jeudi 16 avril 2020

La ligne d’ombre


Joseph Conrad - La ligne d’ombre - Folio/Flammarion



                                                                                                       

« Toi aussi ! semblait-elle dire, toi aussi, tu goûteras cette paix et cette inquiétude, dans une pénétrante inti­mité avec toi-même, aussi obscur que nous le fûmes et aussi souverain que nous en présence de tous les vents et de toutes les mers, au sein d'une immensité qui ne reçoit nulle empreinte, ne garde aucun souvenir et ne tient aucun compte des vies humaines ! »




C’est dans le dernier tiers de sa vie, en 1917, que Joseph Conrad publie La ligne d’ombre, court roman autobiographique inspiré de ses années de marine-marchande passées en mer de Chine sous pavillon anglais. D’origine polonaise l’écrivain prendra d’ailleurs la nationalité britannique, bien qu’ayant séjourné quelque temps à Marseille et parlant parfaitement notre langue.


Le héros de l’histoire, jeune officier en second d’un bateau amarré dans un port d’Extrême Orient, décide sur un coup de tête de quitter son emploi. Apprécié de son capitaine, il décide comme l’on dit de lâcher la proie pour l’ombre, mu par des ressorts dont il ignore la nature. Dans un foyer pour marin il rencontre un autre capitaine qui, fin connaisseur des humeurs humaines et des cartes maritimes, l’informe de la vacance d’un poste de commandement d’un navire devant relier Bangkok à Singapour. Tout heureux de sa bonne étoile le jeune homme signe le contrat et découvre un voilier hanté par un équipage ployant sous les fièvres. La ligne jaune est franchie, il va devoir lutter contre un destin contraire pour accomplir sa mission.


Classé dans la catégorie des romans de mer, le texte de Joseph Conrad est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les péripéties maritimes de La ligne d’ombre sont reléguées au second plan. Tout se passe à l’intérieur. Le voilier déserté par les vents erre sur l’océan mais une tempête menace de submerger la volonté du maitre des lieux. L’apprentissage est violent. La jeunesse et ses incertitudes, la joie de la découverte d’une vocation, l’épreuve du réel et de ses contingences se sont succédées avec la rapidité et la violence d’une bourrasque. A bord l’officier en second bascule dans la folie, marqué à jamais par le renoncement et la mort de son ancien supérieur. L’équipage à bout de force accomplit cependant sa tâche.


Il s’agit donc moins de gouverner un bateau que l’esprit. Dans ce livre Joseph Conrad redécouvre les liens complexes de la Fortune et de la Virtù explicités par Machiavel dans son Discours sur la première décade de Tite-Live et Le Prince. La contingence qu’on désignait autrefois sous le terme de Providence fait émerger des Destins mais elle n’en garantit pas la pérennité ; elle se retourne même parfois contre leurs bénéficiaires. Seule la fermeté d’âme cimente le succès des entreprises humaines. Voilà l’enseignement de La ligne d’ombre.


L’intrigue démarre avec la langueur des « punkah » ces ventilateurs de plafond qui émaillent toute la production cinématographique sur l’époque coloniale, pour s’achever dans l’obscurité et la tension extrême d’un orage. Au cœur de ces ténèbres conradiennes émerge le personnage du boscot Ransome, colosse fragile, ultime lueur fraternelle :


"Je vis reparaître un moment sur ses lèvres son sourire pensif.
— Jai… j’ai toujours une peur bleue de mon cœur, capitaine.
Je m'approchai de lui, la main tendue. Ses yeux, qui ne me regardaient pas, avaient une expression contrainte. Il avait l'air d'un homme qui guette un signal d'alarme.
— Vous ne voulez pas me serrer la main, Ransome ? lui dis-je doucement.
Il se récria, rougit jusqu'aux oreilles et me serra la main de toutes ses forces ; et le moment d'après, resté seul dans le carré, je l'écoutai remonter une à une, avec précaution, les marches de la descente, dans sa terreur mortelle d'exciter la soudaine colère de notre ennemie commune que son pénible destin l'avait condamné à héberger consciemment dans son cœur généreux. »


Ainsi se termine un des plus fameux ouvrages de Joseph Conrad.

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