mardi 5 mai 2026

Le Pèse - Dieu

Ian Soliane - Le Pèse - Dieu - Ailleurs & Demain - Le Labo

 

 

Le suicide assisté, c’est le moyen par lequel le héros du Pèse-Dieu, choisit de quitter la Terre. Enfin, pas tout à fait. Dans ce Futur plus ou moins proche, ou cet Ailleurs, toute mort n’est pas forcément définitive et ceux qui le souhaitent  peuvent contractuellement prolonger une existence numérisée dans les Limbes. Au fil du temps cet univers virtuel piloté par Xe, une Intelligence Artificielle, héberge les avatars d’innombrables consciences. Certaines ont conservé la mémoire de leur vie antérieure, d’autres, frappées d’une mort violente ou rapide entament un périple vierge de regrets ou de remords. Tel n’est pas le cas du narrateur du récit, père d’une fille suicidée. A la douleur de la perte de Jade s’ajoute l’incompréhension de son geste fatal et un sentiment de culpabilité insoutenable. S’il meurt c’est avec l’espoir de la ramener de l’autre coté du Fleuve, dans le Réel.

 

Dans ses précédents ouvrages Basqu.I.A.t (2020) et Après tout (2024), Ian Soliane explorait les frontières entre l'homme et la machine. Tout en poursuivant cette réflexion dans Le Pèse-Dieu, court roman de presque cent cinquante pages, il renouvelle de façon originelle le mythe d’Orphée et Eurydice et autres descentes aux Enfers, et interroge le rapport entre le langage et le réel.

 

Qu’elles s’appellent Jade ou Léopoldine Hugo, la mort d’une enfant et le désarroi d’un père font surgir des douleurs immémoriales et des plaintes ancrées dans la mémoire collective. Tout en parcourant les Limbes à la recherche de sa fille et de la cause de l’acte suicidaire, le narrateur se plonge dans les souvenirs. Et c’est là toute l’ambiguïté du récit écrit à la première personne, car cette profusion langagière évoque en quelque sorte un travail de deuil alors même que le père part à la rencontre de son enfant. Elle masque, entre parenthèses, un worldbuilding et des péripéties sans saveur ; l’inverse de La Route de Cormac McCarty qui se déroulait dans un univers d’apocalypse, caractérisé par la raréfaction des dialogues.

 

Dans les Limbes préside un Dieu, une IA « Xe » et son extension « BAK ». Elle accompagne le personnage dans un premier temps. C’est une Entité bavarde, à l’inverse des Divinités monothéistes, initiant des sujets de conversation sans intérêt alors même que l’homme reste prostré dans ses souvenirs. Au fond Xe annonce un Futur sans silence, une sollicitation continue des IA à notre égard, jusqu’à la tombe, et peut-être au-delà.

 

Le narrateur finit par retrouver Jade, mais encore faut-il la ramener au Réel. Balzac dans la nouvelle « Adieu » n’était pas loin : dans l’espoir de guérir Stéphanie de Vandières, une amie qui a perdu la raison lors du passage de la Berezina par les troupes de Napoléon, Philippe de Sucy s’ingéniait à reproduire la scène de la bataille dans le jardin de son parc, espérant ainsi lui rendre la mémoire, le savoir, et finalement son amour pour lui. Son entreprise réussit mais la femme aimée mourut aussitôt d’une surcharge émotionnelle. Dans Le Pèse-Dieu, titre qu’il faut peut-être entendre comme la Pesée des Ames, le refus par le père d’inscrire la vie de sa fille dans un passé révolu désormais circonscrit au territoire fragile des mots et des images, bute sur le Réel dans une scène qui évoque la quête de la Pierre de l'Âme dans le film Endgame.

 

Ian Soliane signe là un très bon texte - non sans quelques faiblesses évoquées plus haut -  publié dans la (sous) collection « Le Labo » inaugurée par la nouvelle direction d’Ailleurs & Demain. Qui vivra verra.



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