Pierre Michon - Les Onze - Editions Verdier/Folio
Deuxième volet du cycle consacré aux
fictions dont l’objet est la peinture, cet article fut publié en 2010 sur le
site du Cafard cosmique et est reproduit tel quel. Le roman de Pierre Michon,
exercice de métalangage selon Jérôme Lavadou, illustre bien les parentés nouant
l’Histoire aux œuvres d’Art : créée par les hommes, elle finit par leur
échapper.
L’Académie Française vient de décerner cette année son Grand Prix du Roman à
un texte de Pierre Michon,
Les Onze. Dans ce court récit de 130 pages,
prétexte à un exercice stylistique de haute voltige, l’auteur retrace la genèse
d’une œuvre picturale imaginaire durant la Révolution Française et livre un
roman dans lequel, à l’exemple du
Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde,
transparaît une réflexion sur l’art comme conjuration du réel.
Dans la soirée de janvier 1794, François Elie
Corentin, dit Corentin de la Marche, est convoqué à Paris dans l’église
Saint-Nicolas des Champs, où trois Jacobins lui passent commande d’un tableau
représentant les membres du Comité de Salut Public. Puisant son inspiration
dans l’atmosphère de cette « nuit à loups », au cœur de la Terreur,
le peintre conçoit une toile monumentale auprès de laquelle La Joconde
« n’est qu’une femme rêvant ».
L’intrigue, plutôt mince, cède le pas à une réflexion esthétique, un étonnement
devant l’Histoire. Quels sont ses ressorts, par quelle alchimie
s’incarne-t-elle dans une œuvre ? L’auteur tente d’analyser les
soubresauts des passions humaines à la lumière de la sensibilité artistique de
quelques peintres célèbres réels ou imaginaires.
Ainsi de l’enfance de Corentin sur les bords tranquilles de la Loire à Combleux
assimilée au « manteau mozartien » bleu et rose des toiles de Tiepolo
auquel succède « le manteau couleur de feu d’enfer » des onze
révolutionnaires aux visages de spectres.
Usant d’une prose tourbillonnante, dont les cercles toujours plus étroits
enserrent le tableau et le lecteur devenu spectateur jusqu’à l’ultime
révélation, le propos de Pierre Michon glisse subtilement d’une évocation
picturale à une invocation de puissances infernales et anciennes. Lui-même
choisit de s’effacer devant la figure de Jules Michelet, auquel il prête
quelques pages imaginaires et définitives sur « Les Onze ». Les
sortilèges de la littérature constituent d’ailleurs l’autre pôle d’attraction
de ce roman. Littérature qui, selon l’auteur, prend le pouvoir avec la
Révolution Française, transformant d’obscurs littérateurs et poètes élégiaques,
tels Billaud-Varenne, Carnot, Prieur ou Saint-Just, en potentats
impitoyables.
Les Onze est aussi un exercice d’éloquence, de torsion de la langue
française rédigé comme une Oraison Funèbre de Bossuet, où l’Histoire se
substituerait à Dieu. Célébration d’un monde disparu, rhétorique de
l’interpellation, de l’accumulation, et même anacoluthe, tout y passe comme en
témoigne l’extrait suivant : « [...] aussi n’écouterais-je pas
ces sirènes germaniques ; ni les autres, les mieux chantantes, plus
hautes, les vénitiennes, la sirène Venise elle-même qui vers 1750 était comme
cette belle jeune fille dont nos grands-mères parlaient, que toutes elles
avaient connues, qui était ici bas comme l’apparition de la joie neuve et
insatiable, qui avait dansé tout la nuit, qui dansait encore, et qui au matin
ayant bu d’un trait un grand verre d’eau fraîche, la voilà tombée morte. »
Exercice de style, ronde de nuit dans l’Histoire considérée comme un musée
imaginaire,
Les Onze procure une vraie jouissance lexicale, à l’image de
Court Serpent de Bernard du Boucheron, autre roman primé par l’Académie
Française.