mardi 4 août 2020

Les armes secrètes


Julio Cortázar - Les armes secrètes - Folio






Avertissement : cette relation contient de nombreux spoilers. Il me semble n’avoir pas eu d’autres choix pour aller un tant soit peu au fond des choses et tenter de comprendre ces textes complexes.


Figure marquante de la littérature argentine comme son légendaire compatriote Borges, Julio Cortázar laisse l’image, comme hélas de trop nombreux écrivains sud-américains, d’un déraciné opposé à la dictature de son pays. Tristes années qui virent l’émergence des Videla, Pinochet et consorts et les ambiguïtés d’un Castro célébré par Garcia Marquez mais rejeté par le péruvien Vargas Llosa. Certains comme Sepulveda choisirent l’errance perpétuelle et l’apaisement des mots. D’autres comme Cortázar, exprimèrent dans leur œuvre une fragmentation identitaire encore accrue pour l’auteur de Marelle par la disparition de son père. Extrait d’une production protéiforme, Les armes secrètes groupe onze nouvelles.


« Je est un autre ». L’assertion rimbaldienne éclate dans plusieurs des fictions du recueil et notamment dans deux récits purement fantastiques « La nuit face au ciel » et « l’axolotl ». Le premier raconte l’émergence dans une autre réalité d’un motocycliste hospitalisé après un accident de la route. Ses nuits sont envahies par des rêves où des Aztèques le prennent en chasse en vue d’un sacrifice rituel. Peu à peu le souvenir de sa chambre s’estompe le laissant seul face à ses poursuivants. Dans le second un habitué du Jardin des Plantes se découvre une fascination pour de petits batraciens au point de s’incarner dans l’un d’entre eux au sein de l’aquarium. Dans une thématique voisine la short story « Continuité des parcs » met en scène un amateur de roman policier, absorbé dans sa lecture au point de ne pas s’apercevoir que c’est sa propre destinée sanglante qu’il découvre au fil des pages.



De facture plus traditionnelle, on découvre le célèbre « Les fils de la Vierge » qui inspira le film Blow up d’Antonioni et par ricochet Blow out de Brian de Palma. Le héros est un traducteur-photographe qui au fil d’une promenade découvre un curieux manège Ile Saint Louis à Paris. Une femme essaye de séduire un tout jeune homme. Prenant la scène en photo, l’observateur est surpris et interpellé par la femme cependant qu’un complice émerge d’une voiture et que l’adolescent s’enfuit. Rentré à son domicile le photographe développe ses négatifs et reconstitue la tentative de rapt à laquelle il tente de s’opposer cette fois activement en pensée. Assez déconcertante dans son traitement, la nouvelle évoque à la fois l’impossibilité de capter le réel et les liens troubles avec l’imaginaire. La surprise finale vient de la description du troisième homme décrit comme « un clown enfariné », renvoyant le lecteur à un célèbre roman de Stephen King.


« Bons et loyaux services » ou « Les portes du ciel » explorent plus classiquement les thèmes de la cruauté et de la nostalgie. L’un décrit les humiliations et tourments imposés à une humble femme de chambre par des bourgeois. L’autre décrit les errances d’un veuf inconsolable dans les bals populaires de Buenos Aires où il fit connaissance de sa femme. A côté de cela, des textes comme « La lointaine » ou « Les armes secrètes » lorgnent vers le surréalisme, déployant pour le premier le thème du double - à l’instar de « La nuit face au ciel » - qui vient prendre possession d’une musicienne ou pour le second l’amour impossible de deux êtres plongés dans des réalités différentes.


Ces récits et d’autres (« Fin d’un jeu », « Circé », « L’homme à l’affut »), d’une approche pas toujours aisée, évoquent la souffrance d’êtres isolés, englués à la fois dans le réel et leurs cauchemars. L’univers complexe de Cortázar reste à découvrir.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Oui c'est un auteur qui laisse souvent le lecteur à sa libre interprétation. Les personnages sont poursuivis par le passé. Que penser de "Lettres de maman"qui crée un trouble dans le ménage de Luis,avec le fantôme du frère disparu par exemple..A rapprocher de Bestiaire" et la nouvelle "Les portes du ciel".
Néanmoins il reste un auteur complexe et son œuvre est vaste.
A découvrir donc.

Ed a dit…

J'ai découvert Cortázar cette année avec la nouvelle "Maison occupée" et j'ai adoré. Je retrouve dans cette chronique ce style, cette ambiance que j'ai tant aimée pour un texte très court.

Soleilvert a dit…

On évoque beaucoup aussi un roman La marelle mais je ne connais pas.