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samedi 9 novembre 2024

Impossibles adieux

Han Kang - Impossibles adieux - Grasset

 

 

« Un matin de décembre, Gyeongha reçoit un message de son amie Inseon. Suite à une grave blessure à la main, celle-ci a été transférée d'urgence à Séoul, laissant derrière elle son île natale et son perroquet blanc. Alitée, elle demande à Gyeongha de prendre le premier avion à destination de Jeju pour nourrir son oiseau, avant qu'il ne soit trop tard.

Mais le soir même, une violente tempête s'abat sur l’ile. Le vent glacé et les chutes de neige ralentissent Gyeongha au moment où la nuit se met à tomber. Parviendra-t-elle à rejoindre la maison de son amie ? Là-bas, l'attend bien plus qu'une vie qui vacille. Compilée de manière minutieuse, l'histoire de la famille d'Inseon a envahi les lieux, des archives réunies par centaines pour documenter l’un des pires massacres que la Corée ait connu - 30 000 civils assassinés entre novembre 1948 et début 1949. » 

  

Ecrivaine sud-coréenne peu connue du grand public français, Han Kang a construit une œuvre dont la renommée n’a cessé de s’étendre depuis une dizaine d’années, récoltant au passage un International Booker Prize en 2016 pour La Végétarienne, le Médicis étranger 2023 pour le présent roman et le Nobel en 2024. Sa plume parcourt les registres de la solitude, de la douleur et de la mémoire. C’est le cas avec Impossibles adieux et on remarquera au passage que les récents Prix Goncourt et Renaudot relatent également des parcours mémoriels. A la source de l’œuvre, un séjour de l’autrice sur l’ile de Jeju et la révélation par une insulaire d’un massacre commis en 1948 par les autorités sud-coréenne à la suite d'une révolte paysanne, juste avant la guerre de Corée.

 

Arrivée à Jeju, Gyeongha découvre les travaux préparatoires d’Inseon relatifs à un documentaire sur ces exactions que les deux amies, respectivement journaliste et photographe, devait réaliser. L’intrigue romanesque se mue en un récit traumatique dans lequel les révélations d’un journal surgissent comme les ilots d’un passé de cruauté au sein d’un présent réduit à sa forme symbolique: l’enlisement nocturne de Gyeongha dans un paysage de neige insulaire, les piqures sur les doigts amputés et suturés d’Inseon, et surtout le rêve récurent de la narratrice, un champ peuplé d’arbres morts menacé par l’envahissement de la mer, cimetière marin hanté par Les Croix de bois de Dorgelès.

 

La seconde partie d’ Impossibles adieux bascule dans un onirisme total rompant avec le déroulé de la narration, n'épargnant pas les deux jeunes femmes dont la présence se fait de plus en plus évanescente. Ce multivers de la douleur ralentit la lecture tout autant qu’il la magnifie dans un espèce de chuchotement Bergmanien à l’image du phrasé de la récipiendaire du Nobel.


samedi 14 mai 2016

Incursions en terres coréennes (2)



Yi Tae-Jun - Les cerisiers du Japon - Decrescenzo Éditeurs







Acheté au salon du livre 2016 avec Le chant des cordes, Les cerisiers du Japon constitue une heureuse surprise. L’auteur, Yi Tae-Jun, né en 1904, disparut en Corée du Nord, en 1956 semble t’il. Son existence un peu mystérieuse traversa l’occupation japonaise de 1910 à 1945 et la guerre de Corée. Il fut romancier, journaliste, contemporain du fameux Yi Sang.

Le présent ouvrage est une sélection de onze nouvelles. Très peu d’informations biobibliographiques filtrent sur celles-ci. Apprécier l’évolution de l’inspiration de Yi Tae-Jun ou de ses choix techniques tient alors de la gageure. Il ne reste plus qu’à plonger dans les textes et autant le dire tout de suite, la pêche s’avère excellente. La comparaison avec Maupassant avancée sur le 4e de couverture ne semble pas usurpée. L’universalité des thèmes, la justesse du trait, la recherche de la vérité humaine derrière les conventions tout cela concourt à asseoir la réputation de cet artiste.

Sans rentrer dans une description précise, on notera une série de récits dont la colonisation japonaise fournit l’arrière plan, d’autres où l’auteur se met en scène via des personnages d’écrivains ou de journalistes. Des lignes de partages coupant les premières, exploitent des thématiques sombres ou douces-amères : la misère, la recherche vaine du bonheur, l’amour déçu…

Quelques forts textes émergent. « Le bonheur » évoque la solitude d'un vieil homme, vendeur de marrons près d’une gare. De sa famille ne reste qu’un fils, la plupart du temps en prison. Mais une lettre va peut-être changer le cours de son existence … « Le bonheur » c’est un peu Les illusions perdues en huit pages. La description du vieillard n’a rien à envier à celle de la vieille servante des comices agricoles croquée par Flaubert dans Madame Bovary. « Ombre »  raconte une histoire d’amour entre un jeune homme et une kiseang, c’est à dire une courtisane coréenne. Maupassant aurait pu rédiger ce récit d’une passion avortée par les conventions. Un peu en retrait, « Pays natal » (1) évoque la révolte d’un jeune et brillant universitaire rentré du Japon en Corée, contre ses compatriotes soumis aux envahisseurs nippons. Yi Tae-Jun s’est il inspiré de la vie de Yi Sang ? Là encore des éléments d’information auraient été les bienvenus. Dans la même veine, dans l’emblématique « Les cerisiers du Japon », des paysans ne pouvant s’acquitter des taxes imposées par l’administration du « pays du soleil levant », vendent leurs terres et s’enfoncent dans la misère la plus noire. Quand beauté rime avec cruauté … La misère encore inspire « Un chemin dans la nuit ».Au long d’une interminable nuit, un ouvrier de chantier réduit au chômage endure l’agonie d’un nourrisson. Deux nouvelles plus légères soulagent le tableau, « La saison des pluies » qui raconte la journée d’un écrivain, avec une fin en boucle, « Les lapins » qui rappelle le  Jean de Florette de Pagnol. Un romancier pour améliorer ses revenus se lance dans l’élevage de lapin … Je serai plus évasif sur « Histoire d’une rêveuse », « RAS », « L’agence immobilière » avant d’en venir à un chef d’œuvre, « Soleil couchant ». Un écrivain solitaire effectue un séjour touristique à Gyeongju ancienne capitale du royaume de Silla (2). Il y rencontre une jeune lectrice, qui lui redonne un temps l’espoir d’une seconde jeunesse. Une variation qui évoque Mort à Venise.

Au final je retiendrai « Le bonheur », « Ombre », « Les cerisiers du Japon » et « Soleil couchant ». Nul doute que l’ouvrage de Yi Tae-Jun figurera dans mes coups de cœur 2016.Seul bémol, une préface aurait permis de combler nombre de lacunes bio et bibliographiques.



(1)    Sur le thème de la révolte …Cahier d’un retour au pays natal de Césaire
(2)    Le royaume de Silla ou Shilla, cf Le chant des cordes.

mercredi 4 mai 2016

Incursions en terres coréennes (1)



Kim Hoon - Le chant des cordes - Gallimard Du monde entier








« Le vieux roi de Gaya se meurt. Ara, l’une de ses demoiselles d’honneur, s’enfuit dans la nuit afin de n’être pas enterrée vivante avec lui, selon la coutume en vigueur. Tandis qu’elle s’échappe, trente autres élus sont conduits à leur dernière demeure et Ureuk, le maître de musique, est convoqué à la cour afin de trouver le son parfait pour accompagner les funérailles royales. Yaro le forgeron est lui aussi rappelé à son devoir. On lui demande non seulement de réarmer le pays qui est sous la menace du royaume voisin de Shilla, mais aussi de couler les fondations de la tombe du souverain défunt. »

A la lecture de cet extrait du 4eme de couverture du chant des cordes de Kim Hoon - et l’impression se renforce grandement à la lecture de l’ouvrage -, on se demande bien en quoi la Corée a pu mériter le qualificatif de « pays du matin calme ». Il est vrai que l’auteur situe son roman dans la période historique dite des Trois Royaumes entre le 1er siècle avant JC et le VII siècle après JC, marqué par une série de conflits qui opposa dans la péninsule Baekje, Shilla, et Goguryeo, mais aussi d’autres territoires limitrophes comme Gaya, lieu natal du musicien Ureuk.

Récit borderline, inspiré des traditionnels Samguk Sagi et Samguk Yusa, Le chant des cordes hésite entre la forme épique et contemplative. Il raconte une double histoire, la conquête implacable du sud de la Corée par les troupes d’Isabu généralissime de l’armée de Shilla d'une part, et la naissance de la kayageum, la cithare traditionnelle à douze cordes d'autre part. C’est le règne de l’acier qui voit se succéder interminablement combats, massacres et cérémonies funéraires. Pas moins de quinze mille soldats sont ainsi passés au fil de l’épée. Les recherches sonores et méditatives du maître musicien rompent heureusement cette litanie funèbre et embarquent le lecteur dans une rêverie sidérale peuplée d’étoiles et de forêts de bambous. Deux formes de sauvageries cohabitent, la frénésie destructrice et prévisible des hommes et la beauté incompréhensible de la Nature.

Les figures de Yaro, le maître forgeron de Gaya qui équipe la soldatesque et d’ Ureuk donnent visage à cette dualité. Yaro et Isabu imposent un royaume de terreur et de fer, le second établit le sien par l’intermédiaire d’une cithare révolutionnaire. Dans cet univers cruel, les femmes prennent rang au nombre des victimes. Ara et Bihwala la compagne d’Ureuk sont filles de la terre et du vent autant qu’humaines.

De ce roman, aux personnages frustres, dont l’intrigue minimaliste prend la paresse des fleuves, surgit une étrange beauté issue d’un monde de sensations brutes où les guerres et les saisons semblent participer d’un même élan cosmique