mercredi 10 mars 2021

Emissaires des morts

 

Adam-Troy Castro - Emissaires des morts - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

Emissaires des morts d’Adam-Troy Castro, dont le titre évoque celui du second roman du cycle Ender d’Orson Card, est le premier volume d’une trilogie consacrée aux enquêtes d’Andrea Cort. Cette détective du futur enquête pour le compte d’un procureur au sein d’un Corps diplomatique. L’Humanité a essaimé dans les étoiles et les contacts avec les espèces extra-terrestres donnent lieu parfois à des incidents regrettables dont nos dignes représentants portent souvent - cela n’étonnera personne - la responsabilité. Armée d’une détermination sans faille et d’un intellect holmésien, Cort débarque dans les ambassades humaines de mondes inhospitaliers ou simplement étranges et dénoue les nœuds gordiens qu’on lui soumet.

 

Une sale réputation la précède. Enfant elle fut le témoin, pas innocent, d’un massacre inter-espèces. Ses apparitions, renforcées par l’austère combinaison noire qu’elle revêt en toutes circonstances, genre héroïne badass de manga, son intransigeance, glacent ou rebutent ses interlocuteurs. Cependant la rigidité mentale de cette lointaine parente des agents de la redoutable section « Circonstances Spéciales » du cycle de La Culture de Banks, dissimule un abyme. Andrea Cort met autant d’opiniâtreté à enfermer ses monstres personnels que ceux qu’on lui présente.

 

Pour cette publication Gilles Dumay a joint au corps principal de l'ouvrage quatre nouvelles. Ce choix et l’ordonnancement des textes facilitent la compréhension de l’évolution psychologique du personnage. La version française devient ainsi la nouvelle référence d’une fiction anglo-saxonne. Que de progrès accomplis en un peu plus d’un demi-siècle par le milieu éditorial hexagonal de l’imaginaire ! La traduction toute en fluidité de Benoit Domis contribue au plaisir de lecture.

 

« Avec du sang sur les mains » frappe d’entrée le lecteur par sa dramaturgie. Les Zinns sont des sentients pacifiques et incroyablement évolués sur le plan technologique. Mais ils sont sur le déclin. En échange d’informations scientifiques ils demandent à ce qu’on mette à leur disposition un criminel humain pour l’étudier. Le récit - comme les autres - se déploie dans deux directions : la confrontation avec l’altérité, et la confrontation avec une culpabilité personnelle. Les adversaires d’Andrea Cort ne se privent pas de réactiver les démons du passé. Certains ne s’en remettent pas comme le Mental du roman Le sens du vent de Banks, d’autres s’efforcent de vivre avec, comme le héros de La grande porte de Pohl … ou Cort.

 

Si « Une défense infaillible » m’a semblé évoquer une classique affaire d’espionnage, « Les lâches n’ont pas de secret » replace l’intrigue sur le plan de l’éthique. Condamné à une mort lente et atroce sur le monde des Caiths, Griff Varrick informe l’enquêtrice qu’une sanction alternative existe. Il s’agit d’une camisole chimique privant l’individu de son libre-arbitre. Qualifiée par les autochtones de peine des lâches, elle devient une arme redoutable dans les mains d’une ambassadrice peu scrupuleuse.

  

Sur Catarkhus, l’héroïne doit qualifier des meurtres commis sur les Catarkhiens. Cette espèce intelligente  semble déconnectée du réel, ignorer la présence d’autres sentients sur leur sol. La sensation même de douleur lui est étrangère. Comment dans ces conditions appliquer une sanction pénale pour des actes de violence exercés à son encontre alors qu’elle y est indifférente ? « Démons invisibles », un cran au-dessus des trois autres nouvelles lorgne du côté d’Un cas de conscience de James Blish par la hauteur de son propos.

 

La question du libre-arbitre et son antithèse brutale l’esclavage irriguent le roman Emissaires des morts. Son supérieur hiérarchique envoie Andrea Cort enquêter sur un double meurtre commis sur un monde artificiel propriété des IAs-source. Ces intelligences artificielles présentes dans toute la Confédération ont conçu un habitat gigantesque de forme cylindrique. Elles sont allées plus loin encore en créant une espèce vivante, intelligente, les Brachiens. Ceux-ci vivent dans les mailles de la Frondaison, une végétation suspendue dans la partie supérieure de Un Un Un nom de cet étrange monde. La partie inférieure est dissimulée aux yeux de tous par une mer de nuages acides. Tomber c’est mourir. Accrochée aux Frondaisons, une ville constituée d’hamacs en guise de logements reliés entre eux par de fragiles passerelles abrite une population humaine de diplomates, de spécialistes en exo-civilisations et d’ouvriers. Ces derniers purgent une peine ou ont quitté une terre tyrannique dans l’espoir d’une vie meilleure. C’est un enfer qu’ils découvrent. Quant à la représentation elle n’a de diplomatique que de nom. Les IAs-source refusent de leur attribuer ce statut. Les Brachiens sont leur propriété point-barre. Cort découvre un administrateur, Gibb, installé dans cette déliquescence comme un lointain parent du Kurtz de Conrad, un adjoint énigmatique, une population fermée, et un couple d’humanoïdes bizarroïdes doué d’empathie : deux corps hébergent une conscience commune.

 

Emissaires des morts est tout à la fois le roman de l’assombrissement et de la délivrance. Le temps des changements pour Andréa Corps qui dans ce récit à la première personne, fend sa carapace de culpabilité, et le tableau d ’une humanité esclavagiste. Le livre s’achève par une double révélation, on serait tenté de dire comme Bester par une double démolition, celle frappant les sentients n’étant pas la moindre. 

 

L'ouvrage d' Adam-Troy Castro hérite d’une longue lignée de thrillers SF (1), mais pas seulement si l’on se réfère aux fictions citées plus haut. Il s’apparente à un futur classique hanté par des fantômes littéraires, ce qui n’est pas un mince compliment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1)   L’homme démoli, Face aux feux du soleil, Les cavernes d’acier, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Minority report, Carbone modifié, Noir, Soleil vert, Futurs mystères de Paris, Les racines du mal, Terminus etc. etc. On pourrait citer la série Babylon 5 qui privilégie l’unité de lieu


3 commentaires:

Manu a dit…

Tout d'accord avec toi. Il était temps que ça soit traduit.

Soleilvert a dit…

Je ne connaissais pas le traducteur, qui a officié chez Brag, mais son rendu est vraiment élégant

Manu a dit…

Oui, très bonne trad effectivement.