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samedi 16 mai 2026

Le Grand Silence

Robert Silverberg - Le Grand Silence - J’ai Lu

 

 

 

Elles atterrirent et occupèrent la Terre pendant un demi-siècle, mirent l’Humanité à genoux et nul ne découvrit l’objet de leur quête ni ne comprit quoique ce soit aux activités auxquelles elle se livrèrent et auxquelles participèrent hommes et femmes réduits en esclavage. Elles, ce sont les Entités extra-terrestres imaginées en 1998 par Robert Silverberg dans un roman hommage à H. G. Wells.


 

La noosfere indique que trois nouvelles ("Against Babylon", "Hannibal's Elephants", "The Pardoner's Tale") datant d'une dizaine d'années et traduites en français (deux en pdf, la première chez J'ai Lu) ont été intégrées à divers endroits du roman après modifications. Le roman lui-même ne mentionne pas ce fait (en tout cas pas dans l’ exemplaire HaperPrism de 1999) ce qui est assez inhabituel. Ensuite selon Silverberg (mais pas selon Hartwell qui donne pour le premier texte un ordre inverse nouvelle=>roman), il rédigera trois nouvelles qui sont des "extraits" du roman ("Beauty in the Night", "On the Inside", "The Colonel in Autumn"). Les deux derniers textes disparaitront sans laisser de trace (publiés uniquement dans Science-Fiction Age), le premier figurera dans plusieurs anthologies (des Best-Of). On pourrait postuler pour un procédé du type fix-up mais la quantité de matière utilisée paraît assez faible, les trois textes faisant un vingtaine de pages chacun (il y a deux novelettes et une short story) au regard de la taille du roman fini (450 pages en moyenne). Du coup le diagnostic fix-up reste sujet à caution.

 

Le Grand Silence se présente comme une chronique familiale étalée sur cinquante ans, synopsis inhabituel dans le genre science-fiction et plutôt réservé à la littérature dite générale (Dieu sait que les français s’en sont fait une spécialité depuis Zola jusqu’à Lemaitre). Le récit met en scène le clan Carmichael, une famille de soldats et de fermiers solidement implantée dans un ranch du sud de la Californie au-dessus de Santa-Barbara. C’est dans ce relatif isolement protecteur que le Colonel Anson Carmichael III décide de créer un mouvement de résistance à l’annonce de l’arrivée et des premières exactions des envahisseurs qui en coupant sur une longue période l’électricité sur la planète, provoquent un recul civilisationnel sans précédent, dans un quasi-remake du Ravage de Barjavel.

 

Au sein du clan tous attendent le déclic technologique qui permettra de passer à la contre-offensive. Mais le Temps forge où défait les caractères. Le frère du Colonel meurt à bord de son DC3 en tentant d’éteindre le gigantesque incendie consécutif à l’atterrissage des Entités, le fils prodigue Anson IV sombre dans l’alcool, le mauvais fils Ronald révèle à l’inverse des aptitudes au commandement que l’on croyait dévolues à son père. Certains quittent le ranch, d'autres reviennent de Los Angeles que les extra-terrestres enferment dans de vastes murailles. Dans ce livre qui évoque un Désert des Tartares inversé, puisqu’il ne s’agit pas d’attendre l’ennemi mais l’instant où l’on pourra le repousser, se succèdent de belles pages : l’amour tragique de Mike pour sa femme Cindy, le discours sur la résistance du Colonel (résister, c’est d’abord transmettre l’idée de liberté). Il y aussi comme le souligne Pierre-Paul Durastanti, l’apparition de Khalid, profil de personnage cher à Silverberg, un  « emmuré » à la Dick Muller ou David Selig qui peine à fendre l’armure.

 

Quelque soient les qualités de Roma Aeterna et de quelques autres de ses derniers ouvrages, Robert Silverberg signait là comme un chant du cygne et pour aller plus loin encore il faudra attendre Spin de Robert Charles Wilson pour retrouver pareille densité humaine dans un roman de science-fiction.

 

 

 

 

Cette fiche a été rédigée par Sandrine et Soleil vert


jeudi 12 mars 2026

Les Fins dernières selon Vintage Season

C’est en 1946 que parut dans le numéro de Septembre d’Astounding, une des plus célèbres nouvelles de l’Histoire de la Science-Fiction, « Vintage Season » signée Lawrence O'Donnell, pseudonyme du couple d’écrivains Henry Kuttner et Catherine Lucille Moore.  Elle dut sa renommée à ses qualités littéraires mais aussi et surtout à un « final twist » resté dans les mémoires. Elle n'a pas eu cependant les honneurs de la couverture. Au fil des années, en ce qui concerne la VO, très souvent rééditée, elle fut attribuée a à peu près toutes les combinaisons d'auteurs possibles : le pseudo originel (sans doute le cas le plus fréquent), Moore toute seule (souvent dans des recueils qui lui sont consacrés), Kuttner tout seul (pour une anthologie GB), Moore et Kuttner ensemble (souvent dans des recueils qui leur sont consacrés). .Le consensus actuel (en majorité) penche pour une création de Moore même si le twist de la fin paraît assez typique de Kuttner. En VF, « Saison de grand cru » est généralement attribué au couple. Le texte parut initialement dans le recueil Déjà Demain au Rayon Fantastique, puis en PDF et essentiellement dans Les Histoires de voyages dans le temps au sein de La Grande anthologie de science-fiction. Admiratif, Robert Silverberg (qui attribuait la paternité du récit à la seule C.L. Moore) en fit en 1989 un remake, « En un autre pays » rédigé du point de vue d’un des Visiteurs.

 

Un jour de Mai, Olivier Wilson voit débarquer un homme et deux femmes dans sa maison. Ils ont signé un contrat de location de vacances pour une durée n’excédant pas la fin du mois. Seule condition, Olivier refuse de quitter le domicile qu’il occupe avec Suzie. La propriété, quoique vétuste, est assez vaste pour accueillir les contractants et les ressources financières du couple sont maigres. Or justement sa femme vient de recevoir une offre d’achat de leur villa, émanant d’une autre personne, à un coût déraisonnable. Un étonnement, une inquiétude parmi d’autres qui assaillent l’esprit d’Olivier. Le maintien, l’éducation, la distinction de ses locataires semblent indiquer une appartenance à une catégorie sociale aisée. Pourquoi ne pas avoir choisi un hébergement dans un établissement hôtelier haut de gamme ? Que viennent faire ces gens chez lui, si polis et si prompts à la dérobade ?

 

C’est à un Boléro d’angoisse que nous convient Kuttner et Moore. Rédigé un an après Hiroshima, il traduit la prise de conscience de l’effondrement possible des civilisations. Alors que les récits d’horreur décrivent d’ordinaire un quotidien zappé brutalement par l’irruption d’un évènement terrifiant, ou tout au moins une succession de faits inhabituels aboutissant à un raptus plein d’hémoglobine, rien de tel ici ne fait signe. Tout est parfait, l’alléchante proposition financière des visiteurs, leur attitude tout en retenue, leur discrétion revendiquée, - mise à mal d’ailleurs par Kleph qui semble disposer à franchir l’invisible barrière la séparant d’Olivier. Par petites touches les auteurs transposent l’intrigue dans un registre d’anxiété et ce dès la cinquième page de l’édition Poche avec un « desesperatly » dans la bouche d’Olivier en réponse à une exigence d’Omerie : « Nous avons choisi cette maison avec beaucoup de soin M Wilson. Nous ne tenons pas à loger ailleurs. »Olivier dit avec désespoir : « Je ne vois pas pourquoi. Ce n’est même pas une villa moderne … ». Dès lors la machine est lancée, troubles, interrogations, les pièces du puzzle, pourtant présentes, ne s’assemblent pas, Olivier franchit difficilement le pas de la compréhension finale.

 

Pourquoi les révélations simultanées de cette histoire, annonce d’une Apocalypse, de l’existence d’un Au-delà salvateur - le Futur -, et de l’inaccessibilité de cet Au-delà nous touchent-elles autant ? Parce qu’elles rappellent que la condition humaine est un nœud gordien d’impuissance et d’espoir. Telles sont les Fins dernières suggérées par cette nouvelle de science-fiction où la mort bleue est relatée sous l’angle esthétique par des demi-dieux insensibles :

Olivier éleva la voix pour se faire entendre :

« Mais vous en avez les moyens ! Vous pouvez changer l’Histoire, si vous le vouliez – supprimer toute douleur, toute souffrance, toute tragédie.

-          Tout cela est supprimé depuis longtemps dit Cenbé

-          Pas actuellement ! Pas …cela ! »

Cenbé le regarda d’un air énigmatique. Puis :

« Cela aussi » dit-il.



Cette fiche a été rédigée par Sandrine et Soleil vert



mardi 17 février 2026

Orbitville

Bob Shaw - Orbitville - Opta - anti-mondes

 

 

 

Capitaine de la Patrouille d’Exploration de la Starflight (Starflight, pas Starfleet …), Vance Garamond est convoqué dans la résidence officielle de la présidente de la compagnie, la redoutable Liz Lindstrom. Retardée par un contretemps elle lui confie la garde de son jeune fils. Celui-ci, hélas, échappe à sa surveillance et se tue en chutant d’une statue. Comprenant immédiatement que son arrêt de mort est signé, Garamond s’enfuit et quitte la Terre en emportant femme et enfant. Avec son équipage et son vaisseau le Bissendorf il met le cap sur l’Etoile de Pengelly. Mais l’étoile a disparu, remplacée par une immense sphère de trois cent vingt millions de km de diamètre. Dans le plan équatorial, les fugitifs découvrent une grande ouverture. A l’intérieur un ciel bleu, un soleil et des prairies à l’infini.

 

Lecteur, lectrice d’Omale, vous reprendrez bien un peu de sphère de Dyson ? Romancier et novelliste irlandais décédé en 1996, Bob Shaw est l’auteur d’une des plus originales nouvelles de l’histoire de la littérature de science-fiction avec « Les Yeux du Temps ». Quant à Orbitville il parut en serial en 1974 (dans Galaxy en trois livraisons), puis en livre en 1975,à priori à l'identique. Succès critique certain, il obtient dans son pays le BSFA en 1975, finit troisième au Campbell, et est cité dans les 100 meilleurs livres de SF par Pringle. Il fut régulièrement réédité dans les années 70-80, et après 2000 plutôt dispo en ebook. En version française (cinquante ans déjà !), on ne compte qu’une édition dans l’élégante et défunte collection de Michel Demuth, Opta anti-mondes. À cause d'une certaine similitude avec le Ringworld de Niven, Kincaid affirme dans le "St James guide to Sf writers" que la parution du texte de Shaw a été "delayed for a while" (il y a effectivement un trou entre 1972 et 1975 dans la production de Shaw qui sortait 1 roman par an). Il existe deux suites : Orbitsville departure (1983) qui se situe essentiellement sur Terre et Orbitsville Judgement (1990) qui seront des flops (surtout le dernier) comme souvent avec ces trilogies un peu opportunistes.

 

L’histoire d’Orbitville se résume à un affrontement entre Liz Lindstrom et Vance Garamond dont l’enjeu est la survie ou la destruction de la famille de l’astronaute. La présidente est décrite comme un monstre entomique doté d’un abdomen proéminent et lisse, répandant une odeur aigre-douce, exécutant ses collaborateurs au moindre faux-pas. L’épouse n’est pas mieux lotie, réduite à un rôle d’idiote. Autres temps, autres visions des femmes … Ejecté de la base, Garamond effectue deux millions de km avec quelques équipiers dans des avions de fortune pour faire demi-tour. On ne peut pas parler de récit exploratoire, les paysages se répètent inlassablement sur cette terre vaste comme cinq milliards de Terre. Deux espèces d’extra-terrestres apparaissent - dont peut-être les descendants des Constructeurs -, mais leur contact ne fait l’objet d’aucun développement sérieux. Beaucoup de choses sont éludées dans ce roman de deux cent cinquante pages : comment se nourrir dans ces espaces herbeux dépourvus de faune quand on n’a pas l’arsenal technologique des humains ? Qui a pu percer dans l’indestructible sphère des trous supplémentaires et imparfaits ? Le roman se termine cependant sur un début de réflexion intéressante, l’impossible maintien des organisations sociales au sein de cette infinité : « Le Temps est une unité de changement, l’évolution est le produit de la compétition - des concepts qui n’avaient aucune signification, aucun sens dans le contexte du grand O [Orbitville]. Délivré du besoin de se battre ou de s’enfuir, de la faim et de la peur, de la nécessité de construire ou de détruire, d’espérer ou de rêver, l’Humanité avait cessé d’être humaine - quand bien même la métamorphose ne pourrait avoir lieu en une seule saison ni même une seule génération. »

 

Utopie qui ne va pas au bout de son projet, Orbitville reste une curiosité, la seule surprise véritable venant de cette illustration de couverture sympathique, qu'on dirait empruntée à un album de Billy Idol.

 

 

Cette fiche a été rédigée par Sandrine et Soleil vert.


jeudi 25 décembre 2025

Le Jour des Triffides

John Wyndham - Le Jour des Triffides - J’ai Lu

 

 

GENESE

  

Le Jour des Triffides a été écrit en 1948 et est resté "en l'état" pendant 2-3 ans jusqu'à que John Wyndham se décide à le proposer à Frederik Pohl (agissant en tant qu'agent) en raison de problèmes financiers s’ajoutant à la maladie de Grace (l'amour de sa vie, le modèle pour Josella) . Après quelques modifications à la demande de Doubleday (l'éditeur US) dont le retour à une origine "terrestre" des Triffides, c'est ensuite la publication et le succès international.


Il existe (au moins) quatre versions différentes du textes, plus ou moins abrégées (US livre, UK livre, Collier's & World Digest magazines). La troisième revient à une origine extraterrestre.

 

Pour concevoir son livre, l’auteur est parti d'une ancienne nouvelle ,« The puffball menace » connue aussi sous le titre « The spheres of hell » inédite en VF (mais facilement accessible en VO) évoquant des plantes empoisonnées, et d’une autre nouvelle non terminée et restée inédite introduisant l’idée de l’éclair vert qui aveugle presque tout le monde. Wyndham s’est enfin souvenu d’une promenade nocturne où il a eu l'impression d'être 'attaqué' ('strike down') par un jeune arbre agité par le vent qui aurait aussi pu le piquer s'il avait eu des épines ('sting').


La chronologie de la rédaction s’établit ainsi :

- écriture par JW

- révisions à la demande de Pohl (origine des Triffides terrienne, texte plus proche du présent,(spoiler) influence des satellites artificiels)

- 1ère version publiée par Doubleday (donc USA), quelques coupes pour accélérer le rythme = 80.000 mots
- 2ème version publiée par Michael Joseph (donc UK) , retour au texte original révisé = 91.000 mots
- 3ème version pour le magazine Collier's, abrégée (mais le Triffides viennent de Vénus) = 47.000 mots
- 4ème version pour le magazine World Digest (1953), encore plus abrégée (c'est le principe du magazine), il existe peu de détails précis à son sujet.

Pour mémoire, Simon Clark (un auteur plutôt spécialisé "horreur") donnera une suite au roman de Wyndham, The Night of the Triffids' en 2001. Le livre (pas terrible dans mon souvenir) disparaîtra assez vite.

 

 

LE JOUR DES TRIFFIDES

 

Un soir les débris d’une comète accompagnés d’immenses lueurs vertes s’abattent sur la Terre. L’Humanité contemple émerveillée le phénomène cosmique. Le lendemain tous les spectateurs de ce spectacle d’étoiles filantes se réveillent aveugles. Une minorité a échappé à la catastrophe à la faveur de circonstances exceptionnelles. Tel est le cas du biologiste William Masen hospitalisé à la suite d’une attaque d’un Triffide, autre fléau que devront affronter les hommes. En effet des expérimentations sur les huiles végétales ont abouti à la création de fougères vivantes capables de se déplacer et de tuer à l’aide d’une spire, un fouet  doté de glande venimeuses.

 

Dans l’immédiat le chaos s’installe partout dans le monde. William, qui se fait appeler Bill par sécurité, croise dans Londres des foules désemparées, perdues. Certains ont réussi à capturer des rescapés et les forcent à trouver des magasins d’alimentation. Bill sauve une jeune femme des griffes d’une brute et tous deux recherchent des groupements humains où subsisterait un semblant de rationalité et qui abriteraient des individus susceptibles d’élaborer des projets de survie.

 

Impossible d’échapper au souvenir de La Guerre des Mondes de Wells en lisant le récit de cette fin du monde provoquée simultanément par un cataclysme cosmique et l’envahissement de la Terre par des extra-terrestres que nous aurions par contre involontairement créés. Wyndham laisse même entrevoir une possible intervention humaine dans l’action destructrice de la comète. La modernité du Jour des Triffides, texte publié en 1951, tient au procès en sous-main d’une métaphorique cécité collective. On est loin du « Pays des aveugles » du même Wells et du Monde aveugle rédigé par Daniel F. Galouye dix ans plus tard qui décrivent des sociétés d’aveugles parfaitement organisées.

 

John Wyndham porte un regard sans concession sur les micro-communautés censées guider l’Humanité sur les chemins de la survie. Quelques-unes dont celle de Torrence promeuvent le retour à des seigneuries féodales dans lesquelles une poignée de voyants régenteraient des non-voyants réduits à l’état de cerfs, avec injonction aux femmes de procréer. Le final en point d’interrogation rappelle que le sentier de l’espérance chemine entre le gouffre de la destruction et celui de la barbarie. A ce titre Le Jour des Triffides est indémodable.

 

 

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert


samedi 27 septembre 2025

Les rois des étoiles

Edmond Hamilton - Les rois des étoiles - J’ai Lu

 

 

LA GENESE DE LA SAGA DES ETOILES : L’EXPERTISE DE SANDRINE

 

Le premier opus ("The Star Kings") parait en septembre 1947 dans Amazing en une seule fois ("a complete novel"). Le roman est repris ensuite en volume à partir de 1949, et existe aussi brièvement sous le titre "Beyond the Moon" chez Signet. En comparant la version magazine et la version livre, on constate que les deux sont identiques en terme de structure et de contenu SAUF que la version magazine a une fin différente de la version livre (j'ai comparé avec l'édition Museum Press de 1950). Dans la première l'esprit de Lianna occupe le corps d'une femme du XXe siècle et ils vivront sans doute heureux à New York ensemble alors que dans la seconde (celle utilisée pour la traduction), le héros attend tout seul (il est triste, le pôvre) que Zarth Arn trouve une solution pour qu'ils vivent leur amour (qui viendra donc dans la suite).



Le second opus ("Return to the Stars") est effectivement un fix-up de 4 textes : "Kingdoms of the Stars" 1964; "The Shores of Infinity" 1965; "The Broken Stars" 1968; "The Horror from the Magellanic" 1969, tous parus dans Amazing. D'autres sources que Sadoul (un garçon parfois peu modeste) semblent confirmer que les deux derniers textes résultent bien d'une demande de l'éditeur français (ils paraitront d'ailleurs en premier en traduction dans le CLA en 1968).



Pour être complète, il existe deux textes à peu près inconnus (aucune reprise en volume avant les années 2010) qui semblent (d'après l'auteur lui-même) se situer dans le même univers : "The Star Hunter" 1958 (bien avant l'action de la saga des étoiles) et "The Tattooed Man" 1957 (bien après), le second ayant été publié sous le pseudonyme d'Alexander Blade, ils se trouvent dans le recueil "The Last of the Star Kings" 2014.


LA FICHE

 

Pierre-Paul Durastanti ne m’en voudra pas j’espère d’exhumer ce roman d’Edmond Hamilton de 1947 alors qu’au sein des éditions du Bélial’ il continue de révéler à toute une génération de lecteurs la série Capitaine Futur du même auteur, réalisant un travail considérable, comparable à celui de Jean-Daniel Brèque pour Poul Anderson. Avant d’aller plus loin et puisque nous évoquons de grands noms, je dois confesser qu’au fil des ans Edmond Hamilton est devenu pour moi le mari de Leigh Brackett, talentueuse femme de lettres, autrice du Grand Livre de Mars, formidable épopée rédigée dans un style à cent coudées au-dessus de celui du pauvre Edmond, et comme si cela ne suffisait pas scénariste des films Le Grand SommeilRio Bravo, Hatari !El DoradoRio Lobo.

 

Revenons à Hamilton et à ce Rois des étoiles qui forme avec sa suite dispensable Le retour aux étoiles un diptyque dénommé La saga des étoiles. John Gordon, modeste comptable dans une boite d’assurance newyorkaise est réveillé de nuit à de multiples reprises par la voix d’un homme se prétendant prince d’un immense empire galactique à deux cent mille années dans le futur. Scientifique passionné par l’Histoire humaine, Zarth Arn fils de l’Empereur Arn Abbas lui propose d’échanger leurs corps durant quelques semaines. Non sans hésiter Gordon se retrouve propulsé dans un univers fabuleux. Mêlé malgré lui à un complot et à une guerre interstellaire, il endosse contre son gré le rôle du Prince et prend une part active au conflit.

 

Inspiré nous dit Laurent Leleu du Prisonnier de Zenda ce récit du temps des pulps accumule les cliffshangers au fil des chapitres. Les rois des étoiles n’échappe à aucun des poncifs du genre - un méchant nommé Shorr Khan (allusion à Shere Khan ??), des traitres en pagaille, une princesse inaccessible et désirée etc.- mais ne déçoit pas le lecteur, offrant ce qui était annoncé, et même un peu plus, la nostalgie de ces livres qu’on dévorait dans les trains des vacances scolaires.


mercredi 17 août 2022

Le Monde du Fleuve


Philip José Farmer - Le Cycle du Fleuve de l’éternité : Le Monde du Fleuve - J’ai Lu

 

 

CONCEPTION

 

 

En 1952, l'éditeur Shasta (d'après la montagne homonyme) créé au départ par trois fans américains (Dikty, Korshak et Shroyer) et commençant à se faire un nom pour la réédition en livres reliés aux tarifs parfois exorbitants d'auteurs phares tels Heinlein, Hubbard, De Camp, Campbell, Bester, décide d'organiser un concours couronnant un roman destiné à être publié par eux et ensuite en poche par Pocket Books.


Sentant l'opportunité, Farmer, connu seulement à l’époque pour The Lovers et Sail On, Sail On!, se met à écrire à toute vitesse (la légende parle d'un mois) et grâce à son épouse qui coordonne la dactylographie livre un texte de 150.000 mots sous les titres I Owe for the Flesh/Owe for the Flesh, à temps ; il  remporte le prix.



Hélas, Shasta en difficultés financières sérieuses (suite à la poursuite vaine d'un best-seller (Westmore Beauty Book ?) par les frères Westmore, célèbres maquilleurs d'Hollywood), ne publie pas le livre et ne verse pas (tout) le montant du prix (les détails exacts manquent et les versions diffèrent). Du coup, Farmer qui avait abandonné son emploi pour devenir écrivain à plein temps, se trouve dans la misère, il perd sa maison et sa femme tombe malade. Le texte de ce roman sera enfin publié en partie en 1976 sous le titre River of Eternity après s'être appelé Owe for a River et correspond à la deuxième moitié de The Fabulous Riverboat.



En 1964, Frederik Pohl lit le manuscrit et suggère à Farmer que le concept de Riverworld dépasse le cadre d’un simple roman et peut donner naissance à une série. Farmer re-utilise (et/ou tronçonne) son concept et rédige trois nouvelles pour le magazine Worlds Of Tomorrow  : "Day of the Great Shout" paru en janvier 1965, et en VF sous le titre "Le jour du grand cri" dans Galaxie 2ème série avril 1968; "Riverworld" paru en  janvier 1966, traduit en VF sous le titre "La quête de la vérité" dans Galaxie 2ème série janvier 1969 qui sera plus tard développé à deux reprises (légèrement pour une parution en recueil en 1971, fortement en 1979) devenant du coup en VF "Ainsi meurt toute chair" in Les dieux du fleuve ; The Suicide Express paru en mars 1966, et traduit en VF sous le titre A la recherche de la tour noire dans Galaxie 2ème série mai 1968.



Les premières et troisièmes nouvelles sont ensuite combinées pour devenir en 1971 To Your Scattered Bodies Go (en VF Le monde du fleuve dans l'omnibus Le fleuve de l'éternité).



En Juillet & Aout 1967 paraît en deux parties dans le magazine World of If, "The Felled Star", connu en VF comme "Le météore" Galaxie 2ème série Juillet & Aout 1970 ; puis toujours dans World of If en 1971 « The Fabulous Riverboat » en deux parties puis en VF sous le titre « Le bateau fabuleux » dans Galaxie 2ème série mars & Avril 1972. Les deux textes seront aussi combinés pour devenir le roman The Fabulous Riverboat et en français Le bateau fabuleux chez Ailleurs & Demain inclus dans le diptyque Le fleuve de l'éternité.

En 1977 parait directement le roman The Dark Design (en VF Le noir dessein), puis en 1980 The Magic Labyrinth (en VF Le labyrinthe magique) et enfin en 1983 Gods of Riverworld (en VF Les dieux du fleuve).



Pour les « complétistes », il existe un certain nombre de textes "annexes" : "Riverworld War" (cinq chapitres excisés de The Magic Labyrinth, en VF comme "Chute dans le fleuve" dans le coffret Le cycle du fleuve Laffont 2003), des textes en sharecrop par divers auteurs (et aussi par Farmer) réunis dans Tales of Riverworld (1992) et Quest to Riverworld (1993) dont les textes de Farmer se trouvent aussi dans l'omnibus Laffont - mais pas dans l'intégrale Mnémos -.


 

Pour aller plus loin (et merci à eux) :
- sur Farmer : Chapman (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?1010178) et Brizzi (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?973397), sur l'affaire Shasta : Eshbach (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?102903), sur les éléments bibliographiques : Stephensen-Payne & Benson (http://www.isfdb.org/cgi-bin/title.cgi?1275682) et en ligne l'ISFDB.

- sur le site noosphère (Alain Sprauel) : https://www.noosfere.org/icarus/BiblioSprauel/Farmer_2.1_2012-02.pdf



LE MONDE DU FLEUVE

 

Le célèbre explorateur Sir Francis Richard Burton décède le 20 octobre 1890 à Trieste. Il reprend vie au bord d’un fleuve sur un monde inconnu. Il n’est pas le seul. Trente à quarante milliards d’êtres humains errent sur les rives de ce cours d’eau long de trente-deux millions de km, où ont été implantées à intervalles réguliers d’étranges structures en pierre qui fournissent deux fois par jour nourriture ou vêtements. Tous ceux qui ont vécu sont là ; ni au Paradis ni en Enfer, mais sur une autre Terre. Dans quel but ? Les résurrections semblent n’obéir à aucun dessein particulier. D’une rive à l’autre, époques et civilisations dissemblables se découvrent ou s’affrontent.


 

Burton anime un petit groupe qui comprend un américain, Frigate, un homme du futur décimé comme ses compatriotes au cours d’un conflit opposant humains et une race extraterrestre provenant de Tau Ceti, Monat,- l’un de ces E.T-  et plus extraordinaire Alice Pleasance Liddell (adulte), celle-là même qui fut l’inspiratrice de Lewis Caroll. Un néandertalien, Kazz, les rejoint. Ayant pris ses marques, Burton, fidèle à sa légende, construit un bateau et décide de remonter le fleuve jusqu’à sa source.


 

Philip José Farmer a puisé son inspiration, selon ses dires, dans l’Huckleberry Finn de Mark Twain. Il fera d’ailleurs de l’écrivain le personnage principal de la suite du cycle, Le bateau fabuleux. A Houseboat on the Styx de John Kendrick Bangs (1895) comporte également quelques séquences offrant des similitudes troublantes avec son œuvre. Plus prosaïquement, les paysages de la jeunesse de l'auteur, en particulier la rivière Illinois (qui traverse Peoria) ont aussi laissé des traces. Enfin, s’il est permis temporairement de s’affranchir du sceau de l’objectivité au sein d’une chronique, mentionnons que Borges, furetant comme d’habitude dans les couloirs secrets de la littérature, signalait dans le recueil L’Aleph, la présence d’un Fleuve aux eaux d’Immortalité et d’Oubli, et surtout dans la nouvelle éponyme l’existence d’un manuscrit laissé par Burton lors de son passage à Santos au Brésil en 1867. L’explorateur racontait avoir découvert au sein des pierres de la mosquée du Caire, un des passages menant à « … un lieu où se trouve tous les lieux de l’univers, vus sous tous les angles » (1).


 

Ce volume, sans doute l’un des meilleurs, contient paradoxalement des éléments narratifs de fin de cycle. Ceci explique peut-être la faiblesse progressive de l'intrigue des livres suivants. Le concept d’ensemble est génial, le traitement picaresque, la conclusion nébuleuse. Le Monde du Fleuve échappe à cette critique, porté par un personnage complexe, homme d’action mais qui essaye de justifier aux témoins de l’Holocauste, alors même qu’il affronte les troupes d’un certain Hermann Goering allié à Tullus Hostilius, la rédaction de The Gypsy, the Jew and El Islam.

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert

 

 

 

 

(1)   Œuvres de Borges in Pléiade tome 1, pages 660 et 665.


samedi 25 juin 2022

Un cantique pour Leibowitz

Walter M. Miller Jr - Un cantique pour Leibowitz - Folio SF

 

 

 

CONCEPTION

 

En avril 1955, Miller publie dans F&SF la nouvelle (une novelette, c'est à dire un texte entre 7.500 et 17.500 mots en VO suivant la définition usuelle des Hugos et de la SFWA) : "A Canticle for Leibowitz". Ce texte sera renommé une fois pour une anthologie "The First Canticle" et connaitra trois titres différents en VF (dans Fiction comme "Le gardien de la flamme", dans Le matin des magiciens comme "Un cantique pour saint Leibowitz" et dans la Grande Anthologie de Science-Fiction comme "Frère Francis", les premières et troisièmes versions étant identiques).


En août 1956, il publiera dans F&SF "And the Light Is Risen", une novella (donc entre 17.500 et 40.000 mots) qui ne sera jamais reprise ailleurs.


En février 1957, il publiera dans F&SF "The Last Canticle", une novella (donc entre 17.500 et 40.000 mots) qui ne sera jamais reprise ailleurs.

En 1960 ou fin 1959 (les sources se contredisent là-dessus, le copyright est bien 1959 mais Currey donne 1960), il publie le roman (qui apparait parfois comme un recueil) A Canticle for Leibowitz. Le livre est divisé en trois parties : "Fiat Homo" (« A Canticle for Leibowitz"), "Fiat Lux" ("And the Light Is Risen") et "Fiat Voluntas Tua" ("The Last Canticle"). Ces trois parties reprennent donc les nouvelles originales mais sont toutes modifiées à des degrés divers (la première est rallongée, la deuxième est restée stable, la troisième a été rallongée), il s'agit donc techniquement d'un fix-up.

Les dates de parution semblent indiquer que les trois textes n'ont pas été rédigés d'un seul tenant (16 mois entre les deux premiers textes avec au milieu parution de « The Hoofer/Le retour à la Terre » (1)). Toutefois, ils forment clairement un tout (le troisième est annoncé comme la fin de la trilogie).

 

Pour aller plus loin on pourra se référer à deux ouvrages :

Un dictionnaire sur Miller :Walter M. Miller, Jr. : A Reference Guide to His Fiction and His Life par William H. Roberson chez McFarland & Company

Un ouvrage qui détaille les modifications apportées aux textes : Glorificemus: A Study of the Fiction of Walter M. Miller, Jr. par  Rose Secrest chez University Press of America

  

 UN CANTIQUE POUR LEIBOWITZ

 

Il est convenu d’aborder l’œuvre de Walter Michael Miller Jr par son célèbre et unique roman, le second – sa suite - ayant été complété par Thierry Bisson à la mort de l’écrivain. Néanmoins le recueil Humanité provisoire relaté dans ce blog mettait en évidence des qualités de novelliste reléguées dans l’ombre du livre culte. L’auteur, comme Vonnegut, tirait de son expérience militaire matière à récit et dressait un constat peu aimable de l’espèce humaine. Durant la seconde guerre mondiale, engagé dans l’aviation comme mitrailleur de queue et ingénieur radio, il participa aux campagnes de bombardement en Italie aboutissant entre autres à la destruction de l'abbaye bénédictine de Monte Cassino. Ce drame est l’origine de la rédaction d’Un cantique pour Leibowitz et d’un syndrome post traumatique. Dans le chapitre 29 il met en scène en quelque sorte son propre écrasement moral, prélude à son suicide survenu en 1996.

  

Vers le XXVe ou XXVIe siècle les humains tentent de renaitre des cendres d’une apocalypse nucléaire survenue six cents ans auparavant qui a déclenché par ricochet une folie meurtrière contre la communauté scientifique. L’âge dit de la Simplification a mis au ban la Science, son enseignement et ses ouvrages, renvoyant de fait l’Humanité au Moyen-Age. La première partie du roman a pour cadre une abbaye située dans l’Utah. Son lointain fondateur, un technicien du nom d’Isaac Leibowitz rentré dans les Ordres, eut le temps de dissimuler quelques documents avant d’être mis à mort. Fiat Homo raconte la découverte fortuite par Frère Francis, un novice un peu simplet – mais Dieu aime les innocents – d’un ancien abri atomique et de quelques reliques. Ces trouvailles consécutives à la rencontre d’un ermite mystérieux agitent la communauté religieuse et provoquent l’ire de l’abbé Arkos face aux réponses évasives du jeune homme. A-t-il vu ou non le Béatifié ? Outre le parcours de Frère Francis, Fiat Homo dresse le tableau d’un monde rejeté dans les ténèbres de l’inculture, de moines vénérant des imprimés – en l’occurrence ici le dessin d’un circuit imprimé réalisé par Leibowitz – dont ils ignorent la signification à l’instar de leurs prières : « Délivre-nous Seigneur de la pluie de Cobalt, de la pluie de Césium, de la pluie de Strontium ». Cette première partie est à mon avis la mieux conçue, la plus littéraire avec, comme le rappelle la quatrième de couverture, une parenté d’inspiration avec Le nom de la rose.

  

Fiat Lux se déroule six cents plus tard. La technologie opère un début de percée. Mais le Savoir, comme dans l’Antiquité, ne se répand pas immédiatement dans le monde. On vient à lui, chercher un enseignement ou rencontrer un nom illustre. Le souvenir de la Simplification hante les esprits. Il s’agit avant tout de préserver et non de diffuser. Thson Taddéo, un scientifique, se rend à l’abbaye de Leibowitz pour rencontrer un moine inventeur d’une dynamo utilisée comme éclairage, et consulter des archives. Pendant ce temps hors des murs du monastère, des luttes territoriales font rage. Un certain Hannegan seigneur de la ville de Texarkana s’empare de la monarchie de Laredo et vise la Nouvelle Rome. Ce second volet moins linéaire que le premier comporte nombre de digressions. Une controverse amicale sur la responsabilité et la culpabilité, entre le chrétien responsable de l’abbaye et un ermite juif qui prétend avoir connu Frère Francis six siècles auparavant, alimente le chapitre 16. Nous voici aux portes du Codex du Sinaï et du légendaire Hadj Harun vieux de mille ans.

  

Enfin Fiat Voluntas Tua franchit six cent années supplémentaires et propulse le lecteur dans un univers plus ou moins contemporain. L’Humanité parcourt les étoiles. Mais tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Sur Terre, fruit de l’ancien Holocauste, surgit une population de mutants dégénérés. L’expansion continue de Texarkana a donné naissance à une Confédération Atlantique. Un conflit l’oppose aux Asiatiques. Et tout recommence. La destruction d’une base militaire adverse située sur la face cachée de la lune entraine une riposte nucléaire sur la capitale de la Confédération. Dans l’enceinte du monastère de Leibowitz les moines enregistrent une montée inquiétante de radioactivité. L’abbé Zerchi avec l’accord de la Nouvelle-Rome prend alors une décision radicale. Comme précédemment la réflexion morale s’incarne dans l’opposition d’un couple de personnages. Ici Zerchi et le docteur Cors s’affrontent sur le problème de l’euthanasie. Que faire des humains victimes de mutations létales à courte échéance ? Le visage bicéphale de la mutante Mme Grales devient celui de l’Humanité : malédiction et promesse d’absolution.

 

Roman phare du genre postapocalyptique, l’œuvre de Walter Miller, entre désespoir et rédemption, délivre une vision pessimiste de l’espèce humaine. La religiosité rebutera certains lecteurs mais la hauteur de vue impressionnera les autres. Restent des histoires, des personnages émouvants et une couverture formidable d’Aurélien Police pour l’édition de 2013 qui reproduit, jusqu’aux altérations commises par des mains impies, le parchemin de Frère Francis. Enfin la retraduction de Thomas Day épaulé par la crème des traducteurs du genre magnifie le tout. Cela fait beaucoup pour une édition de poche.

  

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert

  

(1)   Paru en France in Histoires de cosmonautes (GASF)

 

samedi 7 mai 2022

Le Cycle de Linn

A.E Van Vogt - L’empire de l’atome & Le sorcier de Linn - Mnémos - J’ai Lu

 


 

CONCEPTION

 

Empire of the Atom - son titre de travail étant The Atom Gods - est un vrai fix-up typique d’Alfred Elton Van Vogt. Il s'agit d'un assemblage de cinq nouvelles parues dans Astounding :

 

A Son Is Born (Mai 1946) => chapitres 1 à 4
Child of the Gods (Aout 1946) => chapitres 5 à 9
Hand of the Gods (Décembre 1946) => chapitres 11 (du milieu) à 13
Home of the Gods (Avril 1947) => chapitres 15 à 18
The Barbarian (Décembre 1947) => chapitres 19 (la fin) à 24

À cet ensemble, seront ajoutés des passages interstitiels soit les chapitres 10, 11 (le début), 14 et 19 (le début), cela sera fait pour la parution en volume chez Shasta en 1957, avec un copyright daté de 1956. Un examen attentif des textes dans les Astounding et dans le Shasta, montre que les nouvelles initiales elles-mêmes ont été modifiées (par exemple le roman ajoute 4 lignes à la toute fin qui ne sont pas dans la nouvelle de départ). La version parue en Ace Double (le D-242) est abrégée (elle fait 162 pages contre 192).

Le second volume : The Wizard of Linn est de conception plus classique. Il parut en sérial dans Astounding en trois parties => avril 1950 (chapitres 1 à 9), mai (chapitres 10 à 18) et juin (chapitres 19 à 26) et repris 1962 par Ace (le F-154). Il n'y pas d'altération visible entre le sérial et les parutions en volume, y compris au niveau du paratexte (par exemple la sorte de résumé qui sépare les deux romans est reprise à l'identique dans l'édition NEL).

Pour les fans d'AEVV, les nouvelles individuelles sous leur forme originale existent dans divers recueils (en plus des magazines US et parfois leurs équivalents britanniques) et les cinq se trouvent facilement dans Transgalactic chez Baen.

  

L’EMPIRE DE L’ATOME

 

Influencé par la lecture de l’ouvrage de Robert Graves, Moi, Claude (1), Van Vogt raconte l’ascension d’un enfant difforme au sein de la famille impériale de Linn dont l’emprise s’étend sur le système solaire. Survivants d’une lointaine apocalypse les humains ont hérité d’une technologie issue d’un Savoir disparu. Les arcs et les flèches coexistent invraisemblablement avec des vaisseaux spatiaux. Les savants, sorte de nouveaux prêtres d’une religion de l’Atome, sont traités avec méfiance par le Pouvoir. Tout à leur culte étrange, ils hébergent des substances radioactives dans leurs temples. L’une d’elle a irradié la mère de Clane causant une malformation physique du petit-fils de l’Empereur Medron Linn. L’enfant manifeste une intelligence exceptionnelle, sans toutefois dominer des crises nerveuses qui ajoutées à l’ostracisme de sa classe d’âge incitent l’Empereur et un scientifique bienveillant à l’isoler. Sage précaution : l’Impératrice Lydia tente d’imposer à la succession du monarque, Tews, fils d’un premier lit et concurrent direct du père de Clane, Greg.  A l’image de l’empire romain, une population vient compléter la tripartition dumézilienne de Linn, les esclaves, supplétifs économiques ou militaires, utilisés dans les conflits successifs auxquels prendront part Greg et son fils contre Mars, Vénus, et un satellite de Jupiter. L’homme fort de Linn mettra un terme à ces servitudes en fin de roman.

  

De cette juxtaposition de récits inspirés par la vie des César, mêlant guerres interstellaires et intrigues de palais, émerge la tentative de putsch de l’impératrice. Le trio Médron - Lydia -Tew présente d’étranges similitudes avec l’antique Auguste - Livia - Tibère. Clane hérite également des personnages de mutants, de surhommes familiers des ouvrages de l’auteur dont il décrit l’irrésistible accomplissement. De son cerveau surchauffé, le vieil Alfred a tiré en 1946 un roman honorable d’où émergent quelques lueurs d’une étonnante actualité :

 

« Hommes et femmes apprirent à leurs dépens que les petits enfants sans défense grandissent un jour pour témoigner des mauvais traitements qu’ils ont endurés »

 ou

 « Dans les hauts cercles gouvernementaux et mili­taires de Linn et de Vénus, la succession de batailles que l'armée livrait aux tribus vénusiennes des trois iles centrales était désignée sous son véritable nom : la guerre. Pour des raisons de propagande, on fai­sait en toute occasion étalage du terme de rébellion. C'était une illusion nécessaire. L'ennemi luttait avec la fureur d'un peuple qui a goûté de l'esclavage. Pour susciter dans l'armée une haine et une colère égale, rien ne valait l'appellation : rebelle. »

  

LE SORCIER DE LINN

  

Vainqueur de plusieurs conflits, le désormais Seigneur Clane ne revendique cependant pas la couronne de l’Empire. Il en laisse les rênes à son frère Jerrin. Ses fouilles et recherches lui ont permis d’acquérir des armes redoutables. L’une d’entre elles, « la sphère d’énergie » est dérobée par Czinczar, despote vaincu d’Europe, un des satellites de Jupiter, qu’il s’était refusé à exécuter. Puis les evenements s’accélèrent. Clane capture un vaisseau originaire d’un monde situé hors du système solaire. Et surtout l’Histoire se répète. Jerrin est assassiné par son épouse Lilidel. Elle promulgue empereur son fils l’adolescent Calaj, aux traits peut-être inspirés par Caligula. Mais écartant provisoirement toute lutte pour l’accession au trône, Clane consacre ses forces à la lutte contre les Riss. Ces envahisseurs pourraient être ceux-là mêmes à l’origine de l’antique extinction humaine.

 

Plus homogène que L’empire de l’atome mais pas meilleur, Van Vogt surfe sur ses thèmes favoris, le surhumain, la toute puissance de la science, déployant des intrigues complexes, usant et abusant de deus ex machina. Au sein de personnages tracés à coups de serpes émergent, comme dans le précédent roman, des figures féminines de premier plan, une innovation dans la littérature de science-fiction d’après-guerre. Au chapitre des curiosités l’idée d’un macrocosme contenu dans un microcosme sera reprise bien des décennies plus tard dans le film Men in Black 1.

 

 

Cette fiche a été réalisée par Sandrine et Soleil vert

 

 

 

(1)    Source Bifrost 98