jeudi 5 novembre 2026

Un cas de conscience

James Blish - Un cas de conscience - Folio SF

 

 

 

 GENESE

  

Au départ, une novella :
En 1953, Blish publie la novella "A Case of Conscience" dans le magazine américain If (qui deviendra plus tard Worlds of If) ; le récit a d'ailleurs les honneurs de la couverture. Mais tout n'est pas aussi simple puisqu'en fait le texte de Blish devait faire partie du troisième "Twayne Triplet". Ces livres (dont seuls les deux premiers sont parus) étaient des anthologies originales de trois textes (d'où le Triplet) publiées par Twayne. Éditées (anonymement) par Fletcher Pratt, il s'agissait d'une idées très en avance sur son temps, celle d'un "shared world" scientifiquement défini à l'avance dans lequel des auteurs connus (Leber, Blish, Merrill, Piper dans ce cas) situaient leurs nouvelles. Le concept sera repris bien plus tard par Anderson (Cleopatra), Ellison (Medea) et même par Robert Silverberg pour Muraski. Pour des raisons inconnues, ce troisième triplet ne paraitra jamais, Twayne disparaissant quasiment de la scène SF comme éditeur de fiction en 1954. Entretemps (de façon prévue ou faute de mieux, les sources sont muettes sur ce point), Blish publiera donc la novella dans If.
Dans la pratique, c'est un texte qui se rencontre rarement et qui est repris une fois par décennie en anthologie. On le trouve le plus facilement dans le recueil Works of Art parus en 2008 chez NESFA. Il ne sera jamais traduit en français.



Le roman :
devant le succès critique de la novella initiale, Blish reçoit une commande de Ian Ballantine (l'éditeur) via son agent Frederik Pohl pour une version expansée de son texte (Blish dit "blowing it up into a novel"). Il reprend donc la novella qui devient le "Book One" aka "première partie" du roman en la modifiant (elle passe de 23.000 à 30.000 mots mais garde la même structure). Il écrit ensuite au début de 1957 la deuxième partie (40.000 mots) avec l'aide de Pohl. Le roman sort en avril 1958 et devient rapidement un succès (il remporte le Hugo en 1958), traduit dans (au moins) 8 langues. Il est le premier titre paru de l'ensemble thématique After Such Knowledge qui comprend en plus une biographie de Roger Bacon et le couple de romans "Black Easter" (ou Faust Aleph Null)/The Day After Judgement.



James Blish :
un auteur qui comme d'autres après lui, aura une relation un peu schizophrénique avec le genre. Écrivain doué et cultivé, il sera un critique féroce des travers du genre des années 50 sous le pseudo de William Atheling (Atheling critiquera d'ailleurs A Case of conscience de Blish dans The Issue at Hand), il livrera à la fois des œuvres ambitieuses (comme celle-ci), des textes restés célèbres (certaines nouvelles isolées comme « Beep » ou les romans de la série Cities in Flight ou les nouvelles de la série Pantropy) et des choses nettement moins glorieuses (généralement non traduites, type VOR). Il aura aussi un grosse production d’œuvres de commande avec une douzaine d'adaptations d'épisodes de Star Trek et le fameux Spock Must Die.



La descendance de A case of conscience:
d'une façon surprenante, on reparlera beaucoup dans le milieu de A Case of Conscience lors de la sortie en 1996 du roman de Mary Doria Russell The Sparrow (Le moineau de dieu en VF; primé en Grande Bretagne) qui présente de troublantes similitudes avec celui de Blish. L’autrice niera toujours avoir lu Blish.



Pour aller plus loin :
outre la fiction de Blish (et les critiques d'Athelin encore accessibles mais pas dans leur totalité), le livre référence sur l'auteur est celui de Ketterer : Imprisonned in a Tesseract (qui a beaucoup servi à la rédaction de cet article), il existe un opus plus court de Stableford et la bibliographie de Stephensen-Payne. Robert Silverberg a pour sa part rédigé une critique du livre dans le magazine Infinity Science fiction d’octobre 1958.

 

 

 

UN CAS DE CONSCIENCE

 

 

Au cours de son expansion galactique, l’Humanité réfléchit au sort à réserver à la planète Lithia. Faut-il exploiter ses ressources quitte, si l’enjeu en vaut la chandelle, à réduire les autochtones en esclavage, ou en faire un simple relais des routes spatiales, voir l’ignorer ? Quatre scientifiques sont expédiés sur place, le physicien Paul Cleaver, le chimiste Mike  Michelis, le géologue Akronski et surtout le biologiste et médecin par défaut Ramon Ruis-Sanchez qui représente la Compagnie de Jésus. Sur place ils découvrent une population pacifique ignorant l’art et la religion, une population raisonnable ayant accumulé un savoir scientifique et technologique globalement inférieur à celui de l’espèce humaine excepté dans le domaine de la biologie. Coincé entre le jusqu’au boutisme de Cleaver qui veut transformer la planète en laboratoire thermonucléaire et l’opposition de Michelis à toute forme d’esclavagisme, le jésuite voit en cet Eden sans Dieu et sans guerre une contrefaçon, la marque du Diable.

 

La question religieuse interpelle régulièrement la littérature de science-fiction. Faut-il s’en étonner ? Non. Dans son expression la plus simpliste, le space opera, elle accompagne l’expansion humaine comme jadis elle soutint la Conquista des Amériques. Ainsi naquirent entre autres « La Sainte Église de l'Expansion » des Galaxiales, « Le culte des Ténèbres » tiré d’une nouvelle de Silverberg. Elle ressurgit lorsque la science a été mise au ban dans Un Cantique pour Leibowitz ,et les deux ennemies se réconcilient dans l’improbable Culte de l’Atome chez Van Vogt. Un cran au-dessus Philip K. Dick en fait la matière de L’Exegese, Stapledon rejoint Teilhard de Chardin dans Créateur d’étoiles. Mais c’est bien Blish qui force le débat dans un cadre théologique. En accordant le droit de création à Méphistophélès, Ramon Duis-Sanchez ne tombe-t-il pas dans l’hérésie manichéenne ? L’athéisme des lithiens ne les affranchit il pas des difficiles accommodements de la théorie de l’évolution et du credo de la création divine ?

 

Cette remarquable première partie, pauvre en action mais riche en controverses, comporte un volet scientifique étonnant. Blish réactive un concept abandonné, celui de la récapitulation. Initiée par un certain Ernst Haeckel au XIXè siècle elle avançait que le développement de l’embryon humain reproduisait en accéléré l’apparition de l’espèce humaine : tour à tour poisson reptile etc, de sorte que « l'ontogenèse récapitule la phylogenèse ». L’auteur applique cette genèse aux lithiens et, idée géniale, en fait un phénomène exogène. La faune terrestre et aquatique de Lithia est composée d’embryons lithiens à divers étapes de leur développement. Merveilleuse illustration qu’une erreur scientifique (la constante cosmologique introduite par Albert Einstein) peut rebondir dans le cadre d’une autre théorie (l’accélération de l’expansion de l’univers) ou comme dans Un cas de conscience donner naissance à une intrigue originale.

 

La seconde partie du roman écrite ultérieurement et conjointement avec Pohl n’a pas le souffle de la première. Elle explore un thème exploité par Robert Heinlein dans En terre étrangère et Walter Tevis dans L’homme tombé du ciel, tout en restant dans la continuité logique du récit. Quels sont les desseins d' Egtverchi, le fils de leur hôte sur Lithia ? Une surprise attend le lecteur, la découverte d’une Terre peuplée d’humains cavernicoles, logés dans de profonds souterrains en prévention d’une guerre atomique. Si Lithia n’est pas un Eden, qu’est-ce que la Terre ? En dépit de ce bémol Un cas de conscience mérite son Hugo et sa réputation.

 

 

 

EN GUISE DE CLIN D’ŒIL

 



Humains involutifs adorant l'IA


Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert

mercredi 28 octobre 2026

Un An dans la Ville-Rue

Paul Di Filippo - Un An dans la Ville-Rue - Le Bélial’ Collection Une heure lumière

 

 

 

Diego Patchen est un écrivain de Cosmos-Fiction, - nous dirions dans notre univers de « science-fiction » -, qui publie des nouvelles dans le magazine Mondes miroirs. Il vit chichement dans un des Blocs de Vilgravier un des quartiers d’une Ville qui s’étend linéairement à l’infini, ruban de béton bordé d’un côté par les Voies (de chemin de fer) et de l’autre par le Fleuve. Deux soleils éclairent et chauffent ce monde délirant où des « Psychopompes » encore appelées « Femmes de pêcheurs » emmènent tels des anges les défunts sur L’Autre rivage. Auteur talentueux à succès, tout irait pour le mieux pour Diego s’il n’avait à charge un père ingérable et un copain en couple avec une héroïnomane qui le fait replonger dans le trafic interdit d’écailles…

 

Des trois ouvrages de Paul Di Filippo présents dans ma bibliothèque, aucun ne se ressemble. Pages perdues, un bijou de l’éditeur J’ai Lu, met en scène Anne Frank, Antoine de Saint-Exupéry et Kafka dans des univers alternatifs. Langues étrangères paru chez Ailleurs & Demain est un ouvrage quasi-pornographique. Ici l’auteur propose un texte qu’on pourrait qualifier de new weird, affirmation négociable.

 

Un An dans la Ville-Rue, qu’aurait pu rédiger Diego Patchen, est par une sorte de mise en abyme un texte de science-fiction sur un écrivain racontant des histoires de science-fiction, qu’illustre l’image du ruban de Moebius, orthographié ici « Mobius ». Ce ne sont pas les seules altérations lexicales du récit dans lequel les ingénieurs deviennent des « engigneurs ». Lesdites altérations culminent d’ailleurs à l’incompréhension absolue lorsque Diego débarque dans le lointain quartier de Palmerade dont les habitants parlent un langage inconnu.

 

Le paradoxe d’Un An dans la Ville-Rue est de raconter le quotidien haut en couleurs de personnages évoluant dans un décorum dystopique, un cauchemar constitué par l’alignement de millions de Blocs ; Diego habite le 10.394.850e ! Pas de Big Brother dans les parages, mais des individus se chargeant au mieux de leurs intérêts y compris dans l’illégalité comme Zohar l’ami encombrant. Hormis Volusia la pittoresque compagne de Diego et quelques municipaux, les protagonistes évoluent dans le milieu de l’édition, rédacteur en chef, auteurs … Bien sûr, Di Filippo s’y raconte.

  

Tout est fiction nous dit-il dans cette novella très originale qui rejoint la communauté des villes étranges du futur. Laissons le mot de la fin à ce disciple de Raymond Queneau avec une définition de Pompier : dérouleur de câble.

 

 

PS : A signaler dans ce blog une réécriture de la fiche : Adrian Tchaikovsky - Sur la route d’Aldébaran - Le Bélial’Collection Une heure lumière


jeudi 22 octobre 2026

Nouvelles au fil du temps 3

Robert Silverberg - Voile vers Byzance - Nouvelles au fil du temps 3 - J’ai Lu

 

 

 

 

Troisième étape d’un best off personnel en quatre recueils, Voile vers Byzance (1) présente la particularité d’accueillir des nouvelles de Robert Silverberg qui sonnèrent début 80 la fin d’un burn-out de cinq ans et sa renaissance littéraire. A côté de la rédaction du cycle de Majipoor, l’auteur retrouvait le plaisir de la forme courte et, sous l’effet d’une inspiration retrouvée et de sollicitations commerciales, enchaina tour à tour récits expérimentaux, novateurs voir classiques, toujours sous le signe de la variété. Entre tous les multiples magazines et revues de l’époque (cf Omni) Alice K. Turner rédactrice en chef des fictions publiées chez Playboy, eut une influence déterminante, scrutant à la loupe, comme autrefois Damon Knight, les écrits de Bob, applaudissant, pinaillant, retranchant, le tout dans une confiance et une estime réciproques.

 

 

Voile vers Byzance évoque un atelier, un Chaos and Creation at Abbey Road dans lequel les nouvelles constituent une pâte de mots qui prélude à la rédaction des romans futurs, fait écho aux anciens ou se cristallise à jamais dans une beauté inexpugnable. L’époque avait un credo: un texte brillant et court serait plus bankable sous une forme romanesque, quitte à perdre son éclat. Inversement, la technique du fix-up peut pallier un manque d’inspiration. Le grand silence (1998) intègre « Contre Babylone »(1986) et « Le rémissionaire » (1987).Remarquons en passant que le titre original de ce dernier, « The Pardoner’s Tale » est emprunté à Chaucer de même que l’épisode du pèlerinage des homards dans « Le chemin du retour ». Dans la même veine « Voir sans yeux » (1986) fournira personnages et éléments narratifs à Ciel brulant de minuit (1994). A l’inverse « Serpent et océan, océan et serpent » est postérieur à L’Oreille interne et oppose à la solitude de David Selig, l'amour spirituel de deux télépathes. Dans une même démarche, « Pavane dans le flot du temps » est un prolongement assez moyen cette fois de Le Fils de l’homme. Chaque nouvelle est précédée d’une introduction relativement courte,-  si l’on se réfère à celles d’Ellison ! -, dont le contenu se restreint au champ éditorial ; le lecteur a même droit avec « Echanges Touristiques » à un cours d’écriture.

 

A. K. Turner copyright The Wahington Post

Deux thématiques principales se dégagent de cet ensemble de trente récits, le voyage dans le temps et ce que l’on appellera « les compagnons secrets » ou la cohabitation des esprits. Paradisiaque avec le beau « Serpent et océan, océan et serpent » une  histoire d’amour entre deux télépathes, elle vire à l’horreur avec « Symbiote » : l’espèce humaine est en guerre avec celle des Ovoïdes. Ces derniers paralysent leurs adversaires en leur injectant un symbiote qui prend le contrôle de son hôte  et le réduit à l’état de zombie. L’admirable, tragique et Sturgeonien « La compagne secrète » domine avec « Le chemin du retour » et « Voile vers Byzance » le reste du recueil. Robert Silverberg s’est appuyé sur une nouvelle de Joseph Conrad, « Le compagnon secret » dont il épouse les péripéties mais en la dotant d’une sombre conclusion. Chez Conrad, pas toujours mais souvent, les personnages affrontent des épreuves (maritimes) décrites comme des rites de passage et en tirent un accomplissement, un enrichissement moral… Ici la configuration est différente. Quoiqu’il en soit l’adaptation est bien plus convaincante que celle qu’il fit d’Au cœur des Ténèbres avec le pâlot Les profondeurs de la terre, bien en dessous du Kurz version Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Que raconte cette novella ? Adam est capitaine de l’Epée d’Orion un gigantesque vaisseau spatial qui transporte des marchandises et des passagers à travers les étoiles. Ceux-ci voyagent en état d’hibernation. Mais d’autres, désargentés, en ces temps futurs où l’on change de chair comme de chemise, sont de purs esprits enfermés dans des matrices qu’ils quitteront à destination pour intégrer des corps dont ils ne savent rien. Vox est l’un d’entre eux, une jeune femme mal dans sa peau, mal dans sa terre natale prête à tout pour découvrir de nouveaux horizons. Dans un moment de panique, elle s’échappe de sa matrice. Les esprits désincarnés, numérisés pullulent dans la science-fiction moderne. Mais ici comme un peu avec « Le Coffre-fort » de Greg Egan on atteint dans cette histoire d’ âme perdue un sommet à la Sturgeon. « Le chemin du retour » concilie à la fois la cohabitation des esprit et le voyage dans le temps. Le héros, McCullogh, se livre à une expérience d’expédition dans le futur. Projeté dans un avenir semble-t-il extrêmement lointain, il se retrouve dans le corps d’un homard géant (!) au sein d’une Terre presqu’entièrement submergée par les eaux. Bien accueilli, McCullogh est pris pour le Messager d’un Dieu …  Un beau texte ne manquant pas d’humour qui s’apparente à une transposition de Gulliver et des Houyhnhnms.

 

Il ne faut pas l’oublier Silverberg est le conteur des métamorphoses. « Multiples » comme le titre l’indique évoque des personnages jouant au jeu des identités multiples ; au Mexique un touriste bascule dans une réalité alternative : nouveau job, nouvelle épouse, nouvelle résidence « La substitution » est un hommage à Philip K. Dick et à la série La quatrième dimension. Dans la thématique temporelle on citera « L’homme qui flottait dans le temps ». Quand votre meilleur ami remonte les années pour épouser votre femme cela donne « Une aiguille dans une meule de Temps ». On mentionnera aussi « L’homme qui flottait dans le temps ». Par contre « L’étoile noire » qui rappelle un vieux roman d’Efremov, « Lever de soleil sur Pluton », « Hardware » obéissent à des schémas classiques de space-opera.

 

 

Sans énumérer tous les textes de ce volume, concluons par un Panthéon comprenant « Voile vers Byzance » recensé ici, « La Compagne secrète », « Le chemin du retour », auquel pourrait se joindre « Contre Babylone » qui raconte une invasion d’extraterrestres au cours de laquelle un homme perd son épouse. Au sein de ce couple aimant, l’extraterrestre c’est Cindy attirée comme une luciole par les envahisseurs au grand dam de son mari. C’est un très beau texte intermédiaire entre Rencontre du troisième type et « The Women Men Don't See » de Tiptree.


(1)   la novella éponyme a fait l’objet d’une réédition au Bélial’ dans la collection UHL avec une traduction améliorée du poème de Yeats.


vendredi 9 octobre 2026

La Bibliothèque d’Alexandrie

Claudine Le Tourneur d’Ison - La Bibliothèque d’Alexandrie - Les éditions du Cerf

 

 

 

 

« En l’an 1550, note Alfred Whitehead au début de son livre Science and the Modern World, l’Europe avait moins de connaissances qu’Archimède qui mourut en 212 avant Jésus-Christ ». A travers l’histoire de la Bibliothèque d’Alexandrie - dont le lecteur apprend qu’elle n’a pas brûlé en 48 avant JC ! – Claudine Le Tourneur d’Ison retrace l’émergence et l’éclosion des savoirs mésopotamiens, égyptiens et grecs, leur quasi-disparition sous la chrétienté naissante. Elle évoque la déambulation des caravanes arabes qui transmirent le peu d’Aristote , d’Euclide et de Ptolémée restant aux universités de Cordoue, de Fez, de Damas, de Bagdad avant d’aboutir à Rome allumant le feu de la Renaissance.

 

L’autrice est journaliste et documentariste. Diplômée de l’école du Louvre, elle fut l’élève de Christiane Desroche-Noblecourt. Elle exprime dans ses ouvrages une passion incoercible pour l’Egypte. Aux sources de la création de la bibliothèque d’Alexandrie se trouve une querelle d’héritage de l’immensité des territoires acquis par le grand conquérant. Un de ses généraux, Ptolémé, pressentant la fragilité de l’Empire, choisit de s’installer en Egypte en y emmenant d’ailleurs le char funéraire du légendaire macédonien. Pressentant que Savoir et Pouvoir s’adossent l’un à l’autre il décida de recueillir et de sanctuariser l’ensemble des connaissances du monde antique dans un somptueux bâtiment entouré de jardins luxuriants. Le travail fut perpétué inlassablement par ses deux successeurs. Sous leurs ordres une armée d’employés, de lettrés fit l’acquisition de centaines de milliers de « volumens » - les papyrus - les traduisit  et les indexa. Une seconde bibliothèque, le Sérapéum fut même construite.

 

L’extinction de la dynastie des Lagides fut à l’origine de la disparition progressive des bibliothèques d’Alexandrie. L’incendie ordonné par Jules Cesar détruisit le flotte égyptienne mais n’atteignit pas les précieux bâtiments construits plus en retrait. En revanche l’autrice relate la destruction du Sérapéum en 391 sur ordre de l’évêque Théophile. Les monothéismes et le culte du Livre unique s’accommodent mal de la pluralité des Savoirs. Les Grecs avaient conçu une science sans eschatologie, interprétant leur destin dans la marche des constellations à l’image des anciennes civilisations du Proche et de l’Extrême-Orient qui faisaient coexister astronomie et astrologie.

 

La mémoire des esprits dont les écrits remplirent les rayonnages de ces temples donne le vertige. Au IIIe siècle avant JC, l’astronome Aristarque de Samos formula une théorie de l’héliocentrisme qui ne fut officiellement acceptée par l’église chrétienne qu’en 1992 et encore par un pape compatriote de Copernic ! Ajoutons à cette liste Platon, Aristote, Pythagore, Euclide, Thalès, Eratosthène qui calcula la circonférence de la Terre, l’atomisme de Démocrite etc.

 

La lutte contre l’obscurantisme souligne Claudine Le Tourneur d’Ison n’a pas de fin. Rien ne garantit la pérennité de la transmission de la connaissance et son accès. Quarante-huit pièces de théâtre nous sont parvenues sur un corpus antique grec estimé à 2000. Quand disparaissent les Savoirs comme en 391, disparaissent aussi les figures qui les portent, comme celle de la mathématicienne Hypatie assassinée par des chrétiens fanatiques à Alexandrie en 415. Surgit alors l’intolérance communautaire et religieuse. Phénomène plus ancien, plus insidieux et non mesurable l’avènement de l’écriture sonne la fin des savoirs oraux. Qui sait ce que nous avons perdu ? En tout cas si la grandeur d’Alexandrie a disparu, celle de l’Egypte persiste. Mille musées dans le monde dont par exemple quatre au Japon lui sont consacrés.

 

Il faut souligner la fluidité de l’écriture de Claudine Le Tourneur d’Ison au service d’une érudition sans défaut. J’aurais un minuscule reproche, l’absence d’un index, quoique l’ouvrage dépasse à peine trois cent pages. La bibliographie fournie en annexe témoigne des trois années d’effort que consacra l’autrice à la rédaction de l’ouvrage.


vendredi 2 octobre 2026

Créateur d’étoiles

Olaf Stapledon - Créateur d’étoiles - Le Bélial’

 

 

Ouvrage séminal par excellence de la littérature de science-fiction, Créateur d’étoiles publié en 1937 est le quatrième ouvrage du philosophe et romancier anglais Olaf Stapledon. Récit métaphysique et théologique qui ambitionne d’embrasser la création toute entière et les fins dernières, il influença l’œuvre des plus éminents auteurs anglo-saxons du genre (Aldiss, Clarke, Lem etc.) ; Olivier Girard cite même dans sa préface un courrier admiratif de Virgina Woolf. Dans le domaine français je citerai Le Gambit des étoiles de Gérard Klein, Pour Patrie l’espace de Francis Carsac ou La nuit du faune de Romain Lucazeau, liste non limitative.

  

Créateur d’étoiles diffère de tous ses successeurs par l’adoption d’un type de narration unilinéaire sans dialogues. Le récitant prend son envol d’une colline de la Terre à la rencontre des étoiles. Pas de transformation spectaculaire façon « Chrysalide » de Ray Bradbury. Ce pourrait être une rêverie qui emporte le voyageur à des vitesses ultra-luminiques dans l’univers à la rencontre de soleils éclatants rouges, bleus, jaunes mais aussi de planètes habitées. La première le met en présence des « Autres Hommes » qui communiquent par des sens olfactifs et gustatifs hyper développés. Il se lie d’amitié avec l’un d’entre eux, Bvalltu, et leurs esprits fusionnant ils partent à la recherche de nouvelles consciences. Par accrétions successives ils engendrent un esprit collectif, une noosphère à La Teilhard de Chardin, Gestalt s’étendant aux galaxies et nébuleuses, à la poursuite du Créateur d’étoiles.

  

Chaque espèce rencontrée ( Echinodermes, Nautiloïdes, créatures symbiotiques crustacé et pisciforme, hommes-plantes etc.) est prétexte, outre un descriptif des particularités physiques, à une étude sociale, dans un relativisme swiftien. Elevant le débat Stapledon dresse l’inventaire de différents modèles de société fondées sur la religion de l’amour, sur l’individualisme proclamé et en tire des conclusions peu optimistes; des crises emportent certaines civilisations, d’autres parviennent à bâtir une utopie.

  

Un ordre, un dessein prévaut-il dans le Cosmos de Stapledon ? Indifférent à ses créatures le Créateur d’étoiles ressemble au Dieu horloger de Voltaire, mais un Dieu qui casserait ses univers-jouets pour en élaborer d’autres sans supprimer pour autant les douleurs et les souffrances des minuscules consciences qui les habitent. On trouve un écho de ce désabusement dans la préface de l’auteur de ce fabuleux ouvrage:

 

« Alors qu'une catastrophe pire que celle de 1914 menace l'Europe, on pourrait accuser ce livre de distraire inutilement les esprits de la défense, désespérément urgente de la civilisation contre le barbarisme moderne.

Année après année, mois après mois s’aggrave la situation périlleuse dans laquelle se trouvent nos sociétés, si précaires et fragmentées. À l'étranger, le fascisme se fait plus brutal et intraitable dans ses conquêtes extérieures, plus tyrannique envers ses propres citoyens, plus barbare dans son mépris de la vie de l'esprit Même dans nos propres pays, nous avons des raisons de redouter une tendance à la militarisation et aux restrictions de nos libertés civiles. En outre, une décennie chassant l’autre, aucune mesure résolue n'est prise pour atténuer l'injustice de notre ordre social. Notre système économique usé jusqu'à la corde condamne des millions de citoyens à la frustration.

Pour un écrivain, il est difficile dans ces conditions de suivre sa voie avec courage et en gardant un jugement équilibré. Cer­tains se contentent de hausser les épaules et se retirent des crises centrales de notre époque. Ceux-là, mentalement barricadés contre les luttes les plus vitales de notre monde, produisent inévitablement des œuvres qui non seulement ne signifient rien pour leurs contemporains, mais qui sont également subtilement hypocrites. Car ces auteurs, consciemment ou non, doivent s'arranger pour se convaincre que la crise traversée par le monde humain n'existe pas, qu'elle est moins importante que leur propre travail, ou encore que rien de tout cela n'est leur problème. Mais cette crise, d'une suprême importance, existe bien et elle nous concerne tous. Comment qui que ce soit d'intelligent et d'informé pourrait-il prétendre le contraire sans s'illusionner ? […] »


mardi 29 septembre 2026

The Tyranny of Faith

Richard Swan - The Tyranny of Faith - Orbit

 

 

 

 

Après avoir combattu et vaincu dans le premier tome de la trilogie de l’Empire du Loup la rébellion de Wenstenholtz et Naumov grâce à l’aide des troupes du baron Hangmar, la petite troupe quitte Val-de-Gale et se met en chemin en direction de la capitale Sova. Le bilan est lourd, Justice August est en état de mort cérébrale, Claver qui a acquis les pouvoirs magiques du Magistratum cédés par Kadlec s’est enfui, Bressinger a perdu un bras et Sir Konrad Vonvalt est malade. L’ex shérif de Val-de-Gale Sir Radomir s’est joint à eux. A Gulich ils ne trouvent pas le prince Gordan, l’un des fils de l’Empereur. A la tête de la 16e légion il est parti en direction de Roundstone et Seaguard afin d’écraser le reste des troupes de Naumov.

 

A Sova Sir Konrad Vonvalt fait arrêter Le Maitre du Magistratum Kladec mais alors qu’il compte poursuivre Claver, l’Empereur lui demande de retrouver son petit-fils enlevé contre une demande de rançon. Une chausse-trappe qui en annonce d’autres et va précipiter le désormais Lord Préfet et ses compagnons dans une série d’impasses et de fausses pistes. Quant aux grimoires dérobés dans le sanctuaire du Magistratum ils laissent présager des combats sur le terrain de la nécromancie.

 

Ce deuxième volet s’avère beaucoup plus complexe et dramatique que le précédent. La linéarité de l’intrigue en fait un page-turner efficace où chaque chapitre semble amener les protagonistes à leur point-limite car tout semble désespérance dans ce second livre. La Justice des Rois laissait entrevoir quelque espoir sur le devenir de l’Empire. Mais The Tyranny of Faith largue les personnages dans un puit sans fond. Il y a quelques scènes de remplissage comme ces épisodes de tension entre les membres du groupe mais cela n’affecte pas le rythme du récit. Celui-ci met en exergue la complexité et l’intensité croissante des relations entre Sir Konrad Vonvalt et Helena Sedanka, ex greffière devenue une guerrière à part entière.

 

Les subtilités de la common law n’ont plus court ici. Les juges sont les exécuteurs, les chambres de torture comme celle du Preneur de vérité ne chôment pas, l’Empereur est invisible et impuissant. Qu’est-ce qui pousse Sir Konrad et Helena à continuer le combat ? En attendant la conclusion du cycle, laissons parler l'héroïque Gimli du Seigneur des Anneaux:



lundi 28 septembre 2026

Littérature égyptienne

En attendant la publication de ma fiche de lecture de The Tyranny of Faith de Richard Swan, la rencontre inopinée d’un vieux couple d’universitaires coptes à la terrasse d’un café parisien m’ a permis de raviver quelques souvenirs d’un voyage au pays d’Anubis en 1992, de présenter mes maigres connaissances des œuvres de Champollion, de Christiane Desroche-Noblecourt, et surtout d’en apprendre un peu plus sur la cohabitation des coptes et des musulmans sous le régime actuel, les tensions entre l’Ethiopie et l’Egypte liées à la construction du Grand Barrage de la Renaissance. Ce grand pays n’en finit pas de perpétuer des miracles, depuis la construction des pyramides jusqu’à l’organisation de la survie d’un territoire de 120 millions d’habitants agglutinés autour du mince ruban fertile du Nil.

 

Ce fut aussi l’occasion de me remémorer quelques bons romans égyptiens.


lundi 21 septembre 2026

La Main sur le coeur

Yves Harté - La Main sur le cœur - Les Passe-murailles

 

 

 

 

Journaliste et romancier Yves Harté publiait en 2022 ce qu’on pourrait qualifier d’enquête romancée, La Main sur le cœur. Parti en Espagne pour tenter de résoudre le mystère de l’identité d’un cabarello - un chevalier - peint par Le Greco vers 1580 (El cabarello de la mano en el pecho) l’écrivain voit ressurgir la mémoire d’un ami disparu, deux figures qui peu à peu, au long du récit, vont se rejoindre au cimetière des illusions perdues.

 

Tout commence à Tolède par la lecture d’une notice accompagnant la toile du Greco représentant le célèbre portrait du cabarello. La description qui en est faite, celle de « Juan de Silva y Silveira, comte de Portalegre, surnommé le Manchot ou le Mutilé, soldat à Oran où il fut accusé de trahison » contredit la version soutenue par la conservatrice du Prado, celle d’un autre Juan de Silva, « marquis de Montemayor, chef militaire de la forteresse de l’Alcazar et que Philippe II venait de nommer notaire du royaume ». Entre le notaire et l’aventurier le romancier ne balance pas longtemps. Cet homme au visage grave, au bras gauche presque tombant, quasi-masqué par Le Greco, au regard alourdi par une paupière gauche abaissée ne peut être que la proie d’un destin contraire dont il s’efforce en vain de contrarier le cours. Dès lors la fiction prend le pas sur l’investigation.

 

C’est là aussi que surgit le souvenir de Pierre Veilletet, - personnage réel rappelons-le comme tous les
protagonistes de ce roman - et des voyages de jeunesse effectués en Espagne avec Harté. Veilletet romancier et également journaliste embaucha son cadet dans le quotidien bordelais Sud-Ouest. Il est des amitiés encombrantes ou bavardes comme de celle de Bouvard et Pécuchet, d’autres discrètes comme celle de la nouvelle « Les deux amis » de Maupassant, histoire de deux taiseux, taiseux en fraternité, taiseux devant l’ennemi, qui inspira peut-être à Vercors Le silence de la mer. Harté et Veilletet partageaient une même passion pour l’Espagne. Deux solitaires dit Pierre Assouline; certes, mais avec une prédisposition à l’affabulation pour l’ainé.

 

De tous ces longs périples ibériques, on peut, aux lourds après-midi madrilènes des années 70 dont les rues résonnent des fureurs des exploits tauromachiques sur fond de remugles franquistes, préférer, et c’est mon cas, l’austérité des plateaux castillans et le souvenir de la présence d’un contemporain du Greco, Cervantes :

 « Au-delà même de la volonté du peintre et du désir du modèle Le Cabarello dit l’âme d’un siècle, âme de fer au seul service de Dieu et du royaume, dans la quintessence de ce qui se nomme sans se définir castiza. La castiza, ce qui est pur, indemne de toute compromission, de tout mélange, qui sort du plus profond de la pierre, source claire et froide, imper­méable à l'apitoiement, à commencer par celui qui concerne le corps.

 C'est une volonté dont on ne peut ignorer dans quel paysage elle a été forgée. La Castille est un plateau, un château gigantesque, qui surplombe l'Espagne et y a imposé sa loi. Longtemps, on ne demandait pas à l'étranger de passage s'il parlait espagnol, mais s'il parlait castillan. C'était une entité évidente qui ne se souciait pas de ce qui l'entourait. Partout, l'ocre du sol, des blancs teintés de gris, des bruns et des verts malachites à flanc de colline, des ciels immobiles prêts à se tordre en orages. Des mirages et des ombres tremblantes, comme une terre en mouve­ment Des troupeaux de moutons, innombrables, serrés les uns contre les autres, à la laine brune et jaune, semblable au sol dont ils semblent procéder. Routes droites et monts arrondis. De loin en loin, un château sur une hauteur. Ceux qui y demeuraient ne se figeaient pas dans une solitude subie mais dans un isolement orgueilleux. Un hidalgo, littéralement « fils de quelque chose », un de ceux qui ont une parcelle de terre, par opposition à un fils de rien, se considérait comme l'égal du premier homme, au moins jusqu'à l'horizon où passaient des armées en bandes, des caravanes, des marchands ou des pasteurs menant leurs bêtes. Cette fierté immense d'être seul sur la Terre, cette certitude d'être unique, ne pouvait se concevoir sans une dernière concession, ne servir qu'un maître ici-bas, et ne courber la tête que devant un Seigneur terrible et invisible, face à qui l'on se doit de paraître vierge de toute tache au bout de l'existence,

Voilà ce que dit le regard multiplié à l'infini du Caballero dont la prédominance n'était contestée que par une autre représentation : celle du Quichotte peint par Picasso, silhouette semblant émerger d'une brume de chaleur au-dessous d'un soleil qui tourne comme une roue de charrette. Le Caballero et don Quichotte nous livrent le même message. Ils rappellent aux siècles à venir quel fut le socle d'une identité castillane et le ciment d'un imaginaire espagnol.

 « Dans un village de La Mancha dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas si longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, rosse étique et lévrier de chasse. »

Ainsi commence le roman de Cervantes qui décrit un paysage. Un paysage mental et physique que l’on croit voir encore de nos jours, plaine fauve et castels que le temps érode, laissant les pierres s'effriter. On y devine la campagne alentour, les champs au printemps, le peuple dont on partage la vie et les gisons, les maigres repas, bouts de pain frottés d’ail ou trempés dans le vinaigre et arrosés d'huile, œufs et morceau de lard, rondelles d'oignon, soupe allongée d'eau. On entend encore le bruit des écuries, les ébrouements des chevaux et le claquement des sabots sur la cour pavée de cailloux comme des armes qui s'entrechoquent. On distingue dans l'ombre les portraits d'ancêtres, de celui qui obtint la parcelle et que suivaient des chiens efflan­qués. Et tout l'univers alentour : compagnies de perdreaux, cailles dans les chaumes, chapelle contiguë à la gentilhommière.

Le Quichotte est l'autre face de l'hidalgo du Greco. Il est sa version pitoyable, burlesque et décharnée, son prolongement, dans un absurde de situation où il pourrait basculer si ne le retenait son tragique orgueil. Considérez-les tous les deux. Droits comme des I, de cette rectitude qu'il faut que rien n'ébranle sous peine de se voir plonger dans un désarroi d'humiliation. Le Quichotte est l'hidalgo désarticulé, rossé, moqué. Il se redéploie, impavide comme un jouet mécanique dont la seule fonction est de se redresser. Se tenir droit, voilà l'objectif ultime. »


 

Petit roman à l’écriture étincelante La main sur le cœur raconte ce douloureux et mystérieux point d’inflexion de l’existence humaine, qu’Hemingway qualifiait de mort intérieure et Philip Roth de rabaissement. Dommage que l’éditeur et ses tirages numériques pourraves ne soient pas à la hauteur du texte.

 


lundi 14 septembre 2026

La Justice des Rois

Richard Swan - La Justice des Rois - Elder-Craft

 

 

 

 

En refermant un livre surgit parfois une irritation: l’ouvrage n’est pas à la hauteur de sa réputation, la traduction (si l’auteur est étranger) comporte des failles etc. Le cas de La Justice des Rois ressort d’un autre cas de figure, la mévente du premier volet d’une trilogie, laissant craindre l’abandon de la publication (dans l’Hexagone) de la suite.

 

Et pourtant la fantasy proposée par Richard Swan est remarquable. Sa construction repose sur un savant équilibre entre une intrigue qui ne s’effiloche pas au long cours, un trio de personnages dont nous suivons l’évolution psychologique tout en explorant leurs traumas respectifs, et enfin une interrogation sur les fondements de la Justice et de la Morale, véritable fil conducteur de ce récit au cours duquel les protagonistes frottent leurs convictions à la muraille d’évènements et d’expériences-limites.

  

Au sein de l’ Empire Sovan constitué au terme d’une « Reichkrieg » éprouvante, l’Empereur Kzosic IV doit composer avec plusieurs factions, les praticiens de de Mlyanar, qui jadis s’opposèrent à la lignée impériale, les Templiers de Savare, faction armée du culte de Nema, sorte de Déesse mère, et l’ Eglise garante du Droit Canon. L’Empereur peut s’appuyer sur le Magistratum composés de ses bras droits, les Justices, à la fois Préfets et Magistrats itinérants qui veillent au respect du Droit Commun. L’un d’entre eux Sire Konrad Vonvalt, accompagné de sa greffière la jeune Helena Sedanka, de son homme de main Dubine Bressinger, et d’une petite troupe dont un prêtre zélote, croise aux alentours du village de Rill une bande de villageois se livrant à un culte ancien interdit. Opposé au prêtre Bartholomew Claver qui réclame leur exécution, le Justice leur offre le repentir. Le clash juridique entre les deux hommes préfigure une offensive des religieux contre le pouvoir et en particulier le Magistratum dont les premiers affrontements nourriront le dernier tiers du roman.

 

Entre temps le petit groupe se rend à la petite ville de Val-de-Gale où sont requis les offices du Justice, un meurtre ayant été commis. Deux narrations vont dès lors irriguer le récit, une intrigue policière et un conflit politique. Au centre des péripéties Sire Konrad Vonvalt est un homme de conviction attaché « au Droit Naturel, à l’idée que la morale et l’éthique étaient des absolus indépendamment des lois créées par les hommes ». Ancien soldat de l’armée impériale, n’hésitant pas à croiser le fer, il sait également faire preuve de souplesse pour dénouer des situations critiques. Comme ses confrères il dispose de Pouvoirs magiques, la faculté par « La Voix de l’Empereur » de forcer un homme à révéler la vérité, faculté nécromancienne s’appliquant même aux morts de « fraiche » date ! C’est enfin un homme de loi persuadé que le droit commun appliqué universellement constitue le ciment de l’Empire. Il ressent une affection filiale pour Helena Sedanka, une jeune orpheline de guerre dont il détectât très tôt l’intelligence et rêve d’en faire son successeur. Sauvée de la misère, greffière à double titre puisqu’elle est la narratrice du roman, Helena présente le profil psychologique des êtres au sortir de l’adolescence, sentiment de gratitude envers Vonvalt contrebalancé par un violent désir d’émancipation. Les épreuves décideront de sa vocation. Le mutisme de Dubine Bressinger, personnage faussement frustre, lucide et d’une loyauté à toute épreuve, dissimule le souvenir d’un drame familial épouvantable.

 

En dernier ressort La Justice des Rois est aussi l’histoire d’une déchéance morale, la victoire de la force face à la loi au sein même de celui qui devait l’appliquer. Pascal disait ceci : « On n' a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu' elle était injuste, et a dit que c' était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort on a fait que ce qui est fort fût juste. » Il serait dommage de laisser orphelin cet excellent ouvrage de Dark Fantasy.


dimanche 6 septembre 2026

Pampa

Eduardo F.  Valera - Pampa - Métailié

 

 

 

Si la publication sous la houlette d’Antoine Volodine de onze romans chez onze éditeurs différents constitue la surprise éditoriale de cette rentrée littéraire, la palme de l’originalité pourrait être attribuée à l’écrivain argentin Eduardo Fernando Valera qui après avoir entrainé jadis ses lecteurs sur les routes patagoniques (Patagonie route 203) les embarque aujourd’hui dans un train fou égaré dans l’immensité de la pampa. Reste à savoir si surprise ou originalité suffisent à caractériser un bon livre.

 

D’une main assurée quoique lasse, le torse penché à l’extérieur de sa locomotive, tantôt à gauche, tantôt à droite, le chef machiniste Olszen tracte depuis des éons un énorme convoi ferroviaire d’une soixantaine de wagons étalés sur deux kilomètres. Ce Train Postal comporte un fourgon dédié à cet effet situé à l’arrière. Entre celui-ci et la machine se succèdent des voitures chargées de tout et n’importe quoi : du sable, des galets, des troncs d’arbre, des plaques de cuivre et même de l’eau. Sillonnant la pampa envahie de maïs sauvage, seule nourriture à bord, le train est un paysage à lui tout seul, mobile dans l’immobile.

 

Olszen est assisté d’un machiniste fantasque, débarquant parfois dans une gare pour réapparaitre sur la voie ferré. Un contrôleur de la Poste - qui se désintéresse complètement du courrier - et son épouse Josefina complètent l’équipage. Josefina tente de trier l’énorme stock de lettres accumulé et effectue de menus travaux de lingerie pour des femmes croisées au hasard des arrêts. Au fil d’une trajectoire guidée par des sémaphores et aiguillages rouillés, parfois absents des cartes, les occupants du train s’efforcent de distribuer enveloppes jaunies et textiles, vêtements ou autres, raccommodés, mais rien n’y fait, tout semble se dissoudre, mémoire des gares, destinataires absents. L’arrivée d’un général surgi des hauteurs de l’altiplano, et un peu plus tard d’une foule de réfugié à la suite d’un séisme va secouer cet univers clos.

 

Bienvenu dans la géographie des rêves. Les cents premières pages du roman offrent un délicieux cocktail de poésie du désert et de poésie de l’absurde, un croisement entre Buzzati et Brecht, complémentés dans la seconde partie par le Snowpiercer de Bong Joon-ho qu’ont ou ne manqueront pas de citer les amateurs de littérature de genre. Poésie de l’absurde que cet inventaire à la Prévert du contenu des wagons, que ces courriers aux destinataires inconnus, que ces gares, ces villages, ces foules aux identités défaillantes (Cristallisation secrète de Yoko Ogawa n’est pas loin). Mais poésie aussi de la Pampa chère à Cendrars et Supervielle, étendue géométrique plane infinie, espace et temps confondus comme dans Le Monde Inverti du regretté Christopher Priest.

 

L’arrivée de Montoya, et le récit de son affrontement avec Dona Refugio arbitré par une foule de partisans anonymes et indécis casse le charme de ce rêve ferroviaire. On s’ennuie. La nature a horreur du vide, cet antique principe aristotélicien s’applique toujours au lecteur. Dommage.


mardi 18 août 2026

Quand les loups reviendront

E. J. Swift - Quand les loups reviendront - Bragelonne

 

 

 

Sixième roman de E.J. Swift, mais premier traduit dans l’hexagone, Quand les loups reviendront raconte le chemin de vie de deux militantes écologistes britanniques, entre 2020 et 2070. La vocation de Lucy Gillard surgit dans son enfance au cours d’un séjour effectué chez ses grands-parents lors de l’épisode du Covid. Son grand-père puis sa grand-mère l’initient au jardinage; c’est ainsi que nait, au cours de séjours répétés chez eux et au contact de la nature, une idée fixe qui ne la quittera jamais, la restauration des habitats naturels de la Grande Bretagne. Au cours de ses années universitaires elle intègre une communauté activiste. 


Le parcours d’Hester Moore est plus solitaire. Lors d’un séjour dans la région de Tchernobyl elle filme des chiens ou des loups errants. Elle adopte une petite chienne-louve Lux dont la mère n’a pas survécu à la radioactivité. Elle devient réalisatrice de documentaires à succès, filmant entre autres les tenants et opposants d’un projet de transformation en marais de terres agricoles. A la mort de son père elle laisse son frère Jack reprendre seul la ferme familiale; l’élevage et l’abattage des bêtes ne l’ont jamais inspiré.

 

Ce roman « d’éco-science-fiction » où le lecteur est partie prenante puisque les premiers épisodes relatent des évènements épidémiques ou caniculaires contemporains n’est pas un récit apocalyptique ou catastrophe. Il s’inscrit dans une veine optimiste aux côtés du Ministère du futur de Kim Stanley Robinson. Le monde change, les nations se recomposent, une nouvelle alliance va peut-être s’établir entre l’homme et la nature, une recouvrance en quelque sorte. Quand les loups reviendront aborde aussi en filigrane le sujet - politique - de la mise à l’épreuve du droit de propriété face au droit environnemental.

 

L’intrigue adopte un ton intimiste absolument pas militant et l’écriture un registre sensible. L’existence des deux femmes racontée alternativement se confond néanmoins avec leur engagement et il leur faut parfois payer le prix d’un difficile cheminement dans leur sentier de vie. L’émotion on la trouve chez Hester et son attachement fusionnel avec Lux, un peu moins chez Lucy malgré la disparition des grands-parents figures de substitution de parents curieusement absents. De longs passages racontent l’imprégnation des deux militantes dans la flore et la faune.

 

A l’opposé de la vision apocalyptique de forts romans comme Génocides ou Le Monde vert dans lesquels la Nature étouffe l’Humanité - et on pourrait même citer le texte radical « Encore cinq ans » d’Audrey Pleynet - E. J. Swift dessine un avenir sans doute incertain mais où les combats pour la réconciliation ont supplanté les guerres de conquête.

 

A signaler cependant, au moins en version numérique, l’utilisation systématique et incompréhensible de « Tchornobyl » au lieu de « Tchernobyl ».

P.S : Gilles Dumay répond à la question. Tchornobyl est l'appelation ukrainienne de Tchernobyl. Merci à lui.

samedi 8 août 2026

Les Quatre Vents du Désir

Ursula K. Le Guin - Les Quatre Vents du Désir - Le Bélial’

 

 

 

Si l’œuvre romanesque occupe une place centrale dans la bibliographie et la renommée d’Ursula  K. Le Guin, certains textes courts comme « Ceux qui partent d’Omélas » ont laissé aussi une empreinte durable. Le recueil de vingt nouvelles Les Quatre Vents du Désir révèle l’ampleur de son travail dans ce registre ; il a été d’ailleurs doublement primé, Locus pour le volume et Locus pour la nouvelle « Sur ». Malgré la multiplicité des sources sur le Net ou ailleurs, le travail soigné des éditions du Bélial ’en collection Kvazar (préface, avant-propos, entretien, bibliographie d’Alain Sprauel) a le mérite de dégager, entre toutes, l’influence primordiale de Virginia Woolf sur l’orientation littéraire de Le Guin et son regard sur les femmes dont témoigne le lien entre Orlando et La Main gauche de la nuit.

 

Les Quatre vents du désir, traduction libre de The Compass Rose - La Rose des vents - est découpé en six parties, les points cardinaux complémentés par le zénith et le nadir. Sans rentrer dans les considérations de David Meulemans ou de l’autrice qui admet elle-même la fragilité de cette découpe, imaginons une boussole dont l’aiguille oscillerait au fil des vents magnétiques de l’inspiration. Les nouvelles dont le maitre mot est diversité suivent la route des dystopies ( Le Test, La Nouvelle Atlantide, Le Journal de la rose, Le Phoenix), bifurquent vers le conte (La Harpe de Gwilan, L’Ane blanc) effleurent le fantastique (Une pièce d’un sou, Le récit de sa femme) plongent dans l’humour (Intraphone, Quelques approches au problème du manque de temps) ou osent la littérature générale (Malheur County).


« Sur », « L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de Thérolinguistique »,« Le Test », « La Nouvelle Atlantide », « Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb », « Le Journal de la Rose », « Intraphone », « L’Œil transfiguré », « Les Sentiers du désir », « La Harpe de Gwilan », « Malheur County » me semblent devoir être mis en avant.


Les Quatre Vents du Désir est un livre précieux, par ses thèmes, l' intelligence du propos, le sens aigu de l'observation de Le Guin, le tout serti dans l'écrin Kvazar.

 

ULKG - 1995 - Source Wiki


INVENTAIRE

 

« L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de Thérolinguistique »

 

Des scientifiques tentent de percer le langage des fourmis. Ainsi nait la thérolinguistique qui bientôt étend ses recherches linguistiques et artistiques à l’ensemble de la création animale, végétale et même géologique. Une vision panthéiste d’un univers interconnecté qui évoque sur le fond le célèbre Vers dorés de Gérard de Nerval et quelques textes de Ted Chiang.

 

« La Nouvelle Atlantide » est une dystopie décontextualisée. L’ autrice évoque le quotidien de personnes régenté par une administration totalitaire. Vision d’un monde carcéral, absurde, avec quelque chose d’onirique. Un 1984 miniature.

 

« Le Chat de Schrödinger », récit bizarroïde avec ses personnages disloqués n’apporte rien de plus à la célèbre expérience de pensée du savant autrichien. A oublier.

 

« Deux retards sur la ligne du Nord » raconte l’errance d’un homme en perdition, frappé par un double deuil. On est peut être plus proche d’un roman de Simenon que d’autre chose. C’est magnifiquement écrit mais la conclusion mal amenée tombe un peu à plat.

 

Dans « Le Test » le Professeur Speaky, à la tête du Service de Psychométrie invente un test permettant de détecter les individus souffrant de troubles mentaux. Les personnes n’obtenant pas le score minimal attendu sont conduites dans des Centres d’épanouissement, autrement dit des asiles.  Ayant intégré le Gouvernement Mondial, le professeur s’efforce de généraliser son procédé à l’échelle de la planète. Mais le nombre grandissant des patients commence à poser problème. Une fable sarcastique qui rappelle quelques bons textes de Robert Sheckley.

 

« Une pièce d’un sou » est un conte fantastique. L’héroïne (enfant ou jeune fille) ne parvient pas à faire le deuil de sa tante et la suit dans l’au-delà.  Ce n’est pas convainquant.

 

« Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb ».

Un naufragé de l’espace (qui pourrait être un Marco Polo du futur) tente de décrire la Terre à la demande du monarque qui l’a recueilli. Tout en insistant sur l’impossibilité d’une telle tâche, nécessairement subjective, il choisit de parler de Venise. Ursula Le Guin livre une splendide déclaration d’amour à la capitale de la Vénétie qui rejoint les visions de Proust et de Sollers (1), à l’opposé de celles, mortifères, de Thomas Mann et Visconti. C’est brillant.

 

« Le Journal de la Rose »

Une psychologue expérimente un procédé permettant de visualiser les images mentales de ses patients. L’un d’entre eux, envoyé par un établissement ou un service spécialisé dans le « Traitements des Asociaux », présente un profil pathologique et violent. Au fil des échanges et des « scopies » elle découvre une personnalité différente et commence à s’interroger sur les raisons de la présence de cet homme dans l’ hôpital. Comme dans « Le Test », Ursula Le Guin, grande lectrice de Jung (2), alerte sur les dangers d’une médecine instrumentalisée par le politique. Un fort texte dystopique.

 

« L’Ane blanc »

En Inde, une jeune femme doit épouser un homme contre sa volonté. Un animal mystérieux lui rend visite. Une condamnation des mariages arrangés un peu rapide à mon goût.

 

« Le Phoenix »

Encore un flash dystopique. Cette fois une femme veille un libraire, blessé en sauvegardant des livres de son établissement, alors qu’une milice détruit la ville et le Phoenix un théâtre où jouait jadis la narratrice.

 

« Intraphone », ou la nef des fous. Un équipage réduit à cinq personnes commandé - façon de parler - par un capitaine qui fait office de cuistot alors que le second Maitre a perdu la raison, tente de maitriser un engin spatial. Un Le Guin inattendu mais loufoque.

 

« L’Œil transfiguré »

Dans son infirmerie Miriam soigne des gens qui supportent difficilement l’exil loin de la Terre. La  Nouvelle Sion tant espérée n’est pour eux qu’une Babylone au ciel sans éclat doté d’un lugubre soleil et tous rêvent « des vertes collines de la Terre ».

 

« Labyrinthes »

Une entité mystérieuse se livre à des expériences sur un être humain en l’enfermant dans des labyrinthes toujours plus complexes. Chacun observe l’autre sans pouvoir communiquer. Un texte bizarre – sur l’incommunicabilité ?

 

« Les Sentiers du désir » : « une histoire d’étrangers sur une terre étrangère », dirait Jean-Pierre Andrevon. A trente années-lumière de leur sol natal des humains tentent de comprendre l’organisation sociale des Ndif. La population est stratifiée selon les âges. Leurs propos semblent sans intérêt « […] Ils ne racontent même pas d’histoires. Tout ce dont ils parlent, c’est avec qui ils ont couché la nuit dernière et combien de poros ont-ils abattus à la chasse. Bob dit qu’ils parlent tous comme des personnages d’Hemingway ». Par contre leur langue éveille l’attention d’un des protagonistes. On retrouve dans cette nouvelle au parfum Dickien, l’autrice anthropologue-ethnologue des grands romans du cycle de Hain.

 

« La Harpe de Gwilan »

Ursula Le Guin aborde ici le registre du conte pour retracer la « vie miniature » d’une musicienne dans la lignée d’ « un cœur simple » et du « Conte de Suzelle ».C’est du grand art.

 

« Malheur County »

Une femme éprouvée par les deuils successifs de son mari et d’une de ses filles quatre ans plus tard se fixe comme dernier objectif de redonner gout à la vie à son beau-fils. Un beau texte où flotte la mélancolie de Dikens et le souvenir - capillotracté je concède - d’Harold et Maude.

 

« L’eau est vaste » : un texte expérimental sur la folie. Difficile d’en dire plus.

 

« Le récit de sa femme » : une nouvelle fantastique sur le mythe du loup-garou comportant une surprise finale bien amenée.

 

« Quelques approches au problème du manque de temps »

La détection d’une anomalie de l’espace-temps non prévue style="color: black; margin: 0px;"par la théorie de la relativité générale bouleverse le monde scientifique. Le temps s’échapperait par un trou dans l’espace risquant de condamner l’Humanité à … un manque de temps. Un texte burlesque entre Jacques Sternberg et … Raymond Devos.

 

« Sur »

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais Amudsen n’est pas le premier à avoir foulé le pole sud géographique. Entre l’expédition de Scott avec le Discovery et celle du norvégien, un groupe d’une dizaine de femmes sud-américaines empruntant le steamer chilien Le Yelcho (celui-là même qui secourut Shackleton) atteignit aussi le but. Ce n’est pas tant l’uchronie en elle-même qui remporte les suffrages mais ce regard féminin sur une expédition où la solidarité, le pragmatisme, la discrétion revendiquée sur leur entreprise, comme s’il s’agissait d’une soirée passée entre filles, l’humour, brisent la glace dans tous les sens du terme.

 

 

 

(1)   In Albertine Disparue (A la Recherche du Temps perdu ) et pour Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.

(2)La psychoscopie de Le Guin lui a-t-elle été inspirée par le procédé de « l’imagination active » de Jung ?

 

SOMMAIRE NOOSFERE





mercredi 29 juillet 2026

Le long chemin du retour

Robert Silverberg - Le long chemin du retour - Ailleurs & Demain

 

Joseph, fils du Maitre de la Maison Keilloran est envoyé au nord du continent dans la région appelée Manza dans la Maison amie Geften afin de parfaire son éducation; il sera appelé un jour à succéder à son père. Des proches l’accompagnent dont son cher précepteur Balbus. Une nuit des bruits d’explosion et des cris le réveillent. Les serviteurs, les paysans, ceux que l’on appelle le Peuple entrent en révolte contre la Maison Geften. Une servante demeurée fidèle aide l’adolescent à s’enfuir hors des bâtiments incendiés et jonchés de cadavres, mais blessée elle-même l’abandonne très rapidement à son sort. Commence alors pour Joseph une épreuve de survie. Seul, sans vivres, sans moyen de transport comment rejoindre l’immensément lointaine terre natale ?

 

La planète Patrie imaginée par Robert Silverberg est un monde féodal composé de trois populations, les Indigènes, c’est-à-dire les autochtones, et deux groupes d’humains, le Peuple, essentiellement des agriculteurs, et les Maitres, derniers arrivés qui dotés d’une technologie avancée ont assujettis leurs prédécesseurs. Les indigènes vivent à part indifférents aux tensions fracturant les communautés humaines.

 

Le long chemin du retour se lit comme un roman d’apprentissage. Joseph affronte l’isolement, la faim, trouve parfois momentanément refuge auprès des Indigènes et d’un village du Peuple, tout en s’efforçant de dissimuler sa véritable identité bien aidé en cela par l’errance et les privations qui font de lui un anachorète. Retour des choses, il se confronte au réel et découvre même l’amour.

 

Le roman n’est pas sans langueur. On y retrouve néanmoins le Silverberg des métamorphoses et des cycles, métamorphoses successives du jeune Joseph dans son apprentissage de la vie et cosmogonie des Indigènes qui renvoie à la philosophie exprimée par l’auteur dans le Cycle du nouveau Printemps sur l’extinction des civilisations.

 

Ajoutons en toute subjectivité le plaisir de parcourir 23 ans après un Ailleurs & Demain en parfait état de conservation et de découvrir une illustration de couverture qui ne dépareille pas trop de la photographie de l’En-tête de ce blog !


vendredi 24 juillet 2026

Destination Soleil

William Alexander - Destination Soleil - L’Atalante

 

 



Peut-on écrire un roman américain dont le héros transporte du courrier, des colis ( et même un cadavre) sans transformer le récit en clip publicitaire de deux heures comme cela fut le cas pour le film Seul au monde ? La réponse est oui. Oh surprise, à trois reprises l’auteur et son traducteur mentionnent l’existence de Receveurs des Postes, espèce disparue dans nos contrées avec l’extinction du Service Public.

 

Cette particularité (clin d’œil à mon paternel) ne fait pas de Destination Soleil une rétrofiction. Tova Lir, quoique d’illustre famille, est un courrier de troisième classe prudente mais pas téméraire, opérant dans le système solaire,. Elle occupe son temps libre en babysittant des bébé-bots. Alors qu’un évènement catastrophique secoue Luna, sa destination, elle recueille dans l’espace la dépouille d’un courrier de première classe et se fait aussitôt pourchasser par une tueuse. Elle parvient à s’en défaire. Accueillie sur place par l'une de ses mères, haute responsable de Luna (l’autre est décédée), elle repart aussitôt sur Mercure afin d’enquêter sur le meurtre de son collègue avec l’aide de ses bots déglingués ou non.

 

Plaisant, sans prétention, limite roman-jeunesse, avec un détour du côté de Varley et Shakespeare, Destination Soleil se lit et se digère rapidement. What else ?