samedi 7 septembre 2019

Vie de Mizuki - 1. L’enfant


Shigeru Mizuki - Vie de Mizuki - 1. L’enfant - Cornélius



« …la muse moderne verra les choses d’un coup d’œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n’est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière »

Victor Hugo - Préface de Cromwell





S’écartant des quelques récits d’imagination que j’ai pu glaner dans la florissante production de mangas japonais, La vie de Mizuki est une œuvre autobiographique de Shigeru Mura alias Mizuki (1922-2016). Ajoutons l’œuvre d’une vie puisque sa très longue gestation donna naissance à des productions intermédiaires comme Opération mort (1972) ou NonNonbâ (1992) dans lesquelles l’auteur se dissimulait sous des personnages d’emprunt. Au soir de son existence vint enfin, pour paraphraser Robert Silverberg, le temps des changements, le temps de tomber les masques et de livrer la vie extraordinaire d’un japonais sous l’ère Showa autrement dit sous le règne de l’empereur Hirohito et même un peu au-delà. Mêlant petite et grande Histoire, grotesque et émotion La vie de Mizuki atteint le statut d’œuvre universelle.



Le petit Shigeru nait en 1922 à Osaka, deuxième garçon d’une fratrie de trois. Son père, de qui il tient une certaine insouciance et peut-être sa sensibilité artistique, ouvre une salle de cinéma après avoir été renvoyé de sa banque. Malheureusement le vol du projecteur le réduit au chômage. La mère du mangaka est issue d’une famille autrefois prospère mais aujourd’hui ruinée. Le grand-père Tatsuki, doué du sens des affaires s’en tire mieux. Il monte une imprimerie à Java en Indonésie après avoir fermé son entreprise de taxis à Osaka. Pendant que le spectre de la Grande Dépression déferle sur l’archipel et pousse les japonais au suicide, le jeune Shigeru partage son quotidien entre bagarres et gloutonnerie. NonNonbâ, l’employée de la maison, très superstitieuse, l’initie aux légendes et aux yôkai, contribuant également à l’éclosion de son talent artistique. Mais vient bientôt le temps de l’école et des premiers déboires.



Planche 1
Contrairement à ce que pourraient laisser supposer les lignes précédentes, je n’ai pas été immédiatement emballé par ce manga. En cause le graphisme. Dans la planche 1 par exemple les trois personnages en bas à droite semblent collés sur un décor préexistant. On voit assez souvent des fonds, des paysages très travaillés, des scènes de combat hyper réalistes sur lesquels sont plaqués des figures au trait caricatural. Cette hétérogénéité graphique surprend mais le récit emporte tout. Shigeru Mizuki est un héros atypique, une synthèse improbable entre le soldat Baleine (1) et Alexandre le Bienheureux (2). Mis au ban des institutions, école usine, armée, il symbolise l’inadapté social qui survit à tout, même aux sévices des sous-officiers nippons. La saveur de cette épopée tient à ses personnages secondaires, à ses petites digressions narratives qui éclairent brutalement ce que fut le Japon de ce temps, la misère sociale et sanitaire puis l’émergence d’une caste militaire dirigeante nationaliste et expansionniste. On rit aux éclats aux facéties de ce petit bonhomme, on frémit à la disparition de son copain de classe Yukata expédié comme cuiseur de riz sur un bateau de pêche afin de pourvoir à la subsistance de sa famille. Le lecteur referme le volume sur l’appel aux drapeaux et le départ de Sherigu dans le Pacifique Sud. Vivement la suite de ce manga monumental.





(1)   Full Metal Jacket - Stanley Kubrick

(2)   Alexandre le Bienheureux - Yves Robert

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