mercredi 13 mars 2019

L’homme-dé


Luke Rhinehart - L’homme-dé - Editions de l’Olivier









« Dieu ne joue pas aux dés »

Albert Einstein



« Le Dé est mon berger ; je n'aurai point de volonté ;
Il me fait reposer dans de verts pâturages, j'y repose ;
Il me conduit au bord des eaux mortes, j'y nage.
Il détruit mon âme :
Il me mène par les chemins de la droiture
Pour l'amour du hasard.
Et en vérité, tout en traversant cette vallée de larmes et de mort,
Je ne crains point le mal, car la Chance est avec moi ;
Et tes deux saints cubes sont mon réconfort.
Et tu as dressé une table devant moi
En présence de mes ennemis :
Tu as oint ma tête de ton huile ;
Ma coupe déborde.
Sûrement me suivront, et chaque jour de ma vie
Bonté et merci et mal et cruauté,
Et j'habiterai à jamais ton temple, Hasard. »

Luke Rhinehart - L’homme-dé







Double-Face
Luke Rhinehart, psychiatre newyorkais, présente tous les signes de la réussite sociale et familiale. Marié, deux enfants, il partage son temps entre l’hôpital d’Etat de Queensborough et son cabinet de consultation, où il replâtre comme il peut la psyché de ses patients. Il entretient de bonnes relations avec ses confrères Timothy Mann, son mentor, Jack Ecstein et Renata Felloni. Comme d’autres il rêve de publier un article relatant une avancée médicale majeure, « le chainon manquant de la psychanalyse ». Hélas l’inspiration ne vient pas. Au lieu de s’orienter vers l’écrit espéré, ses pensées dérivent vers les formes somptueuses de la femme du Docteur Ecstein. Bref, Rhinehart s’emmerde. Tout bascule le jour où à la faveur d’un coup de dé il entre dans l’appartement d’Arlène et la viole. Loin de culpabiliser il décide de soumettre tous les actes de sa vie individuelle et professionnelle au hasard. Il procède en constituant une liste d’options sorties de son imagination et en se soumettant au résultat du jet du cube. En quelque sorte Rhinehart réalise ses fantasmes. Le livre que nous lisons est le récit de sa nouvelle existence.


Luke Rhinehart est le pseudonyme de George Powers Cockcroft professeur d’anglais à la retraite après avoir tâté de la psychologie lors de ses études universitaires. Il a publié neuf ouvrages mais reste avec The Diceman l’homme d’un seul livre. Loin du profil d’un révolutionnaire, il coule des jours tranquilles dans une maison de campagne près de la ville d’Hudson Etat de New-York, s’adonnant au kayak et à la pêche à la truite. Moins téméraire que son alias, la pratique limitée du cube lui a permis de rencontrer sa future femme. Il compte des disciples ; parmi eux un certain Richard Branson, PDG de Virgin et un journaliste qui a disparu de la circulation.


Tout à l’opposé de son créateur, Luke Rhinehart sème le chaos dans son entourage privé et professionnel, quittant son foyer, relâchant des malades internés, tout cela sur la simple injonction des dés. Peu à peu il devient le prophète d’une nouvelle religion. La relation hilarante et spirituelle de ses péripéties oscille entre Sexus d’Henry Miller et Vol au-dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey. L’ouvrage de Cockcroft reflète le courant influent de la contreculture des années 60-70, avec en tête le fameux Timothy Leary et ses expérimentations d’élargissement du champ de la conscience, les écrits d’Alan Watts etc… toutes choses qui au fond furent à l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement personnel.


Rhinehart, tout à ses délires, s’oppose à Sartre et à Camus, les accusant de brimer la liberté. Pourtant L’homme révolté fournit quelques éclairages intéressants sur L’homme-dé. Se penchant sur le cas de Sade, Albert Camus écrit « La liberté, surtout quand elle est le rêve du prisonnier, ne peut supporter de limites. Elle est le crime ou elle n’est plus la liberté. » Sous couvert de libération des personnalités potentielles enfouies en chacun de nous, la religion du dé n’engendre t-elle pas une nouvelle servitude ? La littérature de science-fiction - puisqu’il en est question dans ce blog- est bien frileuse sur la question, malgré le Yi-King. L’homme stochastique ou Les chaines de l’avenir montrent une humanité rétive au hasard, à l’indéterminé, au changement. Laissons conclure Charif Majdalani (Des vies possibles) : « Si, dans cet écheveau des myriades de possibles qui ne sont jamais accomplis ou qui se sont accomplis ainsi plutôt qu’autrement, on ne peut jamais savoir ce qui aurait été meilleur que ce qui a été, il arrive en revanche que le hasard soit le complice de nos vies et leur donne le meilleur, ou ce qu’on croit être le meilleur, parce qu’on est heureux."  


Descendant du Bartleby de Melville, L’homme-dé malgré quelques ventres mous est incontournable.






L'avis de Blogger in fabula

4 commentaires:

Laurent U a dit…

Bien vu! C'est ce que dit C Majdalani:Nos vies ne seraient qu'une
série de possibles conditionnés par le hasard..
J'ai bien aimé le bouquin

Soleilvert a dit…

J'ai la chance de connaitre des explorateurs qui déblayent la terra incognita avant moi :)

Soleilvert a dit…

Tu m'as donné une idée de conclusion

Anonyme a dit…

Une ode à la liberté,qui interroge sur les méandres de l'âme humaine.
Très subversif.