jeudi 23 janvier 2020

Tu seras un homme, mon fils


Pierre Assouline - Tu seras un homme, mon fils - Gallimard





A mon père,

A ma tante « cheer up » Madeleine qui me fit découvrir l’existence du poème de Kipling.






Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts,
Dites-leur : parce que nos pères ont menti.

« Avez-vous eu des nouvelles de mon fils Jack ? »
Pas à cette marée
« Quand croyez-vous qu’il reviendra ? »
Pas avec un vent si violent, ni avec cette marée. (My boy Jack)

Rudyard Kipling





Début 1941. Louis Lambert, un professeur de français réfugié à Londres, croise sur le parvis de l’abbaye de Westminster son fils engagé dans les forces françaises libres. Cinq ans auparavant, en ces lieux, il avait assisté aux funérailles nationales de Rudyard Kipling. Lambert lui raconte alors sa rencontre inopinée en mars 1914 avec l’auteur du Livre de la jungle à Vernet-les-Bains, une station de villégiature dans les Pyrénées-Orientales, prisée par sa grand-mère. L’enseignant, grand admirateur de l’écrivain, nourrissait depuis quelques temps un rêve : élaborer une nouvelle traduction du plus célèbre poème de Kipling « If … ». Comment ne pas profiter des circonstances pour lui demander quelques conseils ?


Entre biographie et histoire romancée d’une amitié entre deux hommes, Tu seras un homme mon fils raconte également et surtout le deuil impossible d’un père pour son fils. A l’entrée de la Grande-Bretagne dans la première guerre mondiale, John Kipling s’engage dans un régiment irlandais, malgré des dispositions physiques contraires ; il meurt sur le champ de bataille en septembre 1915 à Loos, dans le Nord de la France. Son corps ne fut jamais retrouvé.


Démarrant comme un portrait du légendaire poète et romancier, le livre de Pierre Assouline s’achève dans le huis clos mental de culpabilité que Rudyard a édifié avec son célèbre poème. Est-il responsable de la mort de John ? Comment ne pas prendre les armes quand on est le fils du Chantre de la Volonté ? Autant de questions sans réponses …Me souvenant que Pierre Assouline a écrit Vies de Job, je me suis souvent demandé si "Tu seras …" et sa forêt d’If n’est pas autant un inventaire des vicissitudes de la condition humaine qu’une table des Commandements.

« Si tu peux remplir la minute inexorable,
De soixante secondes de chemin parcouru … »

Terribles vers quand on est sous la mitraille et que selon l’expression admirable « le paysage vous fait la guerre » ! John, dont Louis Lambert a fait la connaissance, n’était pas écrasé cependant par l’ombre tutélaire. Il voulait se construire différemment. Point de repos, ni d’échappée pour le père. La fin de l’ouvrage et la fin de l’existence de Kipling ressemblent à un long développement de la dernière phrase des Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, à condition de remplacer le qualificatif « hardiment » par « interminablement ». Pour une fois l’art de la litote bascule du côté hexagonal.


Tu seras un homme mon fils est truffé de bonheurs d’expression. « Ceux qui y ont été n'en sortiront jamais, ceux qui n'y ont pas été n'y entreront jamais : cette guerre nous aura transportés hors du monde. » Si Le feu d’Henri Barbusse et Les croix de bois de Roland Dorgelès se dressent à l’entrée du mémorial, c’est bien Wells, comme le remarquait Marcel Proust, qui a eu la révélation du hors monde. Également quel merveilleux rappel du poème d’Auden consacré à la mort de Yeats « il devint ses admirateurs » ou cette observation sur la grand-mère du narrateur « Elle avait le don de savoir se taire en plusieurs langues » et enfin à propos de "Tu seras…" « Il contenait une foule, car Kipling avait réussi à sortir de soi pour y faire entrer les autres »


Magnifique roman sur le labyrinthe des relations père-fils, construit autour de deux personnages miroirs - l’un ayant rompu avec son père, l’autre ayant perdu son fils - Tu seras un homme mon fils emporte le lecteur loin des rivages indiens que Kipling dit-on implora à son dernier souffle, vers les contrées des douleurs secrètes, au sein de la franc-maçonnerie des inconsolables.

3 commentaires:

Biancarelli a dit…

Jolie couverture; roman très bien documenté.
Erratum de l'éditeur ou de Pierre Assouline? On ne dit pas "cuir repassé" mais "repoussé"(par exemple le cuir de Cordoue).

Soleilvert a dit…

- Page 87 aussi (je vous laisse deviner)
Les plus grosses maisons d'édition, Gallimard, Acte Sud, ont elles un service de relecture à la hauteur ? Quand on voit la traque impitoyable des coquilles effectuée chez un petit éditeur comme Le Belial' …

- Pertinente remarque sur la documentation de Pierre Assouline. Ecrire des romans, avaler la production littéraire annuelle pour le Goncourt, tenir un blog cela nécessite des capacités intellectuelles hors norme.

- Lu une interview de P Assouline sur Kipling : il faut redécouvrir les nouvelles et les poèmes.

Biancarelli a dit…

Ok merci. Ce poème de Kipling trône déjà au dessus de mon bureau;comme
dans le bureau du célèbre Mc Arthur.