mardi 11 février 2020

Latium


Romain Lucazeau - Latium - Folio SF







Dans un avenir hypothétique, l’Humanité a disparu, victime d’une épidémie virale impitoyable, L’Hécatombe. Elle lègue à l’Univers un peuple d’intelligences artificielles hantées par leurs démiurges, partagées entre l’espoir de rencontrer le Créateur et le désir de s’affranchir du Carcan. Le Carcan, inspiré des lois de la Robotique d’Isaac Asimov, interdit aux automates de tuer des êtres biologiques. Cette obligation morale profondément implantée au cœur de leurs process, s’avère une faiblesse lorsqu’ils doivent assurer leur défense. Menacés par un envahisseur, ils ont dans un premier temps, par une politique de terre brulée, constitué une sorte de gigantesque zone tampon « Les Limes », entre l’Urbs et l’ennemi. Tout est remis en cause lorsqu’une éminente représentante de ces I.A, la Nef Plautine est trahie et détruite par l’une de ses composantes logicielles ou incarnations. Ressuscitée sous une forme humanoïde, elle s’allie à Othon une autre Nef dévorée de rêves de Pouvoir et de Gloire.



Nova ayant éclaté en 2017, récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire, Latium révèle un auteur au parcours universitaire exemplaire : Ecole Normale Supérieure, agrégation de philosophie. Après une courte carrière d’enseignant, Romain Lucazeau opte pour le métier de consultant, publie quelques rapports de prospective économique et patatras écrit de la science-fiction. Mais on ne sort jamais indemne de la rue d’Ulm, socle de la culture classique gréco-latino-dix-septiémiste. Les auteurs de space-opera expédient l’Humanité dans les étoiles, Lucazeau lui y projette ses Humanités. Empruntant ses personnages à Othon de Corneille et à l’histoire de la Grèce ancienne (Eurybiade, Thémistocle etc.) il glane au passage des répliques de Cinna saucées à sa manière. L’immortel « Je suis maître de moi comme de l’univers » devient sous sa plume « « C’est cela mon génie Achinus. J’ai simplifié les données d’un problème insoluble, celui de la conduite de l’Humanité, en le réduisant à la conduite de ma propre personne. » Les philosophes ne sont pas en reste. A côté des Grecs, Leibniz et Schopenhauer se taillent la part du lion. Les I.A sont assimilées à des noèmes, ou des monades et les moteurs des Nefs à des entités métaphysiques



Que devient le récit sous cet empilement conceptuel ? Inspiré par Le cycle de la Culture de Banks, Hyperion de Simmons, voire même Un feu sous l’abime de Vinge pour les Hommes-Chiens (1), Latium relate un affrontement éthique entre Othon et Plautine, entre la quête démesurée, l’Ubris du Pouvoir et la contrainte morale. Toutes choses que l’on retrouvait d’ailleurs chez Silverberg dans l’opposition de Shadrak et du Khan. La quête du dernier Homme a ceci de tragique que les automates, les noèmes sont, sous l’influence du Carcan, les derniers dépositaires de l’Humanité.  Les Hommes-Chiens cités plus haut affrontent un destin à peine plus enviable. Créés par Othon et ses sbires à des fins secrètes, ils jouissent d’une existence provisoire, sous l’épée de Damoclès d’une dégénérescence mentale combattue par la science de leur Démiurge. La volonté des Dieux ne s’accorde pas avec le désir de liberté de leurs créatures.



L’amateur de batailles spatiales ne trouvera pas son compte dans ce roman dominé par les interrogations et les intrigues de palais. Le second volume souffre de longueurs. Latium reste néanmoins une entreprise hors norme.



(1)   Quoique la notion de Gestalt s’applique plutôt aux Nef intelligentes décrites comme des consciences composites.

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