lundi 1 juillet 2019

Curiosité


Proust et Wells




 « Dans la nuit du dimanche 2 août au lundi 3 août 1914, Marcel Proust écrit à Lionel Hauser, son cousin par alliance et conseiller financier : « Dans les terribles jours que nous traversons tu as autre chose à faire qu’à écrire des lettres et à t’occuper de mes pauvres intérêts qui je te jure me semblent bien dénués d’importance quand je pense que des millions d’hommes vont être massacrés dans une “Guerre des Mondes” comparable à celle de Wells […]. » (1)

Les correspondances - y compris dans l’acception que leur donne Baudelaire - réservent parfois des surprises. Marcel Proust connaissait donc au moins de nom l’œuvre emblématique de H.G Wells et l’avait peut-être lue. Curieusement les premières pages de La Guerre des Mondes jettent une lueur étonnante sur La Recherche, pas tant sur l’entreprise mémorielle et ses considérations sur le Temps, que sur les facultés observatrices de l’écrivain : « Personne n'aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles comme elles ; que, tandis que les hommes s'absorbaient dans leurs occupations, ils étaient examinés et étudiés d'aussi près peut-être qu'un savant peut étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se multiplient dans une goutte d'eau ». De là à considérer Proust comme un Martien égaré dans les salons de la Duchesse de Guermantes …


Il est une autre entreprise que partageaient les deux écrivains, l’exploration du Temps. L’auteur de La Recherche déclarait « Comme il y a une géométrie dans l’espace, il y a une psychologie dans le temps » (2)-(3). Indifférent à la machine de Wells, Proust, en dehors des mémorialistes et de Bergson, fut en revanche impressionné par les travaux d’Albert Einstein : « Que j’aimerais vous parler d’Einstein ! On a beau m’écrire que je dérive de lui, ou lui de moi, je ne comprends pas un seul mot à ses théories, ne sachant pas l’algèbre. Et je doute pour sa part qu’il ait lu mes romans. Nous avons paraît-il une manière analogue de déformer le Temps. Mais je ne puis m’en rendre compte pour moi, parce que c’est moi, et qu’on ne se connaît pas, et pas davantage pour lui parce qu’il est un grand savant en sciences que j’ignore et que dès la première ligne je suis arrêté par des “signes” que je ne connais pas » (2)-(4)

Là s’arrêtent peut-être les investigations sur les points de convergence entre ces hommes de lettres. L’auteur de La Recherche ne semblait pas porter au plus haut les œuvres d’imagination : « Un homme né sensible et qui n'aurait pas d'imagination pourrait malgré cela écrire des romans admirables. »










(1) Commentarium du blog de Pierre Assouline


(3) Marcel Proust, Essais et articles

(4) Marcel Proust, Correspondance, t. XX, p. 578.

5 commentaires:

Ed a dit…

Article très intéressant. J'avoue ne jamais avoir lu H.G Wells, mais ses quelques lignes sur le sens de l'observation "surhumain" de Proust sont très justes.

Soleilvert a dit…

J'ai trouvé ça curieux. Après …

Anonyme a dit…

Juste pour les amateurs de Proust,je signale l'ouvrage de Thierry Laget "Proust Prix Goncourt".
Prix Goncourt en 1919 pour "A l'ombre des jeunes filles en fleurs",Proust avait suscité un tonnerre de protestations car on lui reprochait de ne pas raconter la vie dans les tranchées et de ne pas avoir fait la guerre.

Soleilvert a dit…

Et pourtant de 1914 à 1918 le Goncourt a récompensé des ouvrages de guerre.
Les croix de boisfinaliste malheureux en 1919, a eu cependant beaucoup de retentissement, le film aidant.

Les Goncourt de la seconde guerre mondiale semblent liés au contexte plutôt qu'a qualité des ouvrages récompensés.


Pour en revenir à Proust, les grands écrivains écrivent parfois à contre-temps.

Merci pour avoir signalé l'ouvrage de Thierry Laget

SV

Anonyme a dit…

Avec plaisir.
j'ai simplement pensé que cet essai sur l'attribution du Goncourt à Proust il y à cent ans pouvait renseigner sur l'époque.

A.Biancarelli