Laurent Mantese - Ithaque -
Livre premier - Albin Michel Imaginaire
Beaucoup d’entre nous ont découvert Laurent Mantese avec La Sonde et la Taille mais il est aussi l’auteur d’ouvrages de sensibilité
fantastique (d’où le premier chapitre du roman précité qui à lui seul aurait dû
lui valoir le GPI, mais on ne va pas remuer les feuilles mortes …) avec semble-t-il
quelques embardées poétiques. En entrant chez Albin Michel Imaginaire il avait
frappé les esprits en retraçant dans un style flamboyant et cru les derniers
combats du Conan de Robert E. Howard. Cette fois il s’attaque à un mythe
beaucoup plus ancien puisqu’il s’agit de l’Odyssée d’Homère : le
retour d’Ulysse en son ile d’Ithaque, après la prise de Troie.
Mantese démarre la réécriture de cette montagne littéraire
en choisissant de reprendre d’entrée le Chant 9 du récit du Vieil Aède, à
savoir le pillage et le massacre du peuple d’Ismaros, allié des Troyens. Cet important
épisode marque le début du travail d’introspection d’Ulysse et l’entame des
thèmes de la culpabilité et de la malédiction. S’ensuivent, pour ce premier
volume, la rencontre avec les Lotophages, avec Polyphème, le Dieu
fou Eole et les terrifiants Lestrygons. Il faut s’arrêter de suite sur le Chant consacré au Cyclope, joyau
du livre de Mantese dont Gilles Dumay, sauf erreur de ma part, propose une
édition numérique séparée.
« Tu te lèves, franc et clair sur ma vallée, ô
soleil, comme une grosse pomme rouge cueillie dans les vergers de mon père ».
Magnifique tristesse de Polyphème ! L’auteur démolit l’archétype de
Grendel pour dresser le portrait d’un géant débonnaire, solitaire, qui est à
lui seul sa propre société, un Kong sans agressivité en son royaume de chèvres,
de biches et de bois, un enfant attardé, un innocent, un monde qu’Ulysse fait
disparaitre. Sous des cieux verts, rouges, la réponse des Erinyes sera sans appel.
Les amazones Lotophages dressent le procès de ces mâles soldats sanguinaires et
les Lestrygons se chargent de l’exécution. D’autres monstres surgissent au sein
des troupes grecques qui ont pour nom, trahison, méfiance, rancœur, folie, dressant les équipages contre Ulysse et ses rares fidèles.
L’autre grand inspirateur de Laurent Mantese s’appelle Nikos
Kasantsakis dont on retrouve régulièrement des épigraphes dans Ithaque. Plutôt
familier de Cavafy et Tennyson, j’ai découvert quelques extraits de son
Odyssée, poème de trente-trois mille vers qui raconte une épopée inédite d’Ulysse.
Au Prologue de l’un répond l’Invocation de l’autre :
Entends-moi, ô muse, monstre cupide, ardente désosseuse de
cadavres ! Toi qui as saisi l'Errant dans tes filets d’or bleu et qui
verses dans sa gorge le fiel brûlant de l'effroi entends-moi. Aie donc
pitié d'Ulysse, l'Achéen, fils de Laerte et d'Anticlée, roi d'Ithaque la
rocheuse, la mère vaillante bercée par les flots, l'île de l'enfance innocente
et des jours bienheureux »
Comment définir cette écriture épique tributaire certes d’Homère
et de Kasantsakis mais où flotte parfois comme ici le souvenir des Elégies d’André
Chenier (O Muses, accourez, solitaires divines,/ Amantes des ruisseaux, des
grottes, des collines …) voire même fugitivement celui du Saint-John Perse des recueils Amers
ou Exils par l’image ou la métrique, (« la mer immense et
majestueuse laveuse d’os », « Oh l’immense ivresse de cet instant
béni !/ Oh le trouble de la vierge des rivages perdus … »). La vérité
est que l’on mord voluptueusement dans les mots de Laurent Mantese comme dans une grappe de raisin. Bref chef-d’œuvre
livré dans un bel écrin signé Didier Graffet.

1 commentaire:
Joie immense de lire ce billet et ce qu'il annonce.
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