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samedi 3 février 2024

Christopher Priest 1943 - 2024

L’écrivain britannique Christopher Priest est décédé le 2 Février 2024. Publié essentiellement en Lunes d’encre chez Denoël, il connut un beau succès en 1975 avec Le monde inverti (Calmann-Lévy) et un autre de ses romans Le Prestige fut adapté au cinéma. Par la suite il s’orienta vers une littérature à la lisière du fantastique ; il embarquait souvent ses lecteurs dans « L’Archipel du rêve », un lieu imaginaire, terre et mer cadre de ses explorations textuelles. Il avait inventé une Odyssée où l’idée de retour était bannie au profit d’une errance perpétuelle. Je n’attendais pas seulement de la publication d'une de ses Fictions le plaisir de plonger dans une histoire inédite mais l’espoir de découvrir une nouvelle façon d’écrire. Il déployait une écriture sèche, caractéristique de son style. Méprisé par les essayistes de tout poil, dédaigné par les maisons d'éditions « généralistes », il avait inventé avec J. G Ballard une forme de Nouveau Roman britannique. Ses interrogations sur le Réel l’apparentaient également aux œuvres d’un autre Géant, l’écrivain américain Philip K. Dick. La Séparation comme Le Maitre du Château décrit la confrontation de deux interprétations d’une Réalité.


C. Priest - Librairie Scylla 2008


A titre personnel j’ai lu son premier roman il y a presque cinquante ans. C’est un compagnon de solitude qui disparaît. Il faut remercier les éditeurs français successifs qui l’ont accompagné et soutenu : Robert Louis, Gérard Klein, Gilles Dumay et Pascal Godbillon.

Quelques-uns de ses livres, ici

Une petite étude


dimanche 1 mai 2022

Rendez-vous demain

 

Christopher Priest - Rendez-vous demain - Denoël Lunes d’encre

 

 

L’année prochaine, l’écrivain britannique Christopher Priest fêtera ses quatre-vingt ans. Depuis le légendaire Monde Inverti paru en 1974, il ne cesse de tordre l’espace-temps romanesque gratifiant ses lecteurs de livres singuliers superbement ignorés par l’establishment universitaire. Son talent se joue du Temps ; son dernier opus le montre amplement. Le Temps est d’ailleurs un des protagonistes de Rendez-vous demain. Il conte l’histoire de deux fratries qu’un siècle sépare, les jumeaux Adler et Adolf Beck d’une part et les frères Charles et Grégory Ramsey.

 

Le norvégien Adler Beck suit au XIXème siècle les traces de son père Joseph disparu au cours d’une expédition sur les pentes du Jostedalsbreen. Il consacre ses travaux scientifiques à l’étude des glaciers. L’approfondissement de ses recherches sur leurs mouvements et les conséquences atmosphériques le conduisent à élaborer une théorie du refroidissement dans le cadre d’une science balbutiante, la climatologie. Son frère Adolf dit Dolf, impécunieux et imprévisible se lance dans une carrière d’artiste lyrique. Après avoir accompagné Adler à New York, il part tenter sa chance en Amérique du Sud. Les frères, très liés malgré leurs différences, restent en contact et communiquent sur de curieuses hallucinations dont ils sont victimes depuis leur enfance.

 

L’auteur transporte ensuite le lecteur en 2050. Dans les iles britanniques, à rebours des prévisions du glaciologue, la température ne cesse d’augmenter. Charles Ramsey ex profileur au chômage est aux premières loges. A Hastings la mer dévore les rivages. Les climatisations flanchent, les industries se délocalisent sous des latitudes plus clémentes, les sociétés partent à la dérive. Désœuvré il expérimente un curieux appareil récupéré lors d’un dernier stage policier présenté comme un système de localisation et de communication. A l’essai il lui semble entrer en contact avec l’esprit d’autres personnes. Il tente également d’obtenir des renseignements sur un vieil oncle qui aurait eu maille à partir avec la justice. Un peu en retrait de ces trois personnages, Gregory Ramsey est un reporter d’investigation. Un dernier protagoniste entre en scène. Le dénommé John Smith remplit les pages de fait-divers à la fin du XIXe siècle en se livrant à des escroqueries sur des femmes démunies. Est-il lié au vieil oncle escroc ?

 

Beck et Meyer
Les illustrations photographiques recèlent une surprise. Adolf Beck a bel et bien existé. Son mauvais procès révéla la fragilité des témoignages oculaires, conduisant à la création d’une Cour d’appel pénale chez nos voisins d’outre-manche. Christopher Priest s’est emparé de ce fait divers pour renouer avec la thématique des identités troubles et des gémellités. L’éditeur évoque, dans la quatrième de couverture, une parentèle avec Le Prestige, un des romans les plus célèbres de l’écrivain. Les deux textes présentent effectivement deux points communs. Ils sont accessibles, cohérents et les morceaux du puzzle présentés ici s’assemblent parfaitement.

 

Le fond de l’histoire, l’évolution inquiétante du climat, et les désordres qu’elle engendre dans les sociétés futures évoquent une autre apocalypse du même auteur, Notre ile sombre, à laquelle le naufrage d’un paquebot occupé par quelques milliers de migrants, fait discrètement allusion. Le titre Rendez-vous demain interroge d'ailleurs. Les rendez-vous sont parfois cruels. Quel contraste avec Le creuset du temps, roman de John Brunner qui racontait les efforts d’un peuple extraterrestre pour conjurer la fin de leur monde ! Adler Beck tente d’établir un lien entre l’apparition des taches solaires et l’irruption d’une ère glaciaire. Son ouvrage n’aura aucun succès. Charles Ramsay, à la demande d’un ingénieur d’une société pharmaceutique, parcourt quelques notes dont une s’inquiétant d’une floraison de dryades, fleur dont le pollen abondait à l’époque du Dryas. Mais il rend une conclusion optimiste.

 

L’écriture sèche de Christopher Priest agence les briques hétérogènes de l’histoire avec son habituelle efficacité. Le dessin de couverture d’Anouck Faure est superbe. Les chemins bifurquant évoquent ceux du tableau de L’église d’Auvers-sur-Oise. Quelque soit celui emprunté par l’Humanité, ni l’écrivain, ni l’auteur de ces quelques lignes ne verront l’année 2050. En attendant lisons ce remarquable roman.

jeudi 16 février 2017

Le Glamour



Christopher Priest - Le Glamour - Denoël Lunes d’encre








Les grands philosophes, dit-on, réécrivent toujours la même œuvre. Les romanciers, à leur façon, ne parviennent parfois pas à couper le cordon ombilical avec un texte, fut-il terminé. A l’image d’un travail de deuil ininterrompu, le processus créatif ne cesse pas, aboutissant soit à des commentaires ou à des préfaces, bref à une intertextualité, soit, comme dans le cas du Glamour de Christopher Priest, à une refonte du roman.

Refonte d’ailleurs est un bien grand mot. Paru initialement en 1986 chez Laffont sous le titre Le don, réédité plusieurs fois, ce récit bénéficie tout à la fois d’une retraduction, d’une réécriture très partielle de la cinquième partie et d’un allègement de la seconde partie. Mais l’architecture d’ensemble n’est pas modifiée. Le titre original de l’édition britannique The Glamour est identique. Il faut en conclure que si Priest a retravaillé ce roman, le regard du lecteur, et en premier chef de l’éditeur et du traducteur, a aussi changé. Ceci est une caractéristique de l’écrivain anglais : on ne lit pas seulement son œuvre, on y est narrativement et subtilement intégré.

De quoi s’agit-il ?
Richard Grey, cameraman professionnel de la BBC, suit une convalescence dans un hôpital du sud du Devon, un comté du sud-ouest de l’Angleterre. Gravement blessé lors d’un attentat de l’IRA, il souffre d’une amnésie partielle. Des séances d’hypnose ne parviennent pas à débloquer la situation. Mais la visite d’une jeune femme nommée Susan Kewley qui prétend avoir eu une liaison avec lui éveille sa curiosité et ils repartent tous les deux prématurément à Londres. Le chapitre suivant relate la période qui a précédé l’attentat. On y apprend que Richard et Susan se sont rencontrés lors d’un voyage en France et que la jeune femme tente de mettre fin à une autre liaison avec un écrivain, Niall. Sans succès d’ailleurs, ce qui provoque la rupture des deux premiers. La quatrième partie évoque les événements consécutifs au départ de l’hôpital. Surpris, le lecteur découvre que Richard et Susan n’ont jamais voyagé en France, mais ont fait connaissance dans un pub londonien. Il comprend alors que le déroulement de la troisième partie est une invention de la mémoire défaillante de Richard et apprend aussi que les trois protagonistes dont l’agaçant et omniprésent Niall ont un don d’invisibilité, que Priest appelle glamour.

Du don au glamour

Comme à son habitude, dans ce récit à plusieurs voix, l’écrivain anglais ouvre progressivement un espace spéculatif qui perturbe le lecteur : Grey et Niall sont-ils la même personne ? Doit-on considérer Richard et Susan comme les personnages d’un roman de Niall... ? Cependant le véritable moteur narratif du roman n’est pas la mémoire mais l’invisibilité. Etre invisible selon Priest, c’est être ignoré socialement. Le glamour renvoie à la Grande Bretagne des années Thatcher, où s’exercent aussi bien la violence des inégalités sociales que celle de l’IRA. Dans le récit Susan Grey évoque ses rencontres fugitives avec d’autres invisibles. Tous sont des marginaux dérobant des produits de première nécessité pour survivre et sont exclus des systèmes de santé.

On retrouve un thème classique de la littérature de science-fiction à savoir l’ostracisme ou la malédiction dont souffrent les mutants. Robert Silverberg en avait fait le fil conducteur d’un de ses plus grands ouvrages L’oreille interne,
Van Vogt ou Théodore Sturgeon la matière de classiques du genre. Pour renforcer cette métaphore de la disparition sociétale, Christopher Priest effectue un parallèle entre l’invisibilité et l’hypnose. On est exclu non pas parce qu’on ne se conforme pas aux codes sociaux, mais parce que l’observateur [le Pouvoir] vous ignore. Si l’on voulait une justification de la réédition de ce roman vingt ans après la voici : la réussite sociale aujourd’hui ne se mesure pas à l’aune de l’épaisseur d’un CV mais bien à la visibilité médiatique, au glamour serait-on tenté de dire.

Or ce terme explique l’écrivain anglais est issu d’un vieux mot écossais glammer. Un glammer est un sortilège qu’utilisait une jeune fille pour dissimuler la beauté de son fiancé aux autres prétendants. L’usage actuel de ce mot est donc en totale contradiction avec sa signification première, sauf peut-être à considérer les images des icônes du glamour comme une métaphore ou un miroir du néant, néant des foules voyeuristes et sentimentales, néant des exclus de tous bords. En définitive la séduction est une malédiction.

Le glamour est un grand roman qui renouvelle totalement le thème de l’invisibilité, une œuvre transfictionnelle du calibre des Ecrits fantômes de David Mitchell. On savait que Christopher Priest était un maître de la littérature spéculative. On découvre un romancier de la souffrance sociale.

mardi 19 mai 2015

L’Adjacent



Christopher Priest - L’Adjacent - Denoël Lunes d’encre



Avec Christopher Priest, rien n’est simple, mais tout est passionnant. Loin des tire-lignes au kilomètre, l’écrivain se saisit de la matière littéraire pour créer des formes nouvelles. Il ne s’agit pas seulement de raconter une histoire, mais d’inventer des architectures, de se jouer des conventions, de réinventer le roman un peu à la manière de Tibor Tarent, le photographe de L’Adjacent, à la recherche de nouveaux angles de vue. Le lecteur est entraîné dans des réalités alternatives, guidé par une écriture économe dans ses effets, à la fois sèche et élégante, comme ces promeneurs engagés dans des sentiers bien entretenus qui débouchent sur des précipices.

Loins de la respiration des Insulaires, les récits qui composent L’Adjacent se déploient sur quatre théâtres d’opération de guerre : les deux conflits mondiaux du XX è siècle et des affrontements mystérieux dans un futur proche en Anatolie et dans une Grande-Bretagne secouée par des dérèglement climatiques. C’est à l’intérieur de ces contrées que démarre le roman. Dans le cadre d’un reportage, le photographe Tibor Tarent accompagne sa femme infirmière qui oeuvre pour un camp de réfugié.  Elle disparaît soudain, annihilée comme tant d’autres par le « Champ Adaptatif Perturbatif », une arme qui selon son inventeur déplace ses victimes dans un autre espace-temps. Le lecteur suit le chemin de croix de Tarent de retour en Grande-Bretagne, avant d’être transporté dans le nord de la France, lors du premier conflit mondial. Le héros, prestidigitateur de son état, y rejoint H.G Wells. Les autorités militaires requièrent leurs compétences, l’un pour diminuer la perte des biplans britanniques, l’autre pour améliorer l’efficience des combattants dans les tranchées.

Au fur et à mesure de la lecture des récits juxtaposés, adjacents les uns aux autres, quelque chose surgit comme une sensation de déjà vu. C’est le premier effet Kiss Cool version Priest (1). Le magicien évoque un personnage du Prestige, les attentats en Anatolie font surgir le souvenir des Extrêmes, un chapitre a pour cadre l’Archipel du rêve etc … L’Adjacent se lit alors comme un méta roman qui recycle des personnages et des situations de la plupart des œuvres de l’écrivain anglais, comme si, toutes proportions gardées, Balzac avait condensé sa Comédie Humaine en un volume. Reste alors une interrogation : quel rôle accorder à ce fameux « Champ Adaptatif Perturbatif » qui traîne dans le texte comme une incongruité ? Est-ce un désintégrateur de science-fiction ou une arme chargée de briser la linéarité du récit ?  La réponse tombe comme un deuxième effet Kiss Cool quand on découvre que des personnages se baladent d’une histoire à l’autre en changeant d'identité.

Encore une fois l’admiration que l’on éprouve pour l’art de Christopher Priest n’a d’égale que l’étonnement ressenti devant l’ignorance manifestée par l’establishment littéraire. Pour ma part, en dehors des incroyables jeux textuels de l’Adjacent, je me suis ému du destin de ces êtres brisés par la guerre, en particulier l’histoire d’amour de « Tealby Moor » si proche des vers de Prévert :

Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant




dimanche 15 juin 2014

Notre île sombre

Christopher Priest – Notre île sombre – Denoël Lunes d’encre







Notre île sombre est une réécriture d’un roman de jeunesse de Christopher Priest, Le rat blanc paru en 1971.Ainsi que le précise l’auteur dans la préface, ce texte avait pour ambition de renouveler le genre des romans catastrophe alors en vogue dans les années 50 où s’illustra, entre autres, John Wyndham. Le thème connut son apogée avec Thomas Disch et surtout Ballard qui mit en scène des dérives mentales sur fond d’apocalypses climatiques. Aujourd’hui encore, il alimente la trame de nombreux blockbuster.


Dans un proche avenir, l’Afrique connaît un effondrement économique et social. La famine s’installe, des guerres déchirent le continent et poussent les habitants à tenter de rejoindre par dizaines de millions les côtes européennes. Cet afflux massif de population, notamment en Grande Bretagne, provoque par effet de domino la désorganisation et la mise à bas du pays hôte, accrus par les atermoiements d’autorités ne sachant quelle attitude adopter. Le roman retrace l’odyssée d’Alan Whitman, un enseignant , de sa femme Isobel et de leur enfant Sally, chassés de leur maison et contraints de subir une errance perpétuelle sur fond de guerre civile jusqu’au dénouement tragique. Christopher Priest a organisé son récit en juxtaposition de scènes appartenant à des périodes temporelles différentes.


Alan Whitman est au centre de l’intrigue. Personnage veule, inconstant affectivement et sexuellement, son comportement calque d’une certaine manière celui d’une population qui à l’orée d’un conflit ou d’une catastrophe naturelle, puis ensuite au cœur de la tourmente s’efforce désespérément de conserver ses habitudes de vie. Les souvenirs de la seconde guerre mondiale ne sont pas loin.


Avant de porter une appréciation (personnelle) sur l’ouvrage il faut noter ceci : Notre île sombre souffre d’un malentendu, entretenu par le quatrième de couverture. Le livre de Priest n’est pas une fable anti-colonialiste, sinon à considérer qu’il manque sa cible. Une entreprise colonialiste suggère la mise en place d’un nouvel ordre politique et économique au profit du colonisateur. Il aurait fallu dévoiler le mécanisme de ce rouleau compresseur, révéler le visage des nouveaux maîtres et, pardonnez la caricature, montrer des Blancs dans un champ de coton. Or ici nous assistons à l’affrontement de bandes armées Afrim et nationalistes et non à une prise de pouvoir planifiée.


Notre île sombre renvoie plutôt aux guerres civiles interminables à l’œuvre dans le Proche Orient, en Ukraine, aux souffrances de populations sans cesse déplacées. C'est bien vu, mais sous cet angle, la métaphore Priestienne ne fonctionne pas ici.

vendredi 25 avril 2014

Les quarante ans du Monde Inverti

Ce 22 Avril 2014 Christopher Priest dédicaçait ses livres dont le récent The Islanders (Les Insulaires) en librairie Charybde à Paris. Une façon comme une autre de fêter un anniversaire, les quarante de publication de The Inverted World (Le Monde Inverti) paru en Grande Bretagne en 1974 et chez Calmann-Lévy en France un an plus tard. Un succès de librairie extraordinaire à l’époque. Même si les tirages des ouvrages suivants ont été moins conséquents, l’auteur s’est acquis un public multi générationnel fidèle, séduit par l’originalité de son oeuvre et des techniques narratives subtiles. On sera moins admiratif envers l’univers éditorial – hors celui des littératures de genre, Calmann Levy et Ailleurs et Demain jadis, Lunes d’encre aujourd’hui – et surtout le monde universitaire, qui l'ignorent superbement, malgré quelques alertes lancées par le rédacteur de ce blog.

Espérons qu’à l’image de celui de Ballard, le talent de Christopher Priest bénéficie même tardivement d’une reconnaissance méritée.

 

mercredi 2 octobre 2013

Les Insulaires

Christopher Priest – Les Insulaires – Denoël Lunes d’encre


Les éditeurs ont leurs auteurs fétiches. Prenez Jean-Philippe Toussaint aux éditions de Minuit ou Paul Auster chez Actes Sud. On peut décrire ce phénomène comme la rencontre d’un écrivain doué et d’un responsable éditorial décidé à promouvoir ce talent comme une marque de fabrique, à l’identifier à sa maison. Une reconnaissance professionnelle et quelque chose comme une amitié, une séduction.

C’est ce qui transparaît dans la vidéo de présentation des Insulaires, le dernier roman de Christopher Priest, par Gilles Dumay. Un des auteurs phares  (sans jeu de mot …) de Lunes d’encre, après un saut de puce chez Calmann Levy et Laffont. Les Insulaires s’inscrit dans une trilogie comprenant L’archipel du rêve et La fontaine pétrifiante. On en apprend un peu plus sur la topologie de cette planète imaginaire couverte d’un océan unique situé de par et d’autre de la ligne équatoriale. Cette mer sépare deux continents au Nord et au Sud, en conflit perpétuel. Un archipel gigantesque s’y déploie. Qualifié aussi de zone neutre, il échappe à la guerre et accueille des réfugiés ou des déserteurs.

Le roman évoque d’abord un guide touristique. L’écrivain énumère dans des chapitres courts un chapelet d’îles. Quelques considérations climatiques et géographiques, quelques anecdotes, et la monnaie locale. Puis progressivement une trame narrative apparaît. D’île en île apparaissent certains personnages récurrents, souvent des artistes, dont on suit ainsi la trajectoire biographique et les travaux. Puis vient le récit d’un crime : le lecteur en découvre les acteurs et le déroulement au fil des escales. Enfin quelques chapitres plus étoffés s’apparentent à de véritables fictions, à l’image des nouvelles de L’archipel du rêve. L’un d’entre eux « Rawthersay-2 » est d’ailleurs une reprise du « Vestige ».

Christopher Priest livre là « une cartographie des nuages ». Impossible d’obtenir des vues satellitaires précises de l’Archipel, des flux gravitiques ou temporels perturbent les observations scientifiques. Les avions, les bateaux se perdent parfois. Les insulaires, surtout les plus fameux, partagent cette caractéristique, à la fois attachants, furtifs et impénétrables comme le héros de « Seevl » qui choisit l’enfermement. L’auteur à l’instar de Chester Kammeston, un de ses personnages, est l’écrivain du doute et multiplie les jeux de pistes événementiels et identitaires.

« Goorn » récit de l’affrontement d’un mime et d’un aide (ou faux aide) régisseur se souvient du Prestige. «Meequa/Tremm » évoque l’écriture de Ballard :
«Les drones revenaient au crépuscule. Lorsqu’elle en avait terminé avec son travail Lorna Mennerlin éteignait son terminal puis descendait prudemment les marches inégales taillées à flanc de falaise jusqu’ à la plage. De là elle assistait au retour des astronefs, volant au ras des flots ». Lorna, moderne Ariane, attend inlassablement le retour de son amant. Les histoires d’amour abondent dans Les Insulaires, et les belles figures aussi, comme Bathurst le peintre ou Caurer la réformatrice sociale.

L’ouvrage s’ouvre et se referme sur les Vents de l’Archipel. C’est remarquable, c’est beau.