »

 

Moins éblouissante dans la forme mais tout à fait satisfaisante sur le fond « La Sonate du Feu » conte les confessions d’un médiocre violoniste qui obtint le succès en agrémentant l’exécution d’un inédit de Vivaldi d’une mise en scène bouffonne où des danseuses déguisées en diablotins se trémoussent au milieu de rubans rouges animés par des ventilateurs. Un soir les danseuses et les accessoires manquent le train de la représentation. Qu’importe ! Au premier coup d’archet surgissent flammes et puissances infernales …

 

« L'Orgue de Verre » et son fantôme de jardin royal où s’affrontent deux chanteurs ressuscités par la grâce d’un instrument de musique m’a moins convaincu même en invoquant les mânes de Nerval ou d’Alain Fournier, et ce en dépit de passages remarquables :

« Cet instrument étonnait par sa singularité au milieu des violons familiers et des clavecins  sans  énigmes  qui remplissent le pavillon. Un silence fait de toutes ces âmes sonores ramenées vers elles-mêmes et se consultant dans leur mutité prolongeait, entre ces murs verts ornés de stucs dorés, l'esprit d’un orchestre qui aurait fini par se taire, faute d’auditeurs, mais qui conserverait toute sa vertu de résurrection jusqu'au jour où une main lèverait la baguette, rendant leur vie multiforme aux archets et aux claviers.

 Les montagnes bleues au-delà du lac, ce lac lui-même lourd et lisse comme le bassin de mercure que nul n'avait plus remué depuis la mort de l'ancêtre alchimiste, la prairie qui s’étendait sous les fenêtres du pavillon, tout cela prêtait aux instruments, dans cette fin d'après-midi, une douceur solennelle et triste. Le paysage gardait, lui aussi, la même qualité de silence que les flûtes et les clavicordes, un silence approfondi du détachement des circonstances extérieures, du recueillement sur le centre le plus essentiel de soi-même, comme celui qui se produit soudain quand, dans ce bizarre caprice du vieux Haydn, les musiciens sortent l'un après l'autre, laissant les bougies se consumer sur les pupitres désertés devant les partitions ouvertes, confiant à un seul vio­lon le soin d'achever la symphonie comme un suprême pont entre la musique disparue et un monde pour toujours orphelin d'harmonie ».

 

« Une Aventure de Voyage » sorte d’excursion en Enfer indiffère. Par contre « Le Maréchal de la Peur » passe à côté de son sujet. Un spectateur assiste à la lisière d’un bois à l’affrontement de deux armées. Il côtoie successivement un soldat et un maréchal défaits et c’est tout. L’idée d’un soldat immortel acteur des grandes bataille de l’histoire pouvait tout de même donner autre chose.

  

Les Escales de la Haute Nuit méritent de sortir de l’oubli. Peut être à l’occasion d’un recueil réunissant les meilleures nouvelles de ce volume et d’autres publiées chez Albin-Michel ?