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lundi 13 avril 2026

Les espaces inhabitables de la science-fiction

 



(Les) Espaces inhabitables c’était en 1973 le titre d’une série de deux anthologies de science-fiction d’Alain Dorémieux, titre que repris Serge Lehmann en 2008 dans le recueil Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. Les textes présentés par Dorémieux, datant de la fin des années 60 au début des années 70 intégraient la mutation du genre tourné alors vers les espaces intérieurs et les interrogations sociétales dont on trouve aujourd’hui un prolongement avec les problématiques environnementales et écologiques.

 

Qu’il s’agisse de l’homme lui-même ou d’une planète inhospitalière, la thématique de « l’inhabitable habité » continue de prospérer dans les ouvrages récents. Lisible dans Les Flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert, requiem d’une Terre aux océans contaminés, elle étonne dans le portrait d’une famille exploitant les ressources de Vénus (1) (462 degrés au sol, 90 bars de pression atmosphérique (sulfurique) etc. etc.) ou de la colonie humaine noyée dans le méthane de la planète Yellowstone (2)

 

Quel atavisme incite les auteurs de science-fiction à propulser inlassablement l’Humanité aux frontières de la survie et de l’anéantissement ? A la recherche des origines de cette folie littéraire on citera La Guerre des Mondes de H.G Wells, livre qui est tout sauf séminal. Des Martiens tout puissants décident d’envahir notre monde : «  Personne n'aurait cru, dans les dernières années du XIXe siècle, que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles comme elles ; que, tandis que les hommes s'absorbaient dans leurs occupations, ils étaient examinés et étudiés d'aussi près peut-être qu'un savant peut étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se multiplient dans une goutte d'eau ». Cependant, aussi faibles et transitoires que soient les Humains ils finissent par survivre. Les Martiens ont été décimés par les micro-organismes terrestres. Ce qui est inhabitable le reste définitivement.

 

Et pourtant la science-fiction va tourner le dos à son fondateur.102 ans après, Robert Charles Wilson dans son roman Bios propulse son héroïne sur la planète Isis. Isis c’est le pendant biologique de Vénus… Y séjourner revient à loger dans un laboratoire P4. L’agressivité de la micro faune condamne les imprudents à des fièvres hémorragiques mortelles. Au sein des habitats et des scaphandres, les explorateurs livrent un combat permanent contre la détérioration des joints causée par un ennemi invisible et implacable. Finalement des progrès scientifiques décisifs en matière d’immunité permettront à Zoé Fisher et ses comparses de remporter la guerre.

 

D’autres écrivains emploieront les grands moyens. C’est l’idée de la terraformation, comme dans la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson qui se propose de recréer un biotope total sur la planète rouge qui devient verte, bleue, nouvelle Terre. D’autres encore, rejoignant des préoccupations sociétales et architecturales bien réelles, réduiront la problématique à l’échelle humaine en proposant des espaces inconfortables, « maison biscornue » (Heinlein), « Haut-Lieu », (appartement où l’on se perd, Lehman), habitats surpeuplés ou ensauvagés de « Billenium », et « trilogie de béton » (Ballard).

 

Le concept connait une nouvelle jeunesse avec la parution de Neuromancien et l’émergence du courant cyberpunk. Les premiers lecteurs dont je fus, bien avant l’apparition d’internet, se sont interrogés sur l’attractivité du Réseau, de la Matrice qui poussait Case à fuir un réel grisâtre, floconneux pour rejoindre un Data Univers. Matrix (le premier film, au diable les suites) et Le Désert du monde d’Andrevon enfoncent le clou : le réel est monstrueux, le virtuel est la seule issue possible.

 

La Dystopie, branche de la science-fiction féconde en espaces inhabitables, fournit une première réponse à la question formulée au début du troisième paragraphe. 1984, Le Meilleur des mondes, Nous autres, Fahrenheit 451, les ouvrages des frères Strougatsky, sonnent l’alerte en produisant des scenarii repoussoirs. La Dystopie ne rend pas compte cependant de la fascination éprouvée à la lecture de l’exploration des extrêmes. Nous voici revenu au concept de vertige qui surgit spontanément à la lecture des descendants de Stapledon et dont, bien avant, Pascal fut peut-être le meilleur observateur puisqu’il conditionne son émergence à la confluence d’une grandeur et d’une misère autrement dit d’un Univers effrayant et de l’Homme. Quelle réflexion lui inspirerait la science-fiction, syncrétisme revendiqué d’imagination, d’esprit de finesse et d’esprit de géométrie ?

 

D’autres philosophes tels Heidegger et Bachelard (3) ont corrélé l’habitat à l’identité : habiter c’est être au monde( Dasein) « Selon Bachelard, « je suis l’espace où je suis » . Car si l’espace est une étendue, il est aussi un lieu habité tout à la fois par notre corps et notre propre intériorité. C’est pourquoi l’espace est constitutif de notre identité. » (3). Que devient-on alors dans l’inhabitable de l’Univers ? Dans La Face des eaux roman de Robert Silverberg une poignée d’êtres humains rescapés d’une Terre détruite trouve un refuge provisoire dans un ilot de la planète Hydros. Un océan unique recouvre sa surface à l’exception dit-on d’un continent. Chassés de l’ile par les autochtones, les comparses du docteur Lawler embarquent à bord d’un navire pour tenter de le rejoindre. Attaqués sans cesse par des créatures marines qui se révèlent être les anticorps d’une Entité toute puissante ils disparaissent peu à peu. Une destinée différente attend le médecin et les rares survivants. Consciente enfin de leur singularité Elle les invite à la rejoindre au sein d’une conscience collective. Sans Terre, sans habitat, que signifie être soi ?

 

Cette angoisse trouve un écho dans la préface du Dictionnaire amoureux des livres et de la lecture de Pierre Assouline. Qu’on lise un ouvrage relatant un fait-divers, un essai ou un roman de pure imagination, l’acte de lecture est identique. Il s’agit, pour un moment de se retrancher du monde, de quitter le tourbillon et le chaos du quotidien pour s’installer dans une sphère où l’auteur et ses personnages sont nos seuls interlocuteurs. Assouline souligne, il s’agit de « se rassembler » portant ainsi la lecture à la hauteur réparatrice du sommeil et des rêves. Le monde bien sûr n’est pas forcément hostile, quoiqu’il s’agisse de lieu et d’époque. Mais ses nécessités et son imprévisibilité nous désassemble, justifiant un retrait.

 

La voie de l’abandon, qui fait l’objet d’âpres discussions dans La Face des eaux, n’est pourtant pas celle choisie par les protagonistes des ouvrages cités plus haut. La science-fiction des espaces inhabitables ne préconise pas le retrait mais plutôt la plongée dans le chaos, seule façon dit Deleuze (4) d’y remettre un peu d’ordre. Elle est le reflet de l’inhabitable qui réside en nous.

 

 

 

 

(1)   Les Profondeurs de Vénus de Derek KÜNSKEN

(2)   L’espace de la révélation d’Alastair Reynolds

(3)   Marie Trossat : L’Habitat inhabitable : le sous terrain comme lieu de vie https://journals.openedition.org/ambiances/4334

Bachelard, L’espace poétique

(4)   Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?


mercredi 13 septembre 2023

A propos des neuf milliards de noms de Dieu

Une lamaserie tibétaine démarche une société informatique occidentale pour une prestation singulière. Elle entend utiliser la puissance de calcul d’une de leurs machines pour générer tous les mots possibles de neuf lettres moyennant certaines contraintes. Son objectif, trouver le nom de Dieu au risque de faire résonner la Trompette du Jugement Dernier. Aux antipodes des motivations des lamas, les deux opérateurs dépêchés sur place, une fois leur travail effectué, se préoccupent plutôt d’échapper à la possible colère de leur client face à ce qu’ils considèrent comme une supercherie.

 

La science-fiction comme l’explique Jacques Goimard s’accommode fort bien de la religion, de toutes les religions fussent-elles imaginaires. Elle intègre par exemple la thématique post apocalyptique à la vie d’une communauté de moines comme dans Un cantique pour Leibowitz, ou livre une nouvelle interprétation de la vie du Christ à la faveur d’un voyage temporel dans le fameux Voici l’homme de Michael Moorcok. Arthur Clarke fut l’un des plus en vue de ces auteurs avec la nouvelle iconoclaste « L’étoile » dans lequel « l'espérance d'un monde peut être déclenchée par la fin d'un autre » et le spectaculaire texte « Les neuf milliards de noms de Dieu ».

  

Notons une incongruité dans cette short story. L’extinction visible des étoiles décrite par Clarke s’oppose à une vérité scientifique : la vitesse de la lumière n’est pas infinie. Pour qu’une étoile ne soit plus visible, sa lumière ne devrait plus nous parvenir et cela prend … un certain temps. Inversement nous continuons de percevoir la lumière d’étoiles disparues. Mais nous sommes dans un registre divin et comme dit le Créateur de toutes choses sous la plume de Victor Hugo dans Abime « Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre. »

 

On trouve trace d’une sorte de métaphysique des nombres dans le roman de Carl Sagan Contact, avec un message enfoui dans le nombre pi. Dans un autre registre la kabbale associe dix énergies, les Sephiroth et les vingt deux lettres de l’alphabet hébreux, à la Création. Plus généralement le nom de Dieu y est associé à l’apparition de l’homme et non à sa disparition. Comme l’exprimait dans une conférence le regretté Josy Eisenberg « Dieu n’a pas besoin de nom, vous n’avez besoin d’un nom que pour vous différencier, or il n’y a pas d’autrui pour Dieu. Le nom de Dieu est une fabrication divine pour permettre à l’espace et au temps d’exister. Le nom de Dieu c’est l’expression divine de sa volonté. Une volonté ne peut s’exprimer que dans un monde fini. Le nom de Dieu est un moyen de communication. Avant le nom de Dieu, il n’y a rien. Création ex nihilo. Pour les Kabbalistes la création du monde n’est pas ex nihilo, c’est le contraire. Nous ne sommes rien c’est Dieu qui existe ». Ce nom va prendre de multiples appellations dont la plus importante est le Tétragramme.

  

Un des plus célèbres kabbalistes Isaac Louria, cité par Josy Eisenberg, donne une vue originale de la Genèse, employant une idée ou plutôt un terme repris dans la théorie de la gravitation quantique, la contraction. Selon celle-ci, qui tente comme la théorie des cordes d’unifier la relativité générale et la description quantique du monde des particules, l’Univers aurait une longévité plus grande que celle prévue par le Big-Bang. On parle alors de Big Bounce. L’Univers aurait connu avant la singularité une ou plusieurs phases d’expansion suivies de contractions ou de rebonds. Isaac Louria utilise l’image mais dans une toute autre acceptation. C’est Dieu, qui en se contractant (le tsimtsoum) laisse place à un vide où se développent les séphiroth ou pour résumer très grossièrement, le monde. Mais voilà qui nous emmène bien loin du texte d’Arthur Clarke.

mercredi 8 mars 2023

Dick, Von Neumann et les automates autoréplicatifs

 

C’est au mois d’Octobre 1954 que Philip K. Dick achève la rédaction de la nouvelle « Autofac » qui sera publiée dans Galaxie Science-Fiction en Novembre 1955 et dans sa première déclinaison française en 1956 sous le titre «Le Règne des robots» (1). Elle raconte la révolte de quelques survivants contre les machines au lendemain d’un conflit nucléaire planétaire. Anticipant l’apocalypse, les dirigeants avaient conçu cinq ans auparavant « un réseau mondial de fabriques automatisées - ou autofab - » afin d’assurer la survie de l’espèce humaine ou du moins ce qu’il en resterait. Le conflit terminé, les usines continuent imperturbablement leur labeur, fournissant les mêmes denrées, objets utiles ou inutiles, s’autoréparant et se dupliquant. Laurent Queyssi, grand ordonnateur de l’intégrale des nouvelles chez Quarto souligne au passage la dénonciation par l’auteur du gaspillage des ressources naturelles, thème novateur pour l’époque. Le récit témoigne aussi de sa hantise des machines dominatrices, des copies et simulacres. N’étant pas insensible aux idées marxistes, l’écrivain a peut-être exprimé également une forme de rejet du capitalisme.

  

Mais où Philip K. Dick a t-il puisé cette idée d’automates qui s’auto-reproduisent ? Le concept a par la suite inspiré les auteurs et scénaristes de science-fiction. Citons pêle-mêle, Mécasme de John T. Sladek, 2010 : Odyssée deux d’Arthur Clarke, les Réplicateurs de Stargate SG-1, La musique du sang de Greg Egan etc. A l’origine de ce vertige technologique, un immense savant de la première moitié du XXème siècle, John Von Neumann. A peu près inconnu du grand public aujourd’hui, ses extraordinaires aptitudes mathématiques l’ont placé au cœur des plus grands travaux et évènements scientifiques d’alors et en ont fait un homme d’influence dans les plus hautes sphères politiques et militaires américaines. Juif hongrois il a enseigné à Göttingen avant de fuir l’Allemagne pour gagner Princeton aux Etats-Unis. Ses contributions majeures couvrent des domaines aussi variés que la théorie des ensembles (Die Axiomatisierung der Mengenleher), la mécanique quantique (Fondements mathématiques de la mécanique quantique), la participation au projet Manhattan, la naissance de l’ordinateur (ENAC, EDVAC, IAS), la théorie des jeux avec l’invention du minimax (De la théorie des jeux de société), suivi de Théorie des jeux rédigé avec Oskar Morgenstein qui en décline l’application aux sciences économiques. Les experts en stratégie nucléaire de la RAND y trouvèrent leur compte de même qu’un certain John Badham dans le film Wargames.

  

Le dernier ouvrage auquel s’attela Von Neumann, Theory of Self-Reproducing Automata ne fut publié qu’en 1966, bien des années après le décès du scientifique emporté par un cancer en 1957. Incroyablement, les premiers vulgarisateurs de ses travaux furent P.K Dick avec « Autofac », rédigé en 1954, publié en 1955 et John George Kemeny (un des inventeurs du langage BASIC) dans un article « Man viewed as a machine » paru en 1955 dans la revue Scientific American. (2) Inspiré par la machine universelle de Turing, Von Neumann conçut plusieurs modèles cinématiques d’autoréplication qui inspirèrent Conway et son Jeu de la vie. Mieux, cinq ans avant la découverte de la structure de l’ADN, il identifia les briques fondamentales de toute réplication mécanique ou biologique : un jeu d’instructions pour la reproduction, un atelier de fabrication, une unité capable de copier et de transmettre le jeu d’instructions à l’entité fille. Son dernier acte mathématique fut une conversion au catholicisme dictée par le Pari de Pascal. Quant à Philip K. Dick, il entama à partir de 1955, une année charnière, ses débuts de romancier. (3) Son « Autofac » inspira peut-être les Dyson et autres Freitas dans l'idée d'une conquête spatiale réalisée par des automates réplicatifs.

  

Remerciements au site CSF

  

 

 

(1)   P.K Dick Nouvelles complètes II Quarto, page 284.

(2)   John Von Neumann, l’homme qui venait du futur - Ananyo Bhattacharya – quanto

(3)   P.K Dick Nouvelles complètes II Quarto(Laurent Queyssi)


mercredi 22 février 2023

Le soleil rouge de Jack Vance

 

La fin du monde constitue un thème richement illustré en littérature de science-fiction par des auteurs anglo-saxons de premier plan comme Wells, John Wyndham, J.G Ballard, Thomas Disch, et de non-moins talentueux écrivains français tels J.-H Rosny aîné, René Barjavel, Jean-Pierre Andrevon, B. R. Bruss. On y associe souvent un second courant dit postapocalyptique, focalisé sur la survivance, encore plus abondant et pas avare d’auteurs prestigieux tels Stephen King, McCarthy, Richard Matheson, Walter M. Miller, Robert Merle etc. Pour autant, le catastrophisme ne noircit pas forcément le tableau d’ensemble des dernières heures, jours ou années de notre planète. Ray Bradbury avait imaginé avec la nouvelle « La nuit dernière » extraite de son recueil L’homme illustré, une extinction de l’Humanité en un dernier soupir. A l’inverse, dans son cycle de La Terre mourante, Jack Vance racontait les péripéties d’un aventurier au sein de cités en ruine. Sur le chemin d’un futur inimaginablement lointain la magie s’était substituée à la science, sous l’œil, selon l’expression d’un Robert Silverberg admiratif, « d’un soleil rouge et fatigué »

 


« Soleil rouge et fatigué ? ». Notre étoile ressemblera effectivement à cet astre dans quelques milliards d’années. A quelques détails non négligeables près. Ayant épuisé tout son hydrogène, elle entamera la combustion de l’hélium produit jusque-là, s'assombrira et enflera démesurément. Comme Cronos, elle absorbera ses enfants à commencer par Vénus, Mars et peut-être la Terre. Dans le meilleur des cas toute vie aura abandonné notre berceau natal depuis des éons. L’histoire imaginée par Jack Vance ne serait-elle donc qu’une vue de l’esprit ? Peut-être pas. En effet la majorité des étoiles de notre Galaxie sont des naines rouges. Ces soleils de taille inférieure ont une luminosité n’atteignant pas cinq pour cent (1) du notre. Leur durée de vie oscillerait entre quelques dizaines et quelques milliers de milliards d’années. Et autour orbitent des planètes. Sont-elles habitables ? A condition d’évoluer, nous disent les scientifiques, au plus près de l’astre-hôte pour conserver une température de surface acceptable. (2)  Mais cette proximité aurait un prix, une exposition dramatique aux tempêtes solaires et une absence de rotation comme notre lune en raison de l’effet de marée gravitationnelle, préjudiciable à la circulation de la chaleur. Une telle difficulté peut être contournée, disent ces mêmes scientifiques jamais à court d’arguments si notre petit bout de terre circulait lui-même autour d’une planète géante. Cela fait beaucoup de si mais l’Univers est tellement vaste que toutes les combinaisons sont possibles, y compris la possibilité d’apparition d’une photosynthèse utilisant le spectre du proche infrarouge.

 

Après toutes ces circonvolutions, émettons l’hypothèse de la présence d’une forme de vie et mieux, d’une forme de vie consciente. Quel système de pensée développerait-elle ? Lorsqu’on se retourne vers l’espèce humaine on ne mesure peut-être pas à sa juste valeur l’influence de la lumière du soleil jaune sur nos consciences. Religions, connaissance, philosophie morale, art, tout gravite autour du champ lexical de l’illumination, de la révélation, de la beauté éclatante (3). Dans la semi-obscurité de leur monde, les adorateurs de l’astre pourpre vivraient-ils comme les cavernicoles de Platon, étrangers à la vérité ou au savoir ? Peut-on élaborer une métaphysique sans lumière ? Qu’est ce qu’un Au-delà au sein d’une pénombre ? En attendant d’éventuelles réponses, imaginons sans la comprendre l’existence d’innombrables générations se succédant sous l’œil d’un éternel soleil couchant.

 

 

 

 

(1)   Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Naine_rouge#cite_ref-4

 

(2)  https://fr.wikipedia.org/wiki/Habitabilit%C3%A9_d%27une_plan%C3%A8te#Habitabilit%C3%A9_des_syst%C3%A8mes_autour_des_naines_rouges

 

(3)   https://www.ficsum.com/dire-archives/volume-22-numero-3-automne-2013/la-lumiere-de-la-verite-metaphore-ou-metaphysique/

vendredi 23 avril 2021

SF et langage




 



[En toute modestie, voici une des toutes premières compilations sur le thème parue en 2005 dans le défunt e-zine Le cafard cosmique. La structure mériterait certes une refonte, mais je me suis contenté d'une légère mise à jour, préservant l'enthousiasme et l'élan initiaux]



La Science-Fiction et les sciences du langage ont un point commun : ce sont de grandes exploratrices.

La SF n’hésite pas à s’aventurer sur les terres d’autres littératures comme les romans policiers, ou à côtoyer le mainstream à travers, par exemple, les ouvrages de Christopher PRIEST ou J.G. BALLARD. Il en est de même pour la linguistique qui a été instrumentée, entre autres, par BOURDIEU dans la sociolinguistique, par CHOMSKY dans la psycholinguistique, ou par LACAN dans la psychanalyse.

La SF et les sciences du langages butent aussi sur le même écueil : aventureuses, elles sont difficiles à appréhender, à contenir. Parfois ces deux exploratrices se rencontrent. Pour notre plus grand bonheur...

EXERCICE PRATIQUE

Avant de commencer, échauffez vous les neurones ! Saurez-vous reconnaître les auteurs de ces phrases ? [La solution est en bas de page]


1 - Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn
2 - Klaatu barada nikto
3 - AAA AAG AAC AAU
4 - Ar ia ari ar isa ve na a mir ia a sa... 
5 - The yes needs the no to win... against the no

 

LA LANGUE, LIEN ENTRE LES HOMMES

Le langage est ce qui unit les hommes. Inversement, elle peut être ce qui les sépare, comme le conte l’histoire biblique : pour punir les hommes d’avoir la prétention de construire la Tour de Babel, un édifice s’élevant jusqu’au ciel, Dieu multiplia les langages. Les bâtisseurs ne purent terminer l’ouvrage faute de se comprendre entre eux.

Robert SILVERBERG fait une relecture de ce mythe dans "La tour de verre" : il met en scène un homme d’affaires tout puissant, Siméon Krug, qui bâtit une tour gigantesque afin d’y installer un émetteur à ultra onde supra-luminique destiné à entrer en contact avec des E.T.

Mais Krug n’est pas qu’un chef d’entreprise aux visions Prométhéennes rêvant d’envoyer l’Humanité dans les étoiles. C’est un homme qui a édifié sa fortune en concevant des androïdes intelligents à l’usage des humains ; ceux-ci le révèrent secrètement comme un Dieu qui les délivrera de la servitude et les élèvera au statut d’Homme. « Et Krug envoya ses créatures servir l’homme, et Krug dit a ceux qu’Il avait faits « Voilà je décrèterai sur vous un temps d’épreuves. Et vous serez esclaves en Egypte.... ...vous ne serez pas toujours les serviteurs des Enfants de la Matrice ... un temps viendra ou Je vous délivrerai de l’esclavage »

 

Les androïdes se réunissent dans des lieux de culte. La messe y est dite, non en latin, mais dans un langage dont l’alphabet n’est autre que les 4 bases constituant l’ADN et l’ARN du code génétique : Adénine, Guanine, Cytosine et Uracile, soit A, G, C et U. Malheureusement, Krug-Jéhovah, obnubilé par ses propres Dieux, non seulement reste sourd aux supplications de ses fidèles [ce qui est, notons le, l’apanage de la Divinité] mais de plus les renvoie à leur statut de machine [Krug est un mauvais politique]. Résultat : sabotée, la tour s’effondre faute d’ouvriers androïdes pour la reconstruire et l’entretenir.

Dans l’ouvrage de SILVERBERG, les protagonistes ne parlent donc pas le même langage, au sens propre comme au sens figuré. Attardons nous sur celui des androïdes. Le choix du code génétique comme alphabet relève du Sacré [l’espoir d’être un Homme] mais soulève une question. Tout langage en plus d’être un système de communication, est porteur d’une Culture donc d’une Histoire. Alors comment élaborer un langage quand on n’a pas d’histoire ? On sait aujourd’hui que sous l’effet des migrations et mélanges des populations, « l’écriture génétique » évolue, à tel point que dans la recherche des origines des signes, un parallèle est effectué par les linguistes entre l’évolution du langage et l’évolution des gènes. Ce code contient donc bien une histoire, mais c’est celle des humains. Les Androïdes Esclaves eux ont une autre Histoire à édifier, celle de leur révolte et de ce qui en suivra.

 

LA LANGUE, BARRIERE ENTRE LES HOMMES ET LES E.T.

En 1977, la NASA a lancé les sondes Voyager, emmenant à leur bord quelques témoignages picturaux et sonores de notre existence. Mais, en imaginant que des E.T. intelligents les réceptionne, que comprendront-ils de nos mots, de notre culture ? De très nombreux textes de SF abordent ce thème : comment communiquer lorsqu’on ne comprend pas la langue de l’autre ? Une question d’autant plus passionnante qu’elle se pose également à nous, entre nations, entre cultures et même parfois entre voisins !

Dans "Une rose pour l’Ecclésiaste", ROGER ZELAZNY se montre pessimiste quant à nos facultés de compréhension des cultures étrangères. Il imagine un personnage, Gallinger, poète et maître linguiste, qui se rend sur Mars pour étudier la Haute Langue d’un peuple dont les males sont stériles. A son corps défendant il se retrouve impliqué dans un rituel ancien. Et de railleur passe au statut de raillé. Moralité : Parler une langue est une chose, appréhender une culture en est une toute autre... « Vanité tout n’est que vanité... »

 

Le problème est encore plus difficile lorsque la langue de l’autre est incompréhensible. Au début de "Solaris" de Stanislaw LEM, le docteur Kelvin débarque dans une station aménagée sur la planète Solaris. Dotée d’une atmosphère irrespirable cette planète étrange est recouverte presque entièrement d’un océan. Il n’y a qu’une seule forme de vie apparente : la mer elle-même. Mais personne n’a découvert le moyen d’entrer en contact avec cette entité, ni réussi à en déterminer la nature.

Lorsque le scientifique débarque, cela fait longtemps que la Terre a renoncé à résoudre le mystère de ce monde. Il découvre un désordre total, des collègues apeurés et des fantômes. L’océan en effet s’intéresse au psychisme des humains et fabrique des simulacres tirés de leur inconscient. Il essaie de communiquer au moyen des symboles qu’il perçoit dans l’esprit de Kelvin. C’est alors que celui-ci se retrouve dans un huis clos angoissant avec sa femme décédée.

Comme le souligne LEM, il existe aux frontières du langage, une forme de communication dite symbolique. C’est celle qu’utilisent les enfants avant l’apprentissage de la parole, celle qu’emploient également les adultes lorsqu’ils tentent de décrypter le message des dieux dans le ciel, les rêves ou les entrailles des animaux. [On trouvera dans "Le syndrome du scaphandrier" de Serge

BRUSSOLO une variante de "Solaris" sur le thème de la substance des rêves.] Mais malgré les symboles, ce qui rend insurmontable la compréhension d’un langage c’est le code des références culturelles dont il est porteur. Une nouvelle pousse cette constatation à l’extrême

Les maîtres de l’évolution sont connus : ils s’appellent les gènes. Enfin c’est ce que tout le monde croit jusqu’à ce qu’un chercheur nommé Pierre Blanc découvre que nos Créateurs sont les virus. Ils se sont servis de nous jusqu’au jour ou ils ont voulu se débarrasser de nous. En pure perte. Qui sont-ils vraiment, nous ne le saurons jamais car - et c’est le titre de la nouvelle de Gérard KLEIN extraite de son livre d’or - "Les virus ne parlent pas".

Pour clore ce chapitre sur une note positive, ajoutons qu’il est cependant un langage commun à toutes les espèces de l’Univers. C’est Theodore STURGEON qui le dit magnifiquement dans une des plus belles nouvelles de la SF : c’est celui de la solitude ["La soucoupe de solitude" - in "Histoires d’E.T."]

LA LANGUE POUR SE CONNAITRE SOI MEME

La découverte du mensonge, n’est ce pas le point de départ de la conquête de la Vérité ? Questionner et répondre permet d’en apprendre un peu plus et d’abord sur soi-même

 

La quête de Gilbert Gosseyn dans « le Monde des non A » de A.E VAN VOGT est bien connue des lecteurs de SF Gosseyn se rend dans la ville de la Machine pour participer aux Jeux qui détermineront son avenir social. Il y apprend qu’il n’existe personne de ce nom dans son village natal et que sa femme décédée est bien vivante et n’a jamais été mariée avec lui. Pour couronner le tout il est mêlé à un conflit opposant son monde et Vénus [une société démocratique ou les citoyens sont éduqués suivant les principes de la Sémantique Générale de KORZYBSKI], à un empire Galactique. Tout en luttant contre les représentants de cet empire sur Terre, il va s’efforcer de découvrir qui le manipule.

Gosseyn est donc un homme programmé qui s’interroge sur sa programmation. Sans rentrer dans les méandres fumeux de la Sémantique Générale, simplifions en disant que c’est un mode de pensée ayant des déclinaisons linguistiques. En particulier, bien évidemment « la carte n’est pas le territoire ». Autrement dit un mot est incapable de décrire la totalité de l’objet qu’il désigne. Non que le langage soit impuissant à représenter la réalité, simplement il a ses limites. Une de ces limites est la restitution de la réalité intérieure, de ce qui n’est pas verbalisable. Conclusion : nous ne percevons qu’une partie de la vérité

Les héros de VAN VOGT s’efforcent toujours de garder le contrôle de leurs émotions. Pourquoi ? Parce que, de même que l’observation d’un phénomène est conditionnée par l’observateur, l’adhésion à un discours est conditionnée par le locuteur [l’émetteur]. Nous transmettons non seulement des mots mais une attitude, une gestuelle, des émotions, bref du non verbal. Chez VAN VOGT la maîtrise d’une situation a pour prérequis le contrôle des mots et des émotions, c’est à dire des signes.

Mais la leçon la plus forte de ce livre est que l’homme, comme le langage, se reconstruit sans cesse.

"Connais-toi toi même et tu connaîtras l’Univers et les Dieux " dit SOCRATE.... c’est l’entreprise étrange qu’accomplit Kinal Darrival, fils du septarque de la province de Salla sur la planète Borthan dans le roman de Robert SILVERBERG, "Le temps des changements".

A la mort de son père, son frère Stirron prend la succession et comme les fils cadets des Seigneurs moyenâgeux Kinal doit partir. Il s’installe dans la cité portuaire de Manneran ou il rencontre un négociant terrien Schweiz. Celui-ci lui fait goûter une drogue interdite qui permet de pénétrer l’esprit d’un partenaire. Kinal répète cette expérience avec d’autres personnes et devient « un montreur de soi », mot qui désigne sur Borthan, un être criminel et impudique. Les habitants de Borthan vivent en effet sous le poids de lois et coutumes rigides réunies sous le terme de Convention. Il s’agit d’une immense fratrie de sang et de « lien » qui les enchaîne les uns aux autres mais les isole par la même occasion. En particulier, il est interdit de révéler son être profond et de prononcer le mot JE

C’est ce tabou que brise Kinal et en fait le prophète et martyr d’un monde nouveau. Commentaire : Le langage est instrument de la connaissance de soi et promesse de liberté. Par conséquent il est porteur de changement individuel et social. Autrement dit : la langue n’est pas q’un reflet du réel, elle le manipule, elle a un pouvoir.

 

LA GUERRE DES LANGAGES

"Babel 17" de Samuel DELANY : un conflit oppose les forces de l’Alliance à un ennemi mystérieux .Chacune des attaques de celui-ci est précédé d’une émission radio codée dans un langage inconnu, le Babel 17. Il ne s’agit pas d’un cryptage, mais bien d’un langage à part entière. Le service du Chiffre étant impuissant à le traduire, l’armée fait appel aux compétences de Rydra Wong, poétesse et linguiste de génie.

Voilà un court space opéra [250 pages] à dévorer, classique et délirant tout à la fois. La guerre des mots n’est pas nouvelle : lutte des services de renseignements durant la seconde guerre mondiale et la guerre froide [le titre d’un ouvrage de Neal STEPHENSON, "Le code Enigma" y fait référence], mais aussi propagande des Etats totalitaires ["1984"]. Connue aussi la guerre des communiqués, forme de langage à sens unique des sociétés modernes qui se décline sur le mode intransitif, en publicité, communication d’entreprise, information [« Où en est la com ? »] et qui constitue d’ailleurs une régression par rapport à la communication animale [les abeilles échangent des signes] ... A chaque fois il s’agit d’instaurer un discours dominant, sans réplique, à vocation consumériste.

Lorsque Rydra Wong tente de se libérer du « réseau contraignant » [sorte de champ de force] elle commence par en détecter les nœuds, grâce au Babel 17, pour le détruire. Les gouvernants ne font pas autre chose lorsqu’ils tentent de manipuler une opinion. Le premier objectif est en effet de s’assurer de la participation des maillons c’est-à-dire des leaders d’opinions qui se feront leurs relais vers le peuple.

Mais la guerre la plus récente c’est la guerre logicielle entre éditeurs, fournisseurs d’accès et hackers ["Neuromancien" de William GIBSON, "Les mailles du réseau" de Bruce STERLING] Justement le Babel 17 imaginé par Samuel DELANY est issu de langages informatiques : il n’a pas les contraintes de nos langages natifs porteurs d’intentionnalité. Il s’apparente à la logique, aux algorithmes, il permet d’analyser rapidement une situation. Plutôt qu’un langage, c’est un programme, un virus.

Alors que les navigateurs de Rydra Wong s’appellent Nez, Oreille [ !] parce qu’il reniflent, écoutent l’espace, parce que, comme tous les êtres vivants, ils ont besoin de percevoir, d’appréhender, de modéliser leur environnement, un programme d’échecs peut lui s’en passer : l’échiquier n’existe pas pour l’ordinateur qui joue aux échecs. En dernière limite la question posée est : peut on concevoir une forme de conscience qui ne s’appuierait pas sur la représentation mais sur l’algorithme ?

La lutte contre le Babel 17 préfigure peut être le combat de l’avenir, le combat de deux conceptions du langage : la pensée contre le traitement de l’information, le dialogue contre la communication, l’éducation contre l’acquisition de compétences. Une guerre qui pourrait avoir lieu dans un avenir peuplé d’objets communicants, de machines en lutte contre l’organique, comme dans le cycle du "Centre galactique" de Gregory BENFORD Pas étonnant donc qu’on oppose la Poésie et ses objets fantômes au Babel 17.

Il est question de Triades dans l’ouvrage de Samuel DELANY. Triades sentimentales [1], « Jules et Jim » du Futur, il en est une qui retient notre attention, celle que forma Rydra Wong avec deux partenaires dont un auteur de science-fiction. Elle symbolise pour certains d’entre nous [j’espère que nous sommes nombreux] une autre Triade, celle de l’Imaginaire, à savoir le Lecteur, la Poésie, la Science-fiction. La confluence de ces deux littératures a donné des chefs d’œuvres comme "Les chroniques martiennes" de Ray BRADBURY, "L’oreille interne" de Robert SILVERBERG, "Le dit d’Aka" de Ursula Le GUIN... Elle s’y manifeste de trois façons : un style poétique [les trois auteurs précités par exemple] ou une technique d’écriture automatique empruntée aux poètes surréalistes destinée à stimuler l’imagination, avec des résultats.... à l’opposé de la poésie [VAN VOGT], ou l’insertion, en général désastreuse, de poèmes [rédigés par l’auteur de SF] dans le roman, mais il y a une exception :

DELANY justement. Ecoutons le :

 

« Je demande à l’air froid, au Soleil de Novembre : 
   dites moi donc le mot qui m’ouvrira les portes.
   Le vent répond : « Partir », 
   Le soleil : « Souvenir ». »

 

 

[1] A noter aussi que cela correspond aussi à la vie privée de l’auteur lors de la rédaction du roman, qui vivait à l’époque avec sa femme [une poétesse] et son amant à lui [DELANY est bisexuel], à qui le livre est dédié.

LES POUVOIRS DE LA LANGUE

 

POUVOIR SUR LA PENSEE...

« « Paramètre. » Ce n’était pas une voix, même lorsque Paramètre eut repris un peu plus de conscience. C’étaient des mots qui se formaient dans sa tête, comme des pensées mais pas les siennes propres » Dans le roman de John VARLEY, "Le canal Ophite", l’héroïne du récit Lilo, se lit d’amitié avec un symbiote. Ces êtres doubles, formés de la fusion d’un humain et d’un végétal vivent dans les anneaux de Saturne, c’est-à-dire dans des conditions extrêmes ou cette forme de collaboration permet à l’être humain de survivre hors de son milieu naturel. Mais il y a plus ; le végétal s’installe aussi dans le système nerveux de son hôte et devient pensant. Deux pensées cohabitent donc sous un même toit C’est un thème que l’on retrouve aussi par exemple dans "Le torrent des siècles" de Clifford

SIMAK.

Mais il n’y a pas que les symbiotes qui transmettent et perçoivent les pensées en s’affranchissant de la parole et de l’écriture. C’est avant tout, en SF, le privilège

[ou le drame] des télépathes, comme ceux de "L’homme démoli" de Alfred

BESTER, ou comme David Selig dans "L’oreille interne" de Robert

SILVERBERG. La SF aborde en permanence ce vieux problème philosophique :

existe-t-il une pensée en dehors du langage ?

DONC POUVOIR SUR LA SOCIETE

 

Les habitants de la planète Pao, dans l’ouvrage de Jack VANCE , "Les langages de Pao", sont des êtres paisibles supportant avec résignation les tyrans qui les gouvernent. Cet état d’âme se reflète dans un langage ne comportant « ni verbes, ni adjectifs, ni formes comparatives ». Il s’agit d’une langue polysynthétique dans laquelle la complexité des significations est traduite dans les modifications et extensions de mots, et non dans l’élaboration de phrases comprenant des séquences sujet + verbe + complément.

Ainsi il n’existe pas d’acte de langage [comme par exemple la phrase « je te blesse »] dans le paonais. Si bien que quand leur souverain « le Panarque » est tué et que leur planète est envahie sans résistance, le fils de celui-ci décide, sous l’impulsion d’un « sorcier », de modifier l’esprit de ses compatriotes pour organiser la résistance. Cinq nouvelles langues sont créées, destinées à transformer les doux paonais en guerriers, scientifiques, marchands... Les formes linguistiques de type isolatif seront préférées aux formes polysynthétiques.

Au bout du compte, la planète retrouve sa liberté, mais il faudra l’invention d’un dernier langage le « pastiche », pour réunifier toutes les composantes de la société paonaise. Le propos du livre [à comparer avec "Le temps des changements" de SILVERBERG] est de montrer que la structure du langage peut induire une structure sociale. Qu’est ce qui fonde un ordre social en effet ? Un ensemble de lois et de coutumes, mais aussi des croyances, donc des modes de pensées, donc des langues. Le langage est un fait social.

Si langues et sociétés fonctionnent sur le mode de la reproduction, on peut s’interroger sur le rôle tout puissant du locuteur, celui qui détient la parole. C’est le sujet de « 1984 » de George ORWELL, un livre phare de la science-fiction et de la littérature du XXème siècle. Winston Smith vit dans une société totalitaire, condensé de fascisme et de stalinisme, qui contrôle les agissements et les pensées de ses concitoyens. Contrôle, torture, peur, haine, culture de la dénonciation, lavage de cerveau, les adeptes de Big Brother maintiennent une pression constante. Winston entre en résistance avec comme seules armes, la volonté de comprendre, l’amour, le goût de la lecture, de l’écriture. Il sera "écrasé" comme dit ORWELL.

Dans ce monde sans espoir, sans liberté, sans mémoire ou l’Histoire est constamment réécrite et falsifiée, le langage est l’outil essentiel du Pouvoir, de la Dictature. Ce livre est le récit du totalitarisme et du mensonge. Le novlangue [le nouveau langage], dont l’auteur décrit les caractéristiques dans un appendice, a un objectif : l’asservissement des individus par la dépersonnalisation. La structure de cette langue, les règles syntaxiques s’articuleront donc autour des items suivants :

 La disparition : suppression des mots et des concepts associés à des valeurs morales et spirituelles. Ou encore, en reprenant la terminologie linguistique, détruire le signifiant c’est à dire la trace matérielle du signe pour effacer le signifié qui lui est associé, c’est à dire le concept. Adieu donc à la justice, l’honneur... et quand il ne disparaît pas, le mot gênant est restraint dans son sens : le mot "libre" n’est utilisé que pour dire "le chemin est libre"

 Les oxymores : « La liberté, c’est l’esclavage », « la guerre c’est la paix », des slogans qui inversent le sens des mots pour inverser le sens des valeurs.

 L’agglutination : des mots concaténés remplacent des expressions [minipax pour ministère de la paix, miniver pour ministère de la véritéqui est celui du mensonge-], la préfixation et la suffixation à outrance [doubleplusbon] permettent d’économiser l’emploi d’adjectifs.

En parallèle, adieu à l’écrit, support de la mémoire, remplacé par une oralité support d’un présent perpétuel.

Pour l’anecdote, évoquons un reportage récemment diffusé par arte, sur la vie d’un cadre du Parti communiste nord coréen : dans la cuisine de son appartement est fixée une radio. Cette radio émet de façon continue des « informations ».Il est interdit de l’éteindre. Lecteur de "1984" cela ne te rappelle-t-il rien ?

POUVOIR SUR LE REEL : LE MOT MAGIQUE

 

L’admirable cycle de Terremer de Ursula LE GUIN raconte l’initiation et l’accomplissement de Ged l’Epervier, "un jeune sorcier prometteur de l’école de magie de l’île de Roke, dans le cadre du monde médiéval de Terremer." Dans Terremer, chaque créature et chaque objet inanimé possède un vrai nom, un nom qui dit son essence. Connaître son nom signifie reconnaître l’objet ou l’être et aussi le contrôler. C’est la base des apprentissages de l’Ecole de Magie. C’est une façon de reconnaître le pouvoir des mots et la façon dont ils modulent notre perception de la réalité.

La connaissance du « nom secret des choses » est à la fois quelque chose de contemporain et de très ancien. Contemporain, parceque lorsque nous apercevons une fumée au cours d’une balade estivale en foret, nous pensons immédiatement à un feu et aux dangers encourus. La fumée est le signe du feu. Ou inversement, le feu est le nom secret de la fumée : maîtriser le feu c’est supprimer la fumée.

Mais Les noms secrets que prononce Ged viennent d’un Langage Ancien. C’est une thématique que l’on retrouve chez LOVECRAFT : à créatures anciennes, langues anciennes. En fait ce qui sépare ces vieux signes des notres, c’est leur fixité, c’est le lien intangible existant entre les choses et leur représentation. Nos connaissances évoluent, mais les grimoires demeurent.

Le caractère médiéval de "Terremer", et par delà de toute une littérature de Fantasy ou Dark Fantasy, renvoie à une nostalgie, celle d’un monde ou « le langage n’est pas un système arbitraire ; il est déposé dans le monde et il en fait partie à la fois parce que les choses elles-mêmes cachent et manifestent leur énigme comme un langage et parce que les mots se proposent aux hommes comme des choses à déchiffrer. La grande métaphore du livre qu’on ouvre qu’on épelle et qu’on lit pour connaître la nature, n’est que l’envers visible d’un autre transfert, beaucoup plus profond, qui contraint le langage à résider du coté du monde, parmi les plantes, les herbes, les pierres et les animaux. » [Michel FOUCAULT -

"Les mots et les choses"]

 

Dans  « Les maitres-enlumineurs » de Robert Jackson Bennett, la ville de Tevanne ressemble à une de ces innombrables cités décrites dans les romans de Jack Vance voir China Miéville, plutôt médiévale que victorienne. A un détail près : elle est enchantée. L’activité des quatre maisons marchandes qui la gouverne se concentre sur la production d’enluminures. Enluminer un objet consiste à modifier les forces physiques qui le régissent, à le détourner de sa fonction, en y appliquant un sceau comportant des runes. C’est à la fois une magie et une science du langage. Le temps aidant, les glyphes interviennent à tous les étages de la vie sociale, que ce soit dans l’urbanisme, la propulsion des « carrioles », le renforcement des armes existantes.

 

POUVOIR SUR LE TEMPS

Avec « L’histoire de ta vie », Ted Chiang renoue avec la complexité linguistique de « L’enchâssement » de Watson : « Les Heptapodes ont deux formes distinctes de langage : l'heptapode A est leur langue parlée, incompréhensible pour les Humains. La compréhension de l'heptapode B, la version écrite de la langue des aliens, est au centre de l'intrigue. L'heptapode B a une structure complexe telle qu'un simple symbole ne peut pas être exclu sans changer tout le sens de la phrase.

L'heptapode B est expliqué par la compréhension des mathématiques et du principe de Fermat par les extraterrestres. Louise comprend que le système d'écriture des Heptapodes vient de la façon dont ils perçoivent le temps, de façon simultanée, ce qui suggère que le libre arbitre ne change en aucun cas le cours des évènements, comme si tout était écrit d'avance. Lors du départ des Heptapodes, un échange de cadeaux a lieu. Louise reçoit en cadeau la faculté de percevoir le temps de sa propre existence de façon simultanée, à la manière des Heptapodes. » Source Wikipédia.


 

LE LANGAGE EST UN VIRUS

 

"Le samouraï virtuel" de Neal STEPHENSON [ou la rencontre du langage et du cyberpunk] Hiroaki Protagoniste est un Depêcheur. Entendons par là qu’il livre des pizzas pour le compte de la Maffia dirigée par Tonton Enzo. La Terre du futur est partagée en enclaves commerciales dirigées par des hommes d’affaires tout puissant et peu scrupuleux. Outre la Coza Nostra de la pizza on y trouve le grand Hong Kong de Mr Lee ou l’empire multimédia de L. Bob Rife.

Hiro est aussi sabreur et hacker dans le monde virtuel du Metavers. Il complète en effet ses fins de mois en glanant et en vendant des infos. Or justement le site d’un de ses copains est nettoyé par un crash, un « snow crash » [du titre en v.o. du livre de Neal Stephenson], causé par un métavirus « neurolinguistique » qui s’attaque à la fois aux logiciels et aux humains via leurs nerfs optiques. Quelqu’un essaye de prendre le Pouvoir dans le monde réel et le Métavers...

Ce livre très intéressant [hormis une interprétation linguistico religieuse de l’histoire « Giueusesque »] de Stephenson met en parallèle l’univers virtuel [Internet] et l’univers du langage ou se déroulerait une guerre remontant à ...Babel c’est-à-dire à l’époque de Babylone et plus loin Sumer. Gageons que les assyriologues Kramer et Bottero hausseraient un sourcil en apprenant que le dieu Sumérien des eaux Enki est qualifié de hacker par STEPHENSON... Mais l’important n’est pas là.

L’auteur effectue une analogie surprenante entre les Idées et les Virus. Ainsi chacun peut observer que les idées les plus sombres [le racisme par exemple] ont une faculté de reproduction qui rappelle celle des agents microbiens biologiques et informatiques : une phase de contamination suivie d’une phase de dissémination. La dissémination est accrue par les moyens de communication mis à notre disposition [les médias télévisuels, Internet...].

Il existe deux façons de s’en protéger : l’une naturelle qui est la barrière des langues [existant depuis ... Babel], l’autre qui est tout simplement notre faculté de réflexion, antivirus linguistique et conceptuel contre la bêtise. En outre

STEPHENSON introduit la notion de reprogrammation du cerveau. C’est un concept équivalent au « lavage de cerveau » dont on a pu voir les résultats dans les sectes religieuses ou les mouvements terroristes.

Le traitement de l’aliénation par le langage en SF passe donc de « la raréfaction ["1984"] à la programmation mentale ["Le samouraï virtuel"]. Un langage qui ne fonctionne que sur le mode de la reproduction et pas de la création est une arme potentielle pour les manipulateurs de cerveau en tout genre. Telle est la leçon de ce livre.

Cette conception de la toute-puissance du langage est développée à l’extrême dans deux nouvelles :

 "Les neuf milliards de noms de Dieu" de Arthur C. CLARKE, ou la prononciation du nom secret de Dieu est associé à un cataclysme cosmique. Ce texte évoque le pouvoir des mots présent chez les kabbalistes pour lesquels rappelle STEPHENSON, « nommer une chose c’est la créer » [et on retombe là sur les mots magiques d’Ursula Le GUIN].

 "La Bibliothèque de Babel" de José Luis BORGES. Cette bibliothèque imaginaire contient des livres remplis de toutes les combinaisons de signes possibles. On y trouve donc, au sein d’une infinité de non-sens, toute la littérature connue et à venir mais plus généralement tous les Savoirs présents et futurs. Ici le Langage contient l’Univers.

 

Les Sp’thra, imaginés par Ian WATSON dans "L’enchâssement", l’ont bien compris : ils parcourent l’Univers à la recherche de tous les langages existants. Ils espèrent, leur moisson terminée, trouver la clef linguistique qui leur permettra d’accéder à une Réalité Supérieure. Parmi les langages des Terriens, celui qui les intéresse plus particulièrement est l’enchâssement. Il est à la fois artificiel [on l’expérimente sur des enfants « anormaux » dans un hôpital psychiatrique anglais] et naturel [des indiens amazoniens l’utilisent comme incantation contre un projet américano-brésilien d’édification de barrages hydro-électriques]. Qu’est-ce que l’enchâssement ? Prenons la phrase : « Le chien a chassé le chat qui a mordu le rat qui a mangé le malt » Sa forme enchâssée donne : « C’est le malt que le rat que le chat que le chien a chassé, a mordu, a mangé ». Ajoutons des parenthèses pour plus de compréhension : « C’est le malt que le rat [que le chat [que le chien a chassé] a mordu] a mangé] » En échange de ce langage, les Sp’thra promettent de livrer le secret de la navigation interstellaire. Mais l’espèce humaine est une espèce prédatrice et disons-le, complètement tarée...


[Une remarque : l’enchâssement désigne aussi en "narratologie" une imbrication de discours : un auteur rédige une intrigue, un des personnages de l’intrigue raconte une histoire mettant en scène des personnages etc ... on obtient ainsi plusieurs niveaux de réalités non communicants]

 

Ce livre de SF est ainsi le livre de la toute-puissance du langage. Celui qui en détient la clef, détient la clef de la compréhension de l’univers. [Ici, la carte c’est vraiment le territoire]. C’est ce que pensent les Sp’thra, qui malgré un acquis technologique impressionnant ne s’intéressent qu’aux signes. Ian WATSON, dans la foulée des travaux de CHOMSKY, suggère que la syntaxe est une aptitude naturelle indépendante du sujet parlant [qui semblerait d’ailleurs inscrite dans nos gènes]. La recherche de règles universelles dans ce domaine par les protagonistes du roman, nous conduit à reformuler une vieille question : existent-il des lois mathématiques et des lois du langage communes à toutes les espèces intelligentes de l’univers ?

Enfin ce livre est aussi le livre de la folie. Folie des politiques, folie des expérimentateurs de Haddon, folie du langage, quand comme la logique, il tente d’être son propre objet et de s’affranchir du réel. Notre Univers est il enchâssé dans d’autres Univers ou d’autres Réalités, à l’image des imbrications de formes et de significations de ce langage ?

 

CONCLUSION : SCIENCE-FICTION, QUE TON NOM NE SOIT PLUS !

Serge LEHMAN, dans son introduction à l’anthologie "Escales sur l’horizon", analyse magistralement les difficultés qu’éprouve la Science-fiction à s’imposer en France. L’inventaire est impressionnant qui parcourt les obstacles ou préjugés culturels [la SF est une littérature américaine] et historiques [le rejet de la science après la guerre de 14] mais aussi... linguistiques. L’écrivain déploie en effet sous nos yeux effarés les significations du mot « fiction » telles qu’elles émergent du Grand Robert de la Langue Française et du Robert des synonymes : « Mensonge, dissimulation, affabulation, fumisterie, galéjade... » Le parallèle est rapide : science-fiction = mensonge de la science.

PLATON et PARMENIDE avaient formulé par un paradoxe ce refus de l’imaginaire : On ne peut parler que de ce qui existe. Inversement si l’on parle de quelque chose d’inexistant, c’est que cette chose existe. Voilà le lieu ou le nonlieu dans lequel se débat toute littérature de l’Imaginaire en France. Cependant on remarquera que la SF ne s’écarte que temporairement de la réalité afin de mieux la percevoir dans son étrangeté. Elle explore, anticipe de nouveaux schémas de signification. Plus généralement le propos de la SF n’est pas ontologique : c’est une littérature attachée au sens, à la vérité plus qu’à la réalité. Elle ne tient pas un discours métaphysique soucieux de justifier de l’existence de ses objets.

Cette quête primordiale de la signification que l’on retrouve dans les contes de fée

[Voyez BETTELHEIM] devrait rassurer le Lecteur : si vous aimez les Histoires Vraies, lisez de la SF !


BIBLIOGRAPHIE :

Alfred VAN VOGT : "Le monde des non-A" [J’ai lu]

Robert SILVERBERG : "La tour de verre" [Le livre de poche], "Le temps des changements" [Le livre de poche], "Le sixième Palais" in "Les Chemins de la nuit" [J’ai lu] et "L’oreille interne" [J’ai lu]

Alfred BESTER : "L’homme démoli" [Denoël Présence du futur]

Jack VANCE : "Les langages de Pao" [Denoël Présence du futur]

Ian WATSON : "L’enchâssement" [Pocket]

Neal STEPHENSON : "Le Samouraï Virtuel" [Le livre de poche]

David BRIN : "Elevation" [J’ai lu]

Samuel DELANY : "Babel 17" [Poche]

Roger ZELAZNY : "Une rose pour l’ecclésiaste" [J’ai lu]

George ORWELL : "1984" [Folio]

Vernor VINGE : "Un feu Sur l’abîme" [Le livre de poche]

Stanislaw LEM : "La voix du maître" [épuisé Denoël PDF] et "Solaris" [Folio SF]

Gérard KLEIN : "Les virus ne parlent pas" in Livre d’or [Pocket] 

Theodore STURGEON : "La soucoupe de solitude" dans "Histoires d’extraterrestres" [Le livre de poche] ou aussi dans "Les songes superbes de Théodore Sturgeon", anthologie d’Alain DOREMIEUX [Casterman]

Ursula Le GUIN : "Terremer" [Robert Laffont / Ailleurs et Demain]

Arthur C. CLARKE : "Les neuf milliards de noms de Dieu" in "Avant l’Eden" [J’ai lu]

José Luis BORGES : "La bibliothèque de Babel" in Fictions [Folio]

Carl SAGAN : "Contact" [Folio]

China MIEVILLE : « Légationville » Fleuve édition

Robert Jackson BENNETT : « Les maîtres enlumineurs » - [Albin Michel Imaginaire]

Ted CHIANG : L’histoire de ta vie in « La Tour de Babylone »[Folio sf]

Ray NAILER : "La montagne dans la mer" - [Le Bélial']  

 

 

 

 

 

REPONSES DE L’EXERCICE PRATIQUE :

1  : LOVECRAFT

2  : Robert Wise [tiré du film « Le jour où la Terre s’arrêta »]

3  : SILVERBERG [dans "La tour de verre"]

4  : Neal STEPHENSON [dans "Le samouraï virtuel"]

5  : Un homme politique français oublié du début du XXIème siècle

Enfin le titre de la conclusion est emprunté au « mystère de la Grande Pyramide », aventure de "Blake et Mortimer" dans lequel Olrik se voit frappé d’un anathème puissant.


Crédit photo - Film Premier contact