samedi 4 juillet 2026

Les Profondeurs de Vénus

Derek Künsken - Les Profondeurs de Vénus - Albin Michel Imaginaire/Le Livre de Poche

 

 



Une centaine de familles fuyant le Québec s’installe sur la planète Vénus en instaurant une République indépendante qui aurait stupéfait Felix Leclerc et les souverainistes. Oubliées les forêts de la Belle Province et les arbres vénusiens du Monde des Ā : la température au sol est de 462° Celsius et la pression à la surface 92 fois plus forte que celle de la Terre. L’atmosphère essentiellement composée de dioxyde de carbone est enveloppée de nuages d’acide sulfurique. Pour échapper à cet enfer, quatre mille personnes se sont installées dans des habitats répartis entre soixante-deux et soixante-quinze kilomètres d’altitude, une minorité comme la famille d’Aquillon résidant plus bas entre quarante deux et cinquante-cinq kilomètres. Des végétaux géants natifs en forme d’aérostat plus ou moins génétiquement modifiés par les colons et surnommés chalutiers, constituent les habitats des humains. Malgré des conditions de vie démentielles, à force d’ingéniosité, les vénusiens sont parvenus à bâtir une nation industrielle. Les Aquillon, explorateurs et héros de ce récit découvrent au sein d’une grotte à la surface de la planète quelque chose d’extraordinaire. Et ils comptent bien profiter de cette opportunité pour faire entendre leur voix et rétablir leur influence au sein des familles et de « l’Assemblée coloniale » siège du pouvoir exécutif et législatif de Vénus.

 

A lire ce préambule quelques lecteurs renonceront à suspendre leur incrédulité devant tant d’invraisemblances. La littérature de science-fiction ne cesse cependant d’approfondir le concept d’inhabitabilité, d’extrapoler, de dépasser le réel pour soupeser le possible. Le réel en est-il d’ailleurs si éloigné ? Les six mille exoplanètes détectées à ce jour ne comportent aucune Terre jumelle. Eut-elle existé, l’énergie déployée pour la rejoindre, la fragilité des organismes humains confrontés durant un interminable voyage à la radioactivité de l’Univers rendent cette entreprise chimérique. La Terre sera donc notre berceau et notre tombeau et il faudra s’accommoder des surprises climatiques, sismiques voir volcaniques qu’elle nous réserve à l’avenir, et hélas de l’inaction humaine.

 

Pour en revenir à ce roman qui est la première partie d’un diptyque (le second, La Maison des Saints est paru en France en 2024) l’intrigue avance suivant un triple fil narratif, l’exploration de l’artefact, une saga familiale, des rivalités claniques à l’image du cycle Luna de Ian McDonald. Mauvaise surprise, la découverte d’un champ d’étoile au fond d’une cavité enflamme le sens of wonder du lecteur que l’auteur met aussitôt sous l’éteignoir pour nous embarquer dans les conflits familiaux des Aquillon. La disparition de la femme de George- Etienne a provoqué une scission. Les ainés Marthe et Emile ont pris pied dans les couches supérieures. Les autres enfants dont Pascal sont restés avec le père dans le Causapscal-des Profondeurs pour se livrer à leurs expérimentations et explorations. Rançon de ce long tunnel narratif, Derek Künsken se livre à un soigneux profilage de ses personnages. Marthe assume les responsabilités de représentation de la famille auprès de l’Assemblée ; elle s’emploie avec Georges-Etienne pour contrecarrer les machinations de la chef de l’exécutif. Emile plus fragile et en conflit ouvert avec le père, intègre une secte d’adorateurs de la planète qui cherche entrer à son contact le plus intimement possible, au moyen par exemple de scarifications à l’acide sulfurique (on est dans l’esprit du Crash de Ballard) ! L’adolescent Pascal, ingénieur de génie autoformé (?), s’interroge sur son identité sexuelle.

 

Le world building est une réussite. On rentre de plain-pied dans ces paysages ocres jaunes où, dans les hauts espaces, les humains revêtus de combinaisons étanches et équipés d’ailes de carbone se déplacent d’habitat en habitat, se jouant des vents et des pluies acides. On regrette cependant d’avoir fait le deuil provisoire d’une nouvelle Odyssée de l’espace promise semble-t-il au tome second.

 


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