Affichage des articles dont le libellé est fiction et peinture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est fiction et peinture. Afficher tous les articles

vendredi 7 avril 2023

Les Cartographes

Peng Shepherd - Les Cartographes - Albin Michel Imaginaire

 

 

La jeune Nell Young - admirez le clin d’œil, il n’est pas le seul - travaille à New York dans un modeste atelier de reprographie. Ses compétences en matière de cartographie la destinaient à un tout autre emploi, à la prestigieuse New York Public Library par exemple, sur les traces de son père, le célèbre Dr Young. Mais celui-ci l’avait exclue d’un stage qu’elle effectuait dans ce même établissement pour une faute professionnelle. A l’annonce de son assassinat, bientôt suivi d’un second, elle se rend dans son bureau et découvre dans un tiroir secret une carte routière datant de 1930, celle-là même qui lui avait valu son renvoi.

  

Un peu à l’exemple Arturo Pérez-Reverte qui dans Le tableau du maitre flamand démarrait une intrigue policière à partir d’une curiosité nichée dans une toile de peinture, Peng Shepherd invite le lecteur à repenser les liens qui unissent le monde et sa représentation. Le document détenu par son héroïne mentionne en effet l’existence d’un village situé nulle part. Pire, tous les autres exemplaires de ce plan ont disparu. Certains ont brodé avec intérêt sur le sujet comme le philosophe Jean Baudrillard dans Simulacres et simulation émettant l’hypothèse comme l’auteure américaine que la carte précédait le territoire. D’autres comme Michel Houellebecq (1) semblent avoir mis un pied sans l’autre dans le pré carré Van Vogtien (2).

  

Le thriller est construit à partir d’une intrigue en miroir. Les investigations de Nell la mettent sur la piste d’un groupe mystérieux « Les Cartographes » auquel appartenait sa mère. Le présent et le passé des uns et des autres vont se télescoper comme dans Ça de Stephen King, les pièces du puzzle s’assemblant jusqu’au dénouement final. Les personnages sont un peu à l’eau de rose mais l’auteure tient bien son sujet, les pages s’avalent agréablement et on se prend même à rêver de l’Atlas du rêveur, le projet avorté des protagonistes, refuge de ceux qui se cherchent une place dans ce monde et les autres. 

 

 

 

 

(1) La carte et le territoire - Michel Houellebecq - Flammarion Prix Goncourt 2010

(2) Les multiples citations d'Alfred Korzybski dans Le monde des non A

jeudi 9 juillet 2020

Le tunnel (fiction et peinture 6)


Ernesto Sabato - Le tunnel - Points






Paru en 1948, salué en son temps par Albert Camus et Graham Green, Le tunnel est un roman sur la solitude dissimulé derrière le paravent d’un drame de la jalousie. Son auteur fut un écrivain et homme de science argentin au parcours tout à fait exceptionnel, tour à tour contempteur des exactions des dictateurs qu’il recensa dans Nunca más (Jamais plus), physicien spécialisé dans le domaine de la relativité, recherches qu’il abandonna au profit de la littérature et de la peinture.


Le héros de ce court texte est un peintre misanthrope qui tombe amoureux d’une jeune femme lors d’une exposition de ses propres œuvres. Il remarque l’attention qu’elle porte à un détail significatif d’une de ses toiles, ignoré des critiques. Dès lors, persuadé d’être en présence de l’âme sœur, il ne cesse de la poursuivre de ses assiduités, plongeant dans une folie passionnelle qui aboutira à un meurtre. Qui trop embrasse mal étreint dit-on. Castel exige de Maria une transparence absolue, exerce un contrôle qu’il ne peut atteindre parfaitement que dans ses créations picturales. Il la tue comme on effacerait une esquisse imparfaite, ne comprenant pas que les êtres vivants sont définitivement autonomes.


La toile, genèse de leur relation s’appelle « Maternité ». Au symbole de l’amour fusionnel ou accompli que suggère le portrait d’une femme enceinte s’oppose, presque dissimulée comme une anamorphose d’Holbein, l’image inscrite dans une fenêtre d’une femme solitaire sur une plage, contemplant la mer. Quelque chose relie ce fantôme à l’aimée : un mystère, une distance, une forme de passivité face aux incessantes récriminations de son amant.


La narration comporte des allusions à la littérature russe et aux polars. C’est bien d’un roman noir qu’il s’agit ici - l’assassinat perpétré et commenté par le criminel -, à l’instar de Crime et châtiment de Dostoïevski. Les atermoiements du peintre dont les pensées oscillent incessamment entre la certitude du bonheur retrouvé et le poison du doute de l’infidélité, trouvent un pic dans la scène de la lettre incendiaire expédiée à la jeune femme qu’il tente désespérément de récupérer au bureau de poste. Maupassant avait rédigé une nouvelle similaire. Le maire d’un village viole et tue une femme. Ayant récupéré ses esprits, il prend conscience de l’horreur de son geste et  dénonce son acte dans un courrier expédié à la police. Les heures passent et chez cet homme sanguin l’amour de la vie, le plaisir des sens relèguent progressivement au second plan la noirceur de l'assassinat. Il tente alors de récupérer auprès du facteur sa missive, mais devant la ferme opposition de l’autre, se suicide.


Nous vivons dans des espace-temps différents, condamnés à arpenter les tunnels individuels de l’existence. Après Goethe, Proust, ou le Truffaut de La femme d'à côté, Ernesto Sabato en fait une démonstration dans un roman sur l'amour impossible.


Une autre lecture ici

dimanche 10 septembre 2017

24 vues du Mont Fuji par Hokusai (fiction et peinture 5)


Roger Zelazny - 24 vues du Mont Fuji par Hokusai - Le Bélial’ - Une Heure Lumière








Commençons par le bandeau rouge du Hugo 1986. Je me souviens que jadis certains esprits sans doute bien informés tentaient d’expliquer la liste impressionnante d’ouvrages primés de Roger Zelazny par l’existence de coteries. Si coterie il y eut, ce fut sans doute une confrérie de gens intelligents et cultivés et non de Puppies. Ces 24 vues appartiennent en effet à une catégorie de fiction qui au delà de l’intrigue interroge la littérature à l’instar de Don Quichotte. On ne trouve plus guère aujourd’hui que Christopher Priest ou Jasper Fforde pour jouer ainsi sur les codes narratifs. Or, on le verra, les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai dans l’édition du Bélial’ proposent ni plus ni moins une expérience multimédia.


Le pitch n'est pas des plus simples. L’éditeur prend soin à ce sujet de citer Georges Martin qui qualifiait l’auteur des Neuf Princes d’Ambre de poète. Vous voilà prévenus. Bref, Mari vient de perdre son époux. Un deuil compliqué d’ailleurs puisque Kit a opté pour un mode d’existence digitale. Munie de vingt quatre estampes, elle entreprend un pèlerinage sur les traces du célèbre peintre Hokusai afin de débusquer un ennemi, peut-être le responsable de la disparition. Les étapes ou stations fournissent le support d’une réflexion renforcée par la confrontation entre les images et la réalité des paysages, ou de cadre à des combats contre des artefacts électriques.


24 vues du Mont Fuji par Hokusai se lit d’abord comme un jeu de piste, une histoire guidée par des images. C'est aussi une course entre l’écriture et la mort, un thème récurrent dans l’oeuvre de Zelazny. Il ne s’agit pas de fuir dans la représentation pour échapper au réel,- c’était l’idée de Yourcenar dans « Comment Wang-Fô fut sauvé » - mais de combattre « l’ennemi intime ». L’art ne se substitue pas à la réalité mais la tient à distance en lui apportant une signification, et en offrant une forme de salut. Mari récuse d’ailleurs toute forme d ’abandon de l’esprit, y compris le nirvana digital, une réponse peut être à Neuromancien paru un an plus tôt.


Chaque chapitre suscite une méditation et suggère une leçon. « Le mont Fuji depuis Hodiyaga » et ses pèlerins semblables aux pins tordus du second plan métaphorise évidemment l’idée que la vie est un voyage mais renvoie l’héroïne aux souvenirs des pins de l’Oregon, ainsi qu’aux contes de Canterbury dont s’inspira plus tard un certain Dan Simmons pour rédiger Hyperion. Le pêcheur au dessus de la vague du chapitre 6 fait surgir Le vieil homme et la mer. Plus étonnant la mer à marée basse et les pêcheurs de l’estampe intitulée « Le mont Fuji depuis Naborito » deviennent acteurs du drame de la cité engloutie R’lyeh, lieu de repos d’un certain Cthulhu.


On ne détaillera pas le contenu des autres chapitres. Mais quelque chose survient. Très vite le lecteur se précipite sur son PC ou son smartphone et effectue des allers retours entre le livre et les images. La lecture devient jeu de piste, confrontation entre texte et décor. Regardez bien le tonneau du chapitre initial, on dirait une porte d’entrée … C’est ainsi que j’ai eu l’impression de basculer tour à tour dans Quin (vénérable jeu vidéo de 1988) ou le blog de Lionel Dersot et ses balades photographiques dans le région de Tokyo. Une expérience multimédia. Incroyable non ?

(Texte corrigé le 08/07/2020)

jeudi 18 mai 2017

Le peintre d’éventail (fiction et peinture 4)



Hubert Haddad - Le peintre d’éventail - Folio/Zulma



« Ecoute le vent qui souffle. On peut passer sa vie à l’entendre, en ignorant tout des mouvements de l’air. Mon histoire fut comme le vent, à peu près aussi incompréhensible aux autres qu’ à moi-même »





Romancier, poète, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad né en 1947 à Tunis explore sans relâche les ressources de l’écriture au travers d’univers fantasmagoriques. Une inventivité qui lui a valu un Renaudot, le prix Louis Guilloux pour le présent ouvrage et le Grand Prix de la Société des gens de lettres pour l’ensemble de son œuvre. Un de ses romans L’univers figure dans La bibliothèque de l’entre deux monde de Francis Berthelot

Le ciel s’abat sans relâche sur la tête de Matabei Reien, designer de talent. Orphelin de père et de mère, il doit fuir précipitamment la ville de Kobe après la mort accidentelle d’une jeune fille et le séisme de 1995. Il trouve refuge au Nord du Japon dans la région boisée d’Atôra, au sein d’une pension de famille. S’il n’est pas insensible au charme de Dame Hison, maitresse des  lieux, il délaisse la fréquentation des pensionnaires pour se réfugier dans le magnifique jardin attenant entretenu par  Osaki Tanako, jardinier au talent sans égal mais aussi peintre renommé d’éventails. Matabei devient son apprenti puis son successeur, tentant de refermer les blessures du passé dans l’enfouissement végétal et pictural. Mais une série d’évènements lui barre la voie du Zen.

La lecture suscite des appréciations partagées. D’abord une interrogation sur l’évocation a minima des évènements tragiques de Kobe qui semble plaquée un peu artificiellement au début du récit et aurait dû faire davantage écho à l’ épilogue. On se souvient que dans L’ homme qui tombe de Don De Lillo, l’odeur de naphtaline du 11 Septembre 2001 poursuivait le héros jusque dans les casinos de Las Vegas. J’aurais aimé aussi en apprendre un peu plus sur les techniques de fabrication et de peinture des éventails.

Dans ce récit d’initiation mettant en scène trois générations de peintres, les cheminements intérieurs des deux narrateurs Matabei et Hi-Han prennent le pas sur les autres personnages. A l’image de  la nature, ceux-ci entretiennent des relations frustres, violentes ou sensuelles. Pour le reste, les floraisons stylistiques d’Hubert Haddad se déploient en jardin extraordinaire. On lui doit de véritables haïkus en prose. Ainsi page 32 de l’édition Folio : « Escalader les pentes juste avant l’aube avec en tête un rêve de daims et d’ibis huppés. Si tôt, le chant du rossignol prend une inflexion lasse. A t-il veillé toute la nuit ? ».

A part quelques réserves de construction le lecteur se perd avec délices dans ce labyrinthe verbal.


Dans le même série :



vendredi 31 juillet 2015

Mon nom est Rouge (fiction et peinture 3)



Orhan Pamuk - Mon nom est rouge - Folio




Le troisième volet de la série de chroniques consacrées aux romans dont l’objet est la peinture, s’ouvre sur les rives du Bosphore à la fin du XVIe siècle. Cela devrait réjouir les lecteurs de La maison des derviches qui se souviennent de la marchande d’art Ayse admiratrice de « la calligraphie divine des scribes coraniques ». Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, ressuscite dans Mon nom est Rouge l’univers des miniaturistes, enlumineurs et calligraphes dont l’art illumina les empires Perse, Mongol et Ottoman. On a peine à l’imaginer aujourd’hui au vu des destructions infligées en Afghanistan et en Irak, mais, comme l’écrit Dominique Raizon à propos de l’ouvrage 1000 ans de poésie et de peinture, « Les peintres, de confession musulmane, ne s’interdisaient pas la représentation humaine et, aux côtés des peintures de cour rendant hommage à de valeureux guerriers, ou célébrant des rois et des princes, on trouve des scènes de courtoisie, de scènes d’amour physique très osées »

Le récit démarre avec l’assassinat dans la ville de Constantinople, de Monsieur Délicat, enlumineur au service de « L’Oncle ». Il était chargé avec d’autres peintres de la réalisation d’un portrait du Sultan à l’occidentale. Cette commande attise la tension des artistes car les libertés picturales prises par leurs homologues vénitiens s’accordent mal avec les règles édictées par les autorités religieuses. Alors que le meurtrier poursuit son œuvre, un autre collaborateur de L’Oncle, Le Noir, s’efforce de conquérir le cœur de la belle Shékuré dont le mari est présumé disparu en guerre. Le thriller se double d’une intrigue amoureuse dont les aboutissants seront révélés 700 pages plus loin…

Mon nom est Rouge est organisé autour d’une narration à plusieurs voix. Chaque personnage, désigné par son nom en tête de chapitre - le surnom en fait, car même l’assassin s’exprime et il ne faut pas tuer le suspens - raconte l’action à laquelle il prend part ou dont il a été le témoin. Thriller d’abord, le roman plonge le lecteur dans l’histoire des miniatures et l’évocation d’ouvrages célèbres comme le Châh-Namé, Livre des rois du  poète persan Ferdowsi, de peintres fameux dont le grand Behzad (ou Bihzâd) et de légendes comme l’amour de Shirin et Khosro qui a inspiré à Orhan Pamuk le couple Shékuré-Le Noir. C’est aussi une réflexion comparative sur l‘art pictural oriental et occidental, l’un s’appuyant sur la tradition et rechignant aux innovations, l’autre à la recherche de nouveaux espaces, avec en point d’orgue  cette opposition entre la perspective signifiante (1) et la perspective italienne « géométrique », - ce qui fait dire au Maitre Osman que l’Occident privilégie la forme à la signification. Cela donne de magnifiques pages, comme la mort de l’Oncle ou l’incursion de Maitre Osman et de Le Noir dans la bibliothèque du Sultan. La peinture devient Univers, célébration des œuvres de Dieu. Mais cette prose chamarrée et digressive peut à la longue lasser.

Les personnages féminins de Shékuré et Esther, commère et entremetteuse, mettent un peu de vie dans une narration assez sombre et inclinent le roman sur le registre de la comédie. L’amateur de thriller trouvera par contre la sauce un peu épaisse.



(1)   Perspective signifiante : la taille des personnages ou objets dépend de leur importance religieuse ou sociale et non de leur position dans l’espace pictural

dimanche 28 juin 2015

Les Onze (fiction et peinture 2)



Pierre Michon - Les Onze - Editions Verdier/Folio

Deuxième volet du cycle consacré aux fictions dont l’objet est la peinture, cet article fut publié en 2010 sur le site du Cafard cosmique et est reproduit tel quel. Le roman de Pierre Michon, exercice de métalangage selon Jérôme Lavadou, illustre bien les parentés nouant l’Histoire aux œuvres d’Art : créée par les hommes, elle finit par leur échapper.

L’Académie Française vient de décerner cette année son Grand Prix du Roman à un texte de Pierre Michon, Les Onze. Dans ce court récit de 130 pages, prétexte à un exercice stylistique de haute voltige, l’auteur retrace la genèse d’une œuvre picturale imaginaire durant la Révolution Française et livre un roman dans lequel, à l’exemple du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, transparaît une réflexion sur l’art comme conjuration du réel.

Dans la soirée de janvier 1794, François Elie Corentin, dit Corentin de la Marche, est convoqué à Paris dans l’église Saint-Nicolas des Champs, où trois Jacobins lui passent commande d’un tableau représentant les membres du Comité de Salut Public. Puisant son inspiration dans l’atmosphère de cette « nuit à loups », au cœur de la Terreur, le peintre conçoit une toile monumentale auprès de laquelle La Joconde « n’est qu’une femme rêvant ».
L’intrigue, plutôt mince, cède le pas à une réflexion esthétique, un étonnement devant l’Histoire. Quels sont ses ressorts, par quelle alchimie s’incarne-t-elle dans une œuvre ? L’auteur tente d’analyser les soubresauts des passions humaines à la lumière de la sensibilité artistique de quelques peintres célèbres réels ou imaginaires. Ainsi de l’enfance de Corentin sur les bords tranquilles de la Loire à Combleux assimilée au « manteau mozartien » bleu et rose des toiles de Tiepolo auquel succède « le manteau couleur de feu d’enfer » des onze révolutionnaires aux visages de spectres.

Usant d’une prose tourbillonnante, dont les cercles toujours plus étroits enserrent le tableau et le lecteur devenu spectateur jusqu’à l’ultime révélation, le propos de Pierre Michon glisse subtilement d’une évocation picturale à une invocation de puissances infernales et anciennes. Lui-même choisit de s’effacer devant la figure de Jules Michelet, auquel il prête quelques pages imaginaires et définitives sur « Les Onze ». Les sortilèges de la littérature constituent d’ailleurs l’autre pôle d’attraction de ce roman. Littérature qui, selon l’auteur, prend le pouvoir avec la Révolution Française, transformant d’obscurs littérateurs et poètes élégiaques, tels Billaud-Varenne, Carnot, Prieur ou Saint-Just, en potentats impitoyables.  

Les Onze est aussi un exercice d’éloquence, de torsion de la langue française rédigé comme une Oraison Funèbre de Bossuet, où l’Histoire se substituerait à Dieu. Célébration d’un monde disparu, rhétorique de l’interpellation, de l’accumulation, et même anacoluthe, tout y passe comme en témoigne l’extrait suivant : «  [...] aussi n’écouterais-je pas ces sirènes germaniques ; ni les autres, les mieux chantantes, plus hautes, les vénitiennes, la sirène Venise elle-même qui vers 1750 était comme cette belle jeune fille dont nos grands-mères parlaient, que toutes elles avaient connues, qui était ici bas comme l’apparition de la joie neuve et insatiable, qui avait dansé tout la nuit, qui dansait encore, et qui au matin ayant bu d’un trait un grand verre d’eau fraîche, la voilà tombée morte. »

Exercice de style, ronde de nuit dans l’Histoire considérée comme un musée imaginaire, Les Onze procure une vraie jouissance lexicale, à l’image de Court Serpent de Bernard du Boucheron, autre roman primé par l’Académie Française.

mardi 23 juin 2015

Le tableau du maître flamand (fiction et peinture 1)



Arturo Pérez-Reverte - Le tableau du maître flamand - Poche




Le tableau du maître flamand inaugure un mini cycle de comptes-rendus de lectures de romans ayant pour objet la peinture. Des œuvres célèbres viennent aussitôt à l’esprit : Le chef d’oeuvre inconnu de Balzac ou Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. On pourrait inclure les écrits enflammés d’Antonin Artaud sur Van Gogh Ces textes mettent en évidence la fascination exercée par l’art pictural sur les écrivains. Visions idéalisées, représentations inquiétantes de l’âme humaine, autant de figures constitutives d’un aboutissement artistique dont l’écriture ne constituerait que l’avant-dernière marche.

Le cas du tableau du maître flamand est un peu particulier. L’auteur, Arturo Pérez-Reverte, spécialiste des thrillers sulfureux dont Club Dumas, adapté au cinéma par Roman Polanski sous le titre La neuvième porte, déplace le centre d’intérêt du roman sur une partie d’échecs peinte par Pieter Van Huys, artiste imaginaire du XVe siècle, originaire de Bruges. L’intrigue se focalise sur le Noble Jeu, élément central du tableau, dont le mouvement supposé des pièces dicte comme un processeur, le déroulement du récit.

Julia, restauratrice de toiles de maîtres dans un Madrid contemporain se voit confiée une huile sur bois de Van Huys. Personnage principal de l’ouvrage, elle se réfugie dans ses activités professionnelles et semble sous la coupe affective de César, son tuteur depuis la mort de ses parents. Son travail de restauration met en évidence une inscription latine invitant à résoudre un mystère vieux de cinq siècles : qui a pris le Cavalier ? Le terme désigne à la fois une pièce de jeu d’échecs et aussi semble t’il, un chevalier, Roger d’Arras, assassiné deux ans avant la réalisation de la toile et qu’une partie oppose au Duc d’Ostenbourg. Cependant que les tractations sur la vente de l’œuvre opposent plusieurs marchands d’art, Julia et César engagent un joueur de club pour résoudre la question posée par l’énigme. C’est alors que des meurtres en rapport avec le tableau viennent se mêler à leur enquête.

Arturo Pérez-Reverte a eu l’ingénieuse idée d’organiser son thriller autour d’une intrigue à miroir. D’une part, la recherche de l’identité du meurtrier du Chevalier à partir d’une analyse rétrograde de la position des pièces de l’échiquier, et d’autre part l’achèvement de la partie - cinq cents après ! – dont les coups sont dictés par l’assassin contemporain. Tout cela peut sembler rébarbatif, bien que dicté par une logique échiquéenne, mais n’oublions pas que les peintres italiens et flamands ne dédaignaient pas les mystères et les anamorphoses.

On sent en l’écrivain un véritable amateur d’art, comme en témoigne la description de la maison de César, et les incursions dans le monde médiéval sont bienvenues et inspirées. Tout ce qui a trait au jeu d’échecs semble correct quoiqu’un peu convenu. La véritable inquiétude surgit à la vue de la réalisation à l’économie de la couverture en édition Poche. Heureusement l’impression est honnête, la retranscription des coups et des diagrammes d’échecs claire et sans faute. La traduction datant de vingt ans (toujours l’économie), quelques scories auraient pu être corrigées. Ainsi l’ouverture « nimzoidia » au lieu de « nimzo-indienne » et l’inusité « analyse rétrospective » à la place du correct « analyse rétrograde ». Ceci écarté, Le tableau du maître flamand est un thriller original et réussi.