lundi 25 janvier 2021

La chose en soi

 

Adam Roberts - La chose en soi - Denoël Lunes d’encre

 

 


1986. Dans le cadre d’une mission scientifique en Antarctique, Charles Gardner et Roy Curtius tentent de détecter d’éventuels signaux extraterrestres. Isolés dans une base, hormis les contacts radios, les deux hommes finissent par se brouiller puis se détester quand le taciturne Curtius refuse de rendre un courrier à Gardner que celui-ci lui avait imprudemment confié. Pis, le premier tente de se débarrasser de son collègue, en le droguant et en l’abandonnant dans la nuit polaire. Alors que Gardner tente de réintégrer leur local, il aperçoit une créature monstrueuse.

 

Adam Roberts est un universitaire et romancier britannique, auteur de plusieurs ouvrages critiques sur la fantasy et la science-fiction, en particulier sur Tolkien. En France trois de ses textes ont été traduit, dont The Thing Itself cette année chez Denoël Lunes d’encre. Outre la découverte d’un nouveau romancier, La chose en soi s’avère l’expérience de lecture la plus dingue qu’il m’ait été de vivre. On connaît les flirts plus ou moins revendiqués entre philosophie et science-fiction, en particulier la plongée métaphysique de la trilogie de Siva de P. K. Dick, ou l’empreinte laissée par Schopenhauer, disciple justement du solitaire de Königsberg, sur les écrits de Michel Houellebecq. Et bien La chose en soi n’est ni plus ni moins qu’une tentative de transposition science-fictionnesque de La critique de la raison pure d’Emmanuel Kant.

 

Vous êtes encore là ?

 

Bon. Sachez que la pleine maitrise des concepts dudit essai ne constitue pas un prolégomène prérequis à la compréhension de l’intrigue. Notez néanmoins que le roman est divisé en douze chapitres portant chacun le nom d’une des catégories de l’entendement définies par Kant. Pour en revenir au pitch, Roy Curtius passionné par les énoncés de La critique - son unique distraction au sein de la nuit polaire -, découvre dans une sorte d’illumination que l’homme fabrique l’univers en le percevant. L’individu qui pourrait s’affranchir des filtres catégoriels de l’espace, du temps, atteindrait le cœur des choses et disposerait de leviers formidables pour manipuler la réalité. Alors que son collègue physicien perturbé par l’expérience vécue en Antarctique finit par perdre le fil de son existence, un Institut tente de le capturer et de mettre en application ses idées.

 

Démarrant en trombe comme un remake de The Thing de John Carpenter, empruntant les pas de La transmigration de Thimothy Archer de Dick au troisième chapitre, La chose en soi déboussole le lecteur en raison de fictions intercalaires certes parfois brillantes mais qu'on a peine à relier au corps principal de l’histoire malgré de vagues parentèles sur fond de créatures d’outre ciel. L’un de ces textes" Le penny d’or" est un récit d’apprentissage. A la fin du XVIIe siècle, un jeune apprenti tombe dans les mains d’un notable qui en fait son objet sexuel. Il implore alors des forces démoniaques à son secours. Sur fond d’hypocrisie religieuse c’est absolument remarquable et donne à penser que La chose en soi ressemble à un fix-up dont on pourrait extraire des nouvelles avec profit.

 

Roman Dickien qui ne me semble pas atteindre sa cible, l’opus d’Adam Roberts recèle néanmoins des moments passionnants. Chapeau bas au traducteur Sébastien Guillot et à toute la chaine éditoriale Lunes d’encre, en particulier pour les transcriptions en calligraphie ancienne. Pour vingt-trois euros ce n’est pas cher payé.


mardi 19 janvier 2021

Persistance de la vision

John Varley - Persistance de la vision - Folio SF

 

 



Au panthéon des recueils classiques légendaires, Persistance de la Vision rejoint sans problème le méconnu Sonate sans accompagnement, L’homme illustré, La foire aux atrocités et autres friandises littéraires. On connaissait la richesse thématique de l’ouvrage - issu de la fusion de deux anciens volumes de Présence du futur - donnant l’impression d’un CD enchainant les tubes jusqu’à la claque finale façon Who’s next. A l’inverse on redoutait que l’arsenal SF biotechnologique à la mode dans les seventies, symbiotes, clones etc. ait pris un coup de vieux. Or à la relecture, l’anthologie de John Varley révèle certaines surprises. La petite prise de bec entre la chef d’expédition Lang et son adjoint Crawford sur fond de machisme supposé (« Dans le palais des rois martiens »), les révélations des secrets d’une famille transgenre (« L’été rétrograde ») renvoient à des interrogations et débats actuels bien brulants, qu’il s’agisse de l’identité sexuelle ou du rééquilibrage sociétal homme-femme. Oui, aux textes bien nés la valeur se réjouit du nombre des années.

 

Quelques nouvelles semblent prendre pour cadre le décor des Huit mondes conçu par l’auteur, c'est-à-dire l’ensemble des planètes du système solaire hébergeant l’espèce humaine chassée de la Terre par un mystérieux envahisseur. Au prix d’adaptations considérables, qui n’excluent pas certaines fantaisies, l’Humanité a pris pied sur des mondes aussi peu accueillant que Vénus ou Mercure. Elle bénéficie heureusement d’énormes acquis technologiques peut-être acquises par la voie du Canal Ophite. Le premier récit « Le fantôme du Kansas » se déroule sur Luna. L’héroïne donne, dans les immenses souterrains de la ville, des spectacles météorologiques (!), générant des tornades pour le plus grand plaisir des spectateurs. Or la banque qui abrite un enregistrement de son esprit est saccagée, menaçant sa virtuelle immortalité. Quelqu’un cherche de manière récurrente à l’éliminer… Une bonne entrée en matière, sur le thème du double.

 

Le vol Miami-New York du 15 septembre 1979 n’atteindra jamais sa destination. Heureusement des sauveteurs du futur évacuent les passagers du Boeing. Mais pour les emmener où ? Nouvelle coup de poing qui privilégie l’humour noir, « Raid aérien » atteint sa cible. Sur Mercure, Timothy accueille sa sœur clonale Jubilante venue de Luna. Séparées depuis leur naissance, elles vont devoir apprendre à se connaître, identifier leurs géniteurs avec tout ce que cela implique dans un monde où le changement de sexe est pratique courante. Après « La maison biscornue » de Robert Heinlein, voici avec « Un été rétrograde » son pendant familial.

 

Deux astronautes isolés à des milliards de km du soleil dans des stations spatiales concurrentes, récupèrent et trient quotidiennement le flot de données envoyé par l’étoile Ophiuchus. Avec le temps et l’ennui ils tombent amoureux l’un de l’autre. Sur l’air de « Un petit oiseau, un petit poisson s’aimaient d’amour tendre mais comment s’y prendre etc. » « Le passage du trou noir » est inférieur aux textes précédents mais pas désagréable. Le pitch de départ évoque celui du roman Le canal Ophite du même auteur. Vient ensuite le premier coup de tonnerre du recueil. Une équipe d’exploration envoyée sur Mars est décimée suite à un accident de dépressurisation. Les survivants se transforment alors en colons. Beaucoup plus inspiré que le scénariste de Seul sur Mars, l'auteur imagine la naissance d’un écosystème suscité par la présence des humains. Le résultat donne « Dans le palais des rois martiens », croisement entre Chroniques martiennes de Bradbury et la nouvelle « Le village enchanté » de A. E. Van Vogt. Décidément John Varley réenchante les classiques de la science-fiction.

 

La même observation s’applique à « Dans le chaudron ». Un touriste égaré sur Vénus à cause d’un œil récalcitrant trouve une aide inattendue en la personne d’une résidente à peu près humaine. Ils partent ensemble dans le désert vénusien rechercher des pierres précieuses. Au-delà d’un marivaudage délicieux au sein d'un environnement évoquant un four en pyrolyse sous une pression de fond d’océan, l’auteur revisite à sa manière, mine de rien, « L’odyssée martienne » de Stanley Weinbaum. Incroyable. Les deux fictions suivantes m’ont - subjectivement - moins emballé. « Dansez, chantez » raconte, pour autant qu’on puisse le raconter, une prestation musicale dont le support est un acte sexuel, le tout dans un décor spatial évoquant une fête foraine. Dans la trilogie de Titan, Varley endossera à nouveau la peau d’un écrivain-barnum. L’esprit du héros de « Trou de mémoire » est hébergé dans la mémoire d’un ordinateur à la suite d’une sauvegarde mémorielle défaillante (cf Le fantôme du Kansas). En attendant qu’une technicienne le sorte de ce mauvais pas, il explore son nouveau monde.

 

Enfin « Les yeux de la nuit » - The persistence of vision, titre original - clôt en toute beauté le recueil. Quittant un Chicago en proie aux émeutiers de la faim, un chômeur part en Californie. Il trouve refuge dans une communauté de sourds-muets et découvre un nouveau sens à sa vie. Rédigé avec l’acuité ethnologique de Le Guin et la profonde sensibilité d’un Sturgeon, Varley franchit ici un cap. Délaissant les artefacts de la science-fiction, il décrit un monde furieusement contemporain, violent, soumis à des cycles de prospérités et de crises. Au sein de la communauté Keller le narrateur entre dans un temps et un espace autres. Il entame une lente évolution spirituelle, jalonnée de l’apprentissage de nouveaux langages, braille, tactile, corporel et ce faisant pénètre une sorte de Gestalt à la Sturgeon.

 

« Nous vivons dans les délices bienheureuses du silence et de la nuit ». Cette ultime et belle phrase dissimule, grâce au traducteur, un secret. Le mot « délice » possède une particularité. Au pluriel, il change de genre. Une mise en abyme thématique de quelques textes en quelque sorte, une curiosité dans un ensemble de haute volée.

 

samedi 9 janvier 2021

Vie de Mizuki - 3. L’apprenti


 

Shigeru Mizuki - Vie de Mizuki - 3. L’apprenti - Cornélius

 

 

Un an d’attente, tel fut mon prix à payer pour lire le troisième tome enfin réédité chez Cornelius de la Vie de Mizuki. Ainsi s’achève ce cycle autobiographique paru dans l’archipel nippon dix ans avant la mort du célèbre mangaka et qui couvre l’ère Shōwa et le début de l'ère Heisei. L’apprenti raconte les évènements d’après-guerre, les années professionnelles de Mizuki sur fond de renaissance du Japon.

 

Revenu estropié du conflit, atteint de malaria, l’auteur quitte l’uniforme pour endosser la défroque d’auteur de mangas. Un passeport pour la misère en ces temps de reconstruction d’autant plus que ses parents se mettent en tête de le marier. Courant le cacheton chez les éditeurs, le succès finit par couronner ses efforts en 1965 avec Le gamin de la télé puis Kitaro le repoussant. Plus que les histoires de guerre, ce sont les récits d’imagination faisant surgir les yōkai, - esprits ou fantômes tantôt bienveillants tantôt malveillants issus du folklore et auxquels les japonais attribuent les faits du quotidien - qui emportent l’adhésion de son public. La quête de cet au-delà, auquel l’avait initié sa chère Nonnonbâ, constitue paradoxalement une échappatoire à ses interminables journées passées à dessiner dans l’atelier et une source intarissable d’inspiration. L’aisance matérielle aidant, elle l’incite à retrouver les tolai de Nouvelle-Guinée, ce peuple des forêts qui l’avait accueilli et protégé en quelque sorte de la fièvre guerrière de ses concitoyens. L’obsession des esprits surnaturels le poussera d’ailleurs à suivre les traces d’Antonin Arthaud dans ses expériences hallucinogènes mexicaines.


 

On pouvait craindre, après les sortilèges de l’enfance et les années de guerre, une baisse d’intérêt du lecteur. Il n’en est rien. L’éternel inadapté qui surmontait les aléas de l’existence en trébuchant dessus chemine allègrement sur le fil séparant la réalité des rêves, la vie de l’art. L’âge survenant, sa passion pour les facéties des esprits prend la couleur mélancolique d'une réflexion sur le devenir des âmes. Mais le propos ne cède jamais à la pesanteur. Les obsèques de la mère deviennent sous le crayon de Mizuki une farce comique, ponctuée de baffes. L’achat d’une statuette d’un démon de la gloutonnerie le mène au seuil du cannibalisme. A l’inverse de Confucius il découvre que vieillir c’est douter. Tel est peut-être le sens du titre de ce troisième volet qui vient conclure une saga formidable.


Le jugement du Bardo d'après Le livre des morts tibétain

jeudi 31 décembre 2020

L’anomalie

 

Hervé Le Tellier - L’anomalie - Gallimard

 

 

 

Le prix Goncourt 2020 a été attribué à un roman de science-fiction. Le fait est suffisamment rare pour être souligné. Pourtant l’illustre académie et ce qui s’appelait alors « le merveilleux scientifique » ont jadis noué des liens indéfectibles. Les frères Rosny ont effet présidé à eux deux l’institution de 1926 à 1945 et le premier prix a été remis en 1903 à Force ennemie de John-Antoine Nau. Serge Lehman rappelait dans la préface à Escales sur l’horizon que les dirigeants de la NRF d’alors, Jacques Copeau et Jacques Rivière, « s’interrogeaient sur l’étroitesse du champ du roman classique ». L’engouement pour ce nouveau genre littéraire, joint aux succès spectaculaires de la science - que l’on songe à Pasteur, Poincaré, Curie, Perrin etc. - fut stoppé net par la première guerre mondiale et l’irrémédiable divorce entre la littérature française et la science, prononcé. Ravage de Barjavel paru en 1943 en dressa le constat : le progrès c’est le mal. Le temps passant, les succès commerciaux des années 70 propulsés par une formidable éclosion d’auteurs anglo-saxons, laissèrent de marbre l’élite intellectuelle. De nos jours malgré la visibilité du genre, - l’explosion cinématographique des quarante dernières années en témoigne - La Longue Marche ne semble pas prête de s’arrêter. En 2018 Jérôme Vincent directeur des éditions Actusf et du site éponyme soulignait l’ostracisme des jurys. Malgré tout, la science-fiction est aujourd’hui bien installée dans le paysage littéraire et intellectuel français, et on peut espérer que ce roman fasse un peu bouger les lignes.

 

Mathématicien, linguiste, journaliste et écrivain Hervé Le Tellier préside depuis 2019 l’Ouvroir de littérature potentielle, cofondé par Raymond Queneau et François Le Lyonnais. La thématique de son nouvel ouvrage n’est qu’une demi-surprise dans la mesure où les membres de l’Oulipo furent familiers du Boris Vian traducteur du Monde des non A, sans oublier l’amitié de François Le Lyonnais pour Jacques Bergier. L’anomalie conte un fait extraordinaire. Trois mois après l’atterrissage à New York d’un vol Air France, un second appareil en tout point identique au premier et transportant les mêmes deux cent trente passagers et treize hommes d’équipage est déporté sur une base militaire du New Jersey. Un groupe de scientifiques tente d’élucider le mystère tandis que d’autres interrogent les voyageurs. Le roman part dans deux directions, « métaphysique » illustrée par les idées de Bostrom et Fermi d’une part et exploration du thème du double d’autre part. Stevenson (Dr Jekyll et Mister Hyde) et Egard Poe (William Wilson) en ont donné deux déclinaisons, le monstre, le rival. Hervé Le Tellier en déploie une dizaine articulée autour de figures aussi différentes qu’un chanteur nigérian, une avocate, un écrivain, la fille d’un militaire, un tueur, un architecte …

  

La première partie est brillante avec une galerie de personnages plus pittoresques et spirituels les uns que les autres. Certains se détachent même du lot - le tueur - au point de regretter que l’action ne se resserre pas plus autour d’eux. La prise en main de la situation par les militaires qui évoque Dr Folamour ou Rencontres du 3e type satisfait également. Le récit regorge d’ailleurs de clins d’œil à la littérature ou au cinéma de science-fiction. Puis le soufflé retombe. L’amateur féru d’Arthur Clarke (la fin évoque un peu celle d’une de ses nouvelles) voir de Greg Egan aurait désiré s’appesantir sur les mystères du cosmos. Quant au second thème, l’affrontement avec l’autre soi-même, le texte de quatrième de couverture « L’anomalie explore cette partie de nous-mêmes qui nous échappe » ne suscite pas l’enthousiasme. Et pourtant le héros frappé d’amnésie a longtemps été le poncif du genre SF. Le romancier Victor Miesel lui a bien de la chance, son double s’est donné la mort. Mais relisez « Portrait de famille » de George R. R Martin : un écrivain au soir de sa vie doit affronter ses personnages, sa fille et son épouse disparue. Ça c’est bandant !

 

Bien construit, bien écrit, brillant par moment L’anomalie mérite de succéder à l’antique La Science-fiction pour ceux qui détestent la science-fiction de Terry Carr.


vendredi 25 décembre 2020

Cuvée 2020

 



Confinement aidant, j’ai lu et « chroniqué » 52 livres en cette année 2020. Un record pour le lecteur lent que je suis. En relisant la préface du grand Jacques Chambon à Fahrenheit 451, je réalise la succession d’évènements favorables préalables à la publication d’un ouvrage, qui tient à la fois d’un héritage de combats victorieux contre les obstacles institutionnels, culturels, religieux d’hier et des contraintes économiques et juridiques d'aujourd'hui à surmonter. On ne brule plus les livres mais cela ne veut pas dire pour autant que le métier d'éditeur soit un parcours dénué d'embuches. Voici, tous genres confondus, d’actualité ou non, une sélection personnelle de 20 romans ou recueils de nouvelles.

 

 

Andrus Kivirâhk - L'homme qui savait la langue des serpents - Le Tripode

Joseph Conrad - Typhon - Folio

Léo Henry & Jacques Mucchielli -Yama Loka Terminus - L’AItiplano/Dystopia

Gabriel Garcia Marquez - Cent ans de solitude - Le Seuil - Points

Kim Stanley Robinson - Chroniques des années noires - Pocket

Bob Leman - Bienvenue à Sturkeyville - Editions Scylla

Algernon Blackwood - L'homme que les arbres aimaient - L'arbre vengeur

Ted Chiang - Expiration - Denoël Lunes d'encre

Julien Gracq - Le Rivage des Syrtes - José Corti

Julio Cortázar - Les armes secrètes - Folio

John Fante - Demande à la poussière - 10/18

Xavier Dollo & Djibril Monssette Phan - La science-fiction - Les Humanoïdes associés

Keith Roberts - Pavane - Le Livre de Poche

Roland C. Wagner - Rêves de Gloire - Folio sf

Don Carpenter - Un dernier verre au bar sans nom - 10/18

Rich Larson - La fabrique des lendemains - Le Bélial'

Nina Allan - La fracture - Tristram

Nina Allan - Spin - Tristram

Nina Allan - Complications - Tristram

Jean-Philippe Jaworski - Gagner la guerre - Folio SF


jeudi 24 décembre 2020

La fabrique des lendemains

 

Rich Larson - La fabrique des lendemains - Le Bélial’

 

 

 

Tomorrow never knows chantaient les Beatles. Ce n'est pas le cas du recueil inédit de Rich Larson, concocté par Ellen Herzfeld et Dominique Martel. La fabrique des lendemains propose vingt-huit nouvelles sélectionnées dans les quelques deux cents rédigées par l’auteur. A ce travail de défrichement conséquent, s’ajoute celui aussi titanesque du traducteur Pierre-Paul Durastanti qui a du batailler ferme, on le devine, avec les néologismes et des textes post cyberpunk dont la lecture donne parfois l’impression d’emprunter un virage serré à la limite de la perte d’adhérence. La bibliographie minutieuse d’Alain Sprauel complète le tableau et confirme que la collection Quarante-Deux tient le haut du pavé éditorial français.

 

Nouvelle voix dans le paysage de la science-fiction, Rich Larson est un jeune auteur canadien né en 1992 au Niger. Après plusieurs ports d’attache, il s’est fixé provisoirement à Prague, une ville propice à l’imagination, peuplée de golems et de cafards humains. Fils spirituel de Greg Egan, Larson ouvre le voile sur des futurs vertigineux où subsistent les pesanteurs sociales de l’ancien monde. Comme le britannique Tade Thompson, ses récits s’inscrivent dans des pays émergents, signe d’une SF qui s’émancipe d’un certain ethnocentrisme (1)

 

La richesse d’inspiration de l’écrivain éclate dès les premières fictions. La short short story « Chute de données » par exemple n’est pas, loin s’en faut, un des meilleurs textes ; sans intrigue, elle a cependant déclenché mon acte consumériste. Cela fonctionne comme un rêve. Dans un village du tiers monde coupé de tout (ou supposé tel puisque le grand-oncle du narrateur s’en est enfui à bord d’un cargo rouillé), les habitants munis de terminaux guettent le survol de serveurs de données. Le concept d’aide alimentaire est étendu aux data, images d’un Ailleurs violent dont une population délaissée saisit quelques bribes. En deux pages on a une illustration de la fracture numérique et une réification métaphorique du Cloud, « le nuage » devenant drone.

 

Les histoires de fin du monde ou postapocalyptiques ont votre préférence ? « Circuits », publié dans le numéro 100 de la revue Bifrost, dresse le décor d’une Terre dévastée par de multiples conflits nucléaires et bactériologiques. Les humains sont morts ou exilés sur d’autres planètes. Seule au monde, l’IA d’un train magnétique prend inlassablement soin de ses passagers réduits depuis longtemps à l’état de squelette, quand elle reçoit un message d’une autre IA … Dans « On le rend viral » une brochette de post-humains réfugiés dans une station se livre au dernier sport à la mode sur les réseaux : s’injecter des saloperies, en abaissant si possible son niveau d’immunité. Rien de tel pour accroitre la viralité que de s’infecter des virus. Sauf qu’à trop forcer sur la seringue …

 

Biotechnologies ou/et afrofuturisme se déploient avec bonheur dans plusieurs textes majeurs comme « Indolore » qui met en en scène un soldat augmenté transfuge. Craint ou haï, il comprend qu’échapper à la douleur c’est échapper à l’humanité. Alyce héroïne de « Faire du manège » s’entretient à distance avec son compagnon quand le laboratoire kenyan, où elle participe à des expériences de physique quantique, explose. Aucun corps n’est visible. Ostape a alors l’idée d’enfiler son « linkwear », un tissu intelligent pourvu d’effets feedback. Miraculeusement il sent alors la présence d’Alyce. Histoire d’amour poignante, comme celle de « L’usine à sommeil » où un couple plongé dans des cuves à sommeil pilote des drones dans l’espoir d’accumuler suffisamment d’argent pour fuir vers Londres. Très voisin par sa sensibilité et très eganien sur le thème de la conscience numérisée « Rentrer par ses propres moyens » dévoile un monde cruel dans lequel la survie par clonage est réservée à une élite fortunée.

 

« L’usine à sommeil » de même que « Porque el girasol se lama el gurasol » (le franchissement d’une frontière par un … trou quantique) récitent à l’instar de Ken Liu le double thème de la séparation et de l’immigration. Le « marionnettisme » - un être vivant prend le contrôle d’un autre - popularisé par Robert Heinlein dans le roman Marionnettes humaines et Robert Silverberg dans la nouvelle « Passagers » trouve ici trois illustrations. Ça passe avec « Une soirée en compagnie de Severyn Grimes », ahurissante histoire de prise d’otage, également avec « L’homme vert s’en vient » qui met aux prises un chauffeur de taxi et son hôte flic avec une secte apocalyptique dans un pitch évoquant Le cinquième élément et Batman begins. Ça ne passe pas avec « Six mois d’Océan »

 

Citons quelques friandises, entre autres « Don Juan 2.0» et surtout « La digue » (un bijou) qui opposent amour et technologie. « De viande, de sel et d’étincelles » marche avec succès sur les brisées de « Indolore ». Ku est une chimpanzé flic, unique survivante d’une expérience d’élévation. Elle enquête sur le probable commanditaire d’un meurtre. La tueuse arrêtée est en effet une « écho girl » soumise à la volonté d’un tiers. Pour plussoyer l’infatigable Apophis dans sa recension complète « Innombrables lueurs scintillantes » bénéficie d’un work bulding impressionnant. Il s’agit d’un monde aquatique peuplé de pieuvres intelligentes. L’une d’entre elles mène un projet de percement de la banquise séparant son monde d’un autre. J’ai doublement pensé à Chiang, « Expiration » pour la description d’un univers étranger et à « La Tour de Babylone » pour la voute du ciel.

 

La fabrique des lendemains s’inscrit brillamment dans la galaxie Egan-Chiang-Liu. Beaucoup de textes forts ou simplement intéressants et seulement deux fictions à écarter « Un rhume de tête » et « J’ai choisi l’astéroïde pour t’enterrer ». J’espère que cet aperçu vous incitera à plonger dans ces futurs inquiétants et intrigants.

 

 

(1) Cf les remarques de Jim du forum Culture SF


Sommaire :

 

INDOLORE

CIRCUITS

CHUTE DE DONNÉES

TOUTES CES MERDES DE ROBOT

CARNIVORES

UNE SOIRÉE EN COMPAGNIE DE SEVERYN GRIMES

L’USINE À SOMMEIL

PORQUE EL GIRASOL SE LLAMA EL GIRASOL

SURENCHÈRE

DON JUAN 2.0

LA BRUTE

TU PEUX ME SURVEILLER MES AFFAIRES ? 

RENTRER PAR TES PROPRES MOYENS

DE VIANDE, DE SEL ET D’ÉTINCELLES

SIX MOIS D’OCÉAN

L’HOMME VERT S’EN VIENT

EN CAS DE DÉSASTRE SUR LA LUNE

IL Y AVAIT DES OLIVIERS

VEILLE DE CONTAGION À LA MAISON NOCTAMBULE

INNOMBRABLES LUEURS SCINTILLANTES

UN RHUME DE TÊTE

LA JOUER ENDO

ON LE REND VIRAL

J’AI CHOISI L’ASTÉROÏDE POUR T’ENTERRER

CORRIGÉ

SI ÇA SE TROUVE, CERTAINES DE CES ÉTOILES ONT DISPARU

LA DIGUE

  






lundi 14 décembre 2020

Rêves de Gloire

Roland C. Wagner - Rêves de Gloire - Folio sf

 

 

« En ce temps-là, Dieu était pour moi un concept nébuleux et inquiétant, une entité imprécise qui devait vivre quelque part à l'extérieur de l'univers. Sinon, Guy l'Eclair serait tombé sur lui en combattant les Skorpis. Forcément »

Rêves de Gloire - Roland C. Wagner

 « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure.»

Noces à Tipasa - Albert Camus

 

 

17 Octobre 1960, la DS du Général de Gaulle emprunte La Croix de Berny. Le mitraillage de la voiture ne laisse aucune chance au Chef de l’Etat. Antoine Pinay lui succède. Tel est le point de départ de l’uchronie imaginée par Roland C. Wagner, et son ultime roman.  Couvert de prix, Rêves de Gloire précéda d’un an la disparition de l’auteur, survenue en 2012, plongeant le fandom et l’ensemble de la profession dans un profond désarroi. Il laisse une œuvre conséquente, essentiellement de science-fiction, forte de cinquante romans et d’une centaine de nouvelles.

 

Natif de Bab el Oued, l’écrivain propose ici une intrigue aux ressorts multiples dont l’Algérie est le cadre principal. A la suite de la disparition du père de la Ve République, l’ancienne colonie est partitionnée. Elle acquiert son indépendance, mais trois villes, Alger, Oran et Bougie restent sous l’autorité française. Les choses évidemment n’en restent pas là et tenants et opposants du nouveau statut continuent de s’affronter. La métropole elle-même bascule sous un régime autoritaire. Roland C. Wagner élargit sa relecture de l’Histoire aux pays de l’Est qui voient la Hongrie sortir du Pacte de Varsovie, la France s’isoler diplomatiquement du reste de l’Europe à l’exception de l’Espagne et … outre-Atlantique, J.F Kennedy échapper à l’attentat de Dallas.

 

Confetti territorial dans l’œil de ce cyclone évènementiel, Alger vit paradoxalement une révolution culturelle. A l’instar du San Francisco des sixties, une explosion musicale voit le jour. Des groupes de rock aux noms exotiques éclosent, les labels fleurissent, cependant qu’une drogue « La Gloire » promet à tous un monde meilleur. Au sein des multiples voix du récit, un collectionneur de vinyles part à la recherche d’un 45 tour légendaire des Glorieux Fellaghas.

 

Sur la toile de fond d’un XXème siècle alternatif, l’auteur réécrit avec passion l’histoire du Rock mêlant figures connues et imaginaires, suscitant des happenings comme « l’Eté insensé de Biarritz » initié par un certain Timothy Leary. La thématique musicale rejoint celle de la drogue exploitée par l’écrivain depuis Le serpent d’angoisse. Comparé au Maitre du Haut Château de P. K. Dick (voir La séparation de Priest), Rêves de Gloire exploite certes la piste des réalités concurrentes, mais l’uchronie y fleurte avec l’utopie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les « vautriens » hippies d’Alger et d’ailleurs, ressuscitent l’idéal brisé à Altamont, la Gloire scelle l’ultime vérité : la vie et rien d’autre.

  

Rêves de Gloire renouvelle la thématique uchronique et tout simplement l’écriture romanesque. Le récit bascule d’un narrateur à l’autre sans prévenir, donnant l’impression d’un Je multiple, polyphonique. La première page pastiche L’étranger de Camus. Ce n’est que l’un des nombreux clins d’œil du livre. Rêves de Gloire célèbre les noces des accomplissements de la maturité avec les soleils de l’enfance et soulève bien d’autres questions. La littérature peut-elle réparer le monde ? Peut-on aussi considérer l’uchronie comme une forme de révolte ? Mais Roland Wagner n'est plus là pour répondre.

 


 

dimanche 13 décembre 2020

Le Maître des ombres

Roger Zelazny - Le Maître des ombres - Folio sf

 

 



Jack des Ombres est un voleur. Mais si son nom fait frémir, c'est qu'il est aussi Le Maître des Ombres, une des Puissances sur la Face Nocturne de la Terre, une planète désormais figée. La magie gouverne ce demi-monde à l'opposé de la Face Diurne où domine la technologie. Dans ces ténèbres règnent des Seigneurs féodaux, tirant l'essentiel de leur pouvoir de leur territoire. S'aventurer hors de ses terres, c'est donc s'exposer pour chacun de ces Dieux humains aux sortilèges d'une autre Puissance.


Jack constitue une exception. Il ne possède pas de royaume. Là où surgit l'ombre réside son pouvoir et c'est pourquoi il se réfugie dans une zone intermédiaire, la Frange Crépusculaire. Parfois, au sommet d'une montagne, il rejoint son unique ami, Etoile du Matin, un sphinx ailé cloué à la roche en attente du lever de soleil qui le délivrerait. A l'instar d'un Cugel l'Astucieux dans le roman éponyme écrit quelques années plus tôt par Jack Vance, notre héros s'attire au début du récit les foudres d'un ennemi redoutable en tentant de lui dérober quelque joyau précieux. Mal lui en prend, car il est exécuté dans la foulée. Mais qu'importe : les Puissances comme les chats ont plus d'une vie à leur disposition, même si pour renaître il faut en passer par la Fosse aux Immondices.


Le thème de la vengeance devient dès lors le fil conducteur du récit, toujours comme dans le roman de Jack Vance. Là cependant s'arrête la comparaison. À l'extravagance des aventures dépeintes dans Cugel l'Astucieux, l'auteur du cycle d'Ambre oppose la sombre volonté d'un démiurge. Jack ne se satisfait pas de l'ordre du monde. Le Maître des ombres emprunte à la fois aux cycles hindous de la création et de la destruction, à Prométhée, autre fameux voleur, et à Platon également. En effet, Jack ressemble fortement à ce Cavernicole qui pressent l'existence d'une autre Réalité. À la différence d'ailleurs qu'il y opère de fréquentes excursions et se bâtit une solide réputation d'enseignant sur la Face Diurne.


Le passage d'un monde à un autre est une thématique récurrente de l'œuvre de Zelazny, en particulier dans la série des Princes d'Ambre. Mais elle traduit aussi l'ambivalence de l'être humain, le partage entre cœur et raison, le dieu caché en certains êtres. Jack est enfin celui qui brise l'harmonie de l'univers, qui introduit un Chaos source d'un nouvel équilibre. Le choix romanesque d'un personnage évoluant dans un monde de pénombre se révèle alors doublement payant.


Un choix conceptuel en premier lieu. Tout procède de l'ombre : la naissance du monde, la soif de connaissance, le pressentiment d'une autre réalité, ce qui sommeille en nous, et plus encore la liberté. L'ombre reste insaisissable. Mais ce choix est également d'ordre esthétique et inscrit ce récit dans une tradition fantastique. L'ombre, amie ou double de l'homme (comme dans La Merveilleuse histoire de Pierre Schlémihl ou L’Homme qui a perdu son ombre d'Adelbert von Chamisso), prend dans l'œuvre de Zelazny une dimension et une autonomie inquiétantes, à l'image des films de Tourneur (La Féline) ou de Murnau.


On a souvent critiqué la minceur du Maître des ombres au regard de l'univers mis en place, et plus généralement l'absence d'organisation des romans de Zelazny. Or Marcel Thaon, dans la préface au « Livre d'Or » qu'il lui a consacré, précise que Zelazny, comme Hemingway, procédait délibérément par omission (l'univers est plus grand que le livre). On ne sait pas pourquoi la Terre s'est arrêtée de tourner, les motivations de Jack nous échappent parfois, celui-ci, comme le Elric de Moorcock, semble dominé par son Pouvoir…


Qu'importe au regard de la rapidité et de la beauté de l'écriture, de la force des personnages. Historiquement, Roger Zelazny est connu pour avoir réintroduit les mythologies égyptiennes, hindoues ou grecques dans la littérature de science-fiction. Dans ce roman, il y ajoute la sienne propre avec ce héros sombre, impénétrable tel L'Etranger de Camus.

 

Article paru dans Bifrost 55

 

P. S : Un de mes ouvrages culte. Et pourtant, à côté d’un personnage énigmatique et de fortes séquences, un univers prometteur (un demi-monde consacré à la magie et l’autre à la science) à peine esquissé !

 

samedi 5 décembre 2020

La science-fiction

 

Xavier Dollo & Djibril Morissette-Phan - La science-fiction - Les Humanoïdes associés

 

 



Caser l’histoire de la science-fiction dans les cases d’une bande dessinée est un sacré pari. L’entreprise s’avère périlleuse car complexe. Les personnages sont nombreux, les courants multiples. La galaxie jadis explorée par Sadoul et Stan Barets ne cesse de s’enrichir de nouveaux talents et de nouveaux vecteurs d’expression : films, revues, mangas, jeux de rôle etc. Xavier Dollo et Djibril Morissette-Phan se sont lancés hardiment dans cette course de fond. L’un est écrivain, éditeur et libraire, le second dessinateur franco-canadien. Félicitons les de ce travail titanesque qui relève autant de la compilation que du débroussaillage méticuleux et anticipons la conclusion : voici LE cadeau de Noël à (s’) offrir !

 

Après une petite et humoristique introduction d’Arthur C Clarke (1), un chapitre liminaire est consacré aux origines du genre depuis Homère jusqu’ à l’élaboration du Frankenstein de Mary Shelley inspirée par une mythique soirée dans la villa Diodadi. Suivent inévitablement des monographies de Jules Verne et Wells. Les pages consacrées aux pulps de la fin du XIXe siècle à 1929 -Weird Tales entre autres - sont instructives et permettent de redécouvrir à côté d’auteurs légendaires comme Merritt, Burroughs et Moore, le quasi oublié George Allan England. Le succès des pulps américains fournirait paradoxalement une explication à l’échec relatif du merveilleux scientifique français qui a droit de fait à quelques pages passionnantes. Un bémol, Ravage de Barjavel, illustrant la technophobie de l’époque (on pourrait citer La France contre les robots de Bernanos) a droit à trois pages … deux de trop à mon avis au détriment par exemple d’un Lovecraft.

 


L’énorme chapitre relatif à l’âge d’or américain des années 30 et 40 démarre par un hommage mérité à un auteur culte qui a influencé toute une génération d’écrivains : Stanley Weinbaum. Puis une petite cinquantaine de pages sont consacrées à l’écurie Campbell. C’est à mon sens trop long quoique fort bien scénarisé. Le patron d’Astounding Stories convie autour d’une bonne table dans sa maison biscornue (comment vous ne saisissez pas l’allusion !?), Isaac Asimov, Robert Heinlein, Théodore Sturgeon et le vieil Alfred qui n’a jamais eu autant d’exposition médiatique que ces derniers temps. Chacun évoque son parcours, l’écriture de ses romans.

 

Or les pages sont comptées ! Les auteurs évoquent les revues alternatives, édifient un panthéon pour Bradbury, Blish, Anderson, Leiber, Vance et consorts, rendent visite à Clifford D Simak assis dans son salon Carrefour des étoiles (une séquence géniale) avant de s’envoler dans la cabine du Docteur Who en direction de la SF britannique. La narratrice Judith Merril en dresse un exposé très structuré, avant de passer le relais à Rod Sterling (!) qui évoque trois très grands : Dick, Silverberg et Herbert. Même remarque que pour Lovecraft, dommage que Dick et Herbert (voir Banks) ne bénéficient pas d’une plus grande exposition. Quelques textes sur Dozois et Ellison, sur le cyberpunk et nous voici en page 200 à l’aube des années 80 soit pratiquement au terme du Sadoul ! Une simple vignette signale alors l’existence de Egan, Varley, Martin, Simmons, Wilson. Heureusement le remarquable panorama sur la SF féminine et l’aperçu sur les SF européennes, africaines et asiatiques apportent une bouffée d’air frais.


 

J’ai évoqué au début les multiples vecteurs d’expression de la science-fiction. Pour ne pas surcharger leur propos Xavier Dollo & Djibril Morissette-Phan ont imaginé différents fils rouges en bas de page sur les revues, les films, les séries TV, les mangas, les BD etc. En résumé vous retrouverez quasiment tous les auteurs notables, pas forcément dans la proportion souhaitée certes, mais ils sont là. J’ai cité à plusieurs reprises l’ouvrage du révéré Jacques Sadoul. Xavier Dollo & Djibril Morissette-Phan vont au-delà du panorama. Par les dialogues réels ou imaginaires tenus par les différents acteurs le lecteur saisit l’évolution de la littérature de science-fiction, participe à ses débats internes.

 

Outre une visite guidée, c’est aussi un album de famille d’où émergent parfois la couverture d’un livre oublié ou de lointaines figures, un témoignage de l’extraordinaire diversité du genre, comme ce fabuleux bric à brac de la page 136 qui dissimule le Rosebud du premier roman qu’on a jadis dévoré. Tout cela on le doit aussi au coup de patte de Djibril Morissette-Phan.

 

  

 

(1)   Ah les Egos des Big Three (Asimov, Heinlein, Clarke) …

L'avis de 


jeudi 3 décembre 2020

Chroniques des années noires

 

Kim Stanley Robinson - Chroniques des années noires - Pocket

 

 

Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson compte parmi les poids lourds de l’uchronie et pas uniquement en raison des quelques mille pages que compte l’édition Pocket. L’auteur de la trilogie martienne s’y révèle explorateur de Temps autres, de civilisations, de religions, de l’Histoire, tout en appliquant à son récit une forme de multi-dimensionnalisé narrative

 

 

 

La peste noire a ravagé entièrement le monde occidental. Lorsque Bold, soldat de Tamerlan, pénètre dans l’actuelle Hongrie, il découvre des villages morts et des cadavres à n’en plus finir. L’Islam, le Bouddhisme et Confucius ont supplanté la Bible. Les indiens prospèrent sur le continent américain et mongols, sultans, califes et empereurs chinois se disputent le monde. C’est le règne du riz et du sel, pour reprendre le titre original du roman (The years of rice and salt) dont la traduction française évoque malencontreusement le nom d’un livre de Jean Guéhenno sur l’Occupation. L’ouvrage compte dix récits dressant en mosaïque le portrait d’une Terre ou de nouvelles civilisations aux cultures et croyances au fond familières s’affrontent ou coopèrent dans des contextes historiques différents sur une période de 700 ans. Pour donner vie à cet ensemble sans lasser le lecteur, l’auteur multiplie les angles d’approche. Tantôt il embarque le lecteur dans des récits d’exploration comme « Continents océaniques » ou encore « Eveil au vide », qui raconte les déambulations du soldat transfuge de Tamerlan en Afrique et en Chine. Tantôt il s’attarde sur un lieu, telle Samarkand, décrite comme une cité de la science (« L’alchimiste ») ou sur des personnages, à l’instar de « Le haj au cœur » décrivant les relations amicales et compliquées d’un empereur mongol et d'un mystique soufi.

 

 

Dans sa trilogie, Kim Stanley Robinson prolongeait la vie des protagonistes afin de les impliquer dans les diverses étapes de la terraformation de Mars. Il applique ici un procédé presque similaire. Les personnages se réincarnent d’un récit à l’autre. Le « bardo » (Bardo Thödol) décrit par le Livre tibétain des morts comme un lieu transitoire entre la mort et la renaissance est l’occasion pour l’écrivain de réinventer la forme de l’épilogue classique : on se dit au revoir avant d’entamer non sans appréhension une nouvelle existence sous une forme inconnue. Chroniques des années noires apparaît comme un roman multidimensionnel intégrant narrations au sein de réalités multiples et transcendantes, et récits enchâssés au sein du corpus principal. Les historiens et lecteurs attentifs décèleront peut-être des lectures de Fernand Braudel ou de Samuel Huntington. Page 623 de l’édition Pocket un lettré chinois d’obédience musulmane compose un étonnant texte intitulé « La Fortune et les Quatre Grandes Inégalités ». Au terme de cet avatar du « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes » de JJ Rousseau, l’auteur conclut : « Tant que le nombre de vies pleinement vécues ne sera pas supérieur au nombre des vies gâchées, nous resterons coincés dans une sorte de préhistoire, indigne du grand esprit de l'humanité. L'histoire en tant qu'histoire digne d'être racontée ne commencera que quand le nombre des vies pleinement vécues surpassera celui des vies gâchées. Il est à craindre que bien des générations ne passent avant que l'histoire ne commence. Toutes les inégalités devront prendre fin ; toutes les richesses excédentaires devront être distribuées équitablement. En attendant, nous ne sommes que des espèces de singes balbutiants, et l'humanité telle que nous aimons généralement l'envisager, n'existe pas encore. Pour dire les choses en termes religieux, nous sommes encore dans le bardo attendant de naître. »

 

Gigantesque uchronie toujours érudite, parfois passionnée, Chroniques des années noires, à travers la symbolique des réincarnations successives, plaide pour une forme de conscience universelle, contournant les barrières religieuses et culturelles.

 

« Je ne serai bientôt plus qu'une histoire

Mais il en va de même pour vous.

J'espère ne pas me retrouver seul dans le bardo

Mais on ne sait jamais où l’on vivra.

Le passé et l'avenir se confondent,

Ouvrez la fenêtre aux oiseaux prisonniers !

Que reste-t-il alors ? Les histoires auxquelles vous

Ne croyez plus. Vous feriez bien d'y croire.

Ce sont elles qui donnent sens à la vie.

Ce sont elles qui donnent sens à la mort.

Elles donnent sens à ceux qui viennent après nous.

Vous feriez mieux d'y croire. Dans son histoire Rumi a vu tous les mondes, Ils étaient Un, c'était l'Amour, il l'appela et le

connut,

Ni musulman, ni juif, ni hindou, ni bouddhiste,

Rien qu'un ami, un souffle soufflant l'humain

Racontant son histoire de boddhisatva. Le bardo

Attend que nous lui donnions forme. »


Pavane

 

Keith Roberts - Pavane - Le Livre de Poche

 

 


Pendant de longues années, l’uchronie n’a pas été le cœur de cible de mes lectures de science-fiction. Le futur, pensais-je, est l’espace de tous les possibles et le passé à minima un lieu de malentendus. Pas certain, souligne Gérard Klein dans sa préface de Pavane qui y décèle une terra incognita.  A leur modeste manière les « alternative stories » attirent l’Histoire dans le champ des sciences expérimentales en modifiant le cours des évènements à partir d’un point de divergence.  Bien entendu l’émergence d’une nouvelle trame historique ne se satisfait pas des déclenchements simplifiés proposés par les écrivains, en témoignent les débats sur les causes de la Révolution française. Mais quelles rêveries !

 

Pour l’anecdote, Pavane contient un récit « Le bateau blanc », inclus dans Les Seigneurs des moissons. C’est une des six nouvelles - sans compter un coda - qui composent l’ouvrage. Elles ont pour cadre une étrange Angleterre du XXème siècle, mi-médiévale, mi-steampunk. Des trains à vapeur parcourent les routes, les transmissions utilisent toujours le système Chappe. La victoire de l’invincible Armada espagnole en 1588 et la mort de la reine Elisabeth ont changé la donne du Temps. Désormais l’église romaine (1) gouverne le monde, bloque les innovations, illustrant caricaturalement les propos de Max Webber dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme.

 

Le premier texte voit un conducteur de train effectuer une livraison. Métier dangereux car les brigands parcourent les routes. Le père, fondateur d’une entreprise qui sillonne tout le Dorset, vient de mourir. La locomotive, emblème de la famille, porte le nom d’un amour secret de Jesse Strange. Sur ce canevas simple, Roberts bâtit un récit carré, à la fois émouvant et efficace comme du Maupassant. « La Lady Margaret » est à mon humble avis la deuxième meilleure histoire du recueil. « Le signaleur » retrace la formation d’un jeune homme au sein de la Guilde éponyme, une corporation de transmetteurs à la fois secrète et prestigieuse. La description de l’architecture du réseau de sémaphores proche de ce que fut en France le RTC (2) m’a plus intéressé que l’intrigue. Cependant l’allusion finale à d’hypothétiques Anciens ou fées donne un rendu fantasy qui contribue à la beauté de l’histoire. Dans le troisième mouvement, selon l’expression de l’auteur, une jeune fille tente de s’émanciper d’une famille de pêcheurs et de l’omniprésence des prêtres. L’arrivée d’un yacht donne corps à ses rêves d’évasion. Subtil récit d’ apprentissage qui vire au cauchemar « Le bateau blanc » mérite plusieurs lectures. Vient ensuite un chef-d’œuvre. « Frère Jean » modeste moine employé à des travaux de lithographie découvre à son insu les exactions de l’Inquisition. Plus que le récit d’une révolte, j’ai admiré le parcours moral et spirituel d’un homme dont l’esprit enseveli sous le travail des pierres s’éveille à des visions d’un monde de justice et de progrès. « Seigneurs et gentes dames » fait ressurgir le personnage de Jesse Strange. Alors que le richissime vieil homme agonise, sa nièce est séduite et éconduite par le seigneur de Purbeck. J’avoue ne pas avoir compris le sens de ce texte halluciné, hormis peut-être une ébauche d’affrontement entre bourgeoisie et aristocratie, propre aux époques prérévolutionnaires. Paradoxalement c’est une chatelaine Lady Eleanor suzeraine de « Corfe Gate » qui sonne la révolte finale en éliminant un représentant du Pape. Ce récit d’action clôt en beauté Pavane.

 

L’Histoire a-t-elle un sens ? La réponse dépasse le cadre de ce blog et surtout les compétences de son rédacteur. On peut cependant remarquer que certaines uchronies décrivent des mondes irrémédiablement divergents tel Chronique des années noires, des réalités concurrentes tels Le maitre du Haut château ou La séparation.  A l’inverse Pavane comme Le complot contre l’Amérique semblent accréditer l’idée d’un mouvement irrémédiable vers le progrès et la liberté. Quoique… dit Keith Roberts : « [L’église] a opprimé ? Elle a pendu et brûlé ? Oui un peu. Mais il n’y eut pas de Belsen, pas de Buchenwald. Pas de Passenchendaele. » En tout cas Pavane mérite sa réputation.



(1) Ne pas confondre avec la Rome antique de Roma Aeterna de Silverberg

(2) RTC = réseau téléphonique commuté français remplacé progressivement par le réseau IP