lundi 1 juin 2020

Insurrection


Tade Thompson - Rosewater Insurrection - J’ai Lu - Nouveaux Millénaires





Insurrection est le second volet d’une trilogie de science-fiction de Tade Thompson ayant pour cadre Rosewater, une ville du Nigeria. Le récit initial plantait le décor d’une bourgade à la Desolation Road transformée en cour des miracles suite à l’irruption d’un artefact alien. Le tome 2 recadre tout cela en élargissant l’intrigue, en multipliant les acteurs, les angles de vue et surtout en posant les points sur les i : l’histoire se déroule bien dans un contexte d’invasion d’extraterrestre, mais le moteur de la narration c’est la lutte menée par le maire pour obtenir - carrément - l’indépendance de sa ville.


Echappant au script de bovidé façon Independance Day (d’ailleurs les USA sont out dans cet univers), Insurrection reflète à sa manière le combat quotidien des nations africaines et de leur population pour la survie. S’il y a bien une biodiversité à l’œuvre dans la cité c’est celle des emmerdes. En premier lieu pour la famille Sutcliffe. Alyssa, l’épouse, subit une amnésie brutale. Exit mari et fils, une entité étrangère s’empare de son esprit. Plus bizarre encore, l’artefact attaqué par une Plante, se met à dysfonctionner et les Réanimés dont les cellules humaines ont été remplacées par les xénoformes disjonctent. Assis sur un baril de poudre, le maire Jacques Jack, s’efforce de nouer des alliances pour contrer les attaques du S45, service secret aux ordres du Président du Nigeria qui entend ramener la ville dans son giron.


Tade Thompson délaisse les constructions sophistiquées du premier roman au profit d’une narration plus linéaire. Le récit devient alors un véritable page-turner ponctué de courts chapitres, sans que l’originalité du propos soit sacrifiée. Karoo, le « réceptif » relié à la xénosphère est désormais fondu dans la masse des personnages, les deux alien Alyssa et Anthony, l’androïde Lora, les deux superwomen du S45 Aminat et Femi sans compter l’agent Eric. On en apprend un peu plus sur Armoise l’artefact et sa planète d’origine. Seul l’écrivain Walter fait figure de mouton à cinq pattes et de porte-drapeau narratif. Jacques Jack émerge du lot, en leader pragmatique et intelligent.


Quitte à être occupé, autant choisir son occupant. La stratégie désespérée du maire - en attendant le dernier volume -, renvoie subtilement à « The women men don't see » de Tiptree et à un pan douloureux de l’histoire de l’Afrique. Là-bas la colonisation n’y fut pas affaire romanesque. Vivement la suite !

dimanche 24 mai 2020

Le hussard sur le toit


Jean Giono - Le hussard sur le toit - Folio



                                                                                                       



Dans une interview donnée jadis à  Richard Comballot, Jean-Pierre Andrevon citait parmi ses allégeances Jean Giono. On trouve un écho de cette filiation dans une phrase du Hussard sur le toit : « Les hommes sont bien malheureux, se disait Angelo. Tout le beau se fait sans eux. […]. L’opposition entre l’homme et son environnement, trouve dans le roman précité une expression radicale avec la relation d’une épidémie de choléra en Provence dans les années 1830. Cette Némésis de la Nature n’a pu que plaire à l’auteur du Monde enfin. Figure centrale d’une trilogie l’ouvrage remporta un grand succès critique et marqua une rupture stylistique avec sa production antérieure dont Marcel Pagnol tira quelques films.


Angelo Pardi, jeune noble piémontais ayant fui une Italie en proie à des troubles insurrectionnels, tente de rejoindre Manosque. Parcourant bois et collines, il découvre au travers des chemins et dans des hameaux abandonnés des amoncellements de cadavres. Il tente vainement de porter secours à quelques victimes du cholera puis se met au service d’un jeune médecin français. Il parvient enfin dans la cité provençale et se met à la recherche d’un compatriote. Mais accusé à tort par une foule aux abois d’avoir empoisonné l’eau des fontaines de la ville, il court se réfugier sur les cimes des maisons et des églises.


Qualifié de récit d’aventures, le roman n’enchaine pas les péripéties à la vitesse grand V. Sitôt atteint la cime des toits, la narration retombe et souffre d’un ventre mou qui perdure jusqu’ à la rencontre de Pauline. L’héroïne de l’histoire au fond c’est l’épidémie elle-même avec ses symptômes imaginaires et ses gisants aux lèvres retroussées comme des babines de chiens furieux. Les pérégrinations d’Angelo, cœur noble qui échappe miraculeusement à la maladie et n’hésite pas à se mettre au service d’une nonne pour laver les morts, évoquent les gestes de chevaliers. Reste que Giono n’a pas son pareil pour planter un décor.


Sur les toits par exemple :



« Angelo respira avec plaisir ce vent qui sentait les tuiles chaudes et les nids d'hirondelles. Il éteignit la bougie et il s’assit au rebord de la terrasse. La nuit était si chargée d'étoiles, elles étaient si ardemment embrasées qu'il pouvait voir distinctement les toitures agencées les unes aux autres comme les plaques d’une armure. La lumière était d'acier noir mais, de temps à autre, un étincellement s allumait sur la crête d'un faîtage, sur la bordure vernie d’un pigeonnier, sur une girouette, sur une cage de fer. De courtes vagues immobiles d'une extraordinaire raideur couvraient d'un ressac anguleux et glacé tout l'emplacement de la ville. Des frontons pâles couleur de perle sur la surface desquels venait mourir une très légère lumière semblable à celle du phosphore s'enchevêtraient avec des triangles d'ombres compactes, dressés comme des pyramides ou couchés horizontalement comme des champs ; des glacis sur lesquels dansait une lueur verdâtre ouvraient de tous les côtés des rangées de tuiles en branche d'éventail ; des rotondes filigranées d'argent se gonflaient de ténèbres sur l'émergence de quelque grande église ; des tours et l'enclenchement noir et gris de redans et de paliers superposés montaient, hérissés de barbelures d'étoiles. De loin en loin, les réverbères des places et des boulevards soufflaient des vapeurs de rouille et d'ocre autour desquelles festonnaient des cadres et des couronnes de génoises ; et la déchirure d'encre des rues découpait les quartiers.

Le vent qui n'avait pas d'haleine mais tombait en bloc ou roulait lentement en boule de coton faisait clapoter toute l’étendue des toitures, soufflait des grondements endormis dans le vide des cloches frôlait les caisses voilées des greniers et des combles de couvent. Les frondaisons des ormeaux et des sycomores gémissaient comme des mâts en travail. Dans les lointaines collines on entendait bruire le volettement et les coups d'ailes des grands bois. Le balancement des réverbères suspendus jetait des éclairs rouges et cet air lourd qui sautait comme un chat à travers l'exhalaison lourde des tuiles pétrissait les couleurs sous la nuit en une sorte de goudron mordoré.

Les hommes sont bien malheureux, se disait Angelo. Tout le beau se fait sans eux. […] »


Un paysage nocturne :


« Des feux s'allumèrent partout. C'étaient d’abord, tout proches, de hauts brasiers dont on voyait se tordre 1es flammes. Elles claquaient comme une danse de paysannes en patins sur un parquet de bois. Plus loin, à travers le feuillage des oliviers, des pins, des chênes, des lueurs rouges donnaient de violents coups d'ailes. Un murmure de voix, d'appels s'établit dans l'étendue en même temps que le craquement des brasiers. Jusque sur les plus lointaines crêtes qui tout à l'heure dans le jour semblaient désertes, des feux s'allumaient sur les­quels se découpait la silhouette d'un arbre, d'un rocher. Dans les vergers où s'étaient établies les infirmeries, on était en train d'accrocher des lanternes aux branches des arbres pour faciliter le travail des patrouilles. Dans tous les bosquets, sous tous les buissons, derrière tous les feuillages, luisaient des grils rouges, des plaques incandescentes, des oiseaux phosphorescents sem­blables à de grosses poules pourpres, des coqs vermeils. Le balancement, les coups d'ailes, l'éventement furieux de toutes ces flammes, le bondissement de tous ces boucs d'or, les coups de pique de toutes les flammèches aiguës faisaient écrouler la nuit de tous les côtés. Une silencieuse avalanche de blocs violets, ou pourpres, ou luisants comme du charbon bouillait dans le ciel, le couvrant de poussières roses, le déchirant de crevasses indigo. Les reflets frappaient en bas la ville vide, faisait apparaître la pointe d'un clocher, l'entrebail d'une rue, le porche et les créneaux d'une porte de quartier, le damier d'un toit, la soie d'un mur, l'orbite d'une fenêtre, le front d'un couvent, la fraise des génoises, les chemi­nées sur une étendue de toitures semblables à des souches dans des labours. A deux lieues de l'autre côté de la ville, les feux cachés sous les forêts de la Durance étincelaient à ras de terre entre les troncs comme des braises dans une grille sur toute la longueur du fleuve. Dans les ténèbres de la vallée, sur le tracé des routes, des chemins et des sentiers de petits points lumineux se déplaçaient : c'était la lanterne de patrouilles, le fanal des brancardiers, la torche des charrieurs de morts en travail. Le thym, la sarriette, la sauge, l'hysope des landes, la terre elle-même et les pierrailles sur lesquelles tous ces feux étaient allumés, la sève des arbres chauffés par les flammes, la sueur des feuillages enfumés-dégageaient une épaisse odeur de baume et de résine. Il semblait que la terre entière était un four à cuire le pain »

Quelle plume !

lundi 11 mai 2020

L’homme que les arbres aimaient


Algernon Blackwood - L’homme que les arbres aimaient - L’arbre vengeur



                                                                                                       



Offert en version numérique par l’éditeur l’arbre vengeur dans le cadre de l’opération « bol d’air », L’homme que les arbres aimaient est un recueil de cinq nouvelles signées Algernon Blackwood, un écrivain écossais émigré au Canada et décédé en 1951. Il publia des romans, des fictions courtes et des pièces de théâtres. Lovecraft le tenait en très haute estime, ce qui contribua à sa survie littéraire. Les textes de la présente édition furent jadis dispersés dans plusieurs volumes de la mythique collection Présence du futur de Denoël. Ils reprennent l’excellente traduction de Jacques Parsons.


Deux longs récits que l’on pourrait qualifier de chefs d’œuvres dominent les débats, « Les saules » et « L’homme que les arbres aimaient ». Issus de la tradition du nature-writing à la Thoreau ils célèbrent un fleuve, une forêt, en leur attribuant toutefois une vie secrète, prélude à un basculement progressif dans une tonalité fantastique. Les allemands ont inventé un terme « La tragédie du paysage ». Blackwood se situe en aval de ce mouvement sans emprunter les matériaux d’un Lovecraft ou d’un Machen. Il y a bien une référence à un au-delà menaçant, mais les entités d'outre monde sont suggérées plutôt que nommées. S’y ajoute dans le second texte une intense observation des frémissements de l’âme : une femme voit progressivement l’être aimé lui échapper, aspiré par une passion surnaturelle. Procédé que l’on retrouve dans « Passage pour un autre monde ».


« Les saules » raconte une balade sur le Danube avec un final évoquant Délivrance, le film de John Boorman. On passe d’un lyrisme fluvial : " Comment aurait-il pu en être autrement, avec toutes les confidences qu’il [le Danube] nous faisait sur sa vie intime ? La nuit, tandis que nous nous reposions sous notre tente, nous l’entendions chanter pour la lune, émettre cet étrange son sifflant qui lui est particulier et qu’on at​tribue au frottement des galets à la surface de son lit, tant son cours est rapide. Nous connaissions aussi le chant des tourbillons qui prennent soudain naissance sur une étendue d’eau parfaitement calme, le gron​dement de ses bas-fonds et de ses chutes ; le roulement régulier qui forme un arrière-plan à  tous les autres bruits superficiels ; l’attaque incessante de ses eaux glacées contre les rives. Ses protestations lorsque la pluie vient lui fouetter le visage ! Et son rire sonore quand le vent, soufflant à contre-courant, tente vainement de freiner sa vitesse ! Nous connaissions tous les sons, tous les bruits, ses chutes et ses projections d’écume, ses clapotis inutiles contre les piles des ponts ; son bavardage prétentieux quand il y a des collines pour le contempler ; la dignité affectée de son discours à la traversée des petites villes, beaucoup trop importantes pour qu’on en rie ; tous ces légers et doux murmures quand, dans une courbe où il s’attarde, le soleil s’empare de lui et tire de son sein une légère vapeur qui s’élève."

… à l'inquiétude : " Je regardais l’immensité des eaux déchaînées ; je scrutais les saules bruissant ; j’entendais le vent infatigable se ruer continuellement à l’assaut ; ces bruits, chacun à leur manière, faisaient naître en moi une étrange impression de détresse. Mais il y avait surtout les saules : ils jacassaient, ils bavardaient entre eux, riaient parfois, poussaient des cris aigus, soupiraient aussi – mais la raison pour laquelle ils faisaient un tel tapage appartenait à la vie secrète de la grande plaine qu’ils habitaient. Et tout cela était absolument étranger au monde qui m’était familier, ou même à celui des éléments sauvages, mais cependant favorables. Ils me faisaient penser à une multitude d’êtres provenant d’un autre mode de vie, qui étaient peut-être aussi l’aboutissement d’une évolution différente de la nôtre, en train de discuter d’un mystère qu’ils étaient seuls à connaître. Je les regardais s’agiter ensemble d’un air affairé, secouer bizarrement leur grosse tête hirsute, faisant pivoter leurs myriades de feuilles, même en l’absence de vent. Ils bougeaient à leur gré, comme s’ils avaient été vivants et ils éveillaient, par un mécanisme incompréhensible, le sens de l’horrible qui est chez moi très aigu."


Un peintre renommé pour ses peintures silvestres communique sa passion des arbres à l’hôte marié qui l’héberge, brisant involontairement l’union de leur couple. Une sorte de bataille mentale s’engage alors entre l’épouse et la forêt jouxtant le jardin de leur maison.  The Call of the Wild tel est le sujet de « L’homme que les arbres aimaient » :

 « Elle se rendormit profondément, mais il ne s’agissait pas comme à l’habitude, d’un sommeil sans rêves. Ce n’était pas de bois, d’arbres qu’elle rêvait, elle était assaillie par un songe curieux qui s’effaçait pour renaître : elle était debout au milieu de la mer, sur un rocher minuscule et dénudé, tandis que la marée montait. L’eau lui arrivait d’abord aux pieds, puis aux genoux, enfin à la ceinture. Chaque fois que la vision réapparaissait, la marée semblait plus haute.

A un moment donné elle arriva au niveau de son cou, puis même de sa bouche, la recouvrant au point de l’empêcher de respirer. Entre ces retours du songe, elle ne s’éveillait pas ; elle restait dans un état de somnolence terne et vide. Mais finalement, l’eau s’élevait au-dessus de ses yeux et de son visage, lui couvrait complètement la tête.
Vint alors l’explication – cette sorte d’explication qu’apporte le rêve. Elle comprit. Sous l’eau, elle avait vu en effet le monde des algues s’élever du fond de la mer comme une forêt d’un vert intense – de longues tiges sinueuses, d’immenses branches touffues, des millions d’antennes déployant à travers les profondeurs aquatiques et sombres la puissance de leur feuillage marin. Le règne végétal s’étend même à la mer. Il est partout. La terre, l’air, l’eau le soutiennent, il n’y a pas moyen de lui échapper.
Et même dans la mer elle entendait ce terrible grondement – était-ce le ressac, le vent, ou des voix ? – plus loin au-delà, mais s’approchant d’elle implacablement.

Et ainsi, dans la solitude de cet hiver anglais grisâtre, l’esprit de Mrs Bittacy, tourmentée de son propre sort, soumise à une terreur entretenue sans cesse, se sentit perdue à un degré disproportionné avec la véritable situation. Elle vivait des semaines attristées par une terreur constante, le ciel était couvert, tout était moite et l’on ne sentait pas encore l’effet revigorant des premières gelées. Restée seule en face de ses pensées, son mari et son Dieu s’écartant d’elle, elle comptait les jours qui la séparaient encore du printemps. Elle cherchait son chemin à tâtons, en trébuchant, à travers un long tunnel obscur. Tout au bout, à la sortie, elle apercevait le tableau enchanteur d’une mer violette scintillante, baignant les côtes de France. C’était là que se trouvaient le salut et la sécurité pour eux deux, à condition d’y parvenir. Derrière elle, les arbres bloquaient l’autre issue du tunnel. Elle ne se retourna pas une seule fois. » 

J.G Ballard, s'en est-il inspiré dans "Le Jardin du temps" ?


Restent trois autre nouvelles, « Passage pour un autre monde » qui reprend le concept d’un personnage dont l’âme est happée par un au-delà, avec un petit clin d’œil à Machen, « La Folie de Jones » où un employé partagé entre deux mondes, comme Randolph Carter protagoniste de La clef d'argent, se venge d’un ennemi séculaire, et enfin « Le piège du destin » réunissant deux thèmes, le trio amoureux et la maison hantée.


L’homme que les arbres aimaient est non seulement un des livres fondateurs de la littérature fantastique, mais une extraordinaire leçon d’écriture.





vendredi 8 mai 2020

La guerre uchronique


Fritz Leiber - La guerre uchronique - Edition intégrale - Mnémos



                                                                                                       



« Eh, mon pote, tu veux vivre ? »


Si une personne s’adresse à vous en ces termes, vous seriez bien inspiré de l’écouter et de la suivre. L’autre hypothèse est que vous tenez en main La guerre uchronique de Fritz Leiber. Une heureuse nouvelle également, car vous allez passer un bon moment et apprendre une multitude de choses sur cette série oubliée de l’auteur du Cycle des Epées. Timothée Rey a complètement refondu l’ancienne édition de l’ensemble des textes connue sous le nom de La guerre des modifications, entendez par là, nouvelles traductions, ajouts de récits supplémentaires, préface, glossaire, étude de l’œuvre romanesque de Leiber et un paquet de notes à faire pâlir de jalousie un Jean-Pierre Bernès ou un Philippe Jaworski (1). Le théâtre élisabéthain et la mythologie nordique n’auront plus de secret pour vous, à moins que vous ne préfériez un précis de numérologie. La préface qui met l’accent sur la thématique du voyage dans le temps un peu au détriment de l’uchronie, me semble le seul point de discussion. L’appareil critique est de telle qualité et de telle ampleur que je me suis demandé pour la première fois de ma vie de lecteur si le para texte ne renvoyait pas le corps de l’ouvrage au second plan. L’assertion est cependant injuste dans la mesure où l’écriture multi-référentielle et jouant sur les mots de l'écrivain, suscite ces commentaires.


La guerre uchronique raconte l’affrontement dans l’espace et le temps de deux peuples, les Araignées et les Serpents. Ou plutôt ne raconte pas. Seuls les échos de cette guerre nous parviennent comme dans L’Hyper-temps où des soldats réfugiés dans une base arrière « La Station de Récupération et de Distraction » ressassent leur périple. Cette distanciation par rapport à l’évènement principal (à l’inverse de La Patrouille du Temps de Poul Anderson) autorise toutes les libertés narratives. Dans « Dernier zeppelin pour cet univers » un vent uchronique modifie la trame de l’histoire sans que le conflit principal soit suggéré. « Le vieux soldat » échoué dans une taverne détaille les péripéties de ses guerres millénaires sans que personne n’émette l’hypothèse qu’il y a effectivement participé. L’inspiration de cette nouvelle - et c’est là que l’on apprécie la profondeur du travail de Timothée Rey - vient d’un pangramme « The quick brown fox jumps over the lazy dog ».


Damien Hirst - Hydra et Kali


Seize récits dont le roman cité plus haut et une novella « Nul besoin de grande magie » composent l’ensemble. Quatre textes dominent le cycle. « Dernier zeppelin pour cet univers » et « Minuit dans le monde miroir » tranchent par leur classicisme. Leiber renonce à ses habituels « bavardages », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Andrevon. Le premier (Hugo 1975, Nebula 1976) décrit un monde dominé par la technologie des moteurs électriques et des zeppelins à hélium. La convivialité sociale y exclut toute forme d’antisémitisme. Un diplomate allemand au visage tristement célèbre s’apprête à quitter New York quand soudain la trame du Temps s’effiloche. On dirait un Pavane ou un ouvrage de Dick retaillé à la dimension d’une nouvelle. « Minuit dans le monde miroir » évoque Le portrait de Dorian Grey revisité avec la minutie d’un Edgar Poe. Se contemplant dans l’infini des reflets de deux miroirs se faisant face, le narrateur s’aperçoit d’une anomalie dans le 8e. Au fur et à mesure de ses passages successifs, l’aberration progresse de reflet en reflet … Patrouillant sur la planète rouge, un astronaute est stoppé par la vision incongrue de la cathédrale de Chartres en plein désert. « Quand soufflent les vents uchroniques » est une errance  martienne totalement poétique. « Imaginez un poète qui se sent né pour le drame et qui pourtant n’a pas en lui le démon de l’action, c’est-à-dire la logique des combinaisons multiples naissant de la passion humaine et l’entraînant vers un dénouement final ; voilà l’écrivain dont nous essayons de tracer la physionomie ». Cette assertion d’un essayiste sur Robert Browning, dont il est question dans ce texte, résume bien l’art de Fritz Leiber (2). Enfin « Nul besoin de grande magie » révèle une autre de ses facettes, son goût pour le théâtre et la théâtralisation. Il s’agit ici d’une représentation de Macbeth de William Shakespeare, racontée par une costumière réfugiée dans les coulisses. On est à la fois dans la pièce, autour de la pièce, ses figures, l’interprétation etc. Cela évoque l’Impromptu de Versailles. Pour complexifier le tout, l’auteur a repris les protagonistes de L’Hyper-temps. L’action se déroule-t-elle dans la Station ou en dehors ? Toujours est-il qu’un coup de vent uchronique transporte tout ce petit monde en l’an 1600. Brillante fiction, mise en abyme, tout est dit et plus encore par Timothée Rey, architecte ébouriffant d’une édition intégrale d’un pan méconnu de l’œuvre de Fritz Leiber.




TABLE DES MATIÈRES



PRÉFACE



QUAND SOUFFLENT LES VENTS UCHRONIQUES



L'HYPER-TEMPS

I.ENTRENT TROIS HUSSARDS

II.UN GANT DE LA MAIN DROITE

III.NEUF POUR UNE TEUF

IV.SOS DE NULLE PART

V.SID SORT LES FILLES-FANTÔMES

VI.LA CRÈTE, CIRCA 1300 AVANT 3.-C.

VII. LE TEMPS D'Y PENSER

VIII.UN LIEU OÙ SE TENIR

IX.UNE CHAMBRE CLOSE

X. MOBILES ET OPPORTUNITÉS

XI.LE FRONT OCCIDENTAL, 1917 APRÈS J.-C.

XII.UNE GRANDE OCCASION

XIII.LE TIGRE EST LÂCHÉ

XIV. « TU VAS PARLER, MAINTENANT ? »

XV.LE SEIGNEUR ARAIGNÉE

XVI.LA SOMME DES POSSIBLES



MOUVEMENTS DU CAVALIER



NUL BESOIN DE GRANDE MAGIE



LE MATIN DE LA DAMNATION



ESSAYEZ DE CHANGER LE PASSÉ



LE VIEUX SOLDAT



PAVANE POUR DES FILLES-FANTÔMES



CORRIDOR NOIR



DERNIER ZEPPELIN POUR CET UNIVERS



LES MYTHES QUE MON ARRIÈRE-PETITE-FILLE M'A CONTÉS



LES TRANCHÉES DE MARS



L'ARAIGNÉE MENTALE



LE NOMBRE DE LA BÊTE



LIBÉREZ LE MONSTRE EN VOUS !



MINUIT DANS LE MONDE-MIROIR



GLOSSAIRE

QUELQUES MOTIFS D'UNE TOILE DE MAÎTRE (IMAGES DE L'ARAIGNÉE ET DU SERPENT CHEZ FRITZ LEIBER)





(1)Respectivement maitres d’œuvres du Borges en Pléiade et de la réédition de Moby Dick en Quarto.





mercredi 29 avril 2020

Delhi noir


Hirsh Sawhnet présente - Delhi noir - asphalte city



                                                                                                       



Annulé cette année, le salon Livre Paris devait mettre à l’honneur l’Inde. C’était l’opportunité de rencontrer des auteurs du sous-continent et de poser des jalons de lecture. En ce qui me concerne le peu d’œuvres parcourues évoquant le pays natal de Kipling dépasse le nombre encore plus infinitésimal d’ouvrages rédigés par des indiens. Comme si en quelque sorte Victor Hugo résumait à lui tout seul la littérature française. Pour rétablir un semblant de balance, cédant à une compulsion d’achat de type pifométrique exotique, j’ai jeté mon dévolu sur une anthologie de nouvelles ayant pour cadre la ville de Delhi. Ecrites dans l’esprit des polars noirs elles complètent une collection conçue par l’éditeur Asphalte dont les titres mettent en avant une capitale.


Chacun des vingt et un récits se déroule dans un quartier spécifique de cette cité. Une carte les localise en début de volume.Elle ravira les amateurs de psychogéographie à la Debord. Plus prosaïquement, les différents textes révèlent une nation secouée par la violence et les auteurs n’y vont pas de main morte. On peut stratifier cette noirceur en trois couches (1) : les collusions sanglantes entre acteurs politiques et économiques, les heurts entre communautés religieuses, - une spécificité bien indienne -, une panoplie de meurtres dont quelques échos - comme les viols collectifs - parviennent à la presse occidentale, le tout sur fond de corruption généralisée et d’inégalité sociale.


Dans ce dernier volet, le croustillant « Cobras sifflants » de Nalinaksha Battacharya raconte la résistance acharnée qu’oppose une « femme au foyer » prête à tout pour s’octroyer un petit pré carré de liberté, à un flic pervers et corrompu. Paradoxalement par un effet de renversement le personnage rebelle de Mukta unie à un mari impuissant et secouant la férule de sa belle-mère pour rejoindre son amant, lève le voile sur un pan de la condition féminine asiatique : le mariage arrangé et la réclusion matriarcale (2). A côté de ce texte qui n’aurait pas déplu à James Tiptree, « Dernier entré, premier sorti » de Irwin Allan Seally met en scène un conducteur de rickshaw, justicier auto proclamé contre des agressions sexuelles nocturnes subies par de jeunes femmes dans l'espace vert  de Delhi Ridge. Ces deux nouvelles ne masquent pas le fait que dans l’anthologie, les personnages féminins font la navette entre rôle de mère soumise et prostituée, comme Sakira, la mère maquerelle de « L’Aunty des chemins de fer » de Mohan Sikka. Mais fera remarquer l’amateur de polars, le titre n’évoque-t-il pas celui d’un roman célèbre Le Dalhia noir de James Ellroy ?


Les montagnes de détritus de Bhalswa 
Le second volet consacré aux heurts interreligieux contient le meilleur récit du recueil. « L’homme du passé » de Omair Ahmad fait référence à un souvenir douloureux de l’Histoire de l’Inde, les massacres de milliers de Sikhs en 1984 consécutifs à l’assassinat d’Indira Gandhi perpétré par ses gardes du corps après l’attaque du Temple d’Or. Engagée par un collectionneur d’art Sikh pour retrouver un homme responsable de crimes anciens, une détective tombe dans un piège. On retourne au premier registre avec le très bon « Gautam sous un arbre » de Hirsh Sawhney qui dévoile les noces nauséeuses de la politique et des entreprises et l’instrumentalisation des jeunes gens par des êtres de pouvoir, thème déjà abordé dans « L’Aunty des chemins de fer » déjà cité. L’urbanisation galopante a aspiré une multitude d’indiens hors de leurs campagnes, les plongeant dans un « struggle for life » comme en témoigne « Menu fretin » de Meera Nair.


La cerise sur le gâteau s’appelle « Abattage sélectif » de Manjula Padmanabhan. Dans un Delhi futuriste une humanité policée et une population déshéritée réfugiée dans des terrils de déchets monstrueux s’affrontent à coup d’épidémies réciproques. Un récit de science-fiction honorable, vous savez cette littérature qui parle de notre présent… Bref, en dehors des considérations de genre, Delhi noir constitue un anti-guide tout à fait intéressant.




Les nouvelles






L’homme du passé Omair Ahmad
Cobras sifflants Nalinaksha Bhattacharya
La Pension Siddharth Chowdhury
Comment j’ai perdu mes habits Radhika Jha
Stationnement Ruchir Joshi
L’Arnaque Tabish Khair
Crise de rage Palash K. Mehrotra
Menu fretin par Meera Nair
Abattage sélectif Manjula Padmanabhan
Les murs de Delhi Uday Prakash
Gautam sous un arbre Hirsh Sawhney
Dernier entré, premier sorti Irwin Allan Sealy
L’Aunty des chemins de fer Mohan Sikka
Juste un mort de plus Hartosh Singh Bal





Les lieux



Ashram vu par Omair Ahmad
K. Puram vu par Nalinaksha Bhattacharya,
l’université de Delhi vue par Siddharth Chowdhury
Lodhi Gardens vu par Radhika Jha
Nizamuddin West vu par Ruchir Joshi
Jantar Mantar vu par Tabish Khair
Defence Colony vu par Palash K. Mehrotra
l’Inter State Bus Terminal vu par Meera Nair
Bhalswa vu par Manjula Padmanabhan
Rohini vu par Uday Prakash
Green Park vu par Hirsh Sawhney
Delhi Ridge vu par Irwin Allan Sealy
Paharganj vu par Mohan Sikka
Gyan Kunj vu par Hartosh Singh Bal






(1)   L’anthologiste a subdivisé le recueil en trois parties. Pour faire court, les flics, les jeunes, les murs de la ville. Mon ressenti est autre.

(2)   Sur la place des femmes dans la société traditionnelle indienne on pourra lire l’histoire de « Madame Fatima », une championne d’Echecs sans nom.

lundi 20 avril 2020

Typhon


Joseph Conrad - Typhon - Folio



                                                                                                       



Rédigé après Lord Jim, auquel il emprunte quelques éléments narratifs et bien avant La ligne d’ombre, Typhon met de nouveau à l’épreuve un capitaine dans la mer de Chine. MacWhirr, marin expérimenté doit conduire un vapeur transportant des coolies vers un port du sud-est de la Chine. Les travailleurs chinois, qui dans l’imagerie coloniale se hissent de justesse sur le barreau social un cran au-dessus de celui des esclaves, sont logés avec les marchandises dans l’entrepont. Les petits coffrets contenant leurs maigres économies s’éparpillent en tous sens lorsqu’un typhon vient s’emparer du vaisseau. La panique des hommes accrue par l’obscurité se transforme en une furieuse empoignade. Sur le pont aussi c’est le chaos. Les vagues et la tornade balaient l’équipage, brisent les volontés, épouvantent les esprits. Mais quelqu’un tient bon :


« A nouveau, il entendit cette voix qui, bien que forcée et sans grand impact, dégageait un calme péné­trant au milieu de cette épouvantable cacophonie, comme issue d'un lointain havre de paix au-delà des noires étendues dévastées par la tempête. A nouveau, il entendit la voix d'un homme — fragile et indomp­table voix humaine à même de rendre une infinité de pensées, de résolutions, de desseins et qui, au jour du jugement dernier, quand les cieux se seront effondrés et que justice sera rendue, prononcera des paroles d'espoir. De nouveau, il l'entendit, et elle lui criait, venant de très loin : « C'est bien ! » »


MacWhirr est un homme sans aspérité, peu causant comme on disait d’un Tabarly, concentrant ses actes et ses paroles sur son métier. Il passe aux yeux du tout-venant y compris ceux de sa femme pour un individu stupide, suscitant l’étonnement et parfois le désagrément de son second, le jeune Jukes. Pourtant lorsque l’armateur lui fait découvrir le Nan-Shan tout juste sorti du chantier naval, le capitaine en pointe immédiatement les défauts. Le même homme choisit de ne pas dérouter son navire malgré la tempête annoncée. Son entêtement peut rappeler celui d’Achab. Sa volonté cependant n’est pas guidée par un arrière-plan obsessionnel. Il décide de respecter un contrat de navigation en s’appuyant sur son expérience maritime. Le destin contraire n’altère en rien son jugement et ses principes moraux :


« Le capitaine MacWhirr s'interrompit, et Jukes demeura silencieux, à regarder tout autour de lui.
« Ne vous laissez pas abattre par quoi que ce soit, reprit précipitamment le capitaine. Maintenez le navire face au vent. On dira ce qu'on voudra, mais c'est toujours au vent que les lames sont les plus grosses. Face au vent, toujours de face, c'est le seul moyen de s'en tirer. Vous n'êtes encore qu'un jeune marin. Sachez toujours faire face. C'est déjà beau­coup. Et gardez la tête froide.
— Oui, capitaine », répondit Jukes, le cœur battant. »


Contrairement à La ligne d’ombre, le second tient le rôle du narrateur, le procédé donnant de l’épaisseur et du mystère au personnage principal. Les coups de butoir de la tempête dominent le récit, comme le ferait le compte-rendu d’un match de boxe. Forces aveugles et impitoyables barrées par une volonté inébranlable, avec dans l’écriture de subtiles et nombreuses références bibliques. Mais MacWhirr n’est pas seulement un titan caché. Conrad, qui s’est indigné au cours de sa vie maritime des exactions commises par les sbires du roi Leopold au Congo, au point d’en fournir la matière d’Au cœur des ténèbres, dévoile en fin de roman un Salomon.


Typhon est un court mais grand roman propulsé par un personnage tout à fait extraordinaire.

samedi 18 avril 2020

Le joueur d’échecs


Stefan Zweig - Le joueur d’échecs - Poche



                                                                                                       

Le joueur d’échecs est l’ultime ouvrage rédigé par Stefan Zweig avant son suicide en 1942 au Brésil. Défenseur ardent et lucide comme Romain Rolland d’une Europe pacifique, hospitalière, brillant de mille feux artistiques, l’écrivain juif viennois ne supporta pas, vingt ans après une guerre qui exacerba les sentiments nationalistes, l’invasion nazie et l’effondrement de ses idéaux. Romancier et traducteur je l’ai découvert aussi par ses biographies enfiévrées de génies littéraires. C’est l’écrivain des passions, transfigurées par une écriture toute aussi enflammée.


Deux récits enchâssés, pour reprendre l’expression de la préface de l’édition 1991, composent cette longue nouvelle. Le premier raconte le parcours d’un champion du monde d’échecs que le narrateur s’efforce de rencontrer sur un paquebot en partance de New-York pour Buenos-Aires. Le second évoque le cas d’un autre passager, un autrichien administrateur de biens sorti par miracle des griffes de la Gestapo. Amateur de première force des 64 cases, il se résout, sous la pression de quelques voyageurs, à affronter le professionnel.


Dans la thématique du noble jeu, Le joueur d’échecs est un ouvrage mémorable comme La défense Loujine de Nabokov. On compte aussi quelques curiosités : La ville est un échiquier de Brunner ou chroniqué ici, Le tableau du maître flamand de Perez-Reverté. Dans ce registre pourtant la réalité dépasse la fiction. A resserrer l’intrigue sur cette seule caractéristique ludique, les écrivains restent habituellement à court d’imagination.  Quel contraste avec les incidents du match de championnat du monde Karpov - Kortchnoï à Baguio en 1978 :


« Ce match a la réputation d'être l'un des plus étranges championnats du monde jamais disputés. Un couple de yogis américains qui se faisaient appeler Dada et Didi, membres de la secte indienne Ananda Marga et soupçonnés de tentative de meurtre sur un diplomate indien et libres sous caution, vint apporter son support à Kortchnoï. Il y eut d'autres événements marquants, tels que le passage aux rayons X de la chaise de Kortchnoï, spécialement importée de Suisse, des protestations au sujet des drapeaux représentés près des échiquiers, qui furent finalement ôtés, les plaintes pour tentative d'hypnose par le Dr Zoukhar (un parapsychologue qui s'était fait connaître à Moscou pour pouvoir prétendument adresser des messages aux cosmonautes via des communications parapsychologiques.) Il se tenait au premier rang et fixait Kortchnoï imperturbablement, ce qui provoqua plusieurs incidents, les lunettes miroir de Kortchnoï et le balancement de Karpov dans un fauteuil tournant. Quand l'équipe de Karpov lui envoya un yaourt aux myrtilles pendant une partie sans demande de sa part, l'équipe de Kortchnoï protesta, prétendant qu'il pouvait s'agir d'un code. Bien qu'elle ait ensuite prétendu qu'il s'agissait d'une parodie des protestations précédentes, celle-ci fut prise au sérieux et les russes furent obligés de n'apporter dorénavant que des yaourts du même fruit : ils choisirent la framboise. Etc. etc. » (Source Wikipedia). Le soir le challenger s’attachait avec un fil de fer à son lit pour évacuer l’électricité nerveuse accumulée pendant les matchs.


 Il faut donc se tourner vers d’autres arguments littéraires pour apprécier ce livre. A l’inverse du récit de l’ascension sociale et échiquéenne du falot Mirko Czentovic, l’histoire de M. B éveille davantage l’attention du lecteur. L’épisode de la torture et les efforts désespérés employés par le captif pour y résister en constituent l’épine dorsale. Il est possible que Stefan Zweig ait transposé sa destinée dans ce personnage soumis à un isolement total. Le tournoi vire non pas à l’affrontement traditionnel de deux volontés mais à l’empoignade de deux ou plutôt trois esprits confinés. La folie échiquéenne trouve ici une voie originale et les affres de M.B préfigurent les horreurs de la salle 101 que développera ultérieurement Orwell dans 1984.

jeudi 16 avril 2020

La ligne d’ombre


Joseph Conrad - La ligne d’ombre - Folio/Flammarion



                                                                                                       

« Toi aussi ! semblait-elle dire, toi aussi, tu goûteras cette paix et cette inquiétude, dans une pénétrante inti­mité avec toi-même, aussi obscur que nous le fûmes et aussi souverain que nous en présence de tous les vents et de toutes les mers, au sein d'une immensité qui ne reçoit nulle empreinte, ne garde aucun souvenir et ne tient aucun compte des vies humaines ! »




C’est dans le dernier tiers de sa vie, en 1917, que Joseph Conrad publie La ligne d’ombre, court roman autobiographique inspiré de ses années de marine-marchande passées en mer de Chine sous pavillon anglais. D’origine polonaise l’écrivain prendra d’ailleurs la nationalité britannique, bien qu’ayant séjourné quelque temps à Marseille et parlant parfaitement notre langue.


Le héros de l’histoire, jeune officier en second d’un bateau amarré dans un port d’Extrême Orient, décide sur un coup de tête de quitter son emploi. Apprécié de son capitaine, il décide comme l’on dit de lâcher la proie pour l’ombre, mu par des ressorts dont il ignore la nature. Dans un foyer pour marin il rencontre un autre capitaine qui, fin connaisseur des humeurs humaines et des cartes maritimes, l’informe de la vacance d’un poste de commandement d’un navire devant relier Bangkok à Singapour. Tout heureux de sa bonne étoile le jeune homme signe le contrat et découvre un voilier hanté par un équipage ployant sous les fièvres. La ligne jaune est franchie, il va devoir lutter contre un destin contraire pour accomplir sa mission.


Classé dans la catégorie des romans de mer, le texte de Joseph Conrad est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les péripéties maritimes de La ligne d’ombre sont reléguées au second plan. Tout se passe à l’intérieur. Le voilier déserté par les vents erre sur l’océan mais une tempête menace de submerger la volonté du maitre des lieux. L’apprentissage est violent. La jeunesse et ses incertitudes, la joie de la découverte d’une vocation, l’épreuve du réel et de ses contingences se sont succédées avec la rapidité et la violence d’une bourrasque. A bord l’officier en second bascule dans la folie, marqué à jamais par le renoncement et la mort de son ancien supérieur. L’équipage à bout de force accomplit cependant sa tâche.


Il s’agit donc moins de gouverner un bateau que l’esprit. Dans ce livre Joseph Conrad redécouvre les liens complexes de la Fortune et de la Virtù explicités par Machiavel dans son Discours sur la première décade de Tite-Live et Le Prince. La contingence qu’on désignait autrefois sous le terme de Providence fait émerger des Destins mais elle n’en garantit pas la pérennité ; elle se retourne même parfois contre leurs bénéficiaires. Seule la fermeté d’âme cimente le succès des entreprises humaines. Voilà l’enseignement de La ligne d’ombre.


L’intrigue démarre avec la langueur des « punkah » ces ventilateurs de plafond qui émaillent toute la production cinématographique sur l’époque coloniale, pour s’achever dans l’obscurité et la tension extrême d’un orage. Au cœur de ces ténèbres conradiennes émerge le personnage du boscot Ransome, colosse fragile, ultime lueur fraternelle :


"Je vis reparaître un moment sur ses lèvres son sourire pensif.
— Jai… j’ai toujours une peur bleue de mon cœur, capitaine.
Je m'approchai de lui, la main tendue. Ses yeux, qui ne me regardaient pas, avaient une expression contrainte. Il avait l'air d'un homme qui guette un signal d'alarme.
— Vous ne voulez pas me serrer la main, Ransome ? lui dis-je doucement.
Il se récria, rougit jusqu'aux oreilles et me serra la main de toutes ses forces ; et le moment d'après, resté seul dans le carré, je l'écoutai remonter une à une, avec précaution, les marches de la descente, dans sa terreur mortelle d'exciter la soudaine colère de notre ennemie commune que son pénible destin l'avait condamné à héberger consciemment dans son cœur généreux. »


Ainsi se termine un des plus fameux ouvrages de Joseph Conrad.

lundi 13 avril 2020

Yama Loka Terminus


Léo Henry & Jacques Mucchielli - Yama Loka Terminus - L’Altiplano/Dystopia



                                                                                                       

Très récemment offert par Dystopia dans le cadre de l’Opération Bol d’Air, Yama Loka Terminus, conçu en 2008 par Léo Henry et le regretté Jacques Mucchielli, offre en miroir à nos journées carcérales actuelles, la vision d’un univers délétère et désespéré, le nôtre peut- être demain. Le titre de ce recueil de 21 nouvelles désigne le nom d’une station ferroviaire de la ville de Yrminadingrad. Lieu dystopique par excellence, la cité portuaire située dans une Russie imaginaire est en guerre contre un pays tout aussi imaginaire la Mycrønie. Evoquant un anti-Vermillion Sands mais aussi la trilogie de béton de J. G. Ballard, les récits croquent des lieux improbables où des personnages en proie à la déréliction errent dans des labyrinthes existentiels et rêvent de fuite. Rien d’exotique ici, on est plutôt dans le sillage revendiqué du post-exotisme d’un Antoine Volodine.


Sacrifiant beaucoup à une forme d’écriture expérimentale Yama Loka Terminus offre des textes pleinement réussis comme Cheval cauchemar, Pøwer Kowboy, Au-delà il n'y a que le ciel, ...toutes les flammes sont égales... Demain l'usine. Le premier, à travers la figure d’un cheval cloitré dans une cave et participant à des courses sur l’asphalte, incarne une forme de perversion. Le second raconte la fuite d’un gosse dans l'imaginaire. Dans le suivant, très légèrement inspiré de L’écume des jours, un couple ne cesse de déménager pour laisser place à des cercueils mortuaires qui envahissent progressivement les appartements de leur immeuble. Le quatrième vaut surtout par son écriture. Un patient interné vend ses cauchemars au psychiatre censé le soigner. On pense au Syndrome du scaphandrier de Brussolo et à Antonin Artaud. Il y a un manifeste surréaliste :

« Il n’est pas de naissance sans destin,
La vie est étonnamment brève,
La nécessité est un mensonge,
Le rêve est un océan.
Le réveil est toujours mortel. »

Et ceci : « « … Si les murs de la morgue n’étaient pas uniformément blancs, si éloignés de l’idée même de couleur qu’ils en paraissent incarcérés de blancheur, dans cette odeur d’éther et de produits désinfectants qui ne s’efface que devant la puanteur de la mort, et si les sols ne reflétaient pas mon visage hagard à l’infini, comme dans une galerie des glaces qui serait aussi un piège et une farce grotesque, ou s’il n’y avait pas tant de couloirs où les pas résonnent et se perdent, tant de murs épais, de cloisons étouffantes, de portes fermées – sans doute moins trompeuses que les portes ouvertes qui donnent l’illusion qu’il est possible, qu’il est imaginable, souhaitable peut-être, de les traverser pour se retrouver ailleurs – oui, s’il n’y avait pas des portes fermées sur des pièces inconnues, sur des chambres et des débarras, des salles de repos, des remises, des escaliers en nombre infini et d’autres couloirs encore, des couloirs qui s’étirent et me perdent, me font rebondir d’errements en errements, et s’il n’était pas impossible qu’une fenêtre, quelque part, s’ouvre dans un mur et que, même si cette fenêtre est fermée, scellée, rendue presque opaque par de la laque sombre, il soit juste permis d’apercevoir au-delà quelque chose qui n’est pas la morgue, avec ses couloirs, ses couloirs insupportables et immaculés, insupportables parce qu’immaculés, immaculés parce qu’insupportables, les uns à la suite des autres, toujours les mêmes puisque toujours différents, et qui interdisent qu’on puisse entrevoir un autre lieu, l’espoir même mensonger de quelque chose d’autre, un dehors, ces murs qui m’empêchent de croire que je ne suis pas moi, pas K., que je ne suis pas tenu à errer, à faire semblant d’errer pour ne pas arriver où je ne pourrais qu’arriver finalement, là où je suis attendu et où mes pas ne peuvent que me guider. »
Enfin
Demain l'usine pousse la logique productiviste jusqu’à l’absurde : un atelier construit des pièces qu’un autre est chargé de détruire.


Ces photos de moi que l'on n'a jamais prises, Clair de lune, chienne de ville, La Pluie, extérieur jour ne déméritent pas non plus et racontent l’odyssée d’individus perdus dans des environnements délabrés ou des trips mortifères. Bienvenu dans une mythologie de la souffrance, qui à l’heure où j’écris ces lignes, commence à franchir les portes du réel.