jeudi 29 septembre 2022

Les Flibustiers de la mer chimique

 

Marguerite Imbert - Les Flibustiers de la mer chimique - Albin Michel Imaginaire

 

 



Sur le point de sombrer dans la mer empoisonnée d’un futur proche, trois naufragés, Ismaël, un naturaliste, Aaron et Lori, sont capturés par un flibustier à la tête du sous-marin Player Killer, ainsi nommé en raison de l’addiction du capitaine aux jeux vidéo. Nemo nouveau genre, Jonathan, entre deux parties, se livre à la flibusterie pour le compte de la Compagnie des Limbes Orientales (!). Loin du mutisme de son illustre modèle, il enchaine les frasques et impose sa présence quotidienne au malheureux naturaliste. L’entame du premier roman de science-fiction de Marguerite Imbert sent bon son Jules Verne 2.0. Il y a d’ailleurs un Aronnax ici, mais c’est le nom d’une des trois pieuvres géantes chargées de la protection du Player Killer. 


Sur la terre ferme, une rescapée d’une Humanité décimée et dépositaire d’un savoir immense est capturée par des sbires venus d’une Rome menacée par la montée des eaux. Une créature transhumaine « La Métareine », dirige ce dernier bastion de la civilisation où pullulent des clans aux visées parfois antagonistes. Alba la « Graffeuse » et Ismaël vont, sans se concerter, tenter de sauver la Terre.


Romancière attachée aux thématiques de l’environnement - son premier roman traitait des affrontements de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes - Marguerite Imbert a l’Apocalypse joyeuse. Loin des prêches habituels, elle place sa création sous le double étendard de Frédéric Dard et Robert Sheckley. L’invention verbale fuse constamment. Un auteur « classique » aurait resserré l’action autour d’un des deux protagonistes principaux et du témoignage enregistré d’Ariane, la scientifique disparue qui a dénoué le fil des catastrophes à venir. Marguerite Imbert nous embarque à l’inverse dans une Nef des fous et on finit par se demander si l’Azote Bleu, destination des sous-mariniers au nom aussi fantaisiste que le Zipangu de Marco Polo, n’est pas une substance chimique non autorisée.

 

Mais, de détour en détour, l’autrice emmène son lecteur au port voulu, celui des réalités environnementales et d’une révélation choc. Aussi faut-il saluer son savoir-faire tout à fait étonnant. Quel culot, quel aplomb! Une agréable surprise.


Cette fiche a été réalisée dans le cadre d’un SP. Merci à Gilles Dumay

mardi 20 septembre 2022

Unity

Elly Bangs - Unity - Albin Michel Imaginaire

 

 




Elly Bangs est une jeune autrice américaine vivant à Seattle où selon l’éditeur « elle passe ses journées à réparer des machines et ses nuits à écrire de la science-fiction ». Unity est son premier roman. Elle a publié également une dizaine de nouvelles.

 

L’héroïne de son récit, Danae, tente de s’échapper d’une des cités sous-marines où s’est réfugiée une partie de l’Humanité rescapée d’une série de catastrophes apocalyptiques, nucléaires et pandémiques. Activement recherchée, elle recèle un secret inouï. Danae est en effet un être composite; elle porte en elle la mémoire de plusieurs centaines de personnes. Autant de vies vécues qui lui ont permis de s’affranchir du Temps sans en oublier les blessures. Rejoindre Redhill dans le néo-désert de l’Arizona lui permettrait de restaurer l’intégralité de l’intelligence collective dont elle est issue. Elle s’enfuit avec son amant Naoto et un mercenaire Alexeï. S’ensuit un road trip mouvementé avec ses poursuivants, les sbires du nouveau maitre de la ville sous-marine et quelques résurgences d’un passé lointain.


Unity est un thriller cyberpunk qui intelligemment s’affranchit des limites du genre.

D’une part par l’exposé initial du désarroi des consciences face au chaos du monde qu’avait si bien dénoncé Jack Womack dans son Journal de nuit (1) : « Donc, ces déserteurs. Je n'arrêtais pas de les regarder : les cloques sur leurs lèvres, la poussière grise incrustée dans le noir de leurs uniformes, la kyrielle de blessures cicatrisées et encore à vif qui semblait vouloir témoigner des milliers de kilomètres qu'ils avaient parcourus. Je n'arrêtais pas de me les représenter en train de traverser à pied la moitié du continent, aux côtés des gens qu'on leur avait ordonné d'asservir et de tuer.

C'est comme ça qu'on se fait avoir par l'humanité, ai-je pensé : la pratique du prix d'appel. Les minuscules éclats de beauté sublime qu'elle jette pour mieux vous priver du peu de tranquillité d'esprit que conférerait de ne voir en elle qu’un ramassis de monstres ».

D’autre part par la réhabilitation du concept de conscience collective, qui après les rêveries sturgeoniennes des Plus qu’humains a dégringolé dans le dernier cercle des dystopies. La ruche d’Hellstrom de Franck Herbert, La reine du printemps de Robert Silverberg et surtout les Borgs de la franchise Star Trek (Premier contact) ont classé l’affaire. Toute résistance était inutile. Pourtant Bangs ose la Gestalt contre l'impuissance du langage à réconcilier l'Humanité. Le final rappelle celui des Mots de Jean Paul Sartre (« Tout un homme fait de tous les hommes … »), histoire peut-être aussi de rappeler que les romans sont des êtres collectifs créés par un écrivain et façonnés par de multiples lectures.


 

On ne saurait écarter la présence en filigrane du thème de la quête et de l’affirmation identitaire, dont l’autrice a fait son cheval de bataille personnel. Les incarnations, les identités multiples sont d’ailleurs bien présentes dans la sphère manga, qui, quoiqu’on pense du genre, ouvre une fenêtre sur les aspirations et les craintes de la jeunesse. Satisfecit donc pour ce roman à l’écriture sous tension, elliptique.

 

Cette fiche a été réalisée dans le cadre d’un SP. Merci à Gilles Dumay

 

 

 

 

 (1) Elly Bangs cite Au pays des choses dernières : (le Voyage d'Anna Blume) de Paul Auster, au nombre de ses allégeances.

 

jeudi 15 septembre 2022

Carbone modifié

 

Richard Morgan - Carbone modifié - Bragelonne

 

                                                                                                       

 

Le soldat Takeshi Kovacs, mort au combat, est envoyé en mission sur Terre. On lui a trouvé une nouvelle enveloppe, entendez par là un nouveau corps, celle d’un certain Riker. Une résurrection de plus dans ce monde futur où l’on ne meurt pas réellement. L’esprit, l’âme, est sauvegardée dans une pile que l’on peut réinjecter dans un nouvel organisme. Kovacs va devoir investiguer sur le suicide d’un magnat, évènement aussi incompréhensible qu’inutile. Il n’a d’autre choix que de mener son enquête à bien sous peine d’être stocké - mis en sommeil - une centaine d’années pour des crimes et fautes commis auparavant. Il découvre en Bancroft, fraichement ressuscité, un commanditaire milliardaire interlope, marié à une femme qui ne l’est pas moins. Leur apparence jeune dissimule des esprits extrêmement âgés et pervers.


 

Sorti en 2003, Carbone modifié est un techno-thriller survitaminé qui popularise une forme d’immortalité, inspirée de la sauvegarde informatique, à l’œuvre dans le courant de science-fiction cyberpunk ou les ouvrages de Ian M. Banks ou Greg Egan. Elle donne lieu ici à quelques développements romanesques intéressants. La lieutenante Kristin Ortega qui seconde Kovacs entretenait autrefois une relation avec le « vrai » Riker. Son amant est et n’est plus. Des réminiscences de Blade Runner surgissent ça et là comme les voitures volantes ou les publicités envahissantes. Mais là où Ridley Scott, à la suite de Philip K. Dick, exhumait l’humain de l’inhumain, Morgan procède de l’inverse. Paria et Terminator tout à la fois, son personnage écume les bouges fréquentés par Bancroft, pose quelques questions et surtout élimine les adversaires venus contrarier son enquête. L’apprentissage et le conditionnement militaire éclipsent le reste, ou presque.


 

Bref ça défouraille sec dans ce polar compliqué mais sans temps mort. Les multiples rebondissements et les deux suites rédigées par Morgan alimentent une adaptation ciné sortie sur Netflix en 2018.


lundi 12 septembre 2022

Océanique

Greg Egan - Océanique - Le Bélial’

 

 

 

 

Cette fiche est une réédition telle quelle - hormis quelques mises à jour de données éditoriales - d’une chronique publiée initialement sur le site du Cafard Cosmique le 01/11/2009. L’ouvrage fera l’objet d’une reparution au Bélial' en 2023 sous une nouvelle couverture.

 

 

Océanique constitue le troisième volet d’une projet éditorial – l’intégrale raisonnée des nouvelles de Greg Egan- débuté avec Axiomatique et Radieux. A l’inverse des deux premiers tomes, il ne reprend pas le contenu intégral du recueil original… à charge de le compléter dans un quatrième volume.Alain Sprauel, maître d’œuvre de la présente publication justifie dans un avertissement ce choix : « les positions philosophiques de certaines des cités évoquées dans « Les Tapis de Wang » trouvent leur origine dans la réflexion du personnage de « Poussière », le tout se poursuivant de manière directe dans Océanique. » Autre exemple, « Oracle », dont « Singleton » constitue une préquelle. Le choix d’une cohérence narrative a donc présidé à l’assemblage de ce recueil.

 

Rançon de cette unité d’inspiration Océanique déploie une moindre diversité formelle qu’Axiomatique. Mais un texte de Egan s’apparente aussi à une aventure intellectuelle. Et dans ce domaine le lecteur n’a pas le temps de souffler : suspension de l’incrédulité (« Lama »), réification de la métaphore (« Océanique ») … L’écrivain australien explore également des voies traditionnelles : le thème du transfert dans « Poussière » ou « Le réserviste », l’éthique dans « Le Continent perdu ». « Dans Les tapis de Wang » il propose aux post-humains deux avenirs opposés, l’exploration du réel ou une plongée dans les univers virtuels. Rien de transcendant pense-t-on, si ce n’est que Egan décèle dans l’attirance pour la virtualité une tentation de l’anthropomorphisme. L’Humanité future ressuscitera incidemment le vieux débat entre Galilée et l’Eglise : doit-on placer l’Homme au centre de la création ? Enfin le talent de l'auteur éclate aussi dans sa manière de renouveler les thèmes traditionnels de la science-fiction, grâce à une culture scientifique hors du commun. En témoigne « Les entiers sombres », récit sur les univers parallèles.


Au sommaire

 

  • Gardes-frontières
  • Les Entiers sombres
  • Mortelles Ritournelles
  • Le Réserviste
  • Poussière
  • Les Tapis de Wang
  • Océanique
  • Fidélité
  • Lama
  • Yeyuka
  • Singleton
  • Oracle
  • Le Continent perdu

 

Gardes-frontières

 

Placer une partie de football quantique entre transhumains en début d’Océanique relève d’une gageure éditoriale. « L’assassin infini » extrait du précédent recueil Radieux du même auteur, de bonne facture de surcroît, mais publié dans des conditions identiques, avait soulevé les réserves d’une partie du lectorat. Dommage, en regard du feu d’artifice à venir…

 

 

Les entiers sombres.

 

En travaillant sur des théorèmes relatifs à la théorie des nombres, deux mathématiciens mettent en évidence une série de résultats arithmétiques contradictoires. Ils découvrent que cette discontinuité dissimule une frontière entre deux mondes parallèles, chacun d’eux possédant ses propres lois mathématiques et physiques. Un contact pacifique s’établit de part et d’autre jusqu’au jour où le camp adverse décide de bouger la ligne de démarcation et provoque un conflit d’un genre nouveau…

Un récit intéressant mais un peu sec sur le thème des univers parallèles.

 

Mortelles ritournelles

 

Un laboratoire privé de recherche neurologique fabrique des tubes musicaux et propose à un consultant d’en soumettre quelques échantillons à ses clients, des agences publicitaires.Sur l’air de « La musique qui rend fou » une ritournelle convenue mais pertinente.

 

 

Le réserviste

 

Les nantis d’une société future se constituent des réservoirs de clones à usage multiple : stocks d’organes, partenaires sexuels…L’un d’entre eux tente une transplantation de cerveau. Dans ce récit inquiétant d’une communauté de milliardaires amoraux à l’image de La Saga des Hommes Dieux de P.J Farmer, Egan croise avec bonheur plusieurs thèmes. Le clonage comme perversion, le transfert (la permutation), le dédoublement de personnalité, une piste également empruntée dans la nouvelle suivante. Un excellent texte.

 

Poussière

 

Comment devenir immortel ? A défaut de clones, il peut être tentant d’expédier une copie numérique de soi-même dans un espace virtuel. A condition que le double soit d’accord. A l’instar d’un Priest, Egan se saisit du thème de la dualité pour élaborer une réflexion métaphysique vertigineuse : peut-on assimiler l’homme et l’univers à de l’information ?

Egan tirera de ce récit publié en 1992 dans Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine, la matière d’un de ses plus fameux romans La cité des permutants (2).

 

Les Tapis de Wang

 

Remplacée par des clones ou des répliques numériques, l’Humanité a disparu au profit d’une nouvelle espèce, les transhumains, des hommes libérés de toute contrainte biologique. L’une de leur diaspora s’élance dans le cosmos à la recherche de formes de vies extra-terrestres. Dans ce vrai faux space opera, Egan dresse brillamment le portrait d’une post-humanité hésitant entre chair et virtualité et renouvelle le débat sur la place de l’homme dans l’univers. « Les Tapis de Wang » est extrait de Diaspora, un roman paru en mai 2019 au Bélial'.

 

Océanique

 

Long récit de l’itinéraire spirituel d’un être humain abandonné par la foi, « Océanique » prend sa source, selon Serge Lehman, dans une correspondance de Romain Roland et Freud sur le sentiment religieux qualifié de tel par l’auteur des Hommes de bonne volonté. Loin des nouvelles « coups de poing » de Clarke sur le même thème, ce texte sensible constitue au passage un parfait exemple de « réification de métaphore », autrement dit une métaphore prise au pied de la lettre.

 

Fidélité

 

Une femme mariée soucieuse de la longévité de son couple persuade son conjoint d’utiliser un implant neuronal garant d’une fidélité réciproque. Greg Egan procède ici à l’inverse de ce qui a fait sa réputation : il multiplie les mots et non les idées. Une littérature d’introduction à la science-fiction.

 

Lama

 

La fille d’une poétesse assassinée engage un détective privé. Au banc des accusés une puce neuronale le Langage d’Analyse et de Manipulation de l’Affect. Elle permet d’une part de conceptualiser, de traduire en mots l’intégralité de l’expérience humaine d’un individu dans lequel elle est implantée mais aussi de générer n’importe quel état émotionnel. L’enquête révèle qu’un couple s’apprête à déposer un recours juridique pour généraliser l’utilisation de cet outil aux enfants âgés d’au moins trois ans…

Le meilleur récit de ce recueil, intrigue passionnante, vaste champ de réflexion sur le langage, les univers immersifs, sans compter les réminiscences d’Ulysse de James Joyce et du Village des damnés de John Wyndham.

 

 

Yeyuka

 

Un médecin australien bénéficiant des dernières technologies en matière de santé découvre le prix de son immunité au cours d’une mission humanitaire en Ouganda. Une nouvelle intéressante mais dépourvue de ressort dramatique.

  

Singleton

 

Un physicien met au point un nouveau type de processeur quantique, premier pas vers le développement d’intelligences artificielles à développement autonome, c'est-à-dire d’humains dotés de cerveaux numériques. Une réflexion sur le libre arbitre pas tout à fait convaincante.

 

Oracle

 

Dans les années de guerre froide, Robert Stoney, professeur de mathématiques à Cambridge et barbouze par intermittence, purge une peine de prison de trois ans. Un androïde venu du futur le délivre. Nanti de connaissances nouvelles il s’ingénie à développer une machine intelligente mais un des collègues s’oppose à ses projets. Revisitation du mythe faustien du pacte avec le Diable, ce long récit contient des pages brillantes, notamment celles ou l’adversaire de Stoney s’appuie sur le théorème de l’incomplétude de Gödel pour nier la possibilité de l’existence d’une intelligence artificielle. A la lecture de la formidable scène finale, le constat s’impose : Egan est une copie numérique de Goethe.

 

 

Le Continent perdu.

 

Un jeune homme originaire du Khurossan, un Afghanistan imaginaire où s’affrontent combattants locaux et soldats du futur, est emmené en captivité dans un espace-temps inconnu. Coupé des siens, il attend inlassablement sa libération. On pense en premier lieu à La guerre éternelle de Joe Haldeman ou aux Seigneurs de la guerre de Gérard Klein. Pourtant le sort de cet homme de nulle part évoque aussi un autre récit de Greg Egan « Le Coffre-fort ». Qu’est-ce qu’un être humain ? Une émotion, un espoir ? Moins abouti que ce fameux texte et laissant un goût d’inachevé « Le Continent perdu » renvoie tout de même aux préoccupations ontologiques et éthiques de l’auteur. (2)

 

 

« Lama », « Les Tapis de Wang », les vingt dernières pages d’« Oracle », des moments de génie traversent ce recueil. « Le réserviste », « Océanique » constituent aussi des points forts. Un recueil incontournable.

 

 

 

(1)   Paru initialement chez Ailleurs & Demain et réédité au Bélial’ tout récemment

(2)   cf. son engagement auprès des réfugiés australiens.

 

dimanche 4 septembre 2022

L’Agent secret

Joseph Conrad - L’Agent secret - Folio classique

 

 

 

 Dans un article des Echos paru en 2004 lors de la sortie du Journal d’un lecteur d’Alberto Manguel, Philippe Chevilley expliquait que pour l’auteur argentin, les livres, loin de nous retrancher du réel, nous en fournissaient les clefs. Réflexion prémonitoire : La Peste d’Albert Camus fut le best-seller de la période de confinement de 2020. Mais sait-on que les attentats du Onze Septembre 2001 firent remonter à la surface un ouvrage de Joseph Conrad, L’Agent secret ?

 

Adolf Verloc tient une boutique miteuse dans le quartier de Soho de Londres. Elle accueille une clientèle nocturne, rare, acquéreuse de revues érotiques et autres accessoires affiliés, d’où émergent quelques incongruités comme des feuilles de choux anarchistes et des bouteilles d’encre. Quelques individus se rendent parfois dans l’arrière-salle de cet ancêtre de sex-shop pour y débattre de politique. Tout ceci n’est que paravent. Monsieur Verloc exerce une triple activité, membre d’une cellule anarchiste « L’Avenir du Prolétariat », indic de police et agent d’une Puissance étrangère, que Sylvère Monod, maitre d’œuvre de la présente édition, identifie comme étant la Russie. M Verloc y puise l’essentiel de ses revenus. Contrairement à ce que pourrait sous-entendre l’énoncé de ses dangereuses occupations, ce n’est pas un activiste. Il gère au mieux le filet d’information dont il est le modeste et transitoire dépositaire. Mais son nouveau contact à l’Ambassade n’entend pas faire perdurer cette rente de situation. Il exige de son « agent provocateur » l’exécution d’un attentat contre l’Observatoire de Greenwich dont le retentissement pourrait influer sur les décisions d’un Congrès.

 

Le roman de Joseph Conrad est inspiré d’un fait-divers survenu en 1894. Une bombe avait explosé à Greenwich Park tuant son porteur sans atteindre l’Observatoire. Mais l’écrivain choisit de bâtir son récit autour du commanditaire, Verloc. Loin du profil de l’agent secret solitaire, celui-ci mène une vie conjugale. Outre sa femme Winnie, il héberge son beau-frère Stevie, un simple d’esprit et sa belle-mère. Cette dernière louait autrefois des chambres meublées et Verloc fut un de ses pensionnaires. Abandonnant, par la force de l’âge, ses activités, l’idylle entre le boutiquier et sa fille Winnie comble ses attentes. Winnie, dont la séduction naturelle aurait pu lui procurer un autre parti, se contente de la présence de cet homme replet et nonchalant mais qui accepte l’existence de Stevie et leur mère dans son foyer sans sourciller.

 

Admiré par John Le Carré et Graham Greene qui virent dans l’ouvrage de Conrad un précurseur du roman d’espionnage, L’Agent secret rejoint dans sa noirceur Au cœur des ténèbres. Le foyer Verloc est en lui-même une bombe constituée de trois matières fissiles. Verloc, Winnie, Stevie poursuivent des chemins secrets et divergents. Stevie est emmuré dans son handicap. Personnage hyper-sensible et influençable, il devient la proie de l’Agent secret. Mauvais calcul car Winnie éprouve pour son frère une affection de tigresse et ne tolère sa vie maritale qu’au prix de sa présence. La mère quitte le domicile pour un institut de charité. Ce faisant elle croit alléger les charges familiales de son gendre. Elle sort sans le savoir du cercle rouge de violence qui va enflammer les dernières pages du livre.

 

Hormis une figure tout à fait extraordinaire, aucun des membres de « L’Avenir du prolétariat » ne se détache. Conrad les considère ironiquement. L’un d’entre eux, Ossip, ex étudiant en médecine, publie un périodique. Bien fait de sa personne, il ne laisse point indifférent Mme Verloc. Un autre, Michaelis, un condamné en liberté conditionnelle, s’est de façon incompréhensible - le seul reproche à faire à ce roman - attiré l’amitié d’une proche de la femme du préfet de police adjoint. Cette proximité pousse le haut fonctionnaire à exclure de l’enquête sur l’attentat, l’inspecteur principal Heat et à rassembler les éléments innocentant Michaelis. Un peu à l’écart du groupe des anarchistes qu’il méprise, « Le Professeur » a conçu l’explosif. C’est un homme voué à la destruction, à la mort, une bombe humaine en quelque sorte, puisqu’il en porte une systématiquement lors de ses déplacements, une main à portée du détonateur. D’un aspect physique évoquant Nosferatu, à la fois insignifiant et terrible, le personnage conçu par Conrad en 1907 préfigure, dans sa froide détermination, les terrorismes à venir, reléguant la folie meurtrière de Winnie Verloc au second plan.

 

Loin des récits maritimes de l’auteur, L’Agent secret est régulièrement cité avec Nostromo et Sous les yeux de l’occident comme l’un des ouvrages les plus réputés de Joseph Conrad. Il y a pour l’époque des audaces narratives, la chronologie inversée des évènements par exemple et quelques ellipses, qui n’entravent pas la facilité de lecture. Un de ses plus beaux personnages, Winnie, déclare « s’en tenir à la surface des choses ». Tout l’inverse de l’art du romancier, la surface des choses finissant d’ailleurs par éclater sous la pression des tourments de l’âme. Accompagnant Conrad dans son introspection, le lecteur découvre deux paradoxes. Un récit d’espionnage qui bascule dans l’étude de caractère ; un roman dont le final hystérique navigue dans les eaux littéraires russes, un comble pour ce polonais qui les détestait. Mais quelles ténèbres !

 

« Et l’incorruptible Professeur marcha lui aussi, détournant les yeux de l’odieuse multitude des hommes. Il n’avait pas d’avenir. Il le dédaignait. Il était une force. Ses pensées caressaient des images de ruine et de destruction. Il marcha, frêle, insignifiant, râpé, misérable … mais terrible dans la simplicité de son idée qui voulait appeler la folie et le désespoir à régénérer le monde. Personne ne le regarda. Il alla son chemin, insoupçonné et funeste, tel un fléau dans cette rue peuplée d’hommes. »





 

mercredi 17 août 2022

Le Monde du Fleuve


Philip José Farmer - Le Cycle du Fleuve de l’éternité : Le Monde du Fleuve - J’ai Lu

 

 

CONCEPTION

 

 

En 1952, l'éditeur Shasta (d'après la montagne homonyme) créé au départ par trois fans américains (Dikty, Korshak et Shroyer) et commençant à se faire un nom pour la réédition en livres reliés aux tarifs parfois exorbitants d'auteurs phares tels Heinlein, Hubbard, De Camp, Campbell, Bester, décide d'organiser un concours couronnant un roman destiné à être publié par eux et ensuite en poche par Pocket Books.


Sentant l'opportunité, Farmer, connu seulement à l’époque pour The Lovers et Sail On, Sail On!, se met à écrire à toute vitesse (la légende parle d'un mois) et grâce à son épouse qui coordonne la dactylographie livre un texte de 150.000 mots sous les titres I Owe for the Flesh/Owe for the Flesh, à temps ; il  remporte le prix.



Hélas, Shasta en difficultés financières sérieuses (suite à la poursuite vaine d'un best-seller (Westmore Beauty Book ?) par les frères Westmore, célèbres maquilleurs d'Hollywood), ne publie pas le livre et ne verse pas (tout) le montant du prix (les détails exacts manquent et les versions diffèrent). Du coup, Farmer qui avait abandonné son emploi pour devenir écrivain à plein temps, se trouve dans la misère, il perd sa maison et sa femme tombe malade. Le texte de ce roman sera enfin publié en partie en 1976 sous le titre River of Eternity après s'être appelé Owe for a River et correspond à la deuxième moitié de The Fabulous Riverboat.



En 1964, Frederik Pohl lit le manuscrit et suggère à Farmer que le concept de Riverworld dépasse le cadre d’un simple roman et peut donner naissance à une série. Farmer re-utilise (et/ou tronçonne) son concept et rédige trois nouvelles pour le magazine Worlds Of Tomorrow  : "Day of the Great Shout" paru en janvier 1965, et en VF sous le titre "Le jour du grand cri" dans Galaxie 2ème série avril 1968; "Riverworld" paru en  janvier 1966, traduit en VF sous le titre "La quête de la vérité" dans Galaxie 2ème série janvier 1969 qui sera plus tard développé à deux reprises (légèrement pour une parution en recueil en 1971, fortement en 1979) devenant du coup en VF "Ainsi meurt toute chair" in Les dieux du fleuve ; The Suicide Express paru en mars 1966, et traduit en VF sous le titre A la recherche de la tour noire dans Galaxie 2ème série mai 1968.



Les premières et troisièmes nouvelles sont ensuite combinées pour devenir en 1971 To Your Scattered Bodies Go (en VF Le monde du fleuve dans l'omnibus Le fleuve de l'éternité).



En Juillet & Aout 1967 paraît en deux parties dans le magazine World of If, "The Felled Star", connu en VF comme "Le météore" Galaxie 2ème série Juillet & Aout 1970 ; puis toujours dans World of If en 1971 « The Fabulous Riverboat » en deux parties puis en VF sous le titre « Le bateau fabuleux » dans Galaxie 2ème série mars & Avril 1972. Les deux textes seront aussi combinés pour devenir le roman The Fabulous Riverboat et en français Le bateau fabuleux chez Ailleurs & Demain inclus dans le diptyque Le fleuve de l'éternité.

En 1977 parait directement le roman The Dark Design (en VF Le noir dessein), puis en 1980 The Magic Labyrinth (en VF Le labyrinthe magique) et enfin en 1983 Gods of Riverworld (en VF Les dieux du fleuve).



Pour les « complétistes », il existe un certain nombre de textes "annexes" : "Riverworld War" (cinq chapitres excisés de The Magic Labyrinth, en VF comme "Chute dans le fleuve" dans le coffret Le cycle du fleuve Laffont 2003), des textes en sharecrop par divers auteurs (et aussi par Farmer) réunis dans Tales of Riverworld (1992) et Quest to Riverworld (1993) dont les textes de Farmer se trouvent aussi dans l'omnibus Laffont - mais pas dans l'intégrale Mnémos -.


 

Pour aller plus loin (et merci à eux) :
- sur Farmer : Chapman (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?1010178) et Brizzi (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?973397), sur l'affaire Shasta : Eshbach (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?102903), sur les éléments bibliographiques : Stephensen-Payne & Benson (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?1275682) et en ligne l'ISFDB.

- sur le site noosphère (Alain Sprauel) : https://www.noosfere.org/icarus/BiblioSprauel/Farmer_2.1_2012-02.pdf



LE MONDE DU FLEUVE

 

Le célèbre explorateur Sir Francis Richard Burton décède le 20 octobre 1890 à Trieste. Il reprend vie au bord d’un fleuve sur un monde inconnu. Il n’est pas le seul. Trente à quarante milliards d’êtres humains errent sur les rives de ce cours d’eau long de trente-deux millions de km, où ont été implantées à intervalles réguliers d’étranges structures en pierre qui fournissent deux fois par jour nourriture ou vêtements. Tous ceux qui ont vécu sont là ; ni au Paradis ni en Enfer, mais sur une autre Terre. Dans quel but ? Les résurrections semblent n’obéir à aucun dessein particulier. D’une rive à l’autre, époques et civilisations dissemblables se découvrent ou s’affrontent.


 

Burton anime un petit groupe qui comprend un américain, Frigate, un homme du futur décimé comme ses compatriotes au cours d’un conflit opposant humains et une race extraterrestre provenant de Tau Ceti, Monat,- l’un de ces E.T-  et plus extraordinaire Alice Pleasance Liddell (adulte), celle-là même qui fut l’inspiratrice de Lewis Caroll. Un néandertalien, Kazz, les rejoint. Ayant pris ses marques, Burton, fidèle à sa légende, construit un bateau et décide de remonter le fleuve jusqu’à sa source.


 

Philip José Farmer a puisé son inspiration, selon ses dires, dans l’Huckleberry Finn de Mark Twain. Il fera d’ailleurs de l’écrivain le personnage principal de la suite du cycle, Le bateau fabuleux. A Houseboat on the Styx de John Kendrick Bangs (1895) comporte également quelques séquences offrant des similitudes troublantes avec son œuvre. Plus prosaïquement, les paysages de la jeunesse de l'auteur, en particulier la rivière Illinois (qui traverse Peoria) ont aussi laissé des traces. Enfin, s’il est permis temporairement de s’affranchir du sceau de l’objectivité au sein d’une chronique, mentionnons que Borges, furetant comme d’habitude dans les couloirs secrets de la littérature, signalait dans le recueil L’Aleph, la présence d’un Fleuve aux eaux d’Immortalité et d’Oubli, et surtout dans la nouvelle éponyme l’existence d’un manuscrit laissé par Burton lors de son passage à Santos au Brésil en 1867. L’explorateur racontait avoir découvert au sein des pierres de la mosquée du Caire, un des passages menant à « … un lieu où se trouve tous les lieux de l’univers, vus sous tous les angles » (1).


 

Ce volume, sans doute l’un des meilleurs, contient paradoxalement des éléments narratifs de fin de cycle. Ceci explique peut-être la faiblesse progressive de l'intrigue des livres suivants. Le concept d’ensemble est génial, le traitement picaresque, la conclusion nébuleuse. Le Monde du Fleuve échappe à cette critique, porté par un personnage complexe, homme d’action mais qui essaye de justifier aux témoins de l’Holocauste, alors même qu’il affronte les troupes d’un certain Hermann Goering allié à Tullus Hostilius, la rédaction de The Gypsy, the Jew and El Islam.

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert

 

 

 

 

(1)   Œuvres de Borges in Pléiade tome 1, pages 660 et 665.


samedi 13 août 2022

Pages perdues

 

Paul Di Filippo - Pages perdues - J’ai Lu

 

 

 

Paul Di Filippo, dont les éditions Le Bélial’ ont publié en mai 2022 une novella Un an dans la Ville-Rue, reste encore un auteur à traduire et à découvrir, malgré une longue carrière littéraire jalonnée d’une trentaine d’ouvrages. Il aborde différentes thématiques de science-fiction, steampunk, weird, biopunk, et ce qui nous intéresse ici, les univers alternatifs. Pages perdues est un recueil de neuf nouvelles, paru en 2002 aux éditions J’ai Lu. Il n’a pas été réédité depuis. Qu’importe. Il faut savoir parfois déterrer les pépites.

 

L’auteur a regroupé les textes en cinq décennies s’étalant des années 1920 aux années 1960. Il s’agit d’Histoires alternatives dont les acteurs sont des écrivains. Toutes ne répondent pas aux critères de l’uchronie, mais la vie de ces personnages imaginaires emprunte des éléments biographiques et plus souvent bibliographiques à ceux que nous connaissons ou que nous avons connu dans le monde réel. Paul Di Filippo reprend à sa façon le propos de Sainte-Beuve, en l’inversant. Les œuvres des romanciers inspireraient leur vie. Ces jeux de pistes postmodernes sont familiers des anglosaxons comme le suggèrent par exemple les écrits de Jasper Fford.

 

Anne et son rêve hollywoodien
Les trois premiers auteurs auxquels s’attache Di Filippo n’ont jamais écrit de science-fiction. Il est vrai que le genre va vraiment démarrer aux USA dans les années 40. Deux de ces récits figurent parmi les meilleurs du recueil. L’un a trait à Anne Frank (« Anne »). Un soir de décembre 1938 son père Otto accueille à la gare d’Amsterdam ses deux beaux-frères. Ceux-ci ne font qu’une halte dans la capitale hollandaise avant de partir aux Etats-Unis. Ils réussissent à convaincre les parents d’Anne et de Margot de leur confier leurs filles, face à la menace nazie grandissante. Outre-Atlantique, Anne, qui tient un journal intime, passe une audition devant Louis B. Mayer. Séduit par sa voix, il lui fait signer un contrat. Sa carrière cinématographique s’envole grâce à son rôle dans Le magicien d’Oz. Elle remplace Judith Garland tuée accidentellement. Dans ce monde-là Anne Frank a réalisé son rêve hollywoodien : Somewhere over the rainbow, way up high/There's a land that I heard of once in a lullaby/Somewhere over the rainbow, skies are blue/And the dreams that you dare to dream/Really do come true. Ugo Bellagamba a écrit qu’à l’inverse des utopies, les acteurs historiques ne sont que les révélateurs des uchronies et pas leur moteur. Il semble qu’exceptionnellement ici ce soit l’inverse.

 

Dans « Terre sans hommes » Antoine de Saint-Exupéry atterrit au milieu d’une communauté britannique au Kenya. La population occidentale a été décimée par une épidémie. Il est un des rares rescapés. L’Afrique a survécu. Inspiré par le récit de Wells Things to come, Saint-Ex veut rebâtir la civilisation et constituer sans tarder une flotte aérienne. Mais c’est sans compter sur les compatriotes de Shakespeare qui entendent surtout préserver leur mode de vie colonial et réserver l’usage du carburant à l’approvisionnement de leurs alcools, tabacs et produits stupéfiants favoris. C’est spirituel, brillant, et on notera la présence du jeune James Graham Ballard, un des rares avec une ancienne amante du romancier, la pilote Beryl Markham, à s’intéresser au projet. Di Filippo réussit même à placer un des aphorismes lourdauds dont Saint-Ex avait le secret.


 

Joseph Kafka et Milena Jesenská-Pollaková

 

Kafka en super-héros. Voilà bien une métamorphose à laquelle on ne s’attendait pas. Dans « La dernière affaire du Choucas » il passe ses nuits à traquer les malfaisants au lieu de peaufiner ses œuvres. La nouvelle, peu intéressante, est un feu d’artifice référentiel : l’ennemi, le scarabée noir, allusion à La métamorphose, le supplice promis au Choucas copié sur La colonie pénitentiaire, Millie l’assistance amoureuse de Kafka dont le prénom est inspiré de Milena Jesenská-Pollaková, les papiers « labyrinthiques » dans la presse, l’emploi de bureau aux « Assurances ouvrières contre les accidents pour le royaume de Bohême », l’excursion au bordel etc.

 

Les notes des traducteurs s’avèrent indispensables pour les six nouvelles qui mettent en scène des romanciers de science-fiction américains, à l’exception d’« Instabilité » dont les protagonistes principaux sont Kerouac et Cassidy. Deux d'entre elles semblent émerger du lot. Dans la première, un amérindien navajo se souvient avec émotion de sa rencontre en 1937 avec Joseph Campbell (et non le John Wood réel), nouveau patron de la revue Astounding Stories. Pour lutter contre le pessimisme d’Oswald Spengler - dont l’œuvre a effectivement influencé quelques grands noms du genre - le rédacteur en chef promeut une littérature élaborée sur de nouveaux mythes. Le Campbell imaginé par Di Filippo est un personnage composite  dont les traits évoquent également un autre Campbell, universitaire spécialisé dans les langues anciennes. Il aurait rencontré Joyce et Sylvia Beach. Ce génie a un projet ambitieux, transformer le monde par la littérature. Bien éloigné des préoccupations du modèle original pour la Dianétique de Hubbard, il publie en collaboration avec Jung des éditions étrangères d’Astounding dont les textes incluent des messages subliminaux. Et ça marche : en Allemagne Hitler est renversé. « Le Monde de Campbell » mérite le détour.

 

Les amateurs de P.K. Dick liront avec plaisir « Linda et Phil », une fiction complètement dickienne. L’idée en revient à l’auteur d’Ubik lui-même : « Ma vie imaginaire, qui n’existe que dans mon esprit, est la suivante : j’ai découvert Linda Ronstadt et je passe à la postérité comme le type de chez Capitol qui l’a engagée. » (1). Dans l’univers imaginé par Di Filippo, Phil Dick a épousé Linda Ronstadt dont les parents tiennent une quincaillerie. Il s’oppose à sa carrière de chanteuse. Un jour il déchire accidentellement une affiche du président-dictateur Limbaugh. Les représailles risquent de mettre à mal la mission qui lui a été confiée : réparer la faille temporelle qui empêche Linda Ronstadt d’accomplir son destin de chanteuse. Des pastilles euphorisantes, un canard automate bavard… pas de doute le lecteur navigue dans les eaux d’Ubik et du Dieu qui venait du Centaure.

 

John von Neumann, Richard Feynman, Stanislaw Ulam
D’autres récits dénoncent les travaux scientifiques ayant mené à la conception de l’arme atomique. « Instabilité » voit Jack Kerouac et Neal Cassady embarquer Richard Feynman et John Von Neumann dans une randonnée automobile mortelle. Dans « Les Troisièmes Guerres mondiales » - une uchronie - , un voyageur temporel dégomme les physiciens de la première moitié du XXe siècle. Le second conflit a bien lieu sans les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Les américains finissent par débarquer au Japon, la Chine devient une démocratie et … au sein des Beatles, Pete Best garde son emploi à la batterie. Enfin deux textes rendent hommage à quelques écrivains de science-fiction. Au sein du cosmos alternatif de « Mairzy Doats », Robert Heinlein, président des USA expédie malgré eux Henry Kuttner, Chuck Yeager et Neal Cassady sur la Lune. Objectif, relancer la conquête spatiale. Le tout au pas de charge bien dans la manière de l’auteur de Révolte sur la lune. « Alice, Alfie, Ted et les extraterrestres » voient James Tiptree, Alfred Bester et Théodore Sturgeon affronter des aliens et fusionner en une gestalt sturgeonienne moyennement convaincante.

  

Paul Di Filippo propose une Histoire revisitée du XX siècle étonnante. Ses incursions réussies dans le domaine de la littérature générale raviront les lecteurs peu friands de science-fiction, un genre dont il explique la disparition dans la préface du recueil !

 

 SOMMAIRE

 

1 - Introduction 
2 - La Dernière affaire du choucas 
3 - Anne 
4 - Terre sans hommes 
5 - Mairzy Doats 
6 - Le Monde de Campbell
7 - Paul DI FILIPPO & Rudy RUCKER, Instabilité 
8 - Les Troisièmes Guerres mondiales 
9 - Linda et Phil 
10 - Alice, Alfie, Ted et les extraterrestres  

 

 

 

   (1) Préface du recueil Dédales Démesurés : Philip. K. Dick - Casterman


samedi 6 août 2022

Galeux

Stephen Graham Jones - Galeux - Pocket

 

 

 

 

Stephen Graham Jones est un écrivain amérindien auteur à ce jour de deux dizaines d’ouvrages dans le domaine de l’horreur et du policier. Premier livre traduit en France, Galeux (le titre original est Mongrels) raconte l’errance d’une famille vue par les yeux d’un adolescent. Une malédiction, une monstruosité jette son grand-père, son oncle et sa tante sur les routes entre le Kansas et la Floride : ce sont des loups-garous.

 

Personnage relégué en marge du monde, l’homme loup, paradoxalement, ne cesse depuis l’Antiquité d’être au-devant de la scène à travers des romans, des films. C’est un mythe en perpétuel renouvellement. L’auteur de Galeux, à travers quelques allégeances modernes, Wolfen de Whitley Strieber, Near Dark de Kathryn Bigelow, The Hunt (Sandman) de Neil Gaiman s’inscrit dans une tradition artistique bien établie : les monstres renvoient le regard que nous leur adressons. Il délaisse le volet fantastico-romantique de la légende et les colifichets associés, pour un récit où transparaissent des dévorations d’un autre genre, celles des sans-abris, amérindiens et autres minorités exclus du système de santé, bref celles des recrachés du rêve américain. En 2004, l’indicateur de pauvreté humaine IPH-2 plaçait les Etats-Unis à la 16e place sur les 18 pays les plus industrialisés. Quoique rattaché à de nouveaux courants littéraires, Galeux perpétue ainsi à sa façon la veine sociale des Steinbeck et autres Carver tout en adoptant une écriture proche parfois de Bukowski.

 

La construction du roman exclut une progression dramatique pour offrir une série de scènes tragico-comiques mêlant mode d’emploi des transformations réussies (vider la poubelle, exclure les leggins au profit des jeans …) désœuvrement des laveries, recherche de boulot temporaire … Aucun jour ne ressemble au précédent. Il faut pouvoir, si les circonstances l'exigent, faire disparaitre les traces de déchainements nocturnes, sauter en voiture et tenter de reconstituer un quotidien provisoire ailleurs. L’œuvre coche aussi le traditionnel récit d’apprentissage : l’adolescence est l’âge des métamorphoses. Pas facile de se construire quand vos seuls parents restants ont des appétits dérangeants.

 

On en oublierait presque le tragique de la situation de ce microcosme social sous la menace perpétuelle d’une implosion. Fort d’un savoir-faire étonnant, Stephen Graham Jones est de l’espèce des écrivains qui dissimulent derrière le paravent de l’écriture, les tragédies de l’existence.

 

dimanche 31 juillet 2022

Le mythe d’Er ou le dernier voyage d’Alexandre le Grand

 

Javier Negrete - Le mythe d’Er ou le dernier voyage d’Alexandre le Grand - L’Atalante

 

 

En l’an 318 avant notre ère, Alexandre le Grand entre dans Rome après avoir défait et massacré les légions de son plus grand adversaire. Ayant conquis la moitié du monde et survécu aux fièvres à Babylone cinq ans auparavant, il lance un dernier défit : non pas conquérir l’Arabie comme le suggère l’historiographie, mais atteindre les régions hyperboréennes. Vous l’avez compris, il s’agit d’une uchronie sur laquelle Javier Negrete, écrivain et enseignant espagnol, reviendra ultérieurement dans Alexandre le Grand et les aigles de Rome.

 

Reprenant les propos de Platon sur le Mythe d’Er dans La République, l’auteur déploie le récit d’une expédition imaginaire dans une Europe du Nord alors inexplorée, terre propice aux mythes qui abriterait dans ses régions les plus septentrionales le Temple des Moires, tout en incorporant des scènes de bataille réalistes extrapolées des affrontements des phalanges macédoniennes d’Alexandre contre les mercenaires de Darius III.

 

A l’exception d’Alexandre, Ptolémée et peut-être Léonnatos, la plupart des personnages sont fictifs et empruntent leur patronyme à des figures antiques détournées, comme Glaucias et Euctémon, ce même Euctémon au centre du roman. Médecin protégé du Conquérant depuis la résurrection babylonienne il incarne l’homme de science pragmatique face à un autre favori, Archippe, philosophe disciple de Platon, qui estime « qu’un sage est en mesure de connaître le monde sans lever les yeux de sa table d’étude ». Mais le plus grand danger qui menace Euctémon est sa relation secrète avec Nébet, princesse égyptienne qui a succédé à Roxane dans la couche d’Alexandre.


Dans ces terres étrangères, les troupes du Roi affrontent des Celtes, des Satyres, des Ménades. Elles endurent des froids extrêmes. La force de persuasion d'Alexandre, maintes fois relatée par les historiens, emporte tout sur son passage, secondée par la présence du Vagabond, héros grec surgi des âges légendaires.

  

Court roman, Le mythe d’Er ou le dernier voyage d’Alexandre le Grand se lit avec plaisir mêlant pure narration de fantasy historique et érudition discrète comme cette restitution de la vision pré-ptoléméenne d’un Cosmos de sphères cristallines. Le final est un peu décevant, mais au moins l’Hyperborée de Platon n’aura plus de secret pour le lecteur.


mercredi 27 juillet 2022

Brassens ou le désaccord parfait

 

Raymond Prunier - Brassens ou le désaccord parfait - Mille Sources

 

 

 

Agrégé d’allemand, écrivain, poète (remarquable) et traducteur, Raymond Prunier nourrit une passion de très longue date pour Georges Brassens. Sa voix l’accompagne depuis l’enfance. Pour qui ne s’abreuvait pas dans les années 50 au rock d’outre-Atlantique ou au jazz, le paysage musical français résonnait des roucoulades de Tino Rossi et de la voix tragique d’Edith Piaf. Trenet régnait depuis vingt ans, Bécaud perçait à peine, l’astre Brel entamait son ascension. Pour une jeunesse en quête de rebelles, l’affaire était mal engagée… C’est alors que vint le Sétois.

 

Brassens ou le désaccord parfait n’est pas une biographie mais plutôt un voyage à l’intérieur des mots d’un des monuments de la chanson française. La première partie « Variations » évoque les étapes clefs de la carrière de Brassens, et s’attache à décrypter les thèmes favoris. La seconde partie « Quelques chansons » plonge dans les textes phares. L’ordre établi (« Le gorille ») et la langue y subissent de furieuses attaques :

« Mes parents ont dû

M’trouver au pied d’u-

Ne souche,

Et non dans un chou,

Comm’ ces gens plus ou

Moins louches … »

 

Voilà un livre d’inspiration et non un essai. Comme Hugo, Raymond Prunier déverse sa poésie dans sa prose. Par instants les voix du narrateur et de « Tonton Georges » fusionnent. Le voici dans la loge, « vérifiant la tension des cordes et des vers à venir » ou ruminant contre les cognes qui l’incitèrent, pour quelques bagatelles, à quitter la cité ensoleillée des premières années. 

  

L’éveil de la vocation, les tâtonnements, la voie du succès donnent lieu à des développements très intéressants. Réussir consiste à identifier le cercle des contraintes et à le briser. Pour Brassens les difficultés s’amoncellent. En premier lieu la difficulté d’écrire après Aragon, Prévert et tant d’autres. Or quelque chose vient au secours de l’auteur des « Trompettes de le renommée » et que Raymond Prunier exprime admirablement :

 « Ce qui s'est perdu dans notre XXe siècle, et peut-être avant, c'est l'adhésion spontanée à l’Art. Imitation directe du corps, de la maison, du visage, du paysage, l’œuvre était lisible, audible, selon une tradition très ancienne. La poésie dite ou lue renvoyait un monde directement compréhensible, avec parfois ses longueurs et quelques obscurités, certes, mais toujours abordable. L’école nous a formés sur ces modes académiques, tandis que l'art contemporain s'en venait au plus proche de nos existences, c'est-à-dire paradoxalement loin de nous qui étions habitués au ton d'autrefois, devenu par la grâce hautaine de nos maîtres tellement naturel.

 La   proximité   brûlante   de   la   poésie contemporaine, le glacé de ses blancs, son mutisme sans cesse reporté, ont détourné les lecteurs avides de fluidité, nous avons été formés à l'école des syllabes comptées les doigts et les poètes contemporains nous échappent ; ils ont perdu la voie facile des vers égaux, attentifs à capter la stupeur d'être ici, dans les cités aux remuements effroyables où l'être se dissout, fuit en lui-même, et leurs productions ne procurent plus le plaisir directement   frémissant de sons harmonieusement combinés. Même s'ils s'en défendent, les poètes du XXe siècle sont liés à l'œil plus qu'à l'oreille et leurs œuvres sont des morceaux d'espace écrits plutôt qu'une suite de sonorités qui s'organisent de façon linéaire. C'est que les poètes sont en prise directe sur la dérive des boulevards sans fin ; ils murmurent et se taisent en parlant, à la recherche d'un sujet perdu dont ils tentent d'esquisser le portrait sur la page blanche. L'œuvre semble moins faite pour être entendue que pour être vue : les mots ne franchissent plus la barrière des dents pour résonner dans l'air surchargé de rumeurs chaotiques ». Cette attente, cette nostalgie, Brassens va la combler.

  

Le second obstacle c’est la voix grave, un peu sourde, sans emphase, pas le hautbois dans la gorge que décrira un journaliste pour caractériser l’organe de Jean Ferrat. Y remédieront « la perfection des mots et la qualité des mélodies qui feront passer sa voix, si bien que, de ce grave si fragile il fera une vertu, puisque chacun, chaque auditeur, pourra s'entendre à travers elle, à cause de ses à-peu-près ».

 

Le chanteur édifie son univers :

 « La rude loi des rimes et des syllabes comptées permet de brider l'imagination : c'est une pièce de langage, aussi étroite que les quelques mètres carrés de l’Impasse qui ressemblent eux-mêmes tellement à la maison de Sète. Dans ses chansons, pas de paysages, pas de « jeunes années qui courent dans la montagne », pas de « plat pays qui est le [s]ien » ; mais pas d'enfants non plus qui diraient la pureté du futur ; non, c'est un monde imaginaire, monde intérieur grouillant de mots lus, entendus, dits ou chantés. C'est donc essentiellement un univers de personnages ou d'idées, mots que l’imagination habille.

Une chanson, c'est l'intérieur de la pipe aux parois dures d'où s'élève une fumée, c'est un nom de femme ou d’homme autour duquel les mots se cristallisent, c'est une goutte de citron ironique qui fait rendre la mayonnaise des rengaines, c'est l'intérieur construit par son père, c'est un arbre auprès duquel on rassemble l'antan, c'est une fable qui dévaste les valeurs : c'est, en bref, un monde d'autant plus universel qu'il puise dans la vérité de son expérience si particulière.»

 Chansons grivoises et courtoises alternent, une leçon que retiendra le groupe Ange dans les années 70 (Ballade pour une orgie) :

 

« Ils étaient tous réunis, le curé de la famille
Avait flanqué sa bedaine au confluent des cieux
Fermez les yeux, ces jeux ne sont pas pour les bons Dieux

 

Le faisan était déchiré, plumes s'en étaient allées
Couronner les lieux secrets de la belle baronne
Fermez les yeux, ces jeux ne sont pas faits pour les bons Dieux

 

Le valet de cœur posa ses mains de velours
Sur la fine fleur d'une dame de cour … »


Voilà Brassens peut désormais dresser son propre cercle :

 « Associant les deux arts majeurs, musique et poésie, dans cet art mineur et tellement obsédant, il s’enclot, il trace des cercles autour de lui à la fois pour s’exprimer (il faut bien un jour parler de sa vraie voix) et pour se protéger.»

  

Le titre du livre mérite quelques explications. Issu d’un siècle qui a connu deux guerres mondiales et des idéologies totalitaires, le chanteur clame son rejet des meutes et des idées mortifères. Se désaccorder, se désassembler, est une nécessité vitale. Il le fait sur des sujets brulants. Contre la peine de mort il évoque les transports amoureux d’un juge et d’un gorille :

 

« Car le juge, au moment suprême,

   Criait « Maman ! », pleurait beaucoup,

   Comme l’homme auquel, le jour même,

   Il avait fait trancher le cou. »

 

A l’inverse de confrères misogynes, il célèbre les femmes. Un bataillon de femen, dirons-nous aujourd’hui, se lance à l’assaut de gendarmes dans Hécatombe. Le blason, chanson peu connue dont le souvenir émut la chanteuse Lio à l’annonce de la mort du poète, évoque l’intimité féminine salie par les hommes.

 

La perfection s’obtient au prix d’un long travail, cette fois d’assemblage, de la  mélodie et du texte, ce que Raymond Prunier nomme le chanté-parlé. Du côté du Québec il y eut un cousin d’inspiration, nommé Félix Leclerc. Les deux se retrouvaient parfois dans la maison de Lézardrieux avec Devos, Fred Mella et quelques autres. Chez l’un une métrique implacable, chez l’autre une voix rocailleuse et des notes qui semblent se prolonger indéfiniment comme l’eau des torrents.

  

Brassens ou le désaccord parfait est préfacé par Stéphane Barsacq. Ce livre flexibound avec rabats comporte de nombreuses illustrations inédites ou peu connues. Qu’attendez-vous pour l’acquérir ? 




samedi 23 juillet 2022

Le tango des ombres

 

Jean-François Seignol - Le tango des ombres - Æthalidès

 

 


Les inlassables ressassements thématiques des littératures de genre font parfois le lit de l’ennui du lecteur. Certains auteurs en prennent acte et empruntant des chemins de traverse, trament leurs histoires avec le fil de leurs passions. Patrick Pécherot dans Une plaie ouverte prolongeait une odyssée Communarde dans l’Ouest américain. Jean-François Seignol, novelliste et critique, imprime des pas de tango dans des nouvelles fantastiques et de science-fiction.

 

Dans ces cinq récits rédigés au cordeau, comme le souligne la préfacière Catherine Dufour, l’écrivain dévoile à nos yeux l’univers sensuel des milalonga et des pistes où des couples tracent les lignes droites ou circulaires d’une chorégraphie de feu, aux règles bien précises : « Contrairement à ce qui se pratiquait à la Milonga de la Noche, l’auteur du document jugeait de la dernière muflerie de changer de partenaire après un seul tango.

Il convenait de danser ensemble trois ou quatre morceaux de tonalité et de rythme proches, qui formaient une « tanda ». À la fin de cette série, l'orchestre exécutait un court intermède musical sans lien avec le tango, comme un charleston ou une zamba. Ce morceau, comparable à un rideau de scène qu'on aurait tiré entre deux actes, était la « cortina ». La danseuse choisissait ce moment pour remercier son cavalier, et celui-ci la raccompagnait à sa table avant d'en inviter une autre. » Jean-François Seignol raconte ce monde de mauvais garçons, de bals torrides et de chanteurs gominés que le grand Borges aimait exsuder des ruelles de sa mémoire, mais il sait aussi comme dans la chanson El dia que me quieras lever la tête au ciel et célébrer l’abrazo des êtres et des étoiles.

 

Plonger une danse argentine dans une pénombre fantastique peut se concevoir ; en faire le moteur d’un texte de science-fiction relève du tour de force. C’est le pari réussi du « Tango des ombres », nouvelle titre du recueil. Dans la ville de Ciudad, qui « portait un autre nom autrefois, à une époque ou le vent n’était pas toxique et où le port ne s’ouvrait pas sur une lagune malodorante », l’inspecteur Emilio tente de débusquer une organisation « terroriste » menée par un certain El Mapuche. Son enquête le mène à la Milonga de la Noche. Il y découvre le tango et surtout la belle Milena. Les éléments science-fictifs de la narration, notamment l’évocation d’une catastrophe climatique, la résurgence de technologies désuètes, restent en arrière-plan, décrits de façon elliptique, au profit de l’intrigue et de l’émotion. Le contexte rappelle l’Argentine des dictateurs. « Le tango comme forme de résistance à l’oppression » pour citer Catherine Dufour, c’est tout à fait original

 

En intermède à l’autre grand récit SF du recueil, « La nuit où tu m’aimeras » - titre emprunté aux paroles d’une chanson d’Alfredo Lepera et Carlos Gardel - raconte les efforts désespérés d’un danseur pour séduire une jeune autrichienne à l’aide d’un pentagramme et des ritournelles du célèbre chanteur argentin. Une autre réussite dominée par la figure de Gardel dont l’écrivain évoque la mémoire.

 

Dans les thématiques chères à la science-fiction, la confrontation à l’altérité a donné des textes d’exception produits par des auteurs d’exception : L’odyssée martienne de Stanley Weinbaum, Un cas de conscience de James Blish, le cycle de l’Ekumen d’Ursula Le Guin et pourquoi pas toute l’œuvre de Theodore Sturgeon qui voyait en l’homme l’étranger absolu. Intelligent et sensible « Candombe » s’inscrit dans cette veine. Mahisha est une planète d’une extraordinaire biodiversité, une jungle devenue une colonie terrienne occupée principalement par des centres de recherche en exobiologie et des entreprises agricoles qui exploitent sa flore. Lorsque Garyl débarque à son tour, les ouvriers agricoles, des bucherons, abattent les arbres tambours pour y extraire une précieuse truffe rouge. Ces arbres sont ainsi dénommés car leurs troncs brulés de jour par l’étoile Durga, se rétractent le soir en émettant des craquements « le candombe ». Le professeur japonais qui accueille Garyl le charge de cataloguer la flore. Mais très vite l’attention du jeune homme se porte sur une autre curiosité, les lianes capi. Elles enserrent les arbres tambours en d’étranges ondulations. Certains bucherons s’insèrent dans cette sorte de danse qui semble provoquer des sensations extatiques. Prenant fait et cause pour les arbres, quelque uns commencent même à s’opposer à leur abattage.

 

A la recherche d’un second souffle professionnel, le jeune Stéphane débarque à Paris et écume les salles de tango sous la houlette d’une jeune femme rencontrée en vacances. Ses loisirs de tanguero connaissent un coup de frein le soir où il croise un doppelgänger, autrement dit son double. Un peu en retrait des trois forts précédents textes « Paso doble » ne démérite pas. Moins convainquant, « Le flot » conclut le recueil. Afin de vérifier les travaux d’Albert Einstein au plus près d’un puits gravitationnel, deux scientifiques, transgressant leur plan de vol s’approchent un peu trop près de l’horizon évènementiel de Sagittarius A, le trou noir super massif de la Voie Lactée. Que faire si ce n’est entamer un pas de danse ?

 

Très original, Le tango des ombres doit tomber dans votre escarcelle.

 

Fiche de lecture dédiée au personnel du centre de réadaptation cardiaque de l’hôpital Corentin-Celton qui anime, entre autres, des sessions de Cardio-Tango. Le tango de la vie.