mercredi 10 juin 2020

Aurora


Kim Stanley Robinson - Aurora - Bragelonne





A quelques centaines d’années de notre ère, un vaisseau spatial transporte deux mille êtres humains vers l’étoile Tau Ceti. Sa destination finale est la lune d’une des dix planètes du système. Aurora semble présenter des caractéristiques, gravité, atmosphère, océans favorables à l’implantation d’une colonie. La durée du voyage excédant une génération, les constructeurs ont conçu une arche constituée de deux cylindres articulés autour d’une épine centrale. Chacun d’eux contient douze biotopes (biodomes) longs de plusieurs kilomètres abritant un environnement terrestre différent : pampa, Groenland, forêt tropicale etc. A l’intérieur, la population, la faune et la flore s’efforcent de subsister de façon autonome. Nouvelle Ecosse par exemple, abrite un lac, et surtout l’ingénieure en chef Devi. Devi c’est en matière de maintenance « la dernière chance au dernier moment ». Elle a aussi conçu Pauline l’IA du vaisseau qu’elle continue de développer à ses rares moments de liberté. Au bout de multiples péripéties et grâce à ses efforts, Aurora arrive enfin en vue. Mais les humains ne sont pas au bout de leurs surprises


Ce roman paru en 2015 outre Atlantique marqua le grand retour de K.S Robinson à la littérature. Aurora s’inscrit d’abord dans la tradition des récits d’arches stellaires (Croisière sans escale, Pour une autre terre, La semence de la terre, Les Seigneurs du navire-étoile etc.). Autant le dire tout de suite, il domine de la tête et des épaules les ouvrages précités. Ensuite il remet le couvert sur une thématique abordée dans sa trilogie martienne - peut-on vivre ailleurs que sur Terre ? - sous le prisme de deux expériences, l’environnement artificiel du vaisseau et l’environnement extraterrestre de la lune de la Planète E. Comme précédemment il aborde le sujet de façon pluridisciplinaire, questionnant physique, biologie, sociologie. « La partie de billard cosmique » finale est un régal à la Clarke. Les références à l’auteur de La cité et les astres abondent d’ailleurs. K.S Robinson laisse à son illustre ainé le gout du merveilleux scientifique, qui aurait pu conduire l’ouvrage à une autre conclusion, au profit d’un constat amer mais lucide nourri des déboires de notre époque. Les vastes champs d’investigations de l’auteur l’inclinent à nommer quelques-unes des tares conceptuelles qui mènent notre espèce à l’impasse : les raisonnements à court terme (les algorithmes gloutons), les difficultés à changer de paradigme, le biais de représentativité (l’abandon des statistiques au profit des jugements personnels) …Rassurez-vous tout ceci est écrit sans didactisme.


Trois figures dominent le roman. Dans cet ouvrage que l’on pourrait qualifier de classique, Devi incarne une figure toute aussi classique en SF, à savoir l’autorité scientifique omnisciente et presciente. Bien que consciente de l’absurdité de la situation, une humanité placée en boite de conserve, elle consacre son existence à la préservation de l’arche et de ses biodomes. Sa fille Freya n’hérite pas des qualités intellectuelles de sa mère, mais l’aura de celle-ci et un don d’empathie en font un personnage écouté. L’IA du vaisseau devient le narrateur du récit dans la dernière partie et l’arbitre des conflits humains. La scène finale dans laquelle elle accède à la conscience au travers de l’épreuve du feu symbolisé par un célèbre récit biblique romancé jadis par Robert Silverberg est émouvante.


Nourri de réflexions de très haut niveau sans sacrifier à l’intrigue, Aurora est une sorte d’aboutissement de la SF classique. Et si Kim Stanley Robinson était le plus grand auteur en activité du genre ?

1 commentaire:

Soleilvert a dit…

Post scriptum : j'ai néanmoins achoppé sur ces quelques lignes :

"— Oui, c'est certain, répéta Badim. Et c'est la raison pour laquelle je te demande d'examiner avec attention des moyens que j'ai découverts de parvenir à une réconciliation après une guerre civile. Nous avons d'abord le modèle de Nuremberg : les parties victorieuses proclament que les vaincus sont des criminels qui méritent le châtiment de leurs crimes, puis les assignent en justice, puis les punissent. Des années plus tard, ces procès sont souvent considérés comme des simulacres."

La formulation est maladroite. Nuremberg a permis de traduire en justice Goring et consorts, fait témoigner les rescapés des camps et instauré la notion de crime contre l'Humanité. On pourrait citer les crimes des khmers rouges, le génocide au Rwanda etc. Donc vive la justice des vainqueurs.

Ceci n'entache en rien la valeur de ce livre.