vendredi 2 octobre 2026

Créateur d’étoiles

Olaf Stapledon - Créateur d’étoiles - Le Bélial’

 

 

Ouvrage séminal par excellence de la littérature de science-fiction, Créateur d’étoiles publié en 1937 est le quatrième ouvrage du philosophe et romancier anglais Olaf Stapledon. Récit métaphysique et théologique qui ambitionne d’embrasser la création toute entière et les fins dernières, il influença l’œuvre des plus éminents auteurs anglo-saxons du genre (Aldiss, Clarke, Lem etc.) ; Olivier Girard cite même dans sa préface un courrier admiratif de Virgina Woolf. Dans le domaine français je citerai Le Gambit des étoiles de Gérard Klein, Pour Patrie l’espace de Francis Carsac ou La nuit du faune de Romain Lucazeau, liste non limitative.

  

Créateur d’étoiles diffère de tous ses successeurs par l’adoption d’un type de narration unilinéaire sans dialogues. Le récitant prend son envol d’une colline de la Terre à la rencontre des étoiles. Pas de transformation spectaculaire façon « Chrysalide » de Ray Bradbury. Ce pourrait être une rêverie qui emporte le voyageur à des vitesses ultra-luminiques dans l’univers à la rencontre de soleils éclatants rouges, bleus, jaunes mais aussi de planètes habitées. La première le met en présence des « Autres Hommes » qui communiquent par des sens olfactifs et gustatifs hyper développés. Il se lie d’amitié avec l’un d’entre eux, Bvalltu, et leurs esprits fusionnant ils partent à la recherche de nouvelles consciences. Par accrétions successives avec d’autres individus ils forment un esprit collectif, une noosphère à La Teilhard de Chardin, Gestalt s’étendant aux galaxies et nébuleuses, à la poursuite du Créateur d’étoiles.

  

Chaque espèce rencontrée ( Echinodermes, Nautiloïdes, créatures symbiotiques crustacé et pisciforme, hommes-plantes etc.) est prétexte, outre un descriptif des particularités physiques, à une étude sociale, dans un relativisme swiftien. Elevant le débat Stapledon dresse l’inventaire de différents modèles de société fondées sur la religion de l’amour, sur l’individualisme proclamé et en tire des conclusions peu optimistes; des crises emportent certaines civilisations, d’autres parviennent à bâtir une utopie.

  

Un ordre, un dessein prévaut-il dans le Cosmos de Stapledon ? Indifférent à ses créatures le Créateur d’étoiles ressemble au Dieu horloger de Voltaire, mais un Dieu qui casserait ses univers-jouets pour en élaborer d’autres sans supprimer pour autant les douleurs et les souffrances des minuscules consciences qui l’habitent. On trouve un écho de ce désabusement dans la préface de l’auteur de ce fabuleux ouvrage:

 

« Alors qu'une catastrophe pire que celle de 1914 menace l'Europe, on pourrait accuser ce livre de distraire inutilement les esprits de la défense, désespérément urgente de la civilisation contre le barbarisme moderne.

Année après année, mois après mois s’aggrave la situation périlleuse dans laquelle se trouvent nos sociétés, si précaires et fragmentées. À l'étranger, le fascisme se fait plus brutal et intraitable dans ses conquêtes extérieures, plus tyrannique envers ses propres citoyens, plus barbare dans son mépris de la vie de l'esprit Même dans nos propres pays, nous avons des raisons de redouter une tendance à la militarisation et aux restrictions de nos libertés civiles. En outre, une décennie chassant l’autre, aucune mesure résolue n'est prise pour atténuer l'injustice de notre ordre social. Notre système économique usé jusqu'à la corde condamne des millions de citoyens à la frustration.

Pour un écrivain, il est difficile dans ces conditions de suivre sa voie avec courage et en gardant un jugement équilibré. Cer­tains se contentent de hausser les épaules et se retirent des crises centrales de notre époque. Ceux-là, mentalement barricadés contre les luttes les plus vitales de notre monde, produisent inévitablement des œuvres qui non seulement ne signifient rien pour leurs contemporains, mais qui sont également subtilement hypocrites. Car ces auteurs, consciemment ou non, doivent s'arranger pour se convaincre que la crise traversée par le monde humain n'existe pas, qu'elle est moins importante que leur propre travail, ou encore que rien de tout cela n'est leur problème. Mais cette crise, d'une suprême importance, existe bien et elle nous concerne tous. Comment qui que ce soit d'intelligent et d'informé pourrait-il prétendre le contraire sans s'illusionner ? […] »


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