lundi 11 mai 2020

L’homme que les arbres aimaient


Algernon Blackwood - L’homme que les arbres aimaient - L’arbre vengeur



                                                                                                       



Offert en version numérique par l’éditeur l’arbre vengeur dans le cadre de l’opération « bol d’air », L’homme que les arbres aimaient est un recueil de cinq nouvelles signées Algernon Blackwood, un écrivain écossais émigré au Canada et décédé en 1951. Il publia des romans, des fictions courtes et des pièces de théâtres. Lovecraft le tenait en très haute estime, ce qui contribua à sa survie littéraire. Les textes de la présente édition furent jadis dispersés dans plusieurs volumes de la mythique collection Présence du futur de Denoël. Ils reprennent l’excellente traduction de Jacques Parsons.


Deux longs récits que l’on pourrait qualifier de chefs d’œuvres dominent les débats, « Les saules » et « L’homme que les arbres aimaient ». Issus de la tradition du nature-writing à la Thoreau ils célèbrent un fleuve, une forêt, en leur attribuant toutefois une vie secrète, prélude à un basculement progressif dans une tonalité fantastique. Les allemands ont inventé un terme « La tragédie du paysage ». Blackwood se situe en aval de ce mouvement sans emprunter les matériaux d’un Lovecraft ou d’un Machen. Il y a bien une référence à un au-delà menaçant, mais les entités d'outre monde sont suggérées plutôt que nommées. S’y ajoute dans le second texte une intense observation des frémissements de l’âme : une femme voit progressivement l’être aimé lui échapper, aspiré par une passion surnaturelle. Procédé que l’on retrouve dans « Passage pour un autre monde ».


« Les saules » raconte une balade sur le Danube avec un final évoquant Délivrance, le film de John Boorman. On passe d’un lyrisme fluvial : " Comment aurait-il pu en être autrement, avec toutes les confidences qu’il [le Danube] nous faisait sur sa vie intime ? La nuit, tandis que nous nous reposions sous notre tente, nous l’entendions chanter pour la lune, émettre cet étrange son sifflant qui lui est particulier et qu’on at​tribue au frottement des galets à la surface de son lit, tant son cours est rapide. Nous connaissions aussi le chant des tourbillons qui prennent soudain naissance sur une étendue d’eau parfaitement calme, le gron​dement de ses bas-fonds et de ses chutes ; le roulement régulier qui forme un arrière-plan à  tous les autres bruits superficiels ; l’attaque incessante de ses eaux glacées contre les rives. Ses protestations lorsque la pluie vient lui fouetter le visage ! Et son rire sonore quand le vent, soufflant à contre-courant, tente vainement de freiner sa vitesse ! Nous connaissions tous les sons, tous les bruits, ses chutes et ses projections d’écume, ses clapotis inutiles contre les piles des ponts ; son bavardage prétentieux quand il y a des collines pour le contempler ; la dignité affectée de son discours à la traversée des petites villes, beaucoup trop importantes pour qu’on en rie ; tous ces légers et doux murmures quand, dans une courbe où il s’attarde, le soleil s’empare de lui et tire de son sein une légère vapeur qui s’élève."

… à l'inquiétude : " Je regardais l’immensité des eaux déchaînées ; je scrutais les saules bruissant ; j’entendais le vent infatigable se ruer continuellement à l’assaut ; ces bruits, chacun à leur manière, faisaient naître en moi une étrange impression de détresse. Mais il y avait surtout les saules : ils jacassaient, ils bavardaient entre eux, riaient parfois, poussaient des cris aigus, soupiraient aussi – mais la raison pour laquelle ils faisaient un tel tapage appartenait à la vie secrète de la grande plaine qu’ils habitaient. Et tout cela était absolument étranger au monde qui m’était familier, ou même à celui des éléments sauvages, mais cependant favorables. Ils me faisaient penser à une multitude d’êtres provenant d’un autre mode de vie, qui étaient peut-être aussi l’aboutissement d’une évolution différente de la nôtre, en train de discuter d’un mystère qu’ils étaient seuls à connaître. Je les regardais s’agiter ensemble d’un air affairé, secouer bizarrement leur grosse tête hirsute, faisant pivoter leurs myriades de feuilles, même en l’absence de vent. Ils bougeaient à leur gré, comme s’ils avaient été vivants et ils éveillaient, par un mécanisme incompréhensible, le sens de l’horrible qui est chez moi très aigu."


Un peintre renommé pour ses peintures silvestres communique sa passion des arbres à l’hôte marié qui l’héberge, brisant involontairement l’union de leur couple. Une sorte de bataille mentale s’engage alors entre l’épouse et la forêt jouxtant le jardin de leur maison.  The Call of the Wild tel est le sujet de « L’homme que les arbres aimaient » :

 « Elle se rendormit profondément, mais il ne s’agissait pas comme à l’habitude, d’un sommeil sans rêves. Ce n’était pas de bois, d’arbres qu’elle rêvait, elle était assaillie par un songe curieux qui s’effaçait pour renaître : elle était debout au milieu de la mer, sur un rocher minuscule et dénudé, tandis que la marée montait. L’eau lui arrivait d’abord aux pieds, puis aux genoux, enfin à la ceinture. Chaque fois que la vision réapparaissait, la marée semblait plus haute.

A un moment donné elle arriva au niveau de son cou, puis même de sa bouche, la recouvrant au point de l’empêcher de respirer. Entre ces retours du songe, elle ne s’éveillait pas ; elle restait dans un état de somnolence terne et vide. Mais finalement, l’eau s’élevait au-dessus de ses yeux et de son visage, lui couvrait complètement la tête.
Vint alors l’explication – cette sorte d’explication qu’apporte le rêve. Elle comprit. Sous l’eau, elle avait vu en effet le monde des algues s’élever du fond de la mer comme une forêt d’un vert intense – de longues tiges sinueuses, d’immenses branches touffues, des millions d’antennes déployant à travers les profondeurs aquatiques et sombres la puissance de leur feuillage marin. Le règne végétal s’étend même à la mer. Il est partout. La terre, l’air, l’eau le soutiennent, il n’y a pas moyen de lui échapper.
Et même dans la mer elle entendait ce terrible grondement – était-ce le ressac, le vent, ou des voix ? – plus loin au-delà, mais s’approchant d’elle implacablement.

Et ainsi, dans la solitude de cet hiver anglais grisâtre, l’esprit de Mrs Bittacy, tourmentée de son propre sort, soumise à une terreur entretenue sans cesse, se sentit perdue à un degré disproportionné avec la véritable situation. Elle vivait des semaines attristées par une terreur constante, le ciel était couvert, tout était moite et l’on ne sentait pas encore l’effet revigorant des premières gelées. Restée seule en face de ses pensées, son mari et son Dieu s’écartant d’elle, elle comptait les jours qui la séparaient encore du printemps. Elle cherchait son chemin à tâtons, en trébuchant, à travers un long tunnel obscur. Tout au bout, à la sortie, elle apercevait le tableau enchanteur d’une mer violette scintillante, baignant les côtes de France. C’était là que se trouvaient le salut et la sécurité pour eux deux, à condition d’y parvenir. Derrière elle, les arbres bloquaient l’autre issue du tunnel. Elle ne se retourna pas une seule fois. » 

J.G Ballard, s'en est-il inspiré dans "Le Jardin du temps" ?


Restent trois autre nouvelles, « Passage pour un autre monde » qui reprend le concept d’un personnage dont l’âme est happée par un au-delà, avec un petit clin d’œil à Machen, « La Folie de Jones » où un employé partagé entre deux mondes, comme Randolph Carter protagoniste de La clef d'argent, se venge d’un ennemi séculaire, et enfin « Le piège du destin » réunissant deux thèmes, le trio amoureux et la maison hantée.


L’homme que les arbres aimaient est non seulement un des livres fondateurs de la littérature fantastique, mais une extraordinaire leçon d’écriture.





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