samedi 10 avril 2021

Au cœur des ténèbres

 

Joseph Conrad - Au cœur des ténèbres - Autrement



Au début du XXe siècle, embarqués dans un voilier sur la Tamise, quatre marins guettent le jusant pour gagner la mer. L’un d’entre eux raconte la singulière expérience à laquelle il fut confronté, lorsque plus jeune il remonta le fleuve Congo en Afrique à bord d’un vapeur délabré pour prendre contact avec le responsable d’un comptoir lointain, et en revint à jamais stigmatisé.

 

Puisant comme à son habitude la matière romanesque dans son passé maritime, puisqu’il navigua sur ce fleuve, Joseph Conrad bénéficia également de plusieurs témoignages dont celui du consul britannique Roger Casement. Avant d’être le récit d’une plongée dans les abimes de l’esprit, Au cœur des ténèbres dresse dès 1899 un réquisitoire hallucinant contre les exactions commises par les sbires du roi Léopold II dans l’Etat du Congo. Il désigne, préfigure ce qui sera la marque de fabrique de la première moitié du XXe siècle, l’industrialisation de l’horreur. Son vecteur, dans le texte, est le commerce de l’ivoire et non celui du caoutchouc. Le premier chapitre abonde en descriptions sans équivoque :

 « Un léger cliquètement me fit tourner la tête. Six Noirs avançaient en file indienne, peinant sur le chemin montant. Ils marchaient lentement, très droits, balançant sur leur tête des petits paniers remplis de terre, et le cliquetis rythmait leur marche. Ils avaient une guenille noire autour des reins, dont les bouts s'agitaient derrière eux comme une queue d'animal. On voyait toutes leurs côtes, les articulations de leurs membres ressemblaient aux nœuds d'une corde ; ils avaient un collier de fer autour du cou et étaient tous reliés par une chaîne qui se balançait entre eux et cliquetait en mesure. »

Et plus loin :

« Auprès du même arbre, deux autres tas d'articulations pointues étaient assis, les genoux remontés. L'un, le menton appuyé sur ses genoux, regardait dans le vide, avec une expression atroce, intolérable ; son fantôme jumeau appuyait son front, comme s'il était accablé par un grand épuisement ; et, partout alentour, d'autres étaient disséminés dans toutes les positions contorsionnées d'êtres évanouis, comme on en voit sur des peintures de massacres ou d'épidémies de peste. Tandis que je restais là, pétrifié d'horreur, l’une de ces créatures se souleva sur les mains et les genoux et s'éloigna à quatre pattes pour aller boire à la rivière. Il but dans ses mains puis s'assit en plein soleil, croisa ses mollets devant lui et au bout d'un moment, laissa tomber sa tête crépue sur son sternum » Et que dire du comptable agacé d’être dérangé dans l’exercice de sa fonction par le râle d’un mourant ?

 

Des années plus tard, sur la Tamise, Marlow imaginera rétrospectivement la découverte de l’estuaire anglais par les romains vingt siècles plus tôt en y plaquant ses souvenirs d’Afrique : un lieu sauvage marécageux, primitif, abominable et fascinant. Sa propre descente aux enfers débuta avec la vision d’une carte où le fleuve déployait ses anneaux de serpent, et de l'antichambre du bureau du Directeur de la Compagnie gardée par deux femmes attelées à un tricot. Les Parques en quelque sorte, « gardiennes de la Porte des Ténèbres ». Sur le Congo, le sentiment d’horreur éprouvé à la vue des esclaves se transforme en une sorte de sidération provoquée par l’atonie du paysage :

« Remonter le fleuve, c'était revenir aux premiers jours de la création, quand la végétation s'épanouissait sur la terre et quand les grands arbres étaient des rois. Une rivière déserte, un profond silence, une forêt impénétrable. L'air était chaud, épais, lourd, visqueux. Il n'y avait nulle joie dans l'éclat du soleil. Les longs bras de la voie d'eau coulaient, dans la mono­tonie des lointains surchargés d'ombre. Sur les berges argen­tées, des hippopotames et des alligators se doraient au soleil côte à côte. Les eaux larges serpentaient entre une foule d'îles boisées ; on cherchait son chemin sur cette rivière comme dans un désert, butant à longueur de journée sur des hauts-fonds, essayant de trouver un chenal, finissant par se croire ensorcelé et coupé à jamais de tout ce que l'on avait jadis connu, quelque part, aux cinq cents diables, dans une autre existence peut-être. Il y avait des moments où l'on voyait resurgir son passé, comme cela arrive parfois alors qu’on n'a pas une minute à perdre ; mais il venait sous la forme d'un rêve agité et bruyant contemplé avec étonnement parmi les réalités écrasantes de cet étrange univers de plantes, d'eau et de silence. Et cette atonie de la vie ne ressemblait pas du tout à la paix. C'était l'immobilité d'une force implacable méditant sur quelque projet insondable ».

 

Photo - En attendant Nadeau - Yannick Haenel




Sur le décorum, nous n’aurons pas beaucoup plus d’éléments. Les récits d’aventure - ainsi La demeure des Dieux de Michel Bernanos - regorgent d’ordinaire de pages descriptives. Ici la réalité menace de s’effondrer constamment. L’esprit est essentiellement confronté à ses créations : cauchemars, souvenirs … Pour ne pas y succomber, Marlow s’accroche désespérément au quotidien de la navigation. Au bout du chemin, Kurtz agonise dans une hutte fermée par une palissade surmontée de têtes humaines, cernée par une foule d’adorateurs. Il a depuis longtemps franchi les portes du réel. Le mourant dit Conrad s’est livré à l’assouvissement de tous ses désirs, à une espèce de viol de la jungle, et en retour la jungle lui a renvoyé son image, son être profond : « L’horreur, l’horreur » répète-t-il. Si tu plonges longtemps ton regard dans l'abîme, l'abîme te regarde aussi disait Nietzche.


Il est remarquable que l’auteur et la traductrice Odette Lamolle n’emploient pas les mots « comptoir, comptoir avancé» autrement dit « trading post » pour désigner les implantations occidentales le long du fleuve, mais conjointement le terme « station » - cité à quarante-neuf reprises dans le texte original. Conrad avait pourtant publié auparavant une première mouture intitulée « An Outpost of Progress », « Un avant-poste du progrès ». Faut il voir dans la progression de Marlow dans son chemin de ténèbres une analogie avec les quatorze stations des Evangiles ? Le personnage maléfique de Kurtz frappe par son omniprésence. Avant d’être incarné - et de quelle faible manière ! - il laisse un souvenir admiratif dans l'esprit des individus que Marlow croise au cours de son expédition. A l’opposé MacWhirr héros de Typhon symbolise le Salvateur caché, figure Mosaïque popularisée jusque dans les BD de Marvel et DC. Le Mal se répand, le Bien se révèle.

 

Outre un film spectaculaire, Au cœur des ténèbres inspira directement à l’écrivain américain Robert Silverberg le roman Dans les profondeurs de la terre, dans lequel il substitua la Rédemption au Mal. Avec moins de réussite littéraire, hélas. Parmi les contemporains Cormac McCarthy semble prolonger avec Méridien de sang un discours sur la cruauté mis en avant dans l’adaptation de Coppola du chef-d'œuvre de Conrad.

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