Italo Calvino - Le baron
perché - Folio
Tout commence par un plat d’escargot que Cosimo Piovasco di
Rondoa refuse d’avaler, un mois de juin 1767. Soumis à la double férule de son
baron de père et d’une mère fille d’un général de l’armée de Marie-Thérèse d’Autriche,
l’enfant quitte la table pour se réfugier dans les arbres de la propriété
d’Ombrosa et au-delà de la Ligurie dont il ne redescendra plus de toute son
existence. Il vient à bout de toutes les difficultés matérielles que suscite
son étrange mode de vie, parvenant à se loger, à chasser, à se laver même,
suspendu à une branche surplombant un torrent. Ayant troqué la verticalité
contre l’horizontalité, il ne rompt cependant pas avec ses semblables, vivant
des aventures trépidantes quoique perpendiculaires.
D’Italo Calvino il a été très brièvement question ici-même à
propos du roman de China Miéville The City and the City et d’un éventuel
cousinage avec Les villes invisibles de l’écrivain italien. Le baron
perché est le second volume d’une trilogie romanesque comprenant Le Vicomte
pourfendu et Le Chevalier inexistant. Il tient de
la fable, du roman historique, du conte philosophique. Les aventures de
l’extravagant Cosimo Piovasco di Rondoa s’inscrivent d’abord dans le Siècle des
Lumières. Cosimo se constitue une bibliothèque, se tient au courant des débats
de son temps. Sa réputation dépasse les frontières, au point d’épater Diderot
et Voltaire : « si l’on veut bien regarder la terre, il faut se
tenir à bonne distance ». Voilà qui renvoie à L’ile de Laputa,
aux Lettres Persanes. Capitaine Némo des frondaisons qu’il parcourt inlassablement
sans jamais toucher terre, le baron découvre un univers végétal qui fascine
autant le lecteur de L’homme qui plantait des arbres de Giono que
celui du Monde vert de Brian Aldiss :
« Les
oliviers, en raison des torsions de leur croissance, sont à Cosimo des voies
commodes et planes, des arbres patients et amis, qui permettent, jusqu'à leur
écorce rugueuse, d'y passer comme de s’y arrêter, même si chaque arbre a peu de
grosses branches et qu'il n'autorise pas une grande variété de mouvements. Sur
un figuier, en revanche, si on fait attention à ce qu'ils supportent le poids,
on n'en a jamais fini de circuler ; Cosimo se tient au-dessous du pavillon des
feuilles, voit le soleil transparaître au milieu des nervures, les fruits verts
gonfler peu à peu, il renifle le latex qui perle au col des pédoncules. Le
figuier vous prend, il vous imprègne de son humeur caoutchouteuse, de ses
bourdonnements de frelon ; au bout d'un moment Cosimo finissait par avoir
l'impression de devenir figuier lui-même et, mal à l’aise, il décampait. Sur le
dur sorbier, ou sur le mûrier, on est bien ; dommage qu'ils soient si rares. Et
ainsi des noyers, et moi aussi, c'est dire, quand il m'arrivait de voir mon frère
se perdre dans un vieux noyer interminable, comme dans un palais à plusieurs
étages et aux chambres innombrables, l’envie me venait de l'imiter, de partir
réinstaller là-haut ; telles sont la force et la certitude que cet arbre met à
être arbre, l'obstination à être lourd et dur, qui s'exprime en lui jusque dans
ses feuilles.
Cosimo restait
volontiers parmi les feuilles ondulées des chênes (ou yeuses, comme je les ai
appelés tant qu'il s'agissait du parc de notre demeure, peut-être sous
l'influence du langage recherché de notre père) et il en aimait l'écorce
crevassée, dont il ôtait les plaques du bout des doigts quand il était perdu
dans ses pensées, non par goût instinctif de faire le mal, mais comme pour
aider l'arbre dans son dur labeur de reconstruction. Ou bien il écaillait
l'écorce blanche des platanes, découvrant des couches de vieil or moisi. Il
aimait aussi les troncs bosselés comme celui de l'orme, qui, à chaque
protubérance, offre de tendres rejets et des touffes de feuilles dentelées et
des samares qui semblent de papier ; mais il est difficile de s'y déplacer, parce
que les branche» remontent, minces et touffues, laissant peu de passage. Dans
les bois, il préférait les hêtres et les chênes ; parce que sur le pin, les
plateformes rapprochées, fragiles et toutes chargées d'aiguilles ne laissaient
ni espace ni appui ; quant au châtaignier, entre sa feuille épineuse, ses
bogues, son écorce et ses branches élevées, on dirait qu'il est fait pour vous
tenir à distance.
En fait, ces
amitiés et ces distinctions, Cosimo les reconnut avec le temps, au fur et à
mesure, c’est-à-dire qu’ il reconnut progressivement qu'il les connaissait :
mais dès ces premiers jours, elles commençaient à l'imprégner comme un instinct
naturel. C'était le monde qui lui apparaissait désormais sous un jour neuf,
fait de ponts étroits recourbés sur le vide, de nœuds ou d'écaillés ou de
sillons qui rendent l'écorce plus rêche, de lumières dont le vert change selon
le voilage de leurs feuilles plus fournies ou plus rares, tremblantes au
premier ébranlement de l'air sur les pédoncules ou mues comme des voiles en
même temps que l'arbre tout entier se courbe. Tandis que notre monde, lui, se
tassait là-bas au fond, et que nos silhouettes étaient comme disproportionnées,
et, pour sûr, nous ne comprenions rien de ce que lui savait là-haut, lui qui
passait ses nuits à écouter comment le bois bourre de ses cellules les cernes
qui indiquent les années à l'intérieur des troncs, comment le tapis des mousses
se dilate à la tramontane, comment en un frisson les oiseaux, endormis dans
leur nid, blottissent leur tête à l'endroit où la plume de l'aile est plus
douce, comment la chenille se lève et comment l'œuf de pie grièche éclot. II y
a ce moment où le bruit de la campagne se reforme dans le creux de l'oreille en
une poussière de bruits, un grésillement, un grincement, un glissement furtif
dans l’herbe, un clapotement dans l'eau, le bruissement d'une patte entre la
terre et les cailloux, ou les stridences des cigales, plus hautes que tout. Les
bruits se dressent l'un l'autre, l'ouïe parvient toujours à en cerner de
nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque mèche
se révèle composée de fils toujours plus fins et impalpables. Pendant ce temps,
les grenouilles continuent leur coassement qui reste dans le fond, et ne
modifie pas le flux des sons, tout comme la lumière ne change pas en raison de
la continuelle palpitation des étoiles. Mais à peine le vent s'élevait-il, à
peine passait-il, que chaque bruit se transformait. Ne restait plus au creux de
l'oreille que l'ombre d'un mugissement ou d'un murmure : c’était la mer. »
Le monde d’en bas
vient à Cosimo, comme la rencontre imaginaire avec Napoléon, intrigué et
admiratif de ce nouveau Diogène. Au final, on le respecte plus qu’on ne le
moque. Son rang aristocratique, le savoir accumulé, l’étonnement devant ce
mode vie jamais remis en question, en font une figure incontournable de la
région. On le consulte, quelques femmes rêvent de le rejoindre dans les
branches. Ce monde, il part aussi à se rencontre, traversant le pays tel un
satellite d’observation. Autour de lui gravitent des personnages extravagants à l'image d'un oncle un peu fou, apiculteur et ingénieur hydraulique raté ou d’un Mandrin qui abandonne ses activités criminelles après lui
avoir fait découvert la lecture, car converser avec Cosimo, c’est s’élever. Son
histoire d’amour tendre avec Viola, fille d’un noble voisin semble sortir d’une
chanson de Juliette Gréco : comment s’y prendre quand on est là-haut ?
Chef d’œuvre
intemporel, Le baron perché évoque pêle-mêle Fénelon, Le baron de Munchhausen.
Quant à l’auteur de ces lignes, il lui semble aussi avoir rejoint la maison des
feuilles depuis si longtemps, sautant de livres en livres, comme pour à la fois
fuir et adoucir la disparition du sol natal et de ses occupants.