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samedi 9 janvier 2021

Vie de Mizuki - 3. L’apprenti


 

Shigeru Mizuki - Vie de Mizuki - 3. L’apprenti - Cornélius

 

 

Un an d’attente, tel fut mon prix à payer pour lire le troisième tome enfin réédité chez Cornelius de la Vie de Mizuki. Ainsi s’achève ce cycle autobiographique paru dans l’archipel nippon dix ans avant la mort du célèbre mangaka et qui couvre l’ère Shōwa et le début de l'ère Heisei. L’apprenti raconte les évènements d’après-guerre, les années professionnelles de Mizuki sur fond de renaissance du Japon.

 

Revenu estropié du conflit, atteint de malaria, l’auteur quitte l’uniforme pour endosser la défroque d’auteur de mangas. Un passeport pour la misère en ces temps de reconstruction d’autant plus que ses parents se mettent en tête de le marier. Courant le cacheton chez les éditeurs, le succès finit par couronner ses efforts en 1965 avec Le gamin de la télé puis Kitaro le repoussant. Plus que les histoires de guerre, ce sont les récits d’imagination faisant surgir les yōkai, - esprits ou fantômes tantôt bienveillants tantôt malveillants issus du folklore et auxquels les japonais attribuent les faits du quotidien - qui emportent l’adhésion de son public. La quête de cet au-delà, auquel l’avait initié sa chère Nonnonbâ, constitue paradoxalement une échappatoire à ses interminables journées passées à dessiner dans l’atelier et une source intarissable d’inspiration. L’aisance matérielle aidant, elle l’incite à retrouver les tolai de Nouvelle-Guinée, ce peuple des forêts qui l’avait accueilli et protégé en quelque sorte de la fièvre guerrière de ses concitoyens. L’obsession des esprits surnaturels le poussera d’ailleurs à suivre les traces d’Antonin Artaud dans ses expériences hallucinogènes mexicaines.


 

On pouvait craindre, après les sortilèges de l’enfance et les années de guerre, une baisse d’intérêt du lecteur. Il n’en est rien. L’éternel inadapté qui surmontait les aléas de l’existence en trébuchant dessus chemine allègrement sur le fil séparant la réalité des rêves, la vie de l’art. L’âge survenant, sa passion pour les facéties des esprits prend la couleur mélancolique d'une réflexion sur le devenir des âmes. Mais le propos ne cède jamais à la pesanteur. Les obsèques de la mère deviennent sous le crayon de Mizuki une farce comique, ponctuée de baffes. L’achat d’une statuette d’un démon de la gloutonnerie le mène au seuil du cannibalisme. A l’inverse de Confucius il découvre que vieillir c’est douter. Tel est peut-être le sens du titre de ce troisième volet qui vient conclure une saga formidable.


Le jugement du Bardo d'après Le livre des morts tibétain

vendredi 27 septembre 2019

Vie de Mizuki - 2. Le survivant




Shigeru Mizuki - Vie de Mizuki - 2. Le survivant - Cornélius






Le lecteur avait, au terme du premier tome de sa biographie, laissé le soldat Shigeru partir pour la Micronésie dans l’ile de Palaos, quittant les rives insouciantes de l’enfance et de l’adolescence pour entamer une vie d’adulte qui coïncida hélas avec la pire période de l’histoire japonaise. A Stalingrad dit-on les fantassins de l’armée rouge avaient le choix entre les balles allemandes et les balles soviétiques s’ils faisaient preuve de couardise. C’est le dilemme vécu par Shigeru et ses compatriotes noyés sous la déferlante militaire alliée et l’intransigeance des officiers japonais peu soucieux de la vie de leurs hommes.


La guerre dans le Pacifique occupe la majeure partie du récit qui aboutit, la paix revenue, aux premiers pas du héros dans le domaine du manga. Le titre de ce volume y trouve sa double justification. Survivre au conflit - le futur mangaka y laissera un bras - mais aussi survivre à la misère régnant sur le Japon de l’immédiat après-guerre. Le destin, une volonté de vivre insoupçonnée, une robuste constitution et un décalage permanent avec les évènements lui fournissent les armes nécessaires. Le troufion Shigeru, non content d’échapper aux balles et bombes ennemies reçoit son lot de gifles quotidien des sous-officiers. Dans le même temps, une rêverie perpétuelle et l’oubli des consignes lui permettent d’échapper aux massacres ourdis par l’adversaire.


Débarqué en Nouvelle-Guinée, il découvre le pire et le meilleur. La malaria et l’amputation d’un bras mais aussi une peuplade papoue qui l’adopte. On se rappelle l’histoire de ces soldats japonais perdus dans les iles du Pacifique qui durant des décennies restaient en poste, persuadés que le conflit n’était pas terminé. Bien entendu Shigeru finira par retrouver son pays natal. Dans l’intervalle, entre deux bombardements, il aura savouré la beauté fragile de la faune et de la flore insulaires.
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Le dessin appelle aux mêmes remarques que précédemment, à savoir une étonnante hétérogénéité de style, parfois visible (img1), parfois non (img2). Les décors réalistes ont une valeur documentaire, que ce soit les scènes de combat, de jungle ou plus instructives, les vues urbaines du Japon d’après-guerre. Si réserves il y a, elles sont balayées par la narration, épopée tout autant que témoignage, mêlant comme toujours petite et grande Histoire et fourmillant de détails. On découvre par exemple l’existence des théâtres d’images, les fameux Kamishibaï ancêtres des mangas. Ne reste plus qu’à plonger dans le troisième tome (L’apprenti), pour l’instant épuisé.

samedi 7 septembre 2019

Vie de Mizuki - 1. L’enfant


Shigeru Mizuki - Vie de Mizuki - 1. L’enfant - Cornélius



« …la muse moderne verra les choses d’un coup d’œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n’est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière »

Victor Hugo - Préface de Cromwell





S’écartant des quelques récits d’imagination que j’ai pu glaner dans la florissante production de mangas japonais, La vie de Mizuki est une œuvre autobiographique de Shigeru Mura alias Mizuki (1922-2016). Ajoutons l’œuvre d’une vie puisque sa très longue gestation donna naissance à des productions intermédiaires comme Opération mort (1972) ou NonNonbâ (1992) dans lesquelles l’auteur se dissimulait sous des personnages d’emprunt. Au soir de son existence vint enfin, pour paraphraser Robert Silverberg, le temps des changements, le temps de tomber les masques et de livrer la vie extraordinaire d’un japonais sous l’ère Showa autrement dit sous le règne de l’empereur Hirohito et même un peu au-delà. Mêlant petite et grande Histoire, grotesque et émotion La vie de Mizuki atteint le statut d’œuvre universelle.



Le petit Shigeru nait en 1922 à Osaka, deuxième garçon d’une fratrie de trois. Son père, de qui il tient une certaine insouciance et peut-être sa sensibilité artistique, ouvre une salle de cinéma après avoir été renvoyé de sa banque. Malheureusement le vol du projecteur le réduit au chômage. La mère du mangaka est issue d’une famille autrefois prospère mais aujourd’hui ruinée. Le grand-père Tatsuki, doué du sens des affaires s’en tire mieux. Il monte une imprimerie à Java en Indonésie après avoir fermé son entreprise de taxis à Osaka. Pendant que le spectre de la Grande Dépression déferle sur l’archipel et pousse les japonais au suicide, le jeune Shigeru partage son quotidien entre bagarres et gloutonnerie. NonNonbâ, l’employée de la maison, très superstitieuse, l’initie aux légendes et aux yôkai, contribuant également à l’éclosion de son talent artistique. Mais vient bientôt le temps de l’école et des premiers déboires.



Planche 1
Contrairement à ce que pourraient laisser supposer les lignes précédentes, je n’ai pas été immédiatement emballé par ce manga. En cause le graphisme. Dans la planche 1 par exemple les trois personnages en bas à droite semblent collés sur un décor préexistant. On voit assez souvent des fonds, des paysages très travaillés, des scènes de combat hyper réalistes sur lesquels sont plaqués des figures au trait caricatural. Cette hétérogénéité graphique surprend mais le récit emporte tout. Shigeru Mizuki est un héros atypique, une synthèse improbable entre le soldat Baleine (1) et Alexandre le Bienheureux (2). Mis au ban des institutions, école usine, armée, il symbolise l’inadapté social qui survit à tout, même aux sévices des sous-officiers nippons. La saveur de cette épopée tient à ses personnages secondaires, à ses petites digressions narratives qui éclairent brutalement ce que fut le Japon de ce temps, la misère sociale et sanitaire puis l’émergence d’une caste militaire dirigeante nationaliste et expansionniste. On rit aux éclats aux facéties de ce petit bonhomme, on frémit à la disparition de son copain de classe Yukata expédié comme cuiseur de riz sur un bateau de pêche afin de pourvoir à la subsistance de sa famille. Le lecteur referme le volume sur l’appel aux drapeaux et le départ de Sherigu dans le Pacifique Sud. Vivement la suite de ce manga monumental.

P :S du 10/02/2023  L'hétérogénéité des dessins s'explique certainement par le travail d'un assistant,  une pratique courante chez les mangakas pour respecter le délai de publication dans les magazines.



(1)   Full Metal Jacket - Stanley Kubrick

(2)   Alexandre le Bienheureux - Yves Robert