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mercredi 20 août 2025

Voile vers Byzance

Robert Silverberg - Voile vers Byzance - Le Bélial’ - Une heure lumière

 

 


Quoi de mieux pour entamer une nouvelle saison littéraire qu’une œuvre de Robert Silverberg ? Il s’agit en l’occurrence d’une réédition d’une novella de 1985 déjà publiée à plusieurs reprises en France dans la traduction du toujours jeune Pierre Paul Durastanti. Lauréat d’un Nebula, finaliste des Hugo et Locus ce texte mérite d’être porté à l’attention des jeunes générations.

 

Charles Phillips, newyorkais de 1984, se retrouve soudainement projeté dans la Terre du cinquantième siècle, transformée en un gigantesque Disneyland peuplé de villes antiques et éphémères. Les citoyens immortels et dilettantes de ce monde de loisir déambulent dans les rues et les palais de cités reconstituées dont l’animation est assurée par une myriade de « temporaires », intermittents du spectacles robotiques mimant le quotidien des populations disparues. C’est ainsi que Phillips découvre Alexandrie, son Phare, sa Bibliothèque contenant les pièces perdues de Sophocle, l’histoire de Rome par Caton, la vie de Périclès par Thucydide etc. Il découvre aussi l’amour en la personne d’une « éphémère ».

 

Copyright Alexandre - Oliver Stone

Voile vers Byzance appartient à ce qu’on pourrait appeler la « veine touristique » de l’auteur. Le titre de travail - provisoire - du récit de l’écrivain, La ville aux cents portes, renvoie à une autre novella Thèbes aux cents portes qui met aussi en scène un voyageur temporel. Les deux textes présentent une autre similitude. On connait le Silverberg amer des Monades urbaines, de L’homme dans le labyrinthe. Mais il ne faut pas occulter un autre Silverberg, ici présent, celui dont les épilogues ouvrent de nouveaux espaces et de nouveaux émerveillements y compris au détour de civilisations anciennes.

 

En dehors de la thématique d’une Terre du futur hédoniste, déjà abordée par Moorcock dans son cycle des Danseurs de la fin des temps, l’auteur reprend à son compte un sujet autrement plus grave, cœur du roman Gilgamesh roi d’Ourouk, la mortalité au cœur de la condition humaine. Gioia, amante et guide de Phillips est une « éphémère ». Une anomalie génétique la prive de l’immortalité. Pire, Phillips ne semble plus vieillir alors même que son désir de retour dans le New York de 1984 semble disparaitre.

 

Comment s’affranchir de l’idée de la mort ? L’écrivain cite alors un paragraphe du poème du poète irlandais William Butler Yeats : Voile vers Byzance (1)

  

Une fois délivré de la nature, je n’emprunterai plus

Ma forme corporelle à nulle chose naturelle, mais

A ces formes que les orfèvres de Grèce

Façonnent d’or battu ou couvrent de feuilles d’or

Pour tenir en éveil un Empereur somnolent ;

Ou qu’ils posent sur un rameau d’or pour qu’elles chantent

Aux seigneurs et aux dames de Byzance

Ce qui fut, ce qui est, ce qui est à venir.

  

Même si la nouvelle s’oriente vers un final qu’un vers de Shakespeare page 112 suggère davantage, on peut à mon avis , en substituant la figure du romancier à celle de son personnage, y lire la volonté d’échapper au Temps par l’Art. En ce sens Robert Silverberg est immortel.

 

 

 

 

 

P.S : l’intégralité du poème

 

Ce pays-là n’est pas pour les vieillards. Les garçons

Et les filles enlacés, les oiseaux dans les arbres

– Ces générations de la mort – tout à leur chant,

Les saumons bondissants, les mers combles de maquereaux,

Tout ce qui marche, nage ou vole, au long de l’été célèbre

Tout ce qui est engendré, naît et meurt.

Ravis par cette musique sensuelle, tous négligent

Les monuments de l’intellect qui ne vieillit pas.

.

.

Un homme d’âge n’est qu’une misérable chose,

Un manteau loqueteux sur un bâton, à moins

Que l’âme ne batte des mains et ne chante, et ne chante plus fort

A chaque nouvelle déchirure qui troue son habit mortel,

Mais il n’est qu’une seule école pour ce chant, c’est l’étude

Des monuments de sa propre magnificence ;

Et c’est pourquoi j’ai traversé les mers pour m’en venir

Jusqu’à la cité sainte de Byzance.

.

.

Ô vous, sages dressés dans les saintes flammes de Dieu

Comme dans l’or d’une mosaïque sur un mur,

Sortez des flammes saintes, venez dans la gyre qui tournoie

Et soyez les maîtres de chant de mon âme.

Réduisez en cendres mon cœur ; malade de désir,

Ligoté à un animal qui se meurt,

Il ignore ce qu’il est ; et recueillez-moi

Dans l’artifice de l’éternité.

.

.

Une fois délivré de la nature, je n’emprunterai plus

Ma forme corporelle à nulle chose naturelle, mais

A ces formes que les orfèvres de Grèce

Façonnent d’or battu ou couvrent de feuilles d’or

Pour tenir en éveil un Empereur somnolent ;

Ou qu’ils posent sur un rameau d’or pour qu’elles chantent

Aux seigneurs et aux dames de Byzance

Ce qui fut, ce qui est, ce qui est à venir.

 

 

 

 

 

 

(1)   J’ai repris la traduction de Jean Yves Masson, à l’exception du 25e vers traduit par Jean Briat


vendredi 7 février 2025

Les Quatre-Vingt-Dix ans de Robert Silverberg


Jean-Daniel Brèque nous l’a annoncé, Robert Silverberg a fêté ses 90 ans le 15 janvier 2025. Fidèles lecteurs, humbles fans, nous nous réjouissons de cette annonce. La vénérable revue Galaxies sort à cette occasion un numéro spécial. Le dossier concocté par Meddy Ligner, universitaire et enseignant, comprend un tour d’horizon de l’œuvre du Maitre effectué sous le prisme de l’Histoire, les quelques et hélas peu nombreuses adaptations de celle-ci au cinéma, au théâtre et en bande dessinée. Enfin quelques pages sont consacrées aux relations amicales qui unissent ou ont unis l’auteur de L’Oreille interne à la France, entendez par là, les éditeurs, traducteurs, au nombre desquels on signale Jacques Chambon, Gérard Klein, Robert Louit, Pierre Paul Durastanti et bien d’autres, -  mais plus simplement à notre pays, sa culture, ses paysages, sa gastronomie.

 

L’hommage se poursuit avec deux nouvelles de Johan Heliot et Meddy Ligner inspirées du cycle de Majipoor et surtout, surtout ! une nouvelle inédite en langue française de Silverberg datant de 1991, traduite par Sylvie Denis, « Le Dernier Vétéran de la guerre de San Francisco » (« The Last Surviving Veteran of the War of San Francisco »). L’écrivain raconte une cérémonie de remise de médaille octroyée au dernier vétéran de la guerre de San Francisco. Ce conflit opposait une centaine d’années auparavant l’Empire de San Francisco à des Etats californiens au sein d’une Amérique disparue et morcelée. Agé de 143 ans, bardé d’organes artificiels, perfusé et arrimé à son fauteuil roulant sous la surveillance constante d’une infirmière, le général James Crawford raconte dans ses moments de lucidité de biens curieux souvenirs de guerre. En moins de 20 pages, « Le Dernier Vétéran de la guerre de San Francisco » surclasse L’Anomalie,prix Goncourt 2020. Curieusement, et puisque l’écrivain cite le personnage, la première référence à m’être venue à l’esprit est le film Patton. Sur un champ de bataille le célèbre chef de la troisième armée évoquant les plus grandes empoignades militaires de l’Histoire humaine déclarait à son interlocuteur : « J’y étais ! ».  On peut aussi y voir un démiurge Dickien.

 
Combien d’inédits restent-ils à traduire ? Aujourd’hui le général Silverberg a abandonné la fiction, mais pas l’écriture. Jean-Daniel Brèque signale ainsi la parution de Living in the Future, recueil « d’introductions de livres, de discours, de critiques d’histoires, d’interviews et de sa chronique de longue date dans le magazine de science-fiction d’Asimov ». Dans cette revue justement l’écrivain livre bimensuellement un article de trois pages serrées. En Novembre/Décembre 2024 sous le titre With Folded Hands… il s’intéresse aux déclarations et agissements du médiatique et Trumpiste Elon Musk :

« En 2015, alors qu'il célébrait son quarante-quatrième anniversaire lors d'une fête dans la région viticole de Californie, il a eu une conversation avec Larry Page, l'un des créateurs de Google, qui lui a dit : « Les humains finiront par se fondre dans la masse. Les humains finiront par fusionner avec des machines artificiellement intelligentes. Un jour, il y aura plusieurs types d'intelligence en concurrence pour les ressources, et la meilleure gagnera ».

Si cela se produit, a déclaré Musk, nous sommes condamnés. Les machines détruiraient l'humanité.

C'était en 2015. Huit ans plus tard, Musk, toujours versatile, a fait un virage à 180 degrés et a commencé à considérer l'intelligence artificielle non pas comme une menace, mais comme une véritable aubaine. Il a fondé sa propre entreprise d'IA, appelée xAI, dans le but de développer une « super intelligence numérique combinée à la robotique », afin que le reste d'entre nous soit épargné par ce travail ennuyeux, tout en devenant merveilleusement riche. »

 

Le titre de l’article fait référence à une nouvelle de Jack Williamson « With Folded Hands … » traduite en français sous le titre « Les bras croisés » et parue chez Marabout dans le recueil Des machines et des hommes. Dans le meilleur des mondes possibles de demain, les robots s'occupent de tout et protègent les humains, y compris d' eux-mêmes. Robert Silverberg cite de multiples extraits : «  Non, il n'y a rien qui cloche chez moi. Il haletait désespérément. La télévision vient de découvrir que je suis parfaitement heureux, conformément à la Directive Première. Tout est absolument merveilleux. Sa voix était sèche et rauque et sauvage.... La voiture quitta l'avenue brillante, le ramenant à la splendeur tranquille de sa maison. Ses mains futiles se serrèrent et se détendirent à nouveau, repliées sur ses genoux. Il n'y avait plus rien à faire.» 

 

La phrase terrifiante attribuée à Larry Page « Les humains finiront par se fondre dans la masse. » renvoie aux plus grands textes dystopiques. Que signifie-t-elle ? Oublions les promesses d’une civilisation des loisirs, vieux rêve des Trente glorieuses qu’une première lecture de « With Folded Hands … » pourrait suggérer et qu’Elon Musk se fait un malin plaisir de miroiter. Dans la longue histoire de la dépossession humaine au profit de quelques-uns, l’intelligence artificielle ouvre un nouveau chapitre dans le prolongement de la robotique et de la digitalisation. Un petit nombre s’enrichira. Mais les bras croisés du héros de Williamson et la néantisation de l’espèce humaine prophétisée par le fondateur de Google renvoient à une nouvelle forme d’impuissance imposée par un monstre auto-apprenant qui interfèrera dans tous les processus décisionnels économiques aussi bien stratégiques que quotidiens, du chef d’entreprise au simple consommateur, et qui sait ... démocratiques. Relisons à ce sujet « A voté » d’Isaac Asimov.

 

Bon anniversaire Mr Silverberg !

 

 PS : Intelligence artificielle et droits humains.

[Cette fiche est référencée dans l’item Passeports pour le futur]


mardi 22 octobre 2024

Les Ailes de la nuit

Robert Silverberg - Les Ailes de la nuit - J’ai Lu

 

 

Dans un Temps éloigné, le Guetteur Wuellig fait route en direction de l’ancienne ville de Rome connue désormais sous le nom de Roum. Il est accompagné d’Alvuela, une Volante, jeune femme gracile et ailée, et de Gormon un Elfon. Modifiés ou pas, ces personnages restent des êtres humains rescapés du châtiment que leur espèce s’est infligée à elle-même, en modifiant jadis les équilibres climatiques de leur planète. Les peuples des étoiles jadis colonisés viennent en touriste admirer les reliefs d’une civilisation autrefois brillante au sein d’un monde dévasté et l’un d’entre eux menace même de conquérir la Terre et de se venger. L’Humanité rescapée s’est regroupée en confréries et celle de Wuellig consiste justement à détecter et à prévenir une éventuelle invasion.

 

Paru un an après L’Homme dans le Labyrinthe, Les Ailes de la nuit emmène le lecteur sur des terres évocatrices a priori de l’œuvre de Jack Vance mais qui en définitive se rapprochent d’un chemin de Compostelle, d’un itinéraire spirituel où se succèdent, pas forcément dans l’ordre, crime, châtiment et rédemption. Wuellig, malgré l’alerte donnée, reste le témoin impuissant de l’invasion pressentie. Sur les routes de Roum ou de Jorslem (l’ancienne Jérusalem) il cherche une voie existentielle et disons, puisque le roman n’est pas exempt d’une certaine religiosité, une forme de salut, en compagnie de voyageurs aux motivations plus ou moins troubles. Chacun d’ailleurs affrontera son karma lors d’une ultime étape, procédé que réutilisera Silverberg dans Le Livre des crânes voire Les Profondeurs de La Terre.

 

Si le crime est collectif, collective sera la rédemption. Le choix de l’auteur s’avère des plus pertinents en regards des thèmes abordés, le changement climatique (repris dans Soleil de minuit) et le retour de bâton des colonisations, dont l’actualité ne cesse de vibrionner à nos oreilles. Rédigé dans une langue classique, splendide, (merci au traducteur Michel Deutsch), l’ouvrage paru en 1969 (VF 1975) tient toujours le coup y compris ce parfum suranné de Love and Peace.


lundi 29 juillet 2024

L’Homme dans le Labyrinthe

Robert Silverberg - L’Homme dans le Labyrinthe - J’ai Lu

 

 

Tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s'y perd.

Grégoire Lacroix

 

 

Olivier Girard, directeur des éditions Le Bélial’ remarquait dans son éditorial du numéro 115 de la revue Bifrost l’absence persistante sur les étals depuis de longs mois, de nouveaux ouvrages de science-fiction de qualité. Seraient-ils parus, ajoute-t-il, qu’un nouvel obstacle se serait alors dressé, en cas de succès commercial : voyez L’Anomalie, qualifié de roman Oulipien par la critique. Pire, certains esprits imbéciles saturant les commentariums de blogs prestigieux n’y vont pas de main morte : « L’Anomalie n’est pas un ouvrage de science-fiction ». Gilles Dumay directeur de la collection Albin Michel Imaginaire déclare également peiner à dénicher l’oiseau rare alors que l’offre de fantasy ne cesse d’enfler. Cependant cette mauvaise passe éditoriale incite le lecteur à chercher d’autres voies, à puiser dans le stock existant, voir, dans mon cas, à revisiter les chefs d’œuvre du genre.

 

C’est ainsi que je me suis replongé dans L’Homme dans le Labyrinthe de Robert Silverberg. Pour en parler il me fallut cependant déroger à un de mes principes. Pas question en effet de doublonner une chronique ou une étude de sensibilité équivalente et de qualité supérieure. Le travail formidable de Rachel Tanner Mythe et Space Opera paru dans Bifrost 49 aurait dû me faire taire. Mais j’aime tellement l’ouvrage, que passant outre mes insuffisances, je vais glisser quelques mots et réflexions interstitielles.

 

Ce récit de 1967 raconte les efforts de Richard Boardman, un diplomate de très haut rang pour extirper Dick Muller, un ancien collaborateur, du labyrinthe de la planète Lemnos où il s’est réfugié depuis neuf ans. Muller a conçu pour l’Humanité, comme l’Alceste du Misanthrope, non pas une « effroyable haine » mais un dégout au point « De fuir, dans un désert, l’approche des humains. » Ce dégout partagé, cette « puanteur » est consécutive à un sort, une manipulation chimique réalisée par les natifs de Beta Hydri IV, où Muller fut envoyé pour un premier contact. Dès lors tout humain mis en présence de ce dernier éprouve un sentiment de tristesse et de rejet causé par la mise au jour de la somme de ses turpitudes jusque-là enfouies au plus profond de son inconscient :

 -         « Vous savez. J'avais toujours bien supporté l'isolement. Quand je vivais avec les gens j'étais gai et cordial. Je savais plaire et j'aimais cela! Bien sûr, je n'ai jamais été aussi rayonnant que vous ! Vous êtes aimable, noble et gracieux, Ned. Mais je tenais ma place. J'avais des amis, des femmes, des relations. J'étais un homme parmi les autres. En même temps, je pouvais partir en mission pendant un an, un an et demi, sans voir personne, sans que cela me gêne. Après, quand je fus rejeté pour de bon par la société, je me suis rendu compte que j'avais besoin d'elle et que je souffrais de ma solitude. Maintenant c'est terminé. J'ai dépassé ce besoin. Je pourrais encore vivre un siècle tout seul sans éprouver le désir de voir quelqu'un. Je me suis entraîné à considérer l’humanité comme elle me considère : quelque chose de morbide qui rend malade, qui soulève le cœur et qu'il vaut mieux éviter. Allez tous au diable ! Je ne dois rien à personne. Je n'ai aucune obligation envers les hommes, pas même de les aimer. Je pourrais vous laisser pourrir dans cette cage, Ned sans éprouver le moindre remords. Je passerais deux fois par jour devant la cage et je sourirais à votre squelette. Ce n'est pas que je vous haïsse vous personnellement, ou vos semblables qui peuplent la galaxie. Non. Simplement, je vous méprise. Vous ne m'êtes rien. Encore moins que rien. Vous êtes de la saleté. Vous voyez, je vous connais maintenant et vous me connaissez vous aussi.

 -         Vous parlez comme si vous apparteniez à une autre espèce que la nôtre, dit Rawlins, hébété d’étonnement.

 -         Non, j’appartiens à la race humaine. Je suis le plus humain de tous les hommes parce que je suis le seul qui ne puisse cacher sa profonde essence humaine. La sentez-vous, cette merveilleuse essence hu­maine ? Toute sa laideur et sa puanteur ? Ce qui est en moi est en vous aussi. Allez voir les Hydriens, ils vous aideront à la libérer et à l'émettre, et alors vous verrez tout le monde vous fuir comme on m'a fui. Je suis le porte-parole des hommes. Je suis la vérité. Je suis l'esprit enfoui sous les crânes. Je suis tes tripes et les viscères de la pensée. Je suis ce tas d'ordures que nous prétendons ne pas exister, toute cette sauvagerie bestiale faite de désirs, de convoitises, de petites haines mesquines, de maux de toutes sortes, d'envies. Et pourtant, c'était moi qui me croyais un dieu. Hybris. Voilà, j'ai été rappelé à l’ordre et remis à ma place. »

  

C’est ici que nous devons quitter Molière pour aborder la véritable source d’inspiration de Robert Silverberg. Lemnos, la « puanteur » renvoient nous dit Rachel Tanner au Philoctète de Sophocle. Philoctète, ancien compagnon d’Hercule, fut abandonné par les Achéens sur l’ile de Lemnos car ses plaies provoquées par la piqure d’un serpent puaient horriblement. Mais dix ans plus tard, sa présence est requise pour vaincre Troie. Philoctète possède en effet l’arc d’Hercule. Pour le convaincre de revenir chez ses semblables, le rusé Ulysse envoie le jeune fils d’Achille, le naïf Néoptolème. Dès lors tout correspond, Boardman est Ulysse, Muller, Philoctète, Ned Rawlins, Néoptolème.

 

Troie n’est pas à reconquérir dans le roman de Silverberg. Un envahisseur extra-terrestre hautement technologique menace d’asservir les colonies humaines. Boardman estime qu’il ne les perçoit pas comme les représentants d’une espèce intelligente mais comme des animaux domesticables. Muller et son don particulier pourrait les faire changer d’avis. Encore faut-il l’extirper de son labyrinthe, un édifice conçu par une civilisation disparue et truffé de pièges mortels interdisant l’accès en son centre. Mais Boardman, il le sait, est depuis longtemps déclaré persona non grata. Le diplomate tente une ruse et envoie au contact de son ancien collaborateur, Ned Rawlings fils d'un ami de Muller.

  

Les péripéties de cette histoire importent moins que les divergences et les confrontations verbales entre les trois principaux personnages qui évoquent le meilleur d’Anouilh (Beckett, Antigone). On peut d'ailleurs abandonner très provisoirement Philoctète et se dire que Muller est un Alceste lassé du genre humain, Boardman est aussi un Créon pragmatique, sans scrupule, n’écartant aucun stratagème pour faire triompher la raison d’Etat, et Rawlins, dans ses échanges avec ce dernier, une Antigone idéaliste détestant le mensonge :

 « Boardman secoua la tête avec véhémence :

  - Il a eu neuf années pour s’habituer à ce laby­rinthe, Quels maniements a-t-il appris, et quels pièges a-t-il su utiliser pour se défendre ? (Il marqua une pause et reprit) : nous savons seulement qu'il a mis au point un système destiné à faire sauter tout le labyrinthe si quelqu'un pointait une arme sur lui. Non, je ne veux pas prendre le risque d'une action offensive. Il a trop de valeur pour nous. Il faut qu’il sorte de cet endroit de son plein gré, Ned. C'est pourquoi nous en sommes réduits à le tromper avec de fausses promesses. Je sais que c'est ignoble et que cela pue. Mais parfois, l'univers entier pue. Vous n'avez pas encore remarqué cela ?

   Il n'est pas obligé de puer ! dit Rawlins violem­ment, élevant la voix. C'est la seule leçon que vous ayez apprise pendant toutes ces années ? L'univers ne pue pas ! C'est l'homme qui pue ! Et il pue de propos délibéré, parce qu'il préfère puer que sentir bon ! Nous ne sommes pas obligés de mentir ! Nous ne sommes pas obligés de tricher ! Nous pourrions choisir la franchise et la propreté...

Rawlins se tut subitement. Il reprit plus doucement :

  

Je dois vous paraître solidement naïf, n'est-ce pas, Charles ?

   Vous en avez le droit, répondit Boardman. C'est le privilège de la jeunesse.

   Pensez-vous sincèrement que l'univers est pourri et qu'il a été créé par un esprit malfaisant ?

Boardman toucha le bout de ses doigts boudinés et courts.

— Ce n'est pas exactement cela. Il n'y a pas une puissance du mal qui règle l'ordre des choses, pas plus qu'il n'existe une puissance du bien. L'univers est un immense mécanisme impersonnel. Son fonc­tionnement le conduit à exercer de temps en temps une contrainte sur certaines de ses parties qui peu­vent en souffrir et disparaître à cause de ce qui leur paraît une injustice, mais l'univers s'en fout, parce qu'il peut les remplacer, Il n'y rien d'immoral dans ce rejet, mais on ne peut empêcher les parties lésées de penser que cela pue. Quand nous avons envoyé Dick Muller sur Bêta Hydri IV, deux petites parties de l'univers se heurtèrent. Nous devions l’en­voyer là-bas parce que notre nature nous pousse à essayer de découvrir toujours plus loin, et les Hydriens ont agi de la sorte avec lui parce qu'ils obéissaient à des lois de leur nature. Le résultat fut que Muller revint de Bêta Hydri IV en mauvais état. Il avait été coincé dans la machinerie de l'univers et il avait été broyé. Maintenant, il va y avoir un second heurt entre deux parties de l'univers, tout aussi iné­vitable, et nous devrons jeter une nouvelle fois Mul­ler dans les engrenages de la machine. Il y a de grandes chances pour qu'il soit à nouveau mis en pièces - et cela pue, je le reconnais - mais pour en arriver là, il faut que vous et moi nous nous salissions un peu nos mains et nos âmes. »

 

Le Cosmos de Silverberg est impersonnel ; ses engrenages renvoient au titre d’une pièce de Cocteau La Machine Infernale là aussi inspirée du théâtre de Sophocle. Machinerie de l’Univers contre machinerie du Destin … Sans dévoiler la conclusion du récit on n’imagine pas, tragédie oblige, Muller renouer avec le genre humain : « J’ai appris la vérité sur les hommes » dit-il. Le final tout en retenue en évoque un autre, tout en pathos, celui de Dans le torrent des siècles de Clifford D. Simak :

 « Elle garda la tête levée, regardant fixement le minuscule point de feu qui fuyait dans l'espace.

     Il fallait qu'il continue de penser qu'il y avait quelques humains qu'il avait pu aider, qu'il y avait quelques humains qui croyaient encore en lui.

Herkimer hocha la tête :

     C'était la seule chose à faire, Eva. C'était ce que vous deviez faire. Nous lui avons assez pris, assez pris de son humanité. Nous ne pouvions pas la lui rendre toute.

Elle porta les mains à son visage, courba les épaules et ne fut plus qu'une femme, une androïde, qui sanglotait, le cœur brisé. »

 

Que c’est beau la science-fiction.

dimanche 23 juin 2024

Le Chemin de l’Espace

Robert Silverberg - Le Chemin de l’Espace - Le Bélial’ Pulps

 

 


Le Chemin de l’Espace est un fix-up composé de cinq nouvelles parues entre 1965 et 1966 et compilées en volume en 1967 sous le titre To Open the Sky. Les quatre premières furent publiées dans la revue française Galaxie 2eme série. La cinquième resta introuvable en VF, sauf erreur ; les lecteurs la découvrirent en 1983 chez J’ai Lu, dans la traduction du roman de 1967. Le Bélial, sous la direction de Pierre-Paul Durastanti en offre aujourd’hui une nouvelle version corrigée par ses soins et enrichie d’une préface de Robert Silverberg. On y apprend que l’idée du récit remonte aux années 50. Sa rédaction démarra en 1964 sous l’impulsion d’un Frederick Pohl décidé à laisser les coudées franches à un écrivain avide de renouveau. Ainsi démarre l’arc narratif d’une œuvre plus personnelle qui s’étendra, malgré une autre interruption, du « Feu bleu » au … Glissement vers le bleu.

  

Conformément à un prédicat d’André Malraux, le XXIe siècle et le suivant, sont devenus religieux. Les dix ou douze milliards d’habitants qui peuplent la Terre étouffent. La « Fraternité de la radiation immanente » dont la catéchèse se résume à un salmigondis scientifique, leur promet la vie éternelle en ce monde. Dans ses temples, les fidèles ne se prosternent pas devant un crucifix, mais devant un réacteur nucléaire au cobalt 60 qui émet une lueur bleutée. D’autres humains ont tenté une échappatoire à l’enfer terrien en colonisant Mars et Vénus. Sur celle-ci s’est développée une fraction religieuse dissidente de La Fraternité, Les Harmonistes.

 

Le roman débute par la visite d’un plénipotentiaire Martien venu se distraire des rigueurs de la vie sur la planète rouge en force beuveries. Une scène dont s'inspirera d’ailleurs Silverberg dans un chapitre de Roma Aeterna. Kirby, qui s’efforce de tempérer les emportements vineux de son hôte dans un temple de la Fraternité, découvre ses rites et en deviendra à son corps défendant un des principaux piliers. Le second chapitre raconte les efforts de Mondschein, un jeune « Frère », pour pénétrer dans le laboratoire de Santa Fe où s’élaborent les secrets de l’immortalité. Exilé finalement sur Venus il basculera dans l’Hérésie. Une lutte d’influence s’établit alors entre les deux courants religieux, lutte dont Vorst le fondateur de La Fraternité détient seul les clefs de l’enjeu final et alimentée par des personnages récurrents dont la longévité exceptionnelle leur confère une présence mythique.

  

Le titre du roman donne une vision assez juste du contenu de l’œuvre de Robert Silverberg. Sous l’emprise de contraintes de toutes sortes, environnementales, sociétales ou spirituelles, les personnages de ses romans s’efforcent de trouver un chemin de liberté. Certains échouent (Les Monades Urbaines, La Face des Eaux), sont déportés dans le Cambrien, d’autres découvrent un Univers (Les Profondeurs de la Terre, Ciel brûlant de minuit, « Voué aux ténèbres », « La Maison en Os », « Thèbes aux cent portes »). Noel Vorst, le Fondateur, l’homme « aux plans derrière les plans » ressemble à d’autres oligarques, Krug de La Tour de verre, Gengis II Mao IV Khan de Shadrak dans la fournaise. S’il leur attribue un rôle prééminent Silverberg s’en débarrasse en les expédiant dans les étoiles ou en les réduisant au silence. Saluons Le Chemin de l’Espace, bon et plaisant roman où dans les interstices d’une architecture façon Asimov ou Blish se glisse le prélude des chants futurs de l’auteur de L’ oreille interne.

lundi 25 mars 2024

Les Déserteurs temporels

Robert Silverberg - Les Déserteurs temporels - Le Livre de Poche

 

 

 

 

Terre Vingt-Cinquième siècle : le citoyen de Septième Classe Quellen s’octroie quelques moments de détente dans une résidence secondaire illégale au Congo. Quelques instants arrachés, non sans risques, à un monde citadin surpeuplé, étouffant, irrespirable au sens propre puisque chaque habitant, chaque famille dispose dans son réduit d’habitation d’une petite aération fournissant à prix d’or quelques molécules d’oxygène. Bureaucrate rattaché à un secrétariat aux affaires criminelles, Quellen jouit d’une situation relativement privilégiée à l’inverse de son beau-frère, père de deux enfants, chômeur et citoyen de Quatorzième Classe. On ne meurt pas de faim dans ces temps futurs. On éteint tout doucement ses rêves à force de drogue, de dérivatifs avant de s’éteindre soi-même.


 

Or un nouvel espoir surgit qui inquiète les instances dirigeantes des deux Premières Classes et fait vaciller l’ensemble. Un individu propose à tout un chacun de s’évader dans le passé. Promesse d’autant plus sérieuse qu’elle est tracée dans les livres d’histoire. Les autorités chargent Quellen d’enquêter et de retrouver le concepteur de la machine temporelle, tout en restant indécis sur les mesures à prendre : stopper un saut temporel n’est-ce pas modifier une histoire déjà écrite et par voie de conséquence le présent ?


 

Comme l’indique Fréderic Jaccaud dans la revue Bifrost 49, Les Déserteurs temporels paru en 1967 annonce des thématiques d’ouvrages futurs de Robert Silverberg, les « espaces inhabitables » des Monades urbaines, les fuites (ou plutôt les expulsions temporelles) des Déportés du Cambrien, l’avènement d’autocrates tel Gengis Mao de Shadrak dans La Fournaise etc. Des courts romans parfois très remarquablement écrits comme Les ailes de la nuit ou L’oreille interne. La progression du style frappe le lecteur au sein de l’ouvrage, passant de l’acrobatique (page 9 de l’édition Poche) « Il était incapable des contorsions mentales qui permettaient de considérer ce hideux surpeuplement etc. » à des phrases d’écrivain « La nuit venait comme un poing qui se ferme » (page132) ou « Le monde était trop pour lui ; il était trop peu pour le monde » (page 147).


 

Les personnages comme souvent chez Silverberg sonnent juste. Beth et Hélaine sont des Ariane abandonnées par leurs maris au bord du labyrinthe d’un monde sans espoir. Brogg, l’adjoint et maitre chanteur de Quellen, Quellen lui-même endossent le costume des opportunistes. Quant à Lanoy, scientifique féru d’antiquité romaine c’est Silverberg lui-même ouvrant les portes de la fiction à ses lecteurs. Les Déserteurs temporels se lit encore aujourd’hui sans déplaisir.


mercredi 29 novembre 2023

Roma Æterna

Robert Silverberg - Roma Æterna - Robert Laffont - Ailleurs & Demain

 

 

Dans les Carnets de notes de ses Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar reproduit une phrase de la Correspondance de Flaubert : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » C’est tout le sujet de Roma Æterna, une uchronie de Robert Silverberg où l’échec de l’exode des Hébreux hors d’Egypte et par ricochet celui de l’avènement du Christianisme constituent le point de divergence avec l’Histoire de l’Empire Romain telle que nous la connaissons.

 

Inspiré par les travaux d’Edward Gibbon, l’écrivain dresse en onze tableaux une chronologie imaginaire s’étalant du Vème au XXème siècle d’une « Pax » Romana affranchie des monothéismes religieux, Islam compris. Rome survit aux attaques barbares, les Empires d’Occident et d’Orient s’affrontent, se réconcilient ou fusionnent, la République leur succède. Habilement Robert Silverberg entremêle destins individuels et évènements historiques.

 

Toutes les nouvelles ou novellas ne présentent pas le même intérêt littéraire.  “1282 A.U.C. : Avec César dans les Bas-Fonds” raconte la naissance d’un destin politique. Maximilianus, fils cadet de l’Empereur Justinianus va s’encanailler dans les souterrains de Rome en compagnie de son confident Faustus et d’un diplomate grec. La mort inopinée de l’Empereur met au jour l’ambition longtemps dissimulée du cadet. “1282 A.U.C. : Avec César dans les Bas-Fonds” réunit deux ingrédients intéressants, un récit pittoresque et la germination d’une conscience, celle d’un Maximilianus fêtard soudain raide dans ses bottes comme le roi  Henri II Plantagenêt du Beckett d’Anouilh ou le roi Henry IV dans la pièce éponyme  de Shakespeare. (1) “2206 A.U.C. : Un avant-poste du royaume” est l’histoire d’une courte idylle entre une patricienne vénitienne d’ascendance grecque et un proconsul romain ; elle oppose deux visions du monde. “2543 A.U.C. : Se familiariser avec le dragon” :  Un historien met au jour le journal de bord d’un empereur qui a effectué un tour du monde. Les récits de voyage ont fourni à Robert Silverberg la matière de plusieurs textes dont le fameux Seigneur des ténèbres. Dans “2650 A.U.C. : Une fable des bois véniens”, au titre inspiré d'un ensemble de valses de Johann Strauss, l'Empire a disparu remplacé par une République. Mais sa légende perdure …

  

Roma Æterna séduit par sa construction, son écriture, des réflexions sur l’Histoire mais l’uchronie proposée n’est pas plus convaincante que celle proposée sur le même thème par Charles Renouvier dans son ouvrage Uchronie : l'utopie dans l'histoire. La Rome de Robert Silverberg ne diffère pas de celle que nous ont légué les historiens romains, la modernité n’y suinte pas. Reste le plaisir de replonger dans les Humanités Classiques et de savourer la vaste culture historique de l’écrivain.




(1) « Quand Shakespeare écrit les deux pièces Henry IV, un de ses buts est de montrer l'éducation d'un prince, et son passage d'une jeunesse turbulente à la maîtrise de soi et à la dignité d'un grand roi. Pour symboliser la société indisciplinée et égoïste dans laquelle grandit Henri, prince de Galles, surnommé Hal, Shakespeare le fait fréquenter une taverne et une bande de vauriens, ivrognes et voleurs, menée par un chevalier énorme et amoral, sir John Falstaff […]»

 « […]Falstaff et ses compagnons se sont placés sur le trajet du roi après son couronnement. À son passage, Falstaff l'interpelle familièrement, mais le roi le renie : « Je ne te connais pas, vieil homme ». Néanmoins, le roi demande au Grand Juge qu'on subvienne à leurs besoins, de crainte que leur manque de ressources ne les fasse retomber dans le mal.[…]»

Source Wikipedia

dimanche 21 mai 2023

Le jardin des mots effacés

Robert Silverberg - Le jardin des mots effacés - Asimov’s Science Fiction

 

 

Cela fait, quoi, une dizaine d’années que Robert Silverberg a stoppé sa carrière littéraire. Depuis un certain Glissement vers le bleu en 2012, un plouf collaboratif retentissant. La peste soit des fans ! Mon plus grand regret et sans doute de beaucoup d’autres est l’abandon du projet Les vestiges de l’Automne qui devait clore le cycle du Nouveau Printemps et dont il ne reste qu’une novella et le plan détaillé d’un roman jamais rédigé. Au moins donne-t-il un aperçu sur la méthode de travail de l’auteur. Un désaccord éditorial explique le renoncement, un comble lorsqu’on voit aujourd’hui un Brandon Sanderson dont les ventes rempliraient des conteneurs, récolter quarante millions de dollars de financement participatif pour l’écriture de quatre romans.

 

Robert Silverberg n’a cependant pas lâché totalement la plume. Depuis une quarantaine d’années il collabore à divers magazines, livrant ces derniers temps une chronique bimensuelle en trois pages serrées à  Asimov’s Science Fiction .Les premières ont été regroupées en volume sous le titre Reflections & Refractions.  Elles se situent au croisement des idées scientifiques contemporaines et des mythes, mettent légendes et fictions à l’épreuve du réel comme par exemple « La bibliothèque de Babel » et Google, l’examen de preuves hypothétiques des incursions des Viking dans le Nouveau Monde etc., fragments d’une vaste culture historique sur laquelle il a édifié ses romans et nouvelles d’antan. Il revient à l’occasion sur les grands auteurs du genre qu’il a côtoyé et sur leur travail. C’est le cas pour The garden of deleted words.

 

Tout commence par un rêve. Silverberg adresse un billet au magazine qui par retour de courriel lui fait remarquer que la chronique ne fait pas la longueur requise. Il manque effectivement 400 mots, chose inhabituelle pour un écrivain professionnel qui calibre automatiquement ses textes. Comment les récupérer ? Dans le rêve, pas de Cloud, de Clef USB ou autre forme de sauvegarde. Une présence humaine lui indique l’existence d’un cimetière, jardin ou forêt où gisent les écrits effacés par leurs auteurs. Quelle surprise alors en s’y rendant de découvrir les monticules abritant des textes de Joyce (Les morts), Hemingway, de Mann (Mort à Venise), Faulkner … Il passe en revue ceux de Robert Heinlein, presque rien, car l’auteur de En terre étrangère posait le mot juste immédiatement, puis la vaste quantité de pages rejetées par Ray Bradbury, qui effaçait autant qu’il produisait, les tombes de ceux qui n’effaçaient pas assez, de ceux qui détruisaient trop etc. Vient la découverte de son propre monticule, des 400 mots effacés de l'article et, anecdote bien connue des lecteurs du grand Bob, des cinq réécritures de « Passengers » imposées par Damon Knight, avec au bout l'obtention du prix Nebula. Il se livre à un examen de conscience, faisant la part des textes alimentaires - il fallait bien vivre de sa plume - et des écrits ambitieux. Enfin il repart avec son morceau d'article et envoie le tout à la rédactrice en chef. Le rêve s'achève là.

 

Mes pensées se sont alors écartées involontairement de la chronique. Je me suis souvenu avoir vécu à l’intersection de deux mondes, celui où les conversations téléphoniques s'interrompaient accidentellement, où l'opérateur historique des télécommunications traquait les appels dits perdus (c'est-à-dire n’aboutissant pas et n’ayant pas fait l’objet d’une taxation ), et l’autre, l’actuel, où l’on supplie l’IA de service de vous gommer des réseaux sociaux, de cet espace qui s'apparente à une gigantesque décharge publique en constante expansion, un big bang d'éructations verbales. 


Revenons à la littérature. L’élagage, la réécriture dépendent des exigences des auteurs et de leurs éditeurs; le jardin des très grands écrivains est méticuleusement pillé et leur contenu publié par des exégètes et peu importe la qualité des ratures. Mais comme le souligne Robert Silverberg, l'avènement des ordinateurs et du "couper-coller" a changé la donne. L'accès à la conception des oeuvres, le work in progress, nous est désormais interdit.Le jardin des manuscrits reste désormais en l'état. Le vent en arrache peut-être certaines feuilles et les entremêle en une conversation improbable. Qui sait ?

 

L'écrivain termine son texte en remerciant son inconscient de lui avoir suggéré tant de récits au long de sa vie. A-t-il bien interprété le message ? Et si ce Tombeau des mots effacés était celui du regret de l’abandon de la fiction ?





samedi 23 avril 2022

Shadrak dans la fournaise

Robert Silverberg - Shadrak dans la fournaise - Le Livre de Poche

 

 

En 2012, Gengis Mao règne à Oulan-Bator sur un empire Mongol hérité des ruines de l’ancienne URSS et au-delà sur une Terre confrontée au chaos. Réfugié avec une oligarchie au sommet d’une Tour, il dirige, observe, contrôle le monde par l’intermédiaire d’innombrables satellites ou caméras. La population humaine a été réduite des deux tiers en raison d’une éruption volcanique gigantesque survenue en Amérique du sud, et des séquelles d’une guerre bactériologique qui condamne les survivants au « pourrissement organique », sorte de peste du futur.

 

Cependant le personnage principal du roman n’est pas cet avatar de Big Brother ou de Gengis Khan. Le rôle est dévolu à son médecin personnel Shadrak Mordecai, dévoué au point d’incruster dans son corps une multitude de capteurs qui le renseignent constamment sur l’état de santé de son patient, ou sur ses activités en cours. Pourquoi se doter d’un tel attirail médical ? Gengis Mao, est un vieil homme obsédé par la mort dont il repousse l’échéance à coup de transplantations d’organes. 

 

Deux consciences pour un corps unique, à l’instar de L’homme programmé, autre roman de Silverberg, voilà la première bonne surprise conceptuelle de ce livre. Le thème est dédoublé par la présence d’un jeune homme, Mangu, présenté au monde comme le successeur du descendant des khan, en réalité un pantin, futur réceptacle de l’esprit de Gengis Mao.


Cependant Mangu décède, et Shadrak apprend accidentellement que son propre corps va servir de pièce de rechange au dictateur mongol. Que faire ? Le confort moral du médecin vole en éclat, et le débat éthique et politique, second grand thème du roman, prend alors un caractère aigu : Gengis Mao est-il un mal nécessaire garant de l’ordre du monde et de sa survie, ou est-il un mal absolu ? Les affres de la fournaise évoquées dans le titre s’apparentent aux affres de la conscience, et renvoient (comme le personnage de Shadrak Mordecai) au texte biblique Le Livre de Daniel. A l'instar de L’homme dans le labyrinthe, Robert Silverberg réenchante et transcende une intrigue en transposant mythes et légendes dans un Futur inquiétant, peuplé du coup de personnages à la fois infiniment éloignés et infiniment proches, voix murmurantes, écho des souffrances et des espoirs sans âge.

 

Dans l’ouvrage, Shadrak/Silverberg envoie des baisers à l’Humanité via les écrans de contrôle de la Tour. Il en sera mal récompensé. Shadrak dans la fournaise ne fut pas une réussite commerciale. En professionnel de l’écriture, l’auteur cherchera d’autres voies. S’ensuivront Le cycle de Majipoor et une série de volumes inégaux, plus volumineux, moins personnels. C’en sera fini des romans courts et haletants de la première période, des flamboyances stylistiques de L’oreille interne ou du Fils de l’homme.

 

Sur le fond, ce livre qui brode sur la double thématique de l’identité et des inquiétudes éthiques préfigure Axiomatique de Greg Egan. Certains lecteurs seront déçus de la prédominance des interrogations spirituelles au détriment des péripéties (En cela le roman annonce La face des eaux). Ces errances en font paradoxalement tout le prix. Shadrak, comme Lawler, le médecin du texte précité, est tenté un instant par le néant et l’acceptation de son destin. Mais contrairement aux personnages des Monades urbaines ou au bâtisseur de la Tour de verre, il s’efforce de rompre son emmurement moral. Ces mouvements de l’âme humaine, que renforce le choix narratif du présent de l’indicatif, ne devraient pas laisser indifférent.

 

 

Fiche initialement parue dans Bifrost 49 et sérieusement replâtrée.

 

samedi 4 septembre 2021

Les Temps parallèles


Robert Silverberg - Les Temps parallèles - Marabout - Le Bélial’

 



La littérature de science-fiction entretient un rapport singulier avec le Temps. A la différence des autres genres romanesques, elle ne se résout pas à un constat d’impuissance. Elle n’hésite pas à en déchirer la trame. Ses personnages surfent sur la quatrième dimension ou en font un terrain de jeu, plus communément dénommé « voyage dans le temps ». Robert Silverberg s’est illustré sur ce thème avec plusieurs romans et nouvelles : Les Masques du Temps, Les déserteurs temporels … Homme d’une grande culture historique, féru de lettres classiques, il transpose dans l’infini des temps révolus, des angoisses et interrogations contemporaines.

 

2059 : Jud Elliot, jeune homme de vingt-quatre ans las d’un travail d’assistant juridique, file à la Nouvelle Orléans s’engager dans le Service Temporel. Une nouvelle industrie touristique est née, offrant à des vacanciers fortunés un saut dans le passé à la rencontre d’évènements exceptionnels sous la houlette de guides. Une patrouille temporelle - clin d’œil à Poul Anderson - contrôle l’activité de ces derniers, rétablissant si besoin est, la trame de l’Histoire, supprimant d’éventuels paradoxes provoqués par des voyageurs imprudents ou malfaisants. Diplômé d’Histoire byzantine, Jud, après quelques essais, embarque ses premiers clients dans la ville de Constantinople.

 

La traduction du titre du roman (édition Marabout et ultérieures) est un contre-sens. « Les temps parallèles » suggère l’existence d’univers alternatifs. Or la VO Up the line affirme le contraire. Il s’agit bien d’une unique ligne temporelle que les guides et patrouilleurs s’engagent à préserver. Robert Silverberg emprunte la voie difficile des paradoxes à résoudre, dans la veine des nouvelles de l’anthologie Histoires de voyages dans le temps qui réunissait les spécialistes du genre. Le plus inattendu de ces nœuds gordiens n’est pas celui énoncé jadis par René Barjavel mais l’effet d’accumulation engendré par la contemplation des plus grands évènements historiques, comme la scène de crucifixion du Christ. Le Golgotha devient progressivement aussi peuplé que la Place de la Bastille dans ses grandes heures.

 

Gare au guide qui perd un touriste ou s’avère de leur fausser compagnie pour se livrer à des commerces frauduleux ou séduire une beauté levantine ! Gare également au guide qui tente de corriger ses propres errements au risque d'élargir l'éventail des possibles ! C’est pourtant le travers dans lequel tombe le naïf Jud, bien aidé en cela par un confrère, un certain Metaxas, qui non content de dresser son arbre généalogique, se fait un devoir de copuler avec ses aïeules. Les Temps parallèles se lit comme une histoire d’amour impossible, une plongée brillamment documentée de l’Histoire de Byzance et Constantinople. Mais c’est aussi un livre érotique, sans tabou, genre alimentaire auquel se livrait l’auteur des Chroniques de Majipoor sous différends pseudos. Tout à sa passion avec une très lointaine parente, Jud dans la continuité d’Œdipe demeure aveugle aux conséquences de sa liaison et en subit le châtiment.


Plus qu’une illustration involontaire des mœurs des années 60, Robert Silverberg livrait avec Les Temps parallèles une vision très personnelle du thème. Le Temps, objet de tous les fantasmes, terrain d’exploration du Désir. Ce roman très hot, qui offre une représentation de la gente féminine pas toujours heureuse, tient cependant toujours la route.

 

dimanche 30 août 2020

Deux textes de Robert Silverberg


Robert Silverberg - Destination fin du monde & Traverser la ville - Le passager clandestin/dyschroniques




Sans nouvelles (littéraires) du grand Robert Silverberg depuis 2014, date à laquelle les éditions Actusf avaient traduit des récits situés dans l’univers de Majipoor, Le passager clandestin rompt le silence en ressortant deux vieux textes. Le premier « Destination fin du monde » avait été publié dans en 1975 dans l’anthologie Casterman Futur année zéro et le second « Traverser la ville » dans le recueil Trips en 1976 chez Calmann-Lévy. Pour mémoire la collection dystopiques sélectionne des fictions courtes de science-fiction qui rétroactivement anticipent, dessinent l’état du monde actuel.


« Destination fin du monde », histoire de circonstance en ces temps de pandémie, raconte une soirée entre bobos des années 70. Entre deux joints, les couples évoquent la dernière distraction à la mode, une excursion temporelle permettant d’assister à la fin du monde. Chacun y va de son expérience relatée comme un trip. Au cours des conversations tombent d’affreuses nouvelles de catastrophes sismiques et épidémiques laissant présager le pire. Un spectacle de plus pour les invités. Récit grinçant, « Debordien », rédigé durant la période la plus inspiré de Bob, « Destination fin du monde » n’atteint pas les sommets, mais est précédé d’une courte préface de l’auteur des Ailes de la nuit ! Car Robert Silverberg figurez vous continue d’écrire. A quand une édition française complète et actualisée de ses Reflections and Refractions ? Pour en revenir à l’ouvrage, une bibliographie commentée et une étude thématique accompagnent la nouvelle. Pour 5 euros on aurait tort de s’en priver.


« Traverser la ville » décrit, comme le roman Les monades urbaines, un lieu clos. Dans un futur indéterminé les mégalopoles se sont scindées en districts jalousement indépendants. En lieu et place de structures décentralisées économiquement spécialisées et pratiquant le libre-échange, se sont édifiés des quartiers industriels pauvres retranchés. Des pouvoirs autoritaires, bureaucratiques gouvernent ces lieux. Toutes les activités du quartier de Ganfield sont régies par ordinateur. Silena Ruys compagne du personnage principal et activiste politique dérobe le programme maitre, désorganisant l’activité économique du district. Le conjoint est chargé de récupérer les bandes. La thématique du changement au cœur de la production Silverbergienne trouve ici une ligne de fracture entre un personnage révolté et un second qui s’efforce de rétablir l’ordre ancien fut-il liberticide. Vraiment intéressant, « Traverser la ville » se lit comme un récit anti-initiatique.


vendredi 28 septembre 2018

La semence de la terre


Robert Silverberg - La semence de la Terre - Le Masque Science Fiction






En 2116, une conscription quotidienne expédie sans recours des êtres humains dans les territoires inconnus de l’univers. Chaque groupe composé de cinquante hommes et de cinquante femmes, âgés de vingt à quarante ans, part coloniser une planète vierge de toute vie intelligente. A de rares exceptions près - on veille par exemple à ne pas laisser d’orphelins - nul n’est exempté. La loterie de la sélection casse les familles, brise les carrières. Riches et pauvres sont logés à la même enseigne, mais les personnes malades ou les criminels en réchappent.


Le récit suit une pente naturelle. Sous le regard de quelques personnages, une chanteuse à la carrière déclinante, un étudiant en médecine, un voyou costaud, Robert Silverberg raconte les préparatifs de l'exil puis dans un second temps, les premiers jours de vie de la petite colonie sur Osiris.


Dans ce vieux roman datant de 1962, le jeune auteur décrit un monde cruel où les autorités trouvent une solution radicale au problème de la surpopulation, en se débarrassant d’une fraction de leurs concitoyens. Il n’est pas innocent que l’écrivain nomme l’hémicycle de briefing de l’aéroport « salle 101 ». Autre avanie, le terme de « colonisation » répété à outrance dans La semence de la Terre ne doit pas faire illusion. Il s’agit bien de déportation. La sélection opérée rappelle plutôt les heures très sombres du siècle dernier. Pour mémoire l'auteur réitéra l’expérience quelques années plus tard avec Les déportés du Cambrien.


La seconde partie du roman, bien que brève, s'avère la plus intéressante. Ayant tout perdu, à des milliards de kilomètres de leur planète natale, les pionniers découvrent un Enfer, mais pas celui auquel ils s'attendaient. Afin de prendre un nouveau départ - thème récurrent chez le romancier -, ils leur faudra rompre définitivement tout lien avec la Terre. Robert Silverberg s'est inspiré nommément de Huis clos, une pièce de Jean-Paul Sartre. Quelle culture de la part d'un ancien universitaire américain âgé de 27 ans !


La semence de la Terre est un roman mineur qui voit cependant un créateur légendaire commencer à secouer les codes du space-opera pour sonder les profondeurs de l’âme humaine. Un grand merci à Lord Jim de Culture SF.

dimanche 13 mai 2018

L’oreille interne


Robert Silverberg - L’oreille interne - Folio SF






C’est un courrier d’Ernest Hemingway à l’éditeur Perkins qui ravive mon souvenir de lecture de L’oreille interne de Robert Silverberg. L’écrivain écrit ceci un an après la disparition de l’auteur de Gatsby le magnifique : « Scott died inside himself at around the age of thirty to thirty-five and his creative powers died somewhat later.”


Dying inside (1) … tout est déjà dit. Fitzgerald dans une nouvelle, « La fêlure », pressentait et appréhendait ce phénomène en ces termes. « Il existe une autre espèce de choc qui vient de l’intérieur que l’on n’éprouve pas avant qu’il ne soit trop tard pour y remédier, avant d’avoir acquis l’absolue certitude que d’une certaine manière, on ne sera plus jamais le même homme. » Cette « cassure », ce moment où l’on cesse d’être soi-même, Silverberg l’éprouva temporairement à deux reprises en 1959 et 1973. Il s’agissait de burn-out, d’une lassitude d’écrire, rançon d’une activité littéraire industrielle.


Il en fit la matière première de L’oreille interne qui conte la perte progressive du don de télépathie de David Selig. L’auteur renouvelait alors complètement ce vieux thème de science fiction illustré entre autres par Van Vogt (A la poursuite des Slans), Alfred Bester (L’homme démoli) ou Sturgeon (Les plus qu’humains). D’un instrument de domination il en fit une malédiction, une impuissance.


Cette faculté David Selig ne l’exploite pas ou peu. Enfant difficile, redouté par ses camarades, il poursuit de brillantes études universitaires et renonce à tout projet professionnel, vivotant grâce à sa sœur et devenant le nègre d’étudiants incultes. La télépathie qu’il utilise un peu en voyeur dans un trip permanent, l’isole paradoxalement des autres. Selig n’entretient aucune relation affective stable, enchaîne les rapports sexuels sans lendemain. L’irruption de Nyquist un autre télépathe donne lieu aux jeux pervers de deux monstres de foire.


Le personnage évoque une autre figure de l’isolement social, Muller héros de L’homme dans le labyrinthe. Mais cette réclusion à un prix. Le délirant chapitre 23 « l’entropie en tant que facteur de la vie quotidienne » dit la peur de Selig de disparaître, comme dans Les monades urbaines  ou Le temps des changements. La fin du trip télépathique suscite l’horreur de la forteresse vide (2). Silverberg et Gibson emploient des images similaires pour exprimer la désolation de l’individu coupé des autres, du réseau : « Le monde est blanc à l’extérieur et gris à l’intérieur », «   Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service ». A l’angoisse de la révélation de la différence, succède celle de la perdre.


L’oreille interne biographie de David Selig multiplie les points de vue diégétiques, récits à la première personne, à la troisième personne, flash backs… Frédéric Jaccaud dans le numéro 49 de Bifrost évoque à ce sujet une technique narrative empruntée à Joyce. L’écriture devient parfois frénétique, énumérative à la mesure du maelström spirituel du personnage. Nul doute que de futures relectures révéleront d’autres facettes cachées de cette œuvre, haut lieu comme Le Seigneur des ténèbres, de la force créatrice de Robert Silverberg.

(1) titre original de L'oreille interne
(2) ouvrage de Bruno Bettelheim sur l'autisme.

mardi 30 janvier 2018

Le Seigneur des ténèbres


Robert Silverberg - Le Seigneur des ténèbres - Anne Carrière/ Le livre de poche





Andrew Battell originaire de la bonne ville de Leigh dans l’Essex quitte l’Angleterre en 1589 afin d’aller chercher fortune en mer. Sa fratrie a jadis bourlingué sous la bannière du corsaire Francis Drake, dérobant l’or des espagnols. Les projets du cadet sont plus modestes, acquérir un peu de bien afin d’épouser la belle Anne Katherine Swayer. Las, embarquant dans une expédition commandée par un mauvais capitaine, il est fait prisonnier par des Portugais sur les côtes brésiliennes et renvoyé dans un de leurs comptoirs africains à Sao Paulo de Loanda (l’actuelle Luanda capitale de l’Angola). Le Portugal, alors réuni au royaume de Philippe d’Espagne, domine les mers et exerce toutes sortes de trafics en Afrique y compris la traite des noirs. Une amie du gouverneur, Dona Teresa, s’éprend de lui et le tire des geôles lusitaniennes. Commence alors pour l’infortuné Battell une existence plus paisible de cabotage entre l’Angola et le Congo, jusqu’ au jour où pris en grippe par sa protectrice, les autorités l’envoient guerroyer comme simple soldat contre les rois africains. Il trouve alors refuge chez les terribles Jaqqas.


Le Seigneur des ténèbres est une oeuvre à part dans la bibliographie de l’auteur du cycle de Majipoor. Ne relevant ni de la science-fiction, ni de la fantasy, ni de la réécriture de textes mythologiques, elle s’inscrit dans la lignée des récits d'aventure de Stevenson ou Defoe. Comme Robinson Crusoe, le roman s’inspire de faits maritimes réels. C’est également un projet d’écriture issu de lectures d’enfance. Rédigé selon les dires de l’écrivain dans une prose d’inspiration élisabéthaine, Le Seigneur des ténèbres fait honneur à ses illustres devanciers et demeure avec L’oreille interne, et quelques autres, un des sommets de la production littéraire de Robert Silverberg.


Des thèmes connus des lecteurs du grand Bob, émerge la dénonciation du colonialisme esclavagiste. L’océan culturel qui sépare Andrew Battell du redoutable souverain des Jaqqas, Calandola, n’est pas plus vaste que celui engendré par les « papistes » portugais dont la cruauté, l’avidité et l’absence d’état d’âme, horrifient tout autant le marin anglais que les moeurs anthropophages des impitoyables guerriers noirs. Un peu à l’instar du Gulliver de Swift, il acquiert d’ailleurs au cours de ses années d’errance une sorte de relativisme culturel le conduisant à se débarrasser des peaux mortes des préjugés pour percer le secret des âmes.


Ce souci d’acculturation, volontaire ou fortuit, entraîne parfois les héros de Silverberg dans des métamorphoses et voyages sans retour. Il s’en faut de peu qu’Andrew Battell suive les traces des protagonistes des Profondeurs de la terre ou de La face des eaux et accomplisse quelque obscur destin au cœur des forêts. Mais il fallait bien que cet Ulysse moderne témoigne.


D’une galerie de personnages pittoresques comme Don Joao,  l’Imbé Jaqqa Calandola, la douce Matamba, surgit une forte figure féminine. Dona Teresa ressuscite les antiques Circé et Médée, femme d’ambition à la beauté irrésistible et aux colères redoutables, ensorceleuse ensorcelée que la verve romanesque de l’écrivain s’ingénie à fourrer dans les pattes du nostalgique de Leigh.


On peut considérer Le Seigneur des ténèbres comme un chef d’oeuvre.

dimanche 24 janvier 2016

Ciel brûlant de minuit



Robert Silverberg - Ciel brûlant de minuit - Ailleurs et Demain






Entre le 30 Novembre et le 11 Décembre 2015 la Conférence Des Nations Unies sur le changement climatique dite COP21 (1) a réuni à Paris près de deux cents pays avec pour objectif de tracer des voies d’action pour combattre le réchauffement climatique. Elle a fixé un objectif de limitation d’élévation des températures à 2 degrés celsius. Un slogan, répété à l’envie, résume ce programme : « Sauvez la planète ».

Le mot d’ordre n’est pas nouveau. Il avait interpellé Robert Silverberg, qui en avait signalé toute l’ambiguïté il y a une vingtaine d’année dans un roman intitulé Ciel brûlant de minuit. Il avait imaginé une humanité du XXIVe siècle au bord de l’apocalypse après avoir vainement tenté de combattre l’effet de serre.  Voici ce que dit un des protagonistes : « Permettez moi de ne pas partager cet avis, mademoiselle. […] Ce n’est pas la planète qui est en danger. […] L’atmosphère contient beaucoup moins d’oxygène et d’azote qu’au siècle dernier, mais beaucoup plus de dioxyde de carbone et d’hydrocarbures ; pourquoi la planète s’en soucierait elle ? A une époque il n’ y avait pas du tout d’oxygène dans l’atmosphère terrestre. La planète l’a fort bien supporté.[…] Depuis je ne sais combien de temps, cent ans, cent cinquante ans peut-être, on entend des gens débiter les mêmes sornettes sur la nécessité de sauver la planète. Elle s’en sortira très bien. C’est nous qui sommes en danger. »
Pékin ces jours ci

Il est presque minuit pour l’espèce humaine. Dans la Terre du futur, un air alourdi par des composants d’anhydride sulfureux, de gaz carbonique et de méthane contraint ses habitants à porter des masques filtrants. Une nouvelle géographie climatique s’installe. La sécheresse sévit dans les villes industrielles. Là où prospéraient jadis des forêts, émerge tant bien que mal une végétation rabougrie. Les japonais ont du quitter leur archipel. Leurs grandes entreprises comme Samurai ou  Kyocera-Merck dominent cependant le monde économique. Les israéliens ont eu plus de chance, leur pays est devenu un jardin d’Eden et ils se sont réconciliés avec leurs voisins arabes.  Comme toujours lorsque le bateau coule, deux types de comportements coexistent : ceux qui tentent de survivre au jour le jour comme Paul Carpenter météorologiste puis capitaine de bateau, ceux qui tentent de réagir comme Nick Rhodes responsable du projet fou « adapto » visant à remplacer les systèmes circulatoires et respiratoires humains, et quelques autres, réfugiés dans des stations orbitales.


Une fuite dans les étoiles parmi d'autres
Ciel brûlant de minuit présente les caractéristiques du Silverberg deuxième période : romans allongés, approfondissement des profils psychologiques des personnages. C’est le cas de Nick Rhodes et Paul Carpenter en opposition de phase. Le premier noie dans l’alcool ses scrupules à l’idée de transformer l’espèce humaine en une monstruosité extra-terrestre. Ses atermoiements affectent sa vie privée, une liaison amoureuse qu’il hésite à interrompre. En revanche, son ami Carpenter est l’homme des décisions rapides, trop rapides d’ailleurs. Tous se retrouvent piégés dans une situation sans issue, y compris Farkas et Enron, deux espions sans scrupules à la solde de Kyocera-Merck et d’Israël.

Sur le fond le roman aborde deux thèmes très classiques, les apocalypses climatiques dont Brunner est le maître absolu et la fuite dans les étoiles illustrée entre autres par Robert Heinlein dans Les enfants de Mathusalem. Au chapitre des curiosités on mentionnera le concept de vision aveugle inventé par Silverberg et repris ultérieurement par Peter Watts dans un récit éponyme.

Ciel brûlant de minuit est un bon roman excellemment construit, moins personnel que les chefs d’œuvre de la première période.



(1) 21e Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP21/CMP11)