Affichage des articles dont le libellé est Le génial Orson Scott Gard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Le génial Orson Scott Gard. Afficher tous les articles

dimanche 3 septembre 2017

Les débuts éblouissants d’Orson Scott Card (3)

Orson Scott Card - Sonate sans accompagnement - Denoël - Présence du futur








Dernier volet de la trilogie des chroniques consacrées aux premiers écrits d’Orson Scott Card, Sonate sans accompagnement est un recueil de nouvelles paru en 1982, les textes originaux datant de la fin des années 70. Comme le souligne une quatrième de couverture pour une fois sobre et pertinente, il révèle un écrivain qui fourbit ses premières armes et entend se frotter aux différents genres de l’imaginaire.

Au moins trois décennies s’étant écoulé depuis leur rédaction, on pourrait penser que les purs récits de science-fiction ne tiennent pas la distance, comme cela s’est vu ailleurs. Ce n’est que partiellement vrai. « Un jardin de roses » met en scène une humanité transplantée dans un astéroïde vivant. L’histoire manque sa cible, ce que reconnaît d’ailleurs Card dans sa postface. Il y avait pourtant fort à faire avec ce personnage de réfugiée africaine qui décide de porter sur ses épaules tout le malheur du monde en croyant offrir un jardin d’éden aux déshérités de la Terre. L’auteur conduit l’intrigue avec deux fils conducteurs autour d’Agnès l’héroïne et des incompréhensibles Hector au charabia fatiguant. Thomas Disch dans Génocides avait fait coexister de manière semblable deux mondes non bellicistes mais aux vues antagonistes et il s’en tirait bien mieux. Dans « Retour aux sources », récit imprégné de la Guerre Froide, l’humanité a essaimé dans la galaxie. Un vaisseau spatial se pose sur la Terre des origines où un conflit bactériologique entre américains et russes perdure depuis huit cent ans. Le texte a pris de la patine, mais l’humour le sauve de l’oubli. « Temps morts » surfe sur le thème - selon l’heureuse expression de Card lui-même - de « l’hédonisme en tant qu’auto destruction ». Des jeunes gens voyageant dans le passé, s’amusent à se jeter sous les roues d’un camion, assurés de revenir intacts dans le temps présent. Une bonne fiction dont la perversion rappelle La corde d’Alfred Hitchcock. Mais il y a mieux !

Ray Bradbury ou Clifford Simak n’auraient pas dédaigné « Les dieux mortels ». Des extraterrestres débarquent sur Terre. Ils manifestent aussitôt un intérêt passionné pour les êtres humains et leurs productions. Mais quelles sont leurs motivations ? Un texte classique et beau. Le coup de tonnerre retentit à la lecture de « Fin de Partie », embryon du fameux cycle d’Ender au succès mondial. On ne fera pas injure au lecteur de relater une histoire bien connue. L’idée de cette intrusion d’adultes dans les jeux de guerre de bambins innocents fait de ce texte l’une des nouvelles les plus originales de l’histoire de la science-fiction. Le simulateur d’Ender renvoie à la fois aux images des enfants soldats des conflits africains ou de la guerre irano-irakienne, mais aussi aux jeux vidéo actuels dont l’ergonomie ne dépayserait pas un pilote de drone militaire.

Trois récits s’inscrivent dans une mouvance plus fantastique. « Exercice respiratoire », « Les Euménides dans les toilettes du quatrième », « Quietus ». Ils affichent une certaine homogénéité qualitative. « Les Euménides … » se détachent du lot par un pitch délirant digne des Dangereuses Visions d’Harlan Ellison. Le personnage principal Havard vit dans l’auto satisfaction la plus complète et l’ignorance des autres, sauf quand il s’amuse à les manipuler pour son plus grand profit. Le châtiment se présente sous la forme d’un bébé muni d’ailerons de poisson qui ne le lâche pas d’une ventouse. Une autre déclinaison sur les méfaits de l’hédonisme. Les deux autres textes abordent des thèmes connus. Peut-on appréhender la mort comme un phénomène naturel externe détectable par certaines personnes seulement ? C’est le sujet d’« Exercice respiratoire ». « Quietus » raconte le glissement d’un homme dans une réalité alternative, passant d’une vie placée sous le sceau de la réussite professionnelle à une existence consacrée aux joies familiales. Faut-il se sacrifier pour sauver son couple ? Voici un texte plein, exemplaire des intrusions qu’autorise le fantastique dans la littérature mainstream. Encore une allusion à l’hédonisme et le sentiment que la lutte entre l’amour et l’amour propre dans le cœur des hommes constitue un des thèmes centraux de l’œuvre de Card.

Orson Scott Card ne serait pas Orson Scott Card sans les trois fantasy inclues dans l’ouvrage. Une fantasy aux allures de contes parfois cruels. « Mets de roi » laisse dubitatif avec une histoire d’ET se repaissant de chair humaine et un personnage de « tortionnaire sympathique » qui lorgne du côté de Michel Tournier. L’écrivain aborde le thème de l’adieu à l’enfance dans « La salamandre de porcelaine » que Georges Martin avait traité avec succès dans le très beau « Dragon de glace ». Un père jette un anathème à sa petite fille, responsable selon lui de la disparition de sa mère morte en couches. Pris de remords, pour briser le sortilège, il lui offre une salamandre magique. Une nouvelle de haute volée, mais un chef d’œuvre attend le lecteur avec « Sonate sans accompagnement », genèse - sauf erreur - des Maitres Chanteurs. Christian artiste hors pair vivant dans une contrée imaginaire, enfreint les règles que lui ont imposées ses maitres en musique. De sanctions en mutilations, il reste fidèle à sa passion. Eloge de l’art sans contrainte, récit de l’itinéraire spirituel d’un être qui atteint l’essence de sa discipline au fur et à mesure qu’on l’ampute de ses moyens d’expression, « Sonate sans accompagnement » clôt sublimement ce magnifique recueil. On prolongera le feu d’artifice avec la postface de l’auteur, et pour les plus nostalgiques par le catalogue de Présence du futur d’alors, tant il est difficile de refermer ce livre.

dimanche 10 avril 2016

Les débuts éblouissants d’Orson Scott Card (2)



Orson Scott Card - Les maîtres chanteurs - Folio SF







Mikal le Terrible, empereur de la Galaxie, se rend sur Tew afin de se procurer un Oiseau Chanteur. Tew, comme Arrakis, est une planète à la fois anodine et unique car elle recèle une drogue dont les grands de l’Univers ne peuvent se passer : des êtres dont la voix subjugue leurs auditeurs. Seuls les maîtres du Palais du Chant décident de l’octroi ou non d’un de leurs élèves. Mikal devra patienter. A l’approche de la fin de son règne, le monarque accueille enfin Ansset, un garçon abandonné au talent et à la beauté uniques dont il fait son fils. A la mort du souverain, Ansset devient l’Oiseau Chanteur de son successeur, avec lequel il ne s’entend guère. Commence alors une longue descente morale aux enfers.

Un commentaire rédigé sur un site marchand résume on ne peut mieux le récit des maîtres chanteurs : « C'est l'histoire de l'Absolue Beauté lorsqu'elle se confronte aux laideurs du Monde ». Orson Scott Card a réinventé Le Paradis perdu de Milton avec le récit d’un ange  condamné à subir les avanies de l’engeance humaine. Heinlein (En terre étrangère), Weiner, Tevis ont flirté avec ce thème, mais il atteint ici la dimension d’une épopée.

Les maîtres chanteurs appartient à la catégorie des romans d’apprentissage, depuis les enseignements de Esste sur Tew, en passant par les intrigues de palais, les amitiés, l’ascension politique et les années de vieillesse. Une vie ne se résume pas seulement à une suite de péripéties, mais à des rencontres. Une kyrielle de personnages forts et originaux issus de la plume remarquable de Card, traverse la vie d’Ansset. Esste d’abord, mère par procuration du héros qui s’efforce de l’arracher à un début d’autisme, Mikal le père protecteur empereur, Kya Kya une « Sourde » sorte de double d’Ansset, Josif l’amant potentiel …L’attention que leur porte l’auteur fait de cet  ouvrage, pourtant rédigé à la fin des années 70, un corpus qui tranche avec les récits de l’époque et l’apparente aux textes contemporains plus attentifs à la psychologie des protagonistes

L’un d’entre eux, Josif incarne un homosexuel. C’est un fait qu’il convient de souligner dans un genre littéraire plutôt machiste. Ansset, enfant puis adolescent suscite bien des convoitises. Mais Card se garde bien de franchir la ligne jaune. L’Oiseau Chanteur est protégé par ses maîtres et monarques successifs et la Manécanterie a conditionné ses élèves en inhibant leur sexualité, un peu à l’image des castrats.

Toutes ces histoires fusionnent en une polyphonie dont le destin d' Ansset fournit le thème mélodique. Tel quel Les maîtres chanteurs demeure un des ouvrages les plus puissants et les plus originaux de la littérature de science-fiction et de fantasy.

samedi 20 février 2016

Les débuts éblouissants d’Orson Scott Card (1)



Orson Scott Card - Espoir-du-Cerf - L’ Atalante






L’Atalante vient de rééditer un vieux roman d’ Orson Scott Card paru jadis en Présence du futur, Espoir-du-Cerf. Bonne initiative. En effet si cet auteur a connu un gros succès commercial et critique avec les cycles Ender, Alvin le faiseur ou Abyss, bon nombre de ses premiers lecteurs regrettent le génie créatif à l’œuvre dans les parutions Denoël (a).  Un ton particulier émergeait, un univers à la fois cruel et beau se déployait sur fond de légende, magnifié ici d’ailleurs par la traduction d’Emmanuel Jouanne. Bref on tenait un écrivain du calibre de Le Guin. Hélas, son inspiration, comme d’autres s’est diluée dans des suites romanesques et de nouveaux talents comme China Miéville retiennent désormais l’attention.

Que raconte Espoir-du-Cerf ? Le Comte de Traffing, inspiré par une prophétie, décide de renverser Nasilee roi de Burland qui règne par la terreur sur son peuple. Il prend alors le nom de Palicrovol et par compassion épargne Aniseth la fille de l’ancien monarque. Celle-ci décide de punir le meurtrier de son père et les divinités qui ont soutenu son entreprise. Les habitants vouent un culte à un Cerf mythique, emblème du royaume mais aussi aux Douces Sœurs et à Dieu. Aniseth s’empare des livres de magie de Sleeve un proche de Palicrovol, neutralise le roi et les dieux du Burland . Au bout de trois cent ans, Palicrovol toujours vivant selon la volonté d’Aniseth mais exilé et endurant des souffrances quotidiennes, s’unit à une paysanne. Un fils naît du nom d’Orem, instrument de la revanche du Dieu Cerf, enchaîné mais toujours actif.

Très justement décrit comme un joyau noir, Espoir-du-Cerf  ressemble à un Contes et Légendes d’autrefois sur fond de fantasy. L’écriture hiératique et envoûtante concourt à la beauté de l’œuvre. Un récitant dont on découvrira l’identité en fin de roman déroule l’intrigue. Des éléments religieux hétérogènes mêlant monothéisme et divinités païennes confèrent à l’ensemble une touche « arthurienne ». Mais attention pas de batailles ici, hormis quelques affrontements entre magiciens. En revanche les actes de cruauté impliquant parfois des enfants ou des adolescents pullulent et le dénouement final pourra heurter les sensibilités.

Le héros d’Espoir-du-Cerf n’est pas le roi Palicrovol, que l’on retrouve à la conclusion du récit, mais Orem. Plutôt anti-héros d’ailleurs, car les dieux ont doté ce fils bâtard du roi de pouvoirs magiques passifs. Bien que guidé dans ses aventures par un dieu, aucune épreuve aucune avanie ne lui sont épargnées. On retrouve ici un thème cher à Card et présent dans le cycle d’Ender, l’instrumentalisation des enfants par les adultes ou les divinités. Il atteint ici un paroxysme : la magie dans Espoir-du-Cerf  se déclenche et se transmet par le sang et tout est prêt alors pour le rituel abrahamique. Cependant malgré un destin implacable le Petit Roi trace un chemin personnel empli de compassion pour ses semblables. L’interrogation finale lancée par le récitant à Palicrovol vaut alors pour l’Humanité entière. Basculerons nous vers le Bien ou le Mal ?

Espoir-du-Cerf  est un ouvrage de fantasy de haute tenue.
 


(a) Espoir-du-Cerf, Les maîtres chanteurs, Sonate sans accompagnement.