lundi 15 juin 2026

Ithaque - Livre premier

Laurent Mantese - Ithaque - Livre premier - Albin Michel Imaginaire

 

 



Beaucoup d’entre nous ont découvert Laurent Mantese avec La Sonde et la Taille mais il est aussi l’auteur d’ouvrages de sensibilité fantastique (d’où le premier chapitre du roman précité qui à lui seul aurait dû lui valoir le GPI, mais on ne va pas remuer les feuilles mortes …) avec semble-t-il quelques embardées poétiques. En entrant chez Albin Michel Imaginaire il avait frappé les esprits en retraçant dans un style flamboyant et cru les derniers combats du Conan de Robert E. Howard. Cette fois il s’attaque à un mythe beaucoup plus ancien puisqu’il s’agit de l’Odyssée d’Homère : le retour d’Ulysse en son ile d’Ithaque, après la prise de Troie.

 

Mantese démarre la réécriture de cette montagne littéraire en choisissant de reprendre d’entrée le Chant 9 du récit du Vieil Aède, à savoir le pillage et le massacre du peuple d’Ismaros, allié des Troyens. Cet important épisode marque le début du travail d’introspection d’Ulysse et l’entame des thèmes de la culpabilité et de la malédiction. S’ensuivent, pour ce premier volume, la rencontre avec les Lotophages, avec Polyphème, le Dieu fou Eole et les terrifiants Lestrygons. Il faut s’arrêter de suite sur le Chant consacré au Cyclope, joyau du livre de Mantese dont Gilles Dumay, sauf erreur de ma part, propose une édition numérique séparée.

 

« Tu te lèves, franc et clair sur ma vallée, ô soleil, comme une grosse pomme rouge cueillie dans les vergers de mon père ». Magnifique tristesse de Polyphème ! L’auteur démolit l’archétype de Grendel pour dresser le portrait d’un géant débonnaire, solitaire, qui est à lui seul sa propre société, un Kong sans agressivité en son royaume de chèvres, de biches et de bois, un enfant attardé, un innocent, un monde qu’Ulysse fait disparaitre. Sous des cieux verts, rouges, la réponse des Erinyes sera sans appel. Les amazones Lotophages dressent le procès de ces mâles soldats sanguinaires et les Lestrygons se chargent de l’exécution. D’autres monstres surgissent au sein des troupes grecques qui ont pour nom, trahison, méfiance, rancœur, folie, dressant les équipages contre Ulysse et ses rares fidèles.

 

L’autre grand inspirateur de Laurent Mantese s’appelle Nikos Kasantsakis dont on retrouve régulièrement des épigraphes dans Ithaque. Plutôt familier de Cavafy et Tennyson, j’ai découvert quelques extraits de son Odyssée, poème de trente-trois mille vers qui raconte une épopée inédite d’Ulysse. Au Prologue de l’un répond l’Invocation de l’autre :

 « Entends, ô muse, la voix troublée de l'aède, qui célèbre avec des pleurs le destin de l'homme aux mille tours ! Fais que je narre ce qui fut et que je voie ce qui n'est pas encore, emporte ces visions aussi loin qu'il se peut, que partout l'on chante, que partout l'on frémisse, que partout l'on sanglote, cruelle, pour apaiser ton ennui dans les larmes et le sang. Entends-moi, Ithaque, rêve d'or pur, de vignes et de coteaux, songe de marbre blanc ! À l'est sont tes augustes jumelles, Samé et Doulikhios, les fertiles en blé, où le berger dolent puise le lait inaltéré aux mamelles des chèvres. À l'ouest est Zakynthos, l'île des forêts brumeuses et des falaises ivoires, les filles rieuses à la chevelure rousse foulent du pied l'or bleuâtre des raisins, sous le franc soleil marin qui fait blanchir les barques. O Ithaque, patrie des ancêtres chéris, belle île de l'enfance et des jours bienheureux ! O les jarres emplies de miel, les pots de faïence niellés de taches vertes, les vergers entrelacés de flammes aux larmes du couchant, les grands oiseaux nicheurs plongeant du degré de la pierre vers les gouffres d'eau bleue ! Là-bas, bien sûr, est le bon­heur. Là-bas, sous le drapé des colonnes de porphyre, est la chambre au lit nuptial, le doux parfum des corps aimants, fragrances d'antan ! Existez-vous encore en d'autres lieux qu'en nous-mêmes, ô souvenirs bénis, trésors plus anciens que l'eau pure et le temps ?

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Entends-moi, ô muse, monstre cupide, ardente désosseuse de cadavres ! Toi qui as saisi l'Errant dans tes filets d’or bleu et qui verses dans sa gorge le fiel brûlant de l'effroi entends-moi. Aie donc pitié d'Ulysse, l'Achéen, fils de Laerte et d'Anticlée, roi d'Ithaque la rocheuse, la mère vaillante bercée par les flots, l'île de l'enfance innocente et des jours bienheureux »

 

Comment définir cette écriture épique tributaire certes d’Homère et de Kasantsakis mais où flotte parfois comme ici le souvenir des Elégies d’André Chenier (O Muses, accourez, solitaires divines,/ Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines  …) voire même fugitivement celui du Saint-John Perse des recueils Amers ou Exils par l’image ou la métrique, (« la mer immense et majestueuse laveuse d’os », « Oh l’immense ivresse de cet instant béni !/ Oh le trouble de la vierge des rivages perdus … »). La vérité est que l’on mord voluptueusement dans les mots de Laurent Mantese comme dans une grappe de raisin. Bref chef-d’œuvre livré dans un bel écrin signé Didier Graffet.


1 commentaire:

Christiane a dit…

Joie immense de lire ce billet et ce qu'il annonce.