Christopher Priest - Rendez-vous
demain - Denoël Lunes d’encre
L’année prochaine, l’écrivain britannique
Christopher Priest fêtera ses quatre-vingt ans. Depuis le légendaire Monde
Inverti paru en 1974, il ne cesse de tordre l’espace-temps romanesque
gratifiant ses lecteurs de livres singuliers superbement ignorés par
l’establishment universitaire. Son talent se joue du Temps ; son dernier
opus le montre amplement. Le Temps est d’ailleurs un des protagonistes de Rendez-vous
demain. Il conte l’histoire de deux fratries qu’un siècle sépare, les
jumeaux Adler et Adolf Beck d’une part et les frères Charles et Grégory Ramsey.
Le norvégien Adler Beck suit au
XIXème siècle les traces de son père Joseph disparu au cours d’une expédition
sur les pentes du Jostedalsbreen. Il consacre ses travaux scientifiques à l’étude
des glaciers. L’approfondissement de ses recherches sur leurs mouvements et les
conséquences atmosphériques le conduisent à élaborer une théorie du
refroidissement dans le cadre d’une science balbutiante, la climatologie. Son
frère Adolf dit Dolf, impécunieux et imprévisible se lance dans une carrière d’artiste
lyrique. Après avoir accompagné Adler à New York, il part tenter sa chance en
Amérique du Sud. Les frères, très liés malgré leurs différences, restent en
contact et communiquent sur de curieuses hallucinations dont ils sont victimes
depuis leur enfance.
L’auteur transporte ensuite le
lecteur en 2050. Dans les iles britanniques, à rebours des prévisions du
glaciologue, la température ne cesse d’augmenter. Charles Ramsey ex profileur
au chômage est aux premières loges. A Hastings la mer dévore les rivages. Les
climatisations flanchent, les industries se délocalisent sous des latitudes
plus clémentes, les sociétés partent à la dérive. Désœuvré il expérimente un
curieux appareil récupéré lors d’un dernier stage policier présenté comme un
système de localisation et de communication. A l’essai il lui semble entrer en
contact avec l’esprit d’autres personnes. Il tente également d’obtenir des
renseignements sur un vieil oncle qui aurait eu maille à partir avec la
justice. Un peu en retrait de ces trois personnages, Gregory Ramsey est un
reporter d’investigation. Un dernier protagoniste entre en scène. Le dénommé
John Smith remplit les pages de fait-divers à la fin du XIXe siècle en se
livrant à des escroqueries sur des femmes démunies. Est-il lié au vieil oncle
escroc ?
 |
| Beck et Meyer |
Les illustrations photographiques
recèlent une surprise.
Adolf Beck a bel et bien existé. Son mauvais procès révéla
la fragilité des témoignages oculaires, conduisant à la création d’une Cour d’appel
pénale chez nos voisins d’outre-manche. Christopher Priest s’est emparé de ce
fait divers pour renouer avec la thématique des identités troubles et des gémellités.
L’éditeur évoque, dans la quatrième de couverture, une parentèle avec
Le
Prestige, un des romans les plus célèbres de l’écrivain. Les deux textes
présentent effectivement deux points communs. Ils sont accessibles, cohérents
et les morceaux du puzzle présentés ici s’assemblent parfaitement.
Le fond de l’histoire, l’évolution
inquiétante du climat, et les désordres qu’elle engendre dans les sociétés
futures évoquent une autre apocalypse du même auteur, Notre ile sombre,
à laquelle le naufrage d’un paquebot occupé par quelques milliers de migrants, fait
discrètement allusion. Le titre Rendez-vous demain interroge d'ailleurs.
Les rendez-vous sont parfois cruels. Quel contraste avec Le creuset du temps,
roman de John Brunner qui racontait les efforts d’un peuple extraterrestre pour
conjurer la fin de leur monde ! Adler Beck tente d’établir un lien entre l’apparition
des taches solaires et l’irruption d’une ère glaciaire. Son ouvrage n’aura
aucun succès. Charles Ramsay, à la demande d’un ingénieur d’une société
pharmaceutique, parcourt quelques notes dont une s’inquiétant d’une floraison
de dryades, fleur dont le pollen abondait à l’époque du Dryas. Mais il rend une
conclusion optimiste.
L’écriture sèche de Christopher Priest agence les briques hétérogènes de
l’histoire avec son habituelle efficacité. Le dessin de couverture d’Anouck
Faure est superbe. Les chemins bifurquant évoquent ceux du tableau de L’église d’Auvers-sur-Oise. Quelque soit celui emprunté par l’Humanité, ni l’écrivain,
ni l’auteur de ces quelques lignes ne verront l’année 2050. En attendant lisons
ce remarquable roman.