jeudi 2 décembre 2021

Le Grand Livre de Mars

 

Leigh Brackett - Le Grand Livre de Mars - Le Bélial’

 

Leigh Brackett revient. Le Bélial’ réédite treize ans après, dans la collection Kvasar, une compilation des aventures de son personnage emblématique, Éric John Stark. Elle fut complétée par un deuxième omnibus en 2011. Le Grand Livre de Mars contient trois récits et un recueil :

L 'Épée de Rhiannon

Le Secret de Sinharat

Le Peuple du Talisman

Les Terriens arrivent

 

Elle est agrémentée par une préface de Michael Moorcok, une postface de Charles Moreau et une bibliographie d’Alain Sprauel, le tout rassemblé dans une très belle livrée non pas rouge, mais rose fuchsia conçue par Guillaume Sorel !

 

Admiratrice des œuvres d’Edgar Rice Burroughs, Mars fut le premier jardin de Leigh Brackett. Avant la publication de The Sword of Rhiannon en 1949, elle soumit en 1940 à la revue Astounding une première nouvelle intitulée « Martian Quest ». Elle épousa Edmond Hamilton qui collabora, ainsi que Ray Bradbury, à un autre cycle, celui de Skaith. Mélanges de science et de fantasy, ses histoires construites de façon rigoureuse, révèlent une styliste non négligeable. Il suffit de l’écouter : « … il savait qu’il avançait dans un désert où le vent lui-même avait oublié le nom des morts qu’il pleurait ». Pour paraphraser Moorcok, on pressent ici la poésie des Chroniques Martiennes et les fascinations minérales de Vermillion Sands. Leigh Brackett rejoint au panthéon des écrivaines ses contemporaines Catherine Moore ou Judith Merrill. Happée par Hollywood suite à la parution d’un roman policier, est-ce à elle que l’on doit la plus étrange déclaration d’amour faite par une femme à un homme, dans Rio Bravo ou Rio Lobo : « Je vous trouve confortable » ? Respect.

  

L'Épée de Rhiannon conte les mésaventures d’un archéologue aventurier (déjà !) sur Mars. Alors qu’il sort d’un bar de la ville de Jekkarta, un voleur tente de vendre à Matt Carse un objet pillé dans une tombe. Il s’agit, selon la légende, de l’épée de Rhiannon, l'arme d'une divinité très ancienne et maudite. Désireux d’en savoir plus il explore les lieux de la découverte, mais le pilleur le projette dans un vortex temporel. Carse émerge dans une Mars rajeunie d’un million d’années. Les sables ont disparu, un océan borde désormais l’antique cité portuaire. Le voyageur se retrouve instantanément mêlé à un conflit qui oppose deux cités, Sark et Khondor. De plus, comme dans Le livre de Ptath de A.E Van Vogt ou L’ile des morts de R. J. Zelazny un dieu habite son esprit. Les deux font alors cause commune, l’un pour réintégrer le monde de son époque, l’autre pour rompre la malédiction dont l’ont frappé les Quiru, ses frères. Bien sûr, les personnages masculins machistes, caricaturaux, sentent leur époque. Mais la narration rondement menée et les Hybrides ne manquent pas de charme.

 

 


  

Adieu Matt Carse, place à Éric John Stark un mercenaire natif de Mercure et en rupture de ban sur Mars. Rattrapé par la patrouille en l’occurrence le chef d’une sorte d’agence interplanétaire, il échange sa liberté contre la promesse de s’opposer aux agissements d’un chef barbare. Kynon, c’est son nom, fait appel à la pire engeance du système solaire et aux habitants des villes des Bas-Canaux (dont Jekkarta) pour envahir Les Terres sèches de Mars et se constituer un empire. Il promet la vie éternelle à ses troupes, un secret détenu par un ancien peuple disparu, les Ramas. Infiltré dans la bande, Stark fait route à travers le désert martien vers l’antique cité de Sinharat. Un mauvais coup d’une vieille connaissance vénusienne le sépare lui et la compagne de Kynon de la troupe. Bérild femme mystérieuse et inquiétante les sauve en les menant à un mystérieux point d’eau. Enfin parvenu dans la ville, Stark découvrira Le secret de Sinharat. Un récit sans temps mort qui a pris au fil du temps la délicieuse patine des textes d’avant-guerre. Guillaume Sorel comprendra, j’espère, que j’ai rêvé des guerriers de Frazzeta et imaginé une Sinharat dessinée par Alex Raymond.

  

Ayant achevé sa mission Éric John Stark fait route vers la Calotte Arctique martienne (1).  Il emmène avec lui un voleur blessé à mort. Le moribond lui fait promettre de ramener à la cité de Kushat un talisman dérobé par ses soins. Il décède et sur son chemin Stark croise la route d’une bande de brigands dirigée par un barbare masqué. Ciaran a décidé de s’emparer de Kushat et de son talisman. Capturé et torturé le héros s’échappe, rentre dans la ville dont les habitants restent persuadés que la fausse amulette en leur possession les protège de toute attaque. Dans la furie des combats menés par le héros du Peuple du talisman, Leigh Brackett retrouve le souffle de Robert E. Howard. Etonnantes aussi ces femmes altières, guerrières, reines comme dans L'Épée de Rhiannon ou meneuses d’hommes ici, adversaires dans un premier temps, puis amicales ou séductrices. Leurs affrontements avec Stark ne seraient-elles pas des parades nuptiales entamées à la pointe de l’épée ?

  

Exit Éric John Stark, que l’on retrouvera dans Le cycle de Skaith : Les Terriens arrivent compile cinq nouvelles. A l’image des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury elles ont pour cadre la colonisation de Mars par la Terre. L’une d’entre elles « La route de Sinharat » y fait explicitement allusion. Martiens et humains s’affrontent sur un projet de réhabilitation d’une cité ancienne. Deux textes me semblent émerger d’un corpus par ailleurs remarquable : « La malédiction de Bisha » et « Les derniers jours de Shandakor ». Le premier raconte le drame d’une petite martienne qu’un terrien tente de sauver d’un rituel sacrificatoire. D’une grande richesse thématique il anticipe « Ceux qui partent d’Omélas » de Le Guin, évoque les antagonismes entre tradition et modernisme que développera ultérieurement un Resnick au meilleur de sa forme et l’émotion de certaines fictions de Ken Liu. Le second évoque la découverte d’une cité perdue. Un anthropologue fait connaissance d’un des derniers représentants d’une ethnie martienne inconnue. Excité à la perspective d’une découverte majeure, l’homme de sciences découvre une cité fortifiée au milieu d’un désert. Des brigands rodent autour des remparts. Parvenu dans les murs il découvre un spectacle fabuleux d’individus chamarrés se livrant à d’intenses activités. Soudain trois femmes s’avancent vers lui et le traversent. Elles ne l’ont pas entendu crier. Pour qui a lu L’invention de Morel de Bioy Casares, l’analogie est frappante. Certes, dans le récit de Leigh Brackett subsistent quelques personnages réels alors que tout est illusion chez l’auteur argentin. De même l’anthropologue détruit la machine alors que le naufragé choisit de s’insérer dans la fantasmagorie. Mais quelle trouvaille de l’écrivaine !

  

Comme le souligne Charles Moreau, Bradbury a imaginé une Mars poétique alors que Brackett en livre une version épique. Néanmoins la poésie suinte de tous les textes de cet omnibus. Ils racontent la résurgence d’un passé nostalgique ou glorieux au sein d’un monde moribond. Par l’entremise de ce magnifique ouvrage, l’épouse d’Edmond Hamilton laisse un message : tous les lecteurs de science-fiction viennent de Mars.




(1) L’état des connaissances des planètes du système solaire, à l’époque, autorise toutes les fantaisies.


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