lundi 13 avril 2026

Les espaces inhabitables de la science-fiction

 



(Les) Espaces inhabitables c’était en 1973 le titre d’une série de deux anthologies de science-fiction d’Alain Dorémieux, titre que repris Serge Lehmann en 2008 dans le recueil Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. Les textes présentés par Dorémieux, datant de la fin des années 60 au début des années 70 intégraient la mutation du genre tourné alors vers les espaces intérieurs et les interrogations sociétales dont on trouve aujourd’hui un prolongement avec les problématiques environnementales et écologiques.

 

Qu’il s’agisse de l’homme lui-même ou d’une planète inhospitalière, la thématique de « l’inhabitable habité » continue de prospérer dans les ouvrages récents. Lisible dans Les Flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert, requiem d’une Terre aux océans contaminés, elle étonne dans le portrait d’une famille exploitant les ressources de Vénus (1) (462 degrés au sol, 90 bars de pression atmosphérique (sulfurique) etc. etc.) ou de la colonie humaine noyée dans le méthane de la planète Yellowstone (2)

 

Quel atavisme incite les auteurs de science-fiction à propulser inlassablement l’Humanité aux frontières de la survie et de l’anéantissement ? A la recherche des origines de cette folie littéraire on citera La Guerre des Mondes de H.G Wells, livre qui est tout sauf séminal. Des Martiens tout puissants décident d’envahir notre monde : «  Personne n'aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles comme elles ; que, tandis que les hommes s'absorbaient dans leurs occupations, ils étaient examinés et étudiés d'aussi près peut-être qu'un savant peut étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se multiplient dans une goutte d'eau ». Cependant, aussi faibles et transitoires que soient les Humains ils finissent par survivre. Les Martiens ont été décimés par les micro-organismes terrestres. Ce qui est inhabitable le reste définitivement.

 

Et pourtant la science-fiction va tourner le dos à son fondateur.102 ans après, Robert Charles Wilson dans son roman Bios propulse son héroïne sur la planète Isis. Isis c’est le pendant biologique de Vénus… Y séjourner revient à loger dans un laboratoire P4. L’agressivité de la micro faune condamne les imprudents à des fièvres hémorragiques mortelles. Au sein des habitats et des scaphandres, les explorateurs livrent un combat permanent contre la détérioration des joints causée par un ennemi invisible et implacable. Finalement des progrès scientifiques décisifs en matière d’immunité permettront à Zoé Fisher et ses comparses de remporter la guerre.

 

D’autres écrivains emploieront les grands moyens. C’est l’idée de la terraformation, comme dans la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson qui se propose de recréer un biotope total sur la planète rouge qui devient verte, bleue, nouvelle Terre. D’autres encore, rejoignant des préoccupations sociétales et architecturales bien réelles, réduiront la problématique à l’échelle humaine en proposant des espaces inconfortables, « maison biscornue » (Heinlein), « Haut-Lieu », (appartement où l’on se perd, Lehman), habitats surpeuplés ou ensauvagés de « Billenium », et « trilogie de béton » (Ballard).

 

Le concept connait une nouvelle jeunesse avec la parution de Neuromancien et l’émergence du courant cyberpunk. Les premiers lecteurs dont je fus, bien avant l’apparition d’internet, se sont interrogés sur l’attractivité du Réseau, de la Matrice qui poussait Case à fuir un réel grisâtre, floconneux pour rejoindre un Data Univers. Matrix (le premier film, au diable les suites) et Le Désert du monde d’Andrevon enfoncent le clou : le réel est monstrueux, le virtuel est la seule issue possible.

 

La Dystopie, branche de la science-fiction féconde en espaces inhabitables, fournit une première réponse à la question formulée au début du troisième paragraphe. 1984, Le Meilleur des mondes, Nous autres, Fahrenheit 451, les ouvrages des frères Strougatsky, sonnent l’alerte en produisant des scenarii repoussoirs. La Dystopie ne rend pas compte cependant de la fascination éprouvée à la lecture de l’exploration des extrêmes. Nous voici revenu au concept de vertige qui surgit spontanément à la lecture des descendants de Stapledon et dont, bien avant, Pascal fut peut-être le meilleur observateur puisqu’il conditionne son émergence à la confluence d’une grandeur et d’une misère autrement dit d’un Univers effrayant et de l’Homme. Quelle réflexion lui inspirerait la science-fiction, syncrétisme revendiqué d’imagination, d’esprit de finesse et d’esprit de géométrie ?

 

D’autres philosophes tels Heidegger et Bachelard (3) ont corrélé l’habitat à l’identité : habiter c’est être au monde( Dasein) « Selon Bachelard, « je suis l’espace où je suis » . Car si l’espace est une étendue, il est aussi un lieu habité tout à la fois par notre corps et notre propre intériorité. C’est pourquoi l’espace est constitutif de notre identité. » (3). Que devient-on alors dans l’inhabitable de l’Univers ? Dans La Face des eaux roman de Robert Silverberg une poignée d’êtres humains rescapés d’une Terre détruite trouve un refuge provisoire dans un ilot de la planète Hydros. Un océan unique recouvre sa surface à l’exception dit-on d’un continent. Chassés de l’ile par les autochtones, les comparses du docteur Lawler embarquent à bord d’un navire pour tenter de le rejoindre. Attaqués sans cesse par des créatures marines qui se révèlent être les anticorps d’une Entité toute puissante ils disparaissent peu à peu. Une destinée différente attend le médecin et les rares survivants. Consciente enfin de leur singularité Elle les invite à la rejoindre au sein d’une conscience collective. Sans Terre, sans habitat, que signifie être soi ?

 

Cette angoisse trouve un écho dans la préface du Dictionnaire amoureux des livres et de la lecture de Pierre Assouline. Qu’on lise un ouvrage relatant un fait-divers, un essai ou un roman de pure imagination, l’acte de lecture est identique. Il s’agit, pour un moment de se retrancher du monde, de quitter le tourbillon et le chaos du quotidien pour s’installer dans une sphère où l’auteur et ses personnages sont nos seuls interlocuteurs. Assouline souligne, il s’agit de « se rassembler » portant ainsi la lecture à la hauteur réparatrice du sommeil et des rêves. Le monde bien sûr n’est pas forcément hostile, quoiqu’il s’agisse de lieu et d’époque. Mais ses nécessités et son imprévisibilité nous désassemble, justifiant un retrait.

 

La voie de l’abandon, qui fait l’objet d’âpres discussions dans La Face des eaux, n’est pourtant pas celle choisie par les protagonistes des ouvrages cités plus haut. La science-fiction des espaces inhabitables ne préconise pas le retrait mais plutôt la plongée dans le chaos, seule façon dit Deleuze (4) d’y remettre un peu d’ordre. Elle est le reflet de l’inhabitable qui réside en nous.

 

 

 

 

(1)   Les Profondeurs de Vénus de Derek KÜNSKEN

(2)   L’espace de la révélation d’Alastair Reynolds

(3)   Marie Trossat : L’Habitat inhabitable : le sous terrain comme lieu de vie https://journals.openedition.org/ambiances/4334

Bachelard, L’espace poétique

(4)   Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?


8 commentaires:

S'Anonyme a dit…

trop de Robinson en SF mais ici c'est Kim (Frank c'est "Le pouvoir" & "Destination ténèbres")

Anonyme a dit…

Corrigé, merci ! SV

Christiane a dit…

Des questions importantes développées dans ce nouveau billet sur la science-fiction provoquent un cheminement :
L'interrogation face à l'identité, à la culture si la Terre n'existe plus.
La lecture qui nous détache de la réalité, du passé.
Notre futur est-il ailleurs ?
Demeurer en soi-même. Où ?
Les abris, les refuges, les songes. Qu'est-ce qui fait protection ?
Sur les chemins et le cadastre offerts par la science-fiction le cosmos parle bas... L'immensité, alors, en nous et hors de nous offerte dès que nous lisons car nous sommes ailleurs... dans le monde des grands espaces du voyage.
Mais si on ne sait plus où on va, sait-on encore qui on est ? Vous posez cette question.
Trouver ou retrouver les valeurs humaines sur ce fond de néant postapocalyptique
Trouver l'introuvable maison cosmique où s'arrêterait la quête ...
Pierre Seghers écrit :
"Une maison où je vais seul en appelant
Un nom que le silence et les murs me renvoient
Une étrange maison qui se tient dans la voix
Et qu'habite Le vent."

Vos billets sur la science-friction et le vaste choix des livres à découvrir font le monde plus vaste. J'aime les références littéraires de ce jour. Vous faites pousser l'herbe du songe... et ce blog est un nid qui épouse mes rêveries.
Être et lire y sont faciles à rapprocher. Le langage y rêve... et les lecteurs, ici, ne sont pas pressés. Merci, Soleil vert.

La convergence des parallèles a dit…

Bel article de fond. Chapeau. On en re-veut.
La thématique est porteuse et pousse ses ramifications vers d'autres réflexions.
N'importe quel ouvrage de SF n'est t'il pas un lieu d'inhabilité ?

La convergence des parallèles a dit…

Pardon, çà foire quelque part en queue de propos; "... d'inhabitabilité ..." conviendrait mieux. C'est le genre de mots qui collent à la langue et boucule ses syllabes.

Soleil vert a dit…

J'ai essayé de faire au mieux avec les neurones qui me restent. J'ai l'impression aussi de parler d'un autre temps face à la montée de la romance et de litterature sud-coréenne. Enfin, ça m'occupe ...
Merci d'être passé. JL

Christiane a dit…

https://echecs-et-strategie.com/2016/01/echecs-livre-golem-de-pierre-assouline/

Pour compléter vos citations...

Christiane a dit…

Les deux couvertures du troupeau aveugle que vous avez choisies pour introduire le billet sont vraiment moches ! Vous les aimez vraiment ?
Votre billet est passionnant comme les trois autres que j'ai mis en lien sous le billet précédent. Cela mériterait d'être réuni. Ça ferait un chouette essai sur le monde de la science-fiction. Mon préféré est celui sur le langage, vraiment excellent.