lundi 25 janvier 2021

La chose en soi

 

Adam Roberts - La chose en soi - Denoël Lunes d’encre

 

 


1986. Dans le cadre d’une mission scientifique en Antarctique, Charles Gardner et Roy Curtius tentent de détecter d’éventuels signaux extraterrestres. Isolés dans une base, hormis les contacts radios, les deux hommes finissent par se brouiller puis se détester quand le taciturne Curtius refuse de rendre un courrier à Gardner que celui-ci lui avait imprudemment confié. Pis, le premier tente de se débarrasser de son collègue, en le droguant et en l’abandonnant dans la nuit polaire. Alors que Gardner tente de réintégrer leur local, il aperçoit une créature monstrueuse.

 

Adam Roberts est un universitaire et romancier britannique, auteur de plusieurs ouvrages critiques sur la fantasy et la science-fiction, en particulier sur Tolkien. En France trois de ses textes ont été traduit, dont The Thing Itself cette année chez Denoël Lunes d’encre. Outre la découverte d’un nouveau romancier, La chose en soi s’avère l’expérience de lecture la plus dingue qu’il m’ait été de vivre. On connaît les flirts plus ou moins revendiqués entre philosophie et science-fiction, en particulier la plongée métaphysique de la trilogie de Siva de P. K. Dick, ou l’empreinte laissée par Schopenhauer, disciple justement du solitaire de Königsberg, sur les écrits de Michel Houellebecq. Et bien La chose en soi n’est ni plus ni moins qu’une tentative de transposition science-fictionnesque de La critique de la raison pure d’Emmanuel Kant.

 

Vous êtes encore là ?

 

Bon. Sachez que la pleine maitrise des concepts dudit essai ne constitue pas un prolégomène prérequis à la compréhension de l’intrigue. Notez néanmoins que le roman est divisé en douze chapitres portant chacun le nom d’une des catégories de l’entendement définies par Kant. Pour en revenir au pitch, Roy Curtius passionné par les énoncés de La critique - son unique distraction au sein de la nuit polaire -, découvre dans une sorte d’illumination que l’homme fabrique l’univers en le percevant. L’individu qui pourrait s’affranchir des filtres catégoriels de l’espace, du temps, atteindrait le cœur des choses et disposerait de leviers formidables pour manipuler la réalité. Alors que son collègue physicien perturbé par l’expérience vécue en Antarctique finit par perdre le fil de son existence, un Institut tente de le capturer et de mettre en application ses idées.

 

Démarrant en trombe comme un remake de The Thing de John Carpenter, empruntant les pas de La transmigration de Thimothy Archer de Dick au troisième chapitre, La chose en soi déboussole le lecteur en raison de fictions intercalaires certes parfois brillantes mais qu'on a peine à relier au corps principal de l’histoire malgré de vagues parentèles sur fond de créatures d’outre ciel. L’un de ces textes" Le penny d’or" est un récit d’apprentissage. A la fin du XVIIe siècle, un jeune apprenti tombe dans les mains d’un notable qui en fait son objet sexuel. Il implore alors des forces démoniaques à son secours. Sur fond d’hypocrisie religieuse c’est absolument remarquable et donne à penser que La chose en soi ressemble à un fix-up dont on pourrait extraire des nouvelles avec profit.

 

Roman Dickien qui ne me semble pas atteindre sa cible, l’opus d’Adam Roberts recèle néanmoins des moments passionnants. Chapeau bas au traducteur Sébastien Guillot et à toute la chaine éditoriale Lunes d’encre, en particulier pour les transcriptions en calligraphie ancienne. Pour vingt-trois euros ce n’est pas cher payé.


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