mardi 1 juin 2021

L’Appel sauvage

 

Jack London - L’Appel sauvage - Libretto

 

 

 

 

Mes grands-parents paternels eurent un chien nommé Buck que je n’ai pas connu. Mon père m’a raconté tellement de choses élogieuses à son sujet, que paradoxalement, à cet âge où la sphère familiale semble contenir l’Univers, j’ai occulté tout lien avec le héros de l’immortel roman de Jack London. Naturellement, il l’avait lu. Les jeunes gens tentés par la lecture de The Call of the Wild devraient se procurer l’édition concoctée en 2003 chez Libretto par Frederic Klein et le regretté Michel Le Bris. La préface relate le long travail de restauration rendu nécessaire par des traductions anciennes approximatives où toute trace de « wildeness » avait été effacée. L’écriture de London, à l’image de son existence, est une espèce de force rugueuse qui va de l’avant, celle des récits d’aventure bien sûr, où éclate parfois comme une joie sauvage de la liberté conquise de haute lutte. Face à son contemporain Henry James, le père de Croc-Blanc inaugure  une nouvelle thématique de la littérature américaine, celle de la sauvagerie dont on retrouve l’écho par exemple dans Méridien de sang de McCarthy. Il a de son métier une conception qui rappelle les propos de Robert Heinlein sur la primauté de l’idée : « L’expression, voyez-vous, est chez moi bien plus aisée que l’invention. C’est avec cette dernière que j’ai les plus grandes difficultés, et que je dois travailler le plus dur. Trouver une pensée digne d’être habillée d’assez de verbiage pour en faire une histoire, c’est là que le bât blesse. » (1)

  

Le héros de l’histoire est un chien issu d’un croisement entre un Saint Bernard et un berger écossais. Alliant force et intelligence il passe paisiblement les quatre premières années de son existence dans la propriété d’un juge dans le Comté de Santa-Clara en Californie. Un jour, un domestique croulant sous les dettes de jeu le capture et l’expédie au Canada à l’époque de la ruée vers l’or. Il devient chien d’attelage et passe de maitre en maitre avant de se libérer de la tyrannie et de la cruauté des humains. Buck c’est Jack London, « J’habitais le sous-sol de la société et je ne m’y plaisais pas », l’apprentissage de la survie, les chapardages, le vagabondage, l’emprisonnement, les travaux de force, le mirage de la ruée vers l’or, trouver de quoi manger. Même l’écriture est souffrance, renvoyant les ânonnements de Flaubert à un aimable passe-temps. Une année il expédie 274 courriers à diverses revues et journaux et essuie 266 refus. Il cède le manuscrit de The Call of the Wild pour solde de ses dettes, soit deux mille dollars. Mauvais contrat, le livre devient un énorme succès, six millions d’exemplaires sont vendus. Mais sa voie est trouvée. Surnommé le Kipling du Nord, le chantre du nouveau monde meurt d’épuisement et de séquelles de plusieurs maladies à l’âge de 40 ans.

  

A la loi du gourdin, celle des dresseurs de chiens, succède celle des crocs. Buck apprend à s’imposer au sein de l’attelage puis découvre au fil des expéditions dans le Yukon l’existence de lointains parents, les loups, qui attaquent parfois les traineaux. Il échappe de peu à la mort, épuisé comme ses compagnons par l’incompétence de trois nouveaux propriétaires. Sauvé par John Thornton un propriétaire de scierie pour lequel il éprouve une sorte d’adoration, l’appel de la vie sauvage envahit son être. L’accompagnant dans sa quête d’un gisement aurifère oublié, il s’aventure de plus en plus loin dans la forêt, aiguise ses instincts de prédateurs, croise ses semblables avant de retourner auprès de son maitre. Le destin arbitrera cette ambivalence.

 

Bouleversant de réalisme et de sincérité, L’Appel sauvage explore deux pôles extrêmes de la vie, la sauvagerie darwinienne et l’amour. Le temps n’y fait rien, chaque relecture me laisse KO et désemparé.

 

 

 

 

(1)   Il fera quelques incursions dans la littérature de science-fiction


5 commentaires:

Carmen a dit…

Un prof nous l’avait fait étudier. Ce roman est vraiment bouleversant.Tres beau.

Soleil vert a dit…

Michel Le Bris insiste avec raison sur les défauts de la première traduction ; Mais il y en eut plusieurs autres après ; Philippe Jaworsky en a fait une postérieure dans La Pléiade.

Il est néanmoins difficile d'oublier la première traduction du titre. "L'Appel de la forêt", cela n'a rien à voir avec "The Call of the Wild", mais cela garde un certain charme.

Pour répondre à votre commentaire (merci !) je repense à ce que disait Bukowski dans une préface à un ouvrage de Fante. Il en avait marre des écrivains-machines-à écrire. London, justement c’est l’inverse

Carmen a dit…

Merci pour votre réponse détaillée. J’essaierai de me procurer l’édition de chez Libretto,je le relierai volontiers, avec un regard plus conscient des thèmes évoqués .

Ed a dit…

Jack London est dans ma PAL depuis au moins deux ans, mais ce billet dithyrambique va accélérer les choses. La liberté et l'aventure sont des thèmes qui me parlent énormément, donc les bases sont là. J'ose espérer que ca me plaira.

Soleil vert a dit…

Je ne me fais pas de soucis, tu vas craquer

:)

SV