Affichage des articles dont le libellé est Littérature italienne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature italienne. Afficher tous les articles

lundi 26 mai 2025

Les villes invisibles

Italo Calvino - Les villes invisibles - Folio

 

 

 

Tour à tour écrivain néo-réaliste, conteur ou fabuliste, Italo Calvino dévoilait en 1972 avec Les villes invisibles, une autre facette prismatique de son talent. Inspiré de l’ouvrage Le Devisement du monde de Marco Polo, Les villes invisibles se présente comme un dialogue imaginaire entre Polo et l’empereur Kublai Khan au cours duquel le natif de Venise dresse l’inventaire des cités rencontrées durant ses voyages, cités toutes aussi imaginaires (1) que les paroles échangées entre les deux personnages.

 

Le roman (le recueil ?) déploie une suite de textes courts, des poèmes en prose si l’on en croit l’auteur dans une conférence donnée en postface. Chaque ville est nommée, mais pour les identifier Calvino a recours à une taxinomie élaborée autour des thèmes du nom, du désir, des signes, de la mort, des yeux, du ciel etc. Enfin des échanges entre le souverain et le voyageur charpentent l’énumération.

 

Difficile de ne pas évoquer en parcourant ou en feuilletant ce volume à la manière d’un recueil de poésie quelques lectures comme Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters, un roman plusieurs fois cité ici ou, osons, Les Insulaires de Christopher Priest qui cartographiait un archipel fictif à la manière d’un guide touristique, sans affect, procédé renforcé par l’écriture sèche habituelle du britannique décédé en 2024. Cependant en lisant les premières lignes consacrées à Aglaura, « Je ne saurais te dire à propos d’Aglaura davantage que ce que les habitants eux-mêmes répètent depuis toujours : une série de vertus proverbiales, des défauts tout aussi proverbiaux, une certaine bizarrerie, un respect pointilleux des règles. », la figure de Francis Ponge et les fabulations du Parti pris des choses, remontent à la surface.

 

Copyright François Schuiten et Benoît Peeters

Surprise, voilà surgir Borges à l’évocation d’Isadora et au détour d’un procédé de renversement :

« L'homme qui chevauche longuement par des terres sauvages, le désir d'une ville le prend. Il finit par arriver à Isidora, ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages, où l'on fabrique avec art des longues-vues et des violons, où, quand un étranger hésite entre deux femmes, il ne manque jamais d'en rencontrer une troisième, où les combats entre les coqs dégénèrent en bagarres sanglantes entre les parieurs. Il pen­sait à toutes ces choses quand il désirait une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves: à une différence près. La ville rêvée le contenait lui encore jeune ; il arrive à Isidora déjà vieux. Sur la place, il y a le muret des vieux qui regardent passer la jeunesse; il se trouve assis parmi eux. Les désirs sont déjà des souvenirs. » A cet égard Isadora et Dorotea, prescriptrice des rêves de désert et d'autres lieux, sont en quelque sorte les Divinités de l’espace-temps.

 

Page 113 de l’édition Folio, Italo Calvino, par la voix de Marco Polo, lance un autre pavé : « Chaque fois que je décris une ville, je dis quelque chose de Venise », arc réflexif qui renvoie à la psychogéographie de Guy Debord. Ailleurs Eudossia dont les quartiers sont géométrisés dans les motifs d’un tapis, illustre la confusion entre la carte et le territoire, thème que l’on retrouve sur l’échiquier de Kublai Khan, un empire réduit à soixante-quatre cases. Mais l’une des plus fascinantes de ces cités n’est-elle pas Eusapia, qui comporte sous terre sa copie mortuaire, Eusapia miroir des vivants et des morts ?

 

Ni véritablement utopiques ou dystopiques, les rêveries urbaines d’Italo Calvino lorgnent aussi vers Les voyages de Gulliver. A ceci près que, quand invoque autant d’allégeances, c’est qu’on est unique. Bienheureuse Italie qui tenait là tout à la fois son Swift et son Borges.

 

  

(1)   Encore que Leonia et Naples présentent une étonnante similitude


vendredi 16 mai 2025

Le baron perché

Italo Calvino - Le baron perché - Folio

 

 

 

Tout commence par un plat d’escargot que Cosimo Piovasco di Rondoa refuse d’avaler, un mois de juin 1767. Soumis à la double férule de son baron de père et d’une mère fille d’un général de l’armée de Marie-Thérèse d’Autriche, l’enfant quitte la table pour se réfugier dans les arbres de la propriété d’Ombrosa et au-delà de la Ligurie dont il ne redescendra plus de toute son existence. Il vient à bout de toutes les difficultés matérielles que suscite son étrange mode de vie, parvenant à se loger, à chasser, à se laver même, suspendu à une branche surplombant un torrent. Ayant troqué la verticalité contre l’horizontalité, il ne rompt cependant pas avec ses semblables, vivant des aventures trépidantes quoique perpendiculaires.

 

D’Italo Calvino il a été très brièvement question ici-même à propos du roman de China Miéville The City and the City et d’un éventuel cousinage avec Les villes invisibles de l’écrivain italien. Le baron perché est le second volume d’une trilogie romanesque comprenant Le Vicomte pourfendu et Le Chevalier inexistant. Il tient de la fable, du roman historique, du conte philosophique. Les aventures de l’extravagant Cosimo Piovasco di Rondoa s’inscrivent d’abord dans le Siècle des Lumières. Cosimo se constitue une bibliothèque, se tient au courant des débats de son temps. Sa réputation dépasse les frontières, au point d’épater Diderot et Voltaire : « si l’on veut bien regarder la terre, il faut se tenir à bonne distance ». Voilà qui renvoie à L’ile de Laputa, aux Lettres Persanes. Capitaine Némo des frondaisons qu’il parcourt inlassablement sans jamais toucher terre, le baron découvre un univers végétal qui fascine autant le lecteur de L’homme qui plantait des arbres de Giono que celui du Monde vert de Brian Aldiss :

 

« Les oliviers, en raison des torsions de leur croissance, sont à Cosimo des voies commodes et planes, des arbres patients et amis, qui permettent, jusqu'à leur écorce rugueuse, d'y passer comme de s’y arrêter, même si chaque arbre a peu de grosses branches et qu'il n'autorise pas une grande variété de mouvements. Sur un figuier, en revanche, si on fait attention à ce qu'ils supportent le poids, on n'en a jamais fini de circuler ; Cosimo se tient au-dessous du pavillon des feuilles, voit le soleil transparaître au milieu des nervures, les fruits verts gonfler peu à peu, il renifle le latex qui perle au col des pédoncules. Le figuier vous prend, il vous imprègne de son humeur caoutchouteuse, de ses bourdonnements de frelon ; au bout d'un moment Cosimo finissait par avoir l'impression de devenir figuier lui-même et, mal à l’aise, il décampait. Sur le dur sorbier, ou sur le mûrier, on est bien ; dommage qu'ils soient si rares. Et ainsi des noyers, et moi aussi, c'est dire, quand il m'arrivait de voir mon frère se perdre dans un vieux noyer interminable, comme dans un palais à plusieurs étages et aux chambres innombrables, l’envie me venait de l'imiter, de partir réinstaller là-haut ; telles sont la force et la certitude que cet arbre met à être arbre, l'obstination à être lourd et dur, qui s'exprime en lui jusque dans ses feuilles.

 

Cosimo restait volontiers parmi les feuilles ondulées des chênes (ou yeuses, comme je les ai appelés tant qu'il s'agissait du parc de notre demeure, peut-être sous l'influence du langage recherché de notre père) et il en aimait l'écorce crevassée, dont il ôtait les plaques du bout des doigts quand il était perdu dans ses pensées, non par goût instinctif de faire le mal, mais comme pour aider l'arbre dans son dur labeur de recons­truction. Ou bien il écaillait l'écorce blanche des platanes, découvrant des couches de vieil or moisi. Il aimait aussi les troncs bosselés comme celui de l'orme, qui, à chaque protubérance, offre de tendres rejets et des touffes de feuilles dentelées et des samares qui semblent de papier ; mais il est difficile de s'y déplacer, parce que les branche» remontent, minces et touffues, laissant peu de passage. Dans les bois, il préférait les hêtres et les chênes ; parce que sur le pin, les plateformes rapprochées, fragiles et toutes chargées d'aiguilles ne laissaient ni espace ni appui ; quant au châtai­gnier, entre sa feuille épineuse, ses bogues, son écorce et ses branches élevées, on dirait qu'il est fait pour vous tenir à distance.

 

En fait, ces amitiés et ces distinctions, Cosimo les reconnut avec le temps, au fur et à mesure, c’est-à-dire qu’ il reconnut progressivement qu'il les connaissait : mais dès ces premiers jours, elles commençaient à l'imprégner comme un instinct naturel. C'était le monde qui lui apparaissait désormais sous un jour neuf, fait de ponts étroits recourbés sur le vide, de nœuds ou d'écaillés ou de sillons qui rendent l'écorce plus rêche, de lumières dont le vert change selon le voilage de leurs feuilles plus fournies ou plus rares, tremblantes au premier ébranlement de l'air sur les pédoncules ou mues comme des voiles en même temps que l'arbre tout entier se courbe. Tandis que notre monde, lui, se tassait là-bas au fond, et que nos silhouettes étaient comme disproportion­nées, et, pour sûr, nous ne comprenions rien de ce que lui savait là-haut, lui qui passait ses nuits à écouter comment le bois bourre de ses cellules les cernes qui indiquent les années à l'intérieur des troncs, comment le tapis des mousses se dilate à la tramontane, comment en un frisson les oiseaux, endormis dans leur nid, blottissent leur tête à l'endroit où la plume de l'aile est plus douce, com­ment la chenille se lève et comment l'œuf de pie grièche éclot. II y a ce moment où le bruit de la campagne se reforme dans le creux de l'oreille en une poussière de bruits, un grésillement, un grincement, un glissement furtif dans l’herbe, un clapotement dans l'eau, le bruissement d'une patte entre la terre et les cailloux, ou les stridences des cigales, plus hautes que tout. Les bruits se dressent l'un l'autre, l'ouïe parvient toujours à en cerner de nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque mèche se révèle composée de fils toujours plus fins et impalpables. Pendant ce temps, les grenouilles continuent leur coassement qui reste dans le fond, et ne modifie pas le flux des sons, tout comme la lumière ne change pas en raison de la continuelle palpitation des étoiles. Mais à peine le vent s'élevait-il, à peine passait-il, que chaque bruit se transformait. Ne restait plus au creux de l'oreille que l'ombre d'un mugissement ou d'un murmure : c’était la mer. »

 

Le monde d’en bas vient à Cosimo, comme la rencontre imaginaire avec Napoléon, intrigué et admiratif de ce nouveau Diogène. Au final, on le respecte plus qu’on ne le moque. Son rang aristocratique, le savoir accumulé, l’étonnement devant ce mode vie jamais remis en question, en font une figure incontournable de la région. On le consulte, quelques femmes rêvent de le rejoindre dans les branches. Ce monde, il part aussi à se rencontre, traversant le pays tel un satellite d’observation. Autour de lui gravitent des personnages extravagants à l'image d'un oncle un peu fou, apiculteur et ingénieur hydraulique raté ou d’un Mandrin qui abandonne ses activités criminelles après lui avoir fait découvert la lecture, car converser avec Cosimo, c’est s’élever. Son histoire d’amour tendre avec Viola, fille d’un noble voisin semble sortir d’une chanson de Juliette Gréco : comment s’y prendre quand on est là-haut ?

 

Chef d’œuvre intemporel, Le baron perché évoque pêle-mêle Fénelon, Le baron de Munchhausen. Quant à l’auteur de ces lignes, il lui semble aussi avoir rejoint la maison des feuilles depuis si longtemps, sautant de livres en livres, comme pour à la fois fuir et adoucir la disparition du sol natal et de ses occupants.


dimanche 8 septembre 2024

Le Christ s’est arrêté à Éboli

Carlo Levi - Le Christ s’est arrêté à Éboli - Folio

 

 



Il fut un temps où l’Europe, parée aujourd’hui de toutes les vertus, fut une terre de répression. En Allemagne, en Espagne, en France, en Italie, les mains de fer d’Adolf Hitler et de ses alliés brisèrent les nations, dressèrent les populations les unes contre les autres, jetèrent en pâture aux plus féroces des laudateurs de l’Aboyeur une minorité religieuse. Les intellectuels furent particulièrement visés. Avant même la déflagration de la seconde guerre mondiale, les italiens Cesare Pavese et Carlo Levi, pour ne citer qu’eux, connurent l’exil. Après les geôles romaines ce dernier fut confiné en Italie Méridionale, dans la région de Basilicate, dans ce qu’on appelait autrefois la Lucanie. De passage à Matera, il échoua à Grassano puis à Aliano, renommé en Galliano dans son ouvrage Le Christ s’est arrêté à Éboli.

  

Le tour de force de cet écrivain est d’avoir fait de ce livre de souvenirs un roman où se déploie en à peu près trois cents pages tout ce que l’on peut espérer d’une œuvre de fiction : la découverte d’une terre, d’un peuple, d'une société, quelques forts personnages, des mythes fantastiques, un prolongement (fantasmé) vers un passé légendaire, des voisinages littéraires prestigieux comme si Les Misérables ou Germinal côtoyaient L’Eneide. Gabriel García Márquez ne m’a pas plus impressionné, tant cette Italie des bas-fonds, cette région de solitude, surgit comme une terra incognita. Carlo Levi, comme Faulkner, avait trouvé en 1945 son Sud de déshérence sociale et d’abjection.

 

Le narrateur débarque successivement Grassano puis à Galliano, deux villages agrippés aux flancs d’argile d’une région montagneuse. Si les maisons haut perchées et les vues dégagées du premier offrent à leurs occupants une forme de respiration, les habitats du second frôlent des ravines. D’emblée s’impose en plein été la vision d’une terre jaunâtre et d’une paysannerie labourée par le paludisme. Un lieu maudit dont le sol fissuré par la sècheresse abrite des vipères. La blancheur relative des murs et des portes s’obscurcit de la noirceur des essaims de mouche omniprésents, sans parler des cornes des chèvres dont la forme évoque le démon. Il y a bien de pauvres églises, mais la Vierge, « La Madone au visage noir, entre le blé et les animaux, les détonations et les trompettes, n'était pas la Miséricordieuse Mère de Dieu, mais une divinité souterraine, ayant puisé sa noirceur au pays des ombres dans les entrailles de la terre, une Perséphone paysanne, une déesse infernale des moissons. » Le coup de grâce est donné par le récit de la sœur du narrateur qui s’est aventurée dans les ravines de Matera, chef-lieu local, découvrant des habitations troglodytes peuplées d’enfants dévorés par le paludisme. Et certains de dire que le christianisme s’est arrêté à Eboli, avant-poste de territoires perdus habités d’êtres mi-hommes mi-bêtes.

 

Pourtant, ignorés du Ciel, brulés par les fièvres, harcelés par les représentants fascistes locaux, les paysans opposent une résignation qui se colore d’espérance à la venue du narrateur, peintre mais aussi médecin. Le village en compte deux autres mais totalement incompétents à l’instar des propriétaires de la pharmacie. Levi suscite ainsi l’intérêt de tous y compris du podestat mussolinien et de sa sœur.

 

Le Christ s’est arrêté à Éboli se lit non pas comme un roman sur la peste ou le choléra, mais comme le récit d’un peuple opposant une forme de résistance à l’Etat romain, digne descendant, imagine l’auteur, des brigands de jadis et plus loin encore de la reine Amata et du roi Turnus qui selon Virgile luttèrent contre l’installation des Troyens dans le Latium et qu’incarne plus que toute autre personnage la « sorcière » Giulia. La traduction très fluide de Jeanne Modigliani mériterait quelques rafraichissements mais elle met incontestablement en valeur la beauté de ce livre exceptionnel.

vendredi 9 juillet 2021

Le bel été

 

Cesare Pavese - Le bel été - Folio bilingue

 

 

 

« Je peux vous aider, mais je ne peux pas vous guérir de la vie »

 

 

Comme porte d’entrée à la littérature italienne, je me réjouis de choisir l’écrivain Piémontais Cesare Pavese dont le Journal intime Le métier de vivre - lu il y a bien longtemps - révéla une existence fracturée entre les passions du siècle et des tragédies intimes. Né en 1908, il étudia la littérature anglaise à Turin. Parallèlement à son métier d’enseignant, il réalisa des traductions d’œuvres américaines et dirigea la revue Culture. Il adhéra en 1932 au parti fasciste italien pour obtenir un poste, plus que par conviction : il facilita d’ailleurs la correspondance d’opposants à Mussolini et fut assigné pour cela en résidence en Calabre. Au sortir de la guerre il adhéra au Parti Communiste, travailla pour les éditions Einaudi et publia romans et poésies jusqu’à son suicide le 27 Aout 1950.

 

Publié en 1949, Le bel été, longue nouvelle, n’est pas la création la plus célèbre de ce lointain parent d’inspiration de Fitzgerald. Elle participe cependant de sa manière, c'est-à-dire des histoires qui reposent essentiellement sur la subjectivité des personnages. L’héroïne Gina est âgée de seize ans au début du récit. Elle vit chez son frère Severino, un ouvrier et elle-même travaille dans un atelier de couture. C’est l’été et elle guette avec impatience le moment de la sortie en compagnie de ses copines : « A cette époque-là, c’était toujours fête.il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naitre dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté des collines. ». Il y a l’insouciance, la jeunesse, et à travers tout le texte un éloge de la légèreté, sans les arrières pensées d’un Kundera.

 

Cesare Pavese et Tina Pizzardo
De toutes les amies de Ginia, une se détache, Amelia, qui vit d’expédients et pose pour des peintres. Un peu plus âgée, vingt ans, elle fascine sa toute jeune amie et l’introduit dans son microcosme artistique. Pavese rédige là une sorte d’éducation sentimentale dont le final colore mélancoliquement de quelques nuages, sans dramaturgie, le ciel des deux jeunes filles. Tout est décontextualisé dans ce livre. Le milieu ouvrier dont sont issues les héroïnes aurait pu servir de toile de fond à une fresque néoréaliste façon cinéma italien d’après-guerre. Mais le récit pencherait plutôt vers un réalisme poétique à la Marcel Carné. L’ouvrage s’affranchit des descriptions et s’attache aux dialogues. Du portrait physique des personnages, le lecteur retient surtout un détail, la voix rauque d’Amelia, empruntée à Tina Pizzardo, le grand amour déçu de Pavese.


Malgré l'absence d'éléments matériels qui caractérise le texte, un lieu cependant échappe à l'évanescence, c'est l'atelier de peinture. Ginia et son amie y retrouvent Guido et Rodrigues. Un rideau coupe la pièce en deux, dissimulant un lit. Ginia tente de grapiller quelques instants d'intimité avec Guido. Mais le local, ouvert à toutes les promiscuités, symbolise une forme d'impuissance affective ou sexuelle que met en évidence la syphilis d'Amelia.

 

Le bel été émeut par la simplicité, le naturel et la fraicheur du style. Pavese avait tout de même trouvé ici une forme de bonheur dans l’écriture, brodant sur le thème de l'échec sentimental avec une pudeur extrême.


 

Post-scriptum : merci à Paul Edel pour ses remarques.