vendredi 6 février 2026

Des milliards de tapis de cheveux

Andreas Eschbach - Des milliards de tapis de cheveux - Neptune

 

 

 


J’ai découvert l’œuvre d’Andreas Eschbach il y a une vingtaine d’années avec un certain Jésus Video, thriller ésotérique un peu plus relevé que la production romanesque habituelle d’un Dan Brown. Comment ai-je pu passer à l’époque à côté du meilleur ouvrage de l’écrivain allemand ? Il est vrai que sans remonter jusqu’à la salle de cheveux d’Auschwitz, le bien réel commerce capillaire mondial a quelque chose de dérangeant mais c’est précisément ce que dénonce ici Eschbach dans une histoire placée sous l’angle de l’absurdité. Au départ simple nouvelle publiée en 1985 Des milliards de tapis de cheveux reparut en roman en 1995 et remporta un grand succès public et critique international.

 

Dans le monde médiéval de la planète G-101/2, les villageois se livrent depuis des temps immémoriaux à une activité récurrente qui à la fois génère leurs revenus et structure leur modèle social. Les artisans consacrent tout leur temps au tissage de tapis de cheveux destinés à l’Empereur, personnage au centre d’un Empire qui s’étend au-delà des étoiles. Au sein des familles, les femmes produisent la matière première. Le sort des hommes n’est pas plus enviable, puisqu’un seul héritier mâle est admis à reprendre l’activité de son père, les autres enfants étant exécutés. Tous les ans les marchands viennent récupérer les innombrables tapis et payent les ouvriers, somme immédiatement confisquée par le collecteur d’impôt.

 

En chapitres indépendants, par petites touches contant chaque fois un destin différent, Andreas Eschbach raconte l’histoire d’un monde sans espoir livré à des rituels immuables. Ici un professeur, un « Zénon Ligre » à la recherche de la vérité sur l'existence de l'Empereur, là un astronaute impérial cloué au sol délirant sur l'action d'un groupe de rebelles, plus loin un musicien de talent cherchant à échapper à la conscription. Petit à petit, et c’est un des points forts du roman comme l’avait remarqué Roland Wagner, l’auteur élargit son propos, recontextualisant l’énigme des tapis à la dimension de l’imperium. Chemin faisant on passe d’une réflexion sur le Pouvoir à une interrogation sur la naissance des Mythes et l’impuissance du Réel à les décrocher de l’esprit des hommes. L’explication finale en mode folie shakespearienne ne déçoit pas.

 

 

La langue poétique évoque Les Galaxiales de Michel Demuth et si forts sont ces textes que certains comme le chapitre XIII « Je te reverrai » constituent des fragments autonomes tout en s’inscrivant dans le continuum de la narration. Des milliards de tapis de cheveux ressemble alors à un fix-up inversé. Une des multiples facettes d’un très grand texte.


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