Affichage des articles dont le libellé est L' Arbre Vengeur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est L' Arbre Vengeur. Afficher tous les articles

mercredi 8 juillet 2026

Maintenant, dormons

Avram Davidson - Maintenant, dormons - L’Arbre Vengeur

 

 



L’humour, la fantaisie semblent avoir déserté nos littératures, sommées - en tout cas pour celles relevant de l’Imaginaire - d’illustrer ou d’anticiper des enjeux sociétaux et environnementaux, sous le regard sourcilleux des sensitivity readers qualifiés aussi de démineurs éditoriaux (1) . Reverrons nous des Brown, des Sheckley, des Lafferty, des Morrow et autres francs-tireurs de l’écriture ? Les éditions de l’Arbre vengeur viennent d’ajouter un nom à cette liste, celui d’Avram Davidson (1923-1993) en republiant quelques nouvelles que Jean-Patrick Manchette himself nous avait fait découvrir jadis aux Presses de la cité.

  

Le parcours d’Avram Davidson ressemble à celui d’un de ses personnages, le docteur Goldpepper qui délaissant ses recherches en matière de prothèses dentaires postule pour les vols habités de la NASA, arguant que l’astronautique a autant besoin de dentistes que de médecins. De confession juive, Davidson rédige dans un premier temps quelques textes sur le Talmud avant d’opter à la fin des années 50 pour les littératures de science-fiction, fantasy et même policière et de se convertir en 1970 à une religion japonaise adepte de « La Vie joyeuse ». Ses nouvelles plus que ses romans ont établi sa réputation et il récoltera, entre autres, un Hugo et trois World Fantasy Awards. Beaucoup de ses textes restent inédits et c’est le seul petit reproche à faire à l’Arbre vengeur et à ses confrères français.

 

Sans s’attacher à un genre particulier, car la diversité est le maitre mot de ce recueil, on pourrait classer les sept récits présentés selon un registre humoristique ou grave. Le fou et hilarant « Au secours ! Je suis le Dr Morris Goldpepper » raconte les mésaventures d’un dentiste confronté à des extraterrestres édentés. Quant au « Golem » il réduit la terrifiante et mythique créature à un importun. Autre importun, un paléontologue amateur vient détruire les théories du docteur Turbyfil sur l'origine de l'Homme. Hélas pour le premier tous les paléontologues n’ont pas la largesse d’esprit d’un Yves Coppens. C’est le sujet de « L’Ogre » texte pas vraiment renversant, qui comme « Le Golem » peut se lire comme une fable sur les enquiquineurs.

 

Dans une toute autre tonalité la nouvelle de science-fiction « Maintenons, dormons » raconte la disparition d’une espèce vivante intelligente. Le seul tort des Yahoos est d’habiter une planète-relais entre deux mondes colonisés par les humains et de servir d’exutoires à toutes les turpitudes humaines y compris les expérimentations scientifiques. Un grand texte écrit sans pathos. Le négrier sans état d’âme de « La Contrainte de sa condition » est victime de sa propre logique mercantiliste et misérable. S’élevant d’un cran « La loi secrète » décrit une perversion de la démocratie au sein de la présidence américaine. Une allusion à Nixon, suggérée par certains commentateurs ? Le plus long texte de Maintenant, dormons (« Les sources du Nil ») est une satire du monde de l’édition où tous les protagonistes courent après un manuscrit promettant de révéler les véritables sources du fleuve égyptien. Voilà peut-être la meilleure nouvelle du recueil, recueil qui révèle le surprenant talent multiforme de cet auteur.

 

A ces satisfactions s’ajoute la belle réalisation éditoriale de l’Abre vengeur enrichie de dessins de Nicole Claveloux.

 

- Le Golem (The Golem, 1955)

- L'Ogre (The Ogre, 1959)

- La Contrainte de sa condition (The Necessity of His Condition, 1957)

- Les Sources du Nil (The Sources of the Nile, 1961)

- La Loi secrète (The Unknown Law, 1964)

- Maintenant dormons (Now Let Us Sleep, 1957)

- Au secours ! Je suis le Dr Morris Goldpepper (Help! I Am Dr. Morris Goldpepper, 1957)

 

 

 

(1)   Cf  Derek Künsken dans la page de remerciements de son roman Les Profondeurs de Vénus


dimanche 3 août 2025

Quinzinzinzili

Régis Messac - Quinzinzinzili - L’Arbre Vengeur

 





L’arrêt en 2021 des Rencontres de l'Imaginaire de Sèvres, aimable festival à taille humaine de science-fiction, de fantasy et de fantastique, aura privé les amateurs franciliens de débats et d’échanges avec de sympathiques acteurs du genre. L’Association des Amis de Régis Messac en faisait partie. Cette amicale continue de perpétuer le souvenir d’un des précurseurs de la SF en France. Agrégé de grammaire, titulaire d’un doctorat en lettres, il n’eut pas la carrière universitaire escomptée peut-être en raison de son indépendance d’esprit et de ses engagements politiques. Il enseigna dans plusieurs lycées, s’illustra dans le journalisme pamphlétaire, et devint historien avant la lettre des littératures policières et de science-fiction. Trépané comme Apollinaire durant le premier conflit mondial, pacifiste comme Giono (il assurait n’avoir jamais tiré un coup de fusil), il entra néanmoins en résistance au côté des communistes en 1941. Déporté Nacht und Nebel, il disparut pense-t-on quelque part entre Dora et Bergen-Belsen.

 

Il publia en 1935 une dystopie, Quinzinzinzili, sombre vision d’un écrivain qui pressentant l’irruption d’un nouvel embrasement mondial développait en cent cinquante pages l’intuition de Paul Valery sur la fin des civilisations. Anticipant de peu la seconde guerre sino-japonaise, citant Adolph Hitler, Messac imaginait la création d’un axe entre l’Allemagne et le Japon et une déflagration totale par le jeu des alliances. Pire, le déploiement d’une arme chimique altérant l’atmosphère terrestre détruisait l’espèce humaine.

 

Mais Régis Messac ne nous convie pas seulement à un récit postapocalyptique. Adoptant une posture anthropologique, l’auteur se livre à un réquisitoire contre l’Humanité. Quelques enfants et un adulte ont survécu dans une grotte en Lozère. Ce dernier, qui est le narrateur, un narrateur un peu particulier d’ailleurs, extradiégétique, voix off se mêlant rarement aux activités du groupe, raconte la mise en place par les enfants d’un nouvel ordre social. Par un saisissant raccourci leur mémoire a été aboli. L’usage des rares objets sauvés de la destruction leur est étranger. Ils créent un langage bricolé à partir de quelques réminiscences : le dieu Quinzinzinzili est une dérivation de Paster noster/qui es in caelis. Leur seul héritage de l'ancien monde, les conflits liés aux comportements de domination.

 

Etonnant texte qui évoque tout à la fois l’abrutissement des derniers humains de La machine à explorer le Temps de Wells et la violence d’adolescents livrés à eux-mêmes décrite par William Golding dans Sa majesté des mouches.






mercredi 9 juillet 2025

Un extrait de "Pour patrie l’espace" de Francis Carsac - L' Arbre Vengeur

 

Chroniquant Pour Patrie l’espace de Francis Carsac, j’attirai alors l’attention sur la beauté des dernières pages du livre. Pourquoi ne pas en citer un extrait ? Comme celui d’Adrian Tchaikovsky qui relatait la mort d’un démiurge humain, il se hisse à un niveau supérieur de réflexion et, ici, - bien avant Romain Lucazeau -, proprement métaphysique, au fil d’un dialogue entre un astronaute et un être des étoiles.Les Stelliens ont-ils lu Olaf Stapledon ?

 

 

 « — Nous croyons en l'homme, Tinkar, dit doucement le teknor. Ou plutôt en l'intelligence, car il est des races non humaines, différentes de nous par leur aspect, et qui sont quand même humaines, au sens où je l'entends. À l'homme. Mais à un type d'homme tel que tu n'as jamais été, malgré ton esprit puissant, tes muscles et ton courage. Tu n'es encore qu'un enfant. Je ne mets pas en doute tes qualités viriles, mais elles ne suffisent pas. Il ne sert à rien d'être capable de regarder la mort en face, si on n'est pas capable de la regarder en face seul !


 « La majorité d'entre nous ne croit en rien d'autre. Oh ! nous ne nions pas ce que nous ignorons. Il est possible qu'il y ait un Dieu, mais s'il est, il est si différent de ton Dieu qui déléguait sur Terre - une misérable planète d'une petite étoile d'une galaxie moyenne - qui déléguait sur Terre un empereur ! Il est différent du Dieu des pèlerins, qui leur fit une promesse. Appelle Dieu l'inconnaissable, si tu veux. Il est rassurant de penser que l'Univers n'est pas vide, qu'il existe quelque chose qui le transcende, et qui l'a causé. Pour moi, je ne puis me leurrer. Ce Dieu est indifférent au sort des hommes, tout est comme s'il n'existait pas.


 « Sur des millions de planètes, nous le savons, la vie est apparue. Dans la boue de marécages, dans la tiédeur sale des eaux primitives. Il n'y a nulle preuve que la vie fait partie d'un plan établi, elle a dû naître, non pas par hasard, mais comme le résultat inéluctable de processus physico-chimiques. Son abondance dans le cosmos, les innombrables mondes où elle a avorté me semblent la preuve de son manque de finalité en dehors d'elle-même.


 « Car elle a une curieuse particularité, la vie, c'est celle de se continuer, de se défendre sauvagement contre l'entropie envahissante, de vouloir se perpétuer. même dans les pires conditions, même quand il n'v a aucun espoir.


 « Puis, passé un certain degré de complication, est apparue la conscience, enfin l'intelligence. Et par là même, le cosmos s'est donné un témoin et un juge. Témoin vain, juge futile, dont nulle puissance extérieure n'exécuterait jamais les arrêts. Et la vie s'est mise alors à transformer le cosmos.


 « Notre empreinte est encore infime : quelques planètes ravagées au cours de nos guerres, quelques monticules ajoutés par nos efforts aux immenses globes célestes. Mais la vie commence à peine ! Elle n'a existé, dans ce coin du cosmos où tâtonnent nos explorations, que pendant le dernier milliard d'années. Sur notre planète-mère, l'intelligence n'a guère qu'un million d'années ou deux, si elle les a. Il y a une quarantaine de mille ans terrestres sont apparus les premiers hommes modernes. Deux races seulement sont plus anciennes, parmi celles que nous connaissons, les H'rtulu, qui ont environ cinquante mille ans derrière eux, et les Kiliti, qui en ont soixante mille. Toutes deux ont subi des conditions tellement difficiles qu'elles ne sont guère en avance sur nous.


 « D'autres espèces ont disparu, écrasées par un soubresaut du monstre Univers : étoile explosant en nova, ou toute autre catastrophe. Nous avons maintenant franchi le seuil où nous aurions pu être détruits ainsi, Tinkar. Il est difficile de concevoir un cataclysme s'étendant sur plus de cent mille années-lumière. D'ici peu, nous irons aux autres galaxies : deux de nos cités explorent la nébuleuse d'Andromède.


 « Nous ne pensons pas être déjà vainqueurs du cosmos. Nous sommes toujours de fragiles insectes, sujets à disparition par voix interne, par sénescence raciale. Mais, si nous avons le temps, nous conquerrons cet ennemi-là aussi. Nous nous répandrons, et pas seulement nous, mais toutes les races alliées, nous nous répandrons dans tout l'Univers.


 « Pour quel but ? Aucun ! Notre volonté. Quand l'inanimé a produit l'intelligence, un pas décisif a été franchi. La vie intelligente, qui n'a aucun but dans le sens métaphysique du terme, a la propriété de se fixer son but elle-même. Nous conquerrons l'Univers parce que nous le voulons, ou que ça nous amuse.


 « Mais tout cela n'est qu'un côté de l'histoire, Tinkar. Le plus important n'est pas là ! Le plus important est la conquête de l'intelligence par elle-même. Plus un être est réellement intelligent, plus il voit l'absurdité du mal, plus il s'efforce de le combattre. Oh ! je sais qu'il existe des hommes ou des êtres - les Mpfifis par exemple, et encore n'est-ce pas sûr - qui paraissent à la fois intelligents et vils. Je dis qui paraissent, car ce sont ou bien des malades, ou alors des imbéciles, malgré leurs réussites matérielles. Il faut être fou ou bête pour utiliser ses facultés à détruire au lieu de construire, ou bien alors sentir confusément qu'on n'en est pas capable.


 « Le premier but que l'homme se fixe, c'est d'étendre aussi loin que possible le règne de la conscience. Le second, c'est de perfectionner cette conscience, de la rendre aussi constructive que possible. La première conquête est en bonne voie. Si l'homme terrestre ne la réalise pas, d'autres le feront. La deuxième, eh bien la deuxième est un peu en retard car plus difficile. Nous sommes nous, Stelléens, très en avance sur ce qu'était votre Empire. Tu as pu voir, ici même sur le Tilsin, qu'il nous reste un très long chemin à parcourir !


 « Qu'est-ce qui pousse l'homme dans cette direction ? Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que construire donne à tout esprit normal, sain, plus de plaisir que détruire. C'est dans la construction seulement que l'homme peut pleinement se réaliser, en tant qu'individu et en tant qu'espèce.


 « Évidemment, il est dur de penser que cette grande aventure est une aventure collective, que cette immortalité possible de l'espèce ne s'étend pas à l'individu. Étant vivant moi-même, je partage cette tendance de la vie à vouloir continuer. Je pourrais projeter ce désir en une croyance en l'immortalité personnelle. Je ne le fais pas, parce que je ne le peux pas. Je serais malhonnête avec moi-même. Je ne méprise pas ceux qui sont capables de le faire sans se mentir, tels les pèlerins. Je les envie. Et ta foi de barbare, ta croyance ancienne en une sorte de Valhalla des guerriers n'était pas non plus méprisable, tant qu'elle était sincère. Maintenant, tu ne peux plus la maintenir, et tu te trouves seul, face à un Univers immense, aveugle et sourd. Bien sûr, il y a de quoi être effrayé. Nous l'avons tous été, à un moment ou à un autre. Mais être un homme, cela consiste à regarder la réalité en face, même si elle est déplaisante, même si elle est horrible. En es-tu capable ?


 — Mais que reste-t-il alors contre le désespoir, si l'Univers est vide de sens ?


 — Ton affirmation que tu dois lui en donner un !


 — Et que faites-vous quand cette foi vacille ? Car il doit bien exister des moments où elle vacille ! »


 Le teknor se leva, marcha lentement vers un des écrans. Le Tilsin était immobile dans l'espace, à quelque distance d'une nébuleuse gazeuse qui étirait son écharpe légère sur un fond d'astres. Partout, dans tous les sens, le cosmos s'étendait, noir abîme que trouaient misérablement les étoiles.


 « Ce que je fais ? Je me plante face à l'Univers et, sans me faire la moindre illusion sur la portée de mon geste, je le regarde en face et je crache sur lui ! » »

mercredi 27 novembre 2024

Pour patrie l’espace

Francis Carsac - Pour patrie l’espace - L’Arbre Vengeur

 

 

Soldat d’un Empire belliqueux en déroute, le lieutenant Tinkar est éjecté d’un vaisseau spatial saboté. Les Stelliens, un peuple vivant dans des cités nomades, le recueille juste à temps. D’essence pacifique, lointains descendants de pionniers incluant des religieux persécutés qui ont fui la Terre impériale, ils ignorent les conflits secouant leur antique patrie mais luttent eux-mêmes contre une espèce prédatrice les Mpfisfis. En butte à l’hostilité traditionnelle des habitants du Tilsin contre ceux qu’ils nomment les planétaires, le militaire essaye de se trouver un chemin d’existence, partagé entre ses anciennes fidélités et la perspective d’un nouveau destin.

 

Publié la même année que Ce monde est notre, Pour Patrie l’espace est contemporain des Villes nomades de James Blish dont il partage le world building. Space opera classique, bourré d’adrénaline, il raconte, en dehors des péripéties propres au genre, l’odyssée d’un individu en crise existentielle et morale qui ne cesse de réajuster ses convictions au long de son parcours. Un homme qui doute, qui se transforme, il faudra attendre le Silverberg des années 70 pour voir se généraliser ce thème. Cerise sur le gâteau, à l’inverse de ses homologues américains, Carsac crée des personnages féminins autonomes, éloignés du stéréotype de supplétives masculines en vigueur alors.

  

Le final (pages 267-281) - à lire et relire et qu’il faudrait citer tout entier - est parsemé de réflexions magnifiques comme celle-ci « Le plus important est la conquête de l’intelligence par elle-même » ; il parachève le récit d’une envolée métaphysique voire mystique rappelant l’aphorisme de Nietzche « Si tu plonges longtemps ton regard dans l'abîme, l'abîme te regarde aussi ». Une profession de foi en quelque sorte du professeur François Bordes. Etonnante lecture d’un roman remarquable dont la première phrase flirte subtilement avec « Le Bateau ivre » de Rimbaud et qui nous gratifie en bout de course d’une nébuleuse planétaire, écho lointain de « L’étoile » d’Arthur C. Clarke.


jeudi 21 novembre 2024

Ce monde est nôtre

Francis Carsac - Ce monde est nôtre - L’Arbre Vengeur

 

 

Dans un lointain futur deux représentants de la Ligue des Terres Humaines débarquent sur la planète Nérat pour statuer sur le sort de ses populations. La Ligue regroupe une infinité de mondes coalisés contre un ennemi très puissant dont le sport favori est l’extinction des étoiles.  Explorant l’univers, elle s’efforce par l’entremise de ses coordinateurs d’arbitrer des conflits locaux en appliquant la « Loi d’acier » : toute planète habitable est attribuée, à la suite d’un jugement, à une et une seule espèce intelligente, les autres faisant l’objet d’une délocalisation sur un monde de leur choix.

 

Trois races humanoïdes se partagent - difficilement - les territoires de Nérat. Des humains rescapés d’une expédition vers le Nuage de Magellan à l’époque où la Terre n’avait pas intégrée La Ligue, une autre implantation humaine, plus ancienne, les Vasks et enfin les Brinns. Trois peuples, trois organisations sociales différentes. Une société féodale, agressive, une société pastorale, et semble-t-il une population indigène. L’irruption des coordinateurs et leur déclaration d’intention provoque le déclenchement d’une guerre menée par un jeune noble du Duché de Bérandie.

 

Francis Carsac (1919-1981) est le pseudonyme de François Bordes, éminent paléontologue français de la seconde moitié du XXe siècle. Dans l’intervalle de ses travaux il a rédigé quelques romans et nouvelles de science-fiction dont certains ont pris rang de classiques. Ce monde est nôtre, suite de Ceux de nulle part, aborde sur le canevas d’un space opera ordinaire, la difficile question « de la légitimé de l’occupation d’une terre » (Gérard Klein). Et bien que l’auteur s’en soit défendu, la publication d’un tel ouvrage en 1962 au Rayon Fantastique ne pouvait manquer de renvoyer à la guerre d’indépendance algérienne comme le rappelle la préfacière Natacha Vas-Deyres. Mais le lecteur contemporain n’a nul besoin de ce pesant rappel historique pour apprécier l’intemporalité de l’ouvrage de Francis Carsac : la colonisation, la difficulté du vivre ensemble, bref les revendications territoriales, écharpent aujourd’hui le monde que ce soit en Nouvelle-Calédonie, en Ukraine, au Proche-Orient. On ne peut que reprendre à propos de Ce monde est nôtre l’assertion d’Italo Calvino : « Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ».

 

Cette Ligue des Terres humaines annonce La Culture, la toute puissante civilisation imaginée par le  regretté Iain M. Banks. Elle l’annonce par son ambiguïté, une formidable technologie au service d’une société démocratique - libertaire, anarchiste chez Banks - qui s’arroge le droit d’étendre son modèle social (sa bienveillance diront les exégètes de La Culture) à tout l’univers. Relativement rares sont les fictions ethnologiques, anthropologiques, à thématique religieuse, de cette intelligence. On pense au Blish d’Un cas de conscience, au Cycle du Midi des frères Strougatski, à Le Guin …


mardi 22 novembre 2022

La Forêt pourpre

 

Algernon Blackwood - La Forêt pourpre - L’Arbre Vengeur

                                                                                                     



Onze ans après L’homme que les arbres aimaient, les délicieuses éditions L’Arbre vengeur nous gratifient d’un nouveau recueil d’Algernon Blackwood, La forêt pourpre. L’auteur, encensé en son temps par Lovecraft - tant pis pour le truisme -, emmène cette fois son lecteur au cœur des forêts canadiennes. Le titre renvoie à la fois aux splendides incendies automnaux des érables de ce pays et à la coloration fantastique des nouvelles. Certaines sont issues du fond Présence du futur, d’autres du Visage Vert, et deux sont inédites, « La Clairière du Loup », « L'Île hantée ». Toutes bénéficient d’une traduction inédite de Romane Baleynaud.


 

Les cinq textes, dont les trois premiers en particulier l’emblématique « Le Wendigo » émergent du lot, racontent pour la plupart des histoires de chasse qui se retournent contre leurs pratiquants. Ici, un guide est emporté par une créature légendaire : ses compagnons retrouvent l'homme agonisant et fou. Nul n'a vu le monstre. « La Vallée des Bêtes sauvages » paru en 1921 est à cet égard un des plus beaux plaidoyers jamais rédigés contre ce rituel meurtrier qui n’épargne même pas ses adeptes. Au sein d'un paradis animalier, un chasseur découvre la noirceur de son âme. L’émouvante « Clairière du Loup » évoque presque une suite de L’appel de la forêt : un Esprit incarné en loup demande l'aide d'un pêcheur pour rompre une ancienne malédiction. Dans « L'Île hantée » un étudiant est encerclé par des indiens fantomatiques. « Le Lac du Corps-Mort » raconte le naufrage de deux aventuriers dont l’un meurt dans des circonstances non élucidées.

 

La passion d’Algernon Blackwood pour les arbres, source de la flamboyance stylistique de précédent recueil, ne se dément pas ici même si elle s’exprime en une écriture plus resserrée, moins rêveuse mais peut-être plus personnelle. Ecossais de naissance l’écrivain a vécu au Canada. Il se met d’ailleurs en scène dans « Le Wendigo » sous la peau d’un étudiant en théologie. Les expéditions décrites incorporent des indiens. Employés comme guides, ils personnifient l’âme des bois dont ils relaient les messages d’avertissement. Si l’appel de la forêt et de ses créatures mystérieuses et comme surnaturelles épouvante les personnages, il en émeut d’autres comme dans « La Vallée des Bêtes sauvages » ou l’émouvante « Clairière du Loup ». Le fantastique lovecraftien cède alors la place au souvenir de Jack London.

 

Enfoncez-vous au cœur des bois d’érables et de bouleaux, d’épicéas et de tsugas du recueil, serrez contre votre cœur la réplique du totem du grand Ishtot, saluez loups et élans, écartez-vous du légendaire Wendigo, remerciez au passage Greg Vezon pour ses belles illustrations et plongez dans ces histoires où seule « Le Lac du Corps-Mort » déçoit véritablement. Que dire sinon merci à l’éditeur.

 

- Le Wendigo
- La Clairière du loup
- La Vallée des bêtes sauvages
- L'Île hantée
- Le Lac du Corps-Mort

lundi 1 novembre 2021

Maîtres du vertige

 

Serge Lehman - Maîtres du vertige (Six récits de l’âge d’or) - L’Arbre Vengeur

 

 

Romancier, essayiste, anthologiste de science-fiction, Serge Lehman s’est tourné avec succès vers la Bande Dessinée il y a une dizaine d’années. En témoignent par exemple La brigade chimérique, L’homme gribouillé et tout dernièrement en compagnie de Frederick Peeters un nouveau cycle, Saint-Elme. Heureusement il n’oublie pas ses premières amours. Car c’est avec Guy Costes et le regretté Joseph Altairac le meilleur spécialiste de la proto-SF française de sa génération. Il concilie deux caractéristiques constitutives de l’érudition, la recension et le maillage de fils conducteurs. De Klein il hérite acuité et clarté. La préface d’Escales sur l’horizon jetait l’ombre de la Grande Guerre sur le relatif déclin de l’imaginaire hexagonal après 1918. Un second texte dans Chasseur de chimères révélait l’ampleur de ce mouvement littéraire, entre Verne et Barjavel, tout en pointant son deuxième échec, l’absence d’une écriture autonome.

 

Aujourd’hui avec Maitres du vertige Serge Lehman livre six textes de la période 1918-1935. Parallèlement dans une nouvelle préface il structure le merveilleux scientifique post vernien en trois courants : tout d’abord la veine des voyages extraordinaires illustrée par exemple par Spiridon le muet d’André Laurie, Futuropolis, Le collier de l’idole de fer d’André Thévenin voire La roue fulgurante de Jean de La Hire. Wells inspire le courant central. S’y illustrent Force ennemie de John-Antoine Nau (Premier prix Goncourt de l’histoire), Aventure d’un voyageur qui explora le temps d’Octave Béliard sans oublier le fameux Péril Bleu de Maurice Renard, auteur qui fut avec son manifeste le Breton du merveilleux scientifique, et enfin quelques grands romans de Rosny Ainé. Mais le plus étonnant est ce courant P, P comme pataphysique, placé sous les auspices de Gaston de Pawlowski, d’Alfred Jarry, Marcel Duchamp, Raymond Roussel, Mac Orlan, dont on trouve encore les traces chez Curval. Au sein de cet avant-garde, Roussel, fan absolu de Jules Verne, fascina les Surréalistes et l’Oulipo. Dès lors, sous l'assaut de cette brigade chimérique un flot d’écriture innovante irrigua principalement non pas le merveilleux scientifique, mais la poésie, non pas la conjecture rationnelle mais l’inconscient. Telle est la thèse la plus intéressante de cette préface. Lehman n’oublie pas aussi de pointer l’absence d’une revue fédératrice dans l’entre-deux guerres.

 

Cette passionnante rétrospective littéraire ne doit pas masquer l’intérêt porté aux six récits choisis par l’anthologiste. La moitié s’aventure sur des pistes désormais balisées. Les navigateurs de l’infini s’apparente à un « planet opera » martien. La nouvelle post apocalyptique, - assez anecdotique en passant - « Dans trois cent ans » de Pierre Mille, préfigure Malevil. D’apocalypse il est question dans L’agonie du globe de Jacques Spitz. Pour qui ne connaitrait pas le roman de Rosny Ainé, Les navigateurs de l’infini, se présente en 1925 comme un récit d’aventure et d’exploration scientifique, extrapolé à partir des données fantaisistes de l’époque sur la planète rouge. Mieux, neuf ans avant « L’odyssée martienne » de Stanley Weinbaum, il remplit presque le cahier des charges imposé par Campbell : « Write me a creature who thinks as well as a man, or better than a man, but not like a man”. Génialement, dans une période labourée de haine raciale, il raconte, des décennies avant Leiber, Farmer et Dozois un flirt amoureux entre un humain et une étrangère. Mystérieusement, à l'image de Clarke et de son Rendez-vous avec Rama, il place son histoire sous le signe du chiffre 3. Comme le remarque Serge Lehman, L’agonie du globe ne comporte pas de personnage. Cette audace jointe à une écriture nerveuse inspirée de Wells facilite la lecture. Démarrant d’un postulat cataclysmique au demeurant assez invraisemblable, Spitz en épuise toutes les conséquences physiques, sociales, politiques. Voilà avant Ravage de Barjavel, un tour de force.

 

Issus de ce fameux courant P, « Tsadé » de Renée Dunan et « Où ? » de Claude Farrère sortent incontestablement des sentiers battus. La première nouvelle raconte l’affrontement d’une sorcière et d’une créature d’outre-monde. Ce n’est pas tant le gloubi glouba scientifique de l’histoire qui retient l’attention, mais ses sous-entendus érotiques et le personnage de Palmyre, femme libre et sans complexe. Bref Colette contre Cthulhu pour paraphraser le préfacier. On ne raconte pas Où ? texte hautement spéculatif de 1923 (!) récit délirant d’un voyage entre deux mondes incertains … « La terreur rose », hors période, est extrait du recueil Les derniers contes de Canterbury de Jean Ray publié en 1944. Avec son idiome franco-flamand et son imaginaire, l’écrivain transporte le lecteur en quelques lignes. Cette nouvelle lovecraftienne à l’intrigue minimaliste - le réveil d’une créature cosmique et rose qui plus est - prend son envol grâce aux sortilèges de l’écriture : « Le rose n'est pas une couleur, c'est le bâtard du rouge triomphant et de la lumière coupable ; né d'un inceste où l'enfer comme le ciel ont joué un rôle, il est resté la teinte de la honte. Mais cela, je ne l'ai senti que plus tard, quand il m'était devenu impossible de sortir encore de la géhenne. La connaissance d'après coup, celle qui arrive trop tard pour vous sauver, me rappela que le rose est jumelé à l'horreur. Fleur sanglante des poumons phtisiques, mousse aux lèvres des hommes qui meurent la poitrine percée, tissus visqueux des fœtus, prunelles affreuses des albinos morbides, témoin du virus et du spirochète, compagnon des sanies et de toutes les purulences, il a fallu l'innocence et l'admiration des enfants et des jeunes filles pour l'entourer de désirs et de préférences, et cela même démontre sa malice et sa ténébreuse essence. »

  

Serge Lehman, minimisant la portée de son paratexte, rappelle un propos introductif d’Harlan Ellison à ses Dangerous visions : « Ce sera quand même un bon vieux bouquin rempli d’histoires emballantes ». Une erreur que nous ne commettrons pas. Il serait néanmoins avisé de compiler ou fusionner toutes les préfaces de cet acteur hors pair de la SF française en un volume.


SOMMAIRE DES ROMANS ET DES NOUVELLES

Pierre MILLE, Dans trois cents ans,

Renée DUNAN, Tsadé (une aventure de Palmyre),

Joseph-Henri ROSNY aîné, Les Navigateurs de l'infini,

Jean RAY, La Terreur rose,

Claude FARRÈRE, Où ? (document),

Jacques SPITZ, L'Agonie du globe,


dimanche 21 février 2021

La Montagne morte de la vie


 

Michel Bernanos - La Montagne morte de la vie - L' Arbre Vengeur

 

Embarqué « à l’insu de son plein gré » selon une formule humoristique, dans un galion à une époque indéterminée et pour une destination qui ne l’est pas moins, un jeune homme raconte la succession d’aventures épouvantables dont il fut la proie. A bord, l’apprenti mousse devient le souffre-douleur de l’équipage avant que le cuisinier Toine ne le prenne sous sa protection. Ce court répit s’achève bientôt. Sous l’Equateur le vent tombe, les provisions s’épuisent et les hommes affamés sombrent dans le cannibalisme. Le navire reprend sa course mais sombre dans le tourbillon d’une tempête apocalyptique analogue au maelstrom décrit par Edgar Poe dans son récit Manuscrit trouvé dans une bouteille. Seuls rescapés, accrochés au mat, l’aide cuisinier et Toine abordent une ile déserte.

 

Rédigé en dix neuf jours en 1963, La Montagne morte de la vie constitue le point d’orgue de l’œuvre de Michel Bernanos. Me référant aux investigations du préfacier Juan Asensio, le titre du roman évoque le nom d’un personnage du Dit du Marin de Coleridge, « Le Cauchemar-vie-en-la-mort ». Les grands textes, et celui de Bernanos ne fait pas exception, cousinent avec leurs homologues : Poe, Machen, les végétaux inquiétants d’Algernoon Blackwood, L’œil dans le ciel de Dick (!) ou La Route de Cormac McCarthy sans oublier les histoires de vaisseaux maudits comme Le Hollandais volant ou Le Psautier de Mayence de Jean Ray.

 

L’ouvrage prend son envol dans la seconde partie. Le paysage insulaire arpenté par les naufragés baigne dans une lueur pourpre, l’eau y compris. Le sol résonne de l’étrange battement d’un cœur gigantesque. L’horizon est dominé par une montagne rougeoyante. Ce n’est pas le Sinaï des Dix Commandements. Dieu a déserté la contrée. Toine, comme le narrateur de la fiction de Jean Ray ne reconnaît pas les constellations. Il est tout aussi incapable d’identifier les arbres. Désireux de connaître le fin mot de l’histoire les deux hommes tentent d’atteindre le sommet, ignorant l’assaut végétal et minéral contre eux.

L'Enfer de Dante vu par Gustave Doré

Juan Asensio évoque à travers la figure de Monsieur Ouine, l’influence paternelle. Nul doute qu’il y ait là une nouvelle voie d’investigation de l’œuvre de Michel Bernanos. De l'emprise du paysage dans Le Murmure des Dieux à la prédation de La Montagne morte de la vie on franchit un degré. Chez Georges le père, Le Journal d’un curé de campagne racontait la lutte inlassable d’un homme d’église pour raviver la foi de sa paroisse. L’incroyance, le Mal, mais aussi la boue, la pluie quotidienne, le ciel bas se coalisaient contre son ministère. Le prêtre livrait un combat féroce contre la pétrification des consciences (1). Il est perdu dans le texte du fils, au cours d’un final saisissant. En dernier lieu le lecteur averti invoquera également la figure de Gorgone.

 

Cette belle édition d’un incontestable chef d’œuvre, à laquelle on ne reprochera qu’une couverture ratée, est complétée par un conte moyenâgeux plus anecdotique Ils ont déchiré Son image.

 

 

 

 

(1)   « . Je n’ose pas dire qu’elle [la conscience] se décompose par-dessous, elle se pétrifie plutôt. » Journal d’un curé de campagne- Georges Bernanos (Merci Paul Edel)


dimanche 31 janvier 2021

Le Murmure des Dieux

 

Michel Bernanos - Le Murmure des Dieux - L'Arbre Vengeur

 



« Eudes écoutait la nuit de ce bout du monde avec la crainte des mystères insondables où tout est problème »

 

J’aurais pu croiser, enfant, cet homme mélancolique qui se suicida en 1964 dans la forêt de Fontainebleau, pâle reflet du cosmos végétal amazonien découvert lors de ses quinze ans. J’ai habité entre 1960 et 1969 une barre HLM tout près d’un de ces petits pavillons de Gentilly aux pièces étroites que Michel Bernanos tapissait de cartes du Brésil. Dans des livres singuliers et fantastiques, dont au premier chef La montagne morte de la vie, il s’efforça de mettre en mots les débris de ses rêves manqués léguant à ses lecteurs des pages parcourues d’aras flamboyants, de fleuves ou d’océans inquiétants soumis au règne de divinités hostiles.

 

Premier ouvrage d’une tétralogie romanesque, Le Murmure des Dieux raconte l’odyssée de deux hommes au cœur de l’Amazonie. Un jeune ingénieur est contacté par un prospecteur brésilien pour démarrer une nouvelle exploitation dans un secteur interdit. Quelques années auparavant un Arbre sacré y a été abattu et depuis plus aucun indien n’ose s’y aventurer. Désireux de s’assurer définitivement les services du français l’entrepreneur le fourvoie dans une affaire criminelle à laquelle il n’a pas pris part. Un aventurier, le docteur Lopez, se propose alors de l’accompagner. Ayant retrouvé l’Arbre, les deux hommes accompagnés d’un guide s’enfoncent dans la sylve à la recherche d’une hypothétique civilisation disparue.

 

Sans doute inspiré comme tous les jeunes gens de sa génération par les incursions mythiques du Colonel Percy Fawcett au cœur du continent vert, Michel Bernanos livre un roman d’exploration conforme aux codes des récits d’aventure, tout en restituant un émerveillement visuel sans cesse renouvelé, qui célèbre les noces organiques et végétales de la beauté et de la cruauté. S’ensuivent la rencontre d’une tribu aux mœurs mystérieuses et un épilogue écho sacrificiel du sacrilège originel. Dans cet ouvrage liminaire l’écrivain se tient encore aux lisières du fantastique, malgré un titre que ne renierait pas Nathalie Henneberg.

 

La préface de Sébastien Lapaque, auteur d’un texte sur l’exil de la famille Bernanos en Amérique du Sud, face à la montée du fascisme en Europe dans les années 30, éclaircit bien des zones d’ombre. L’auteur du Journal d’un curé de campagne fut un père émancipateur plutôt que castrateur. Michel rejoignit les forces navales de la France Libre entre 1942 et 1944 avant de retourner au Brésil en 1946 et de tenter de monter une exploitation d’hévéas.

 

Pour un éditeur nommé « L'Arbre Vengeur », voici assurément un livre porte drapeau conçu par un écrivain attachant.


lundi 11 mai 2020

L’homme que les arbres aimaient


Algernon Blackwood - L’homme que les arbres aimaient - L’Arbre Vengeur



                                                                                                       



Offert en version numérique par l’éditeur l’arbre vengeur dans le cadre de l’opération « bol d’air », L’homme que les arbres aimaient est un recueil de cinq nouvelles signées Algernon Blackwood, un écrivain écossais émigré au Canada et décédé en 1951. Il publia des romans, des fictions courtes et des pièces de théâtres. Lovecraft le tenait en très haute estime, ce qui contribua à sa survie littéraire. Les textes de la présente édition furent jadis dispersés dans plusieurs volumes de la mythique collection Présence du futur de Denoël. Ils reprennent l’excellente traduction de Jacques Parsons.


Deux longs récits que l’on pourrait qualifier de chefs d’œuvres dominent les débats, « Les saules » et « L’homme que les arbres aimaient ». Issus de la tradition du nature-writing à la Thoreau ils célèbrent un fleuve, une forêt, en leur attribuant toutefois une vie secrète, prélude à un basculement progressif dans une tonalité fantastique. Les allemands ont inventé un terme « La tragédie du paysage ». Blackwood se situe en aval de ce mouvement sans emprunter les matériaux d’un Lovecraft ou d’un Machen. Il y a bien une référence à un au-delà menaçant, mais les entités d'outre monde sont suggérées plutôt que nommées. S’y ajoute dans le second texte une intense observation des frémissements de l’âme : une femme voit progressivement l’être aimé lui échapper, aspiré par une passion surnaturelle. Procédé que l’on retrouve dans « Passage pour un autre monde ».


« Les saules » raconte une balade sur le Danube avec un final évoquant Délivrance, le film de John Boorman. On passe d’un lyrisme fluvial : " Comment aurait-il pu en être autrement, avec toutes les confidences qu’il [le Danube] nous faisait sur sa vie intime ? La nuit, tandis que nous nous reposions sous notre tente, nous l’entendions chanter pour la lune, émettre cet étrange son sifflant qui lui est particulier et qu’on at​tribue au frottement des galets à la surface de son lit, tant son cours est rapide. Nous connaissions aussi le chant des tourbillons qui prennent soudain naissance sur une étendue d’eau parfaitement calme, le gron​dement de ses bas-fonds et de ses chutes ; le roulement régulier qui forme un arrière-plan à  tous les autres bruits superficiels ; l’attaque incessante de ses eaux glacées contre les rives. Ses protestations lorsque la pluie vient lui fouetter le visage ! Et son rire sonore quand le vent, soufflant à contre-courant, tente vainement de freiner sa vitesse ! Nous connaissions tous les sons, tous les bruits, ses chutes et ses projections d’écume, ses clapotis inutiles contre les piles des ponts ; son bavardage prétentieux quand il y a des collines pour le contempler ; la dignité affectée de son discours à la traversée des petites villes, beaucoup trop importantes pour qu’on en rie ; tous ces légers et doux murmures quand, dans une courbe où il s’attarde, le soleil s’empare de lui et tire de son sein une légère vapeur qui s’élève."

… à l'inquiétude : " Je regardais l’immensité des eaux déchaînées ; je scrutais les saules bruissant ; j’entendais le vent infatigable se ruer continuellement à l’assaut ; ces bruits, chacun à leur manière, faisaient naître en moi une étrange impression de détresse. Mais il y avait surtout les saules : ils jacassaient, ils bavardaient entre eux, riaient parfois, poussaient des cris aigus, soupiraient aussi – mais la raison pour laquelle ils faisaient un tel tapage appartenait à la vie secrète de la grande plaine qu’ils habitaient. Et tout cela était absolument étranger au monde qui m’était familier, ou même à celui des éléments sauvages, mais cependant favorables. Ils me faisaient penser à une multitude d’êtres provenant d’un autre mode de vie, qui étaient peut-être aussi l’aboutissement d’une évolution différente de la nôtre, en train de discuter d’un mystère qu’ils étaient seuls à connaître. Je les regardais s’agiter ensemble d’un air affairé, secouer bizarrement leur grosse tête hirsute, faisant pivoter leurs myriades de feuilles, même en l’absence de vent. Ils bougeaient à leur gré, comme s’ils avaient été vivants et ils éveillaient, par un mécanisme incompréhensible, le sens de l’horrible qui est chez moi très aigu."


Un peintre renommé pour ses peintures silvestres communique sa passion des arbres à l’hôte marié qui l’héberge, brisant involontairement l’union de leur couple. Une sorte de bataille mentale s’engage alors entre l’épouse et la forêt jouxtant le jardin de leur maison.  The Call of the Wild tel est le sujet de « L’homme que les arbres aimaient » :

 « Elle se rendormit profondément, mais il ne s’agissait pas comme à l’habitude, d’un sommeil sans rêves. Ce n’était pas de bois, d’arbres qu’elle rêvait, elle était assaillie par un songe curieux qui s’effaçait pour renaître : elle était debout au milieu de la mer, sur un rocher minuscule et dénudé, tandis que la marée montait. L’eau lui arrivait d’abord aux pieds, puis aux genoux, enfin à la ceinture. Chaque fois que la vision réapparaissait, la marée semblait plus haute.

A un moment donné elle arriva au niveau de son cou, puis même de sa bouche, la recouvrant au point de l’empêcher de respirer. Entre ces retours du songe, elle ne s’éveillait pas ; elle restait dans un état de somnolence terne et vide. Mais finalement, l’eau s’élevait au-dessus de ses yeux et de son visage, lui couvrait complètement la tête.
Vint alors l’explication – cette sorte d’explication qu’apporte le rêve. Elle comprit. Sous l’eau, elle avait vu en effet le monde des algues s’élever du fond de la mer comme une forêt d’un vert intense – de longues tiges sinueuses, d’immenses branches touffues, des millions d’antennes déployant à travers les profondeurs aquatiques et sombres la puissance de leur feuillage marin. Le règne végétal s’étend même à la mer. Il est partout. La terre, l’air, l’eau le soutiennent, il n’y a pas moyen de lui échapper.
Et même dans la mer elle entendait ce terrible grondement – était-ce le ressac, le vent, ou des voix ? – plus loin au-delà, mais s’approchant d’elle implacablement.

Et ainsi, dans la solitude de cet hiver anglais grisâtre, l’esprit de Mrs Bittacy, tourmentée de son propre sort, soumise à une terreur entretenue sans cesse, se sentit perdue à un degré disproportionné avec la véritable situation. Elle vivait des semaines attristées par une terreur constante, le ciel était couvert, tout était moite et l’on ne sentait pas encore l’effet revigorant des premières gelées. Restée seule en face de ses pensées, son mari et son Dieu s’écartant d’elle, elle comptait les jours qui la séparaient encore du printemps. Elle cherchait son chemin à tâtons, en trébuchant, à travers un long tunnel obscur. Tout au bout, à la sortie, elle apercevait le tableau enchanteur d’une mer violette scintillante, baignant les côtes de France. C’était là que se trouvaient le salut et la sécurité pour eux deux, à condition d’y parvenir. Derrière elle, les arbres bloquaient l’autre issue du tunnel. Elle ne se retourna pas une seule fois. » 

J.G Ballard, s'en est-il inspiré dans "Le Jardin du temps" ?


Restent trois autre nouvelles, « Passage pour un autre monde » qui reprend le concept d’un personnage dont l’âme est happée par un au-delà, avec un petit clin d’œil à Machen, « La Folie de Jones » où un employé partagé entre deux mondes, comme Randolph Carter protagoniste de La clef d'argent, se venge d’un ennemi séculaire, et enfin « Le piège du destin » réunissant deux thèmes, le trio amoureux et la maison hantée.


L’homme que les arbres aimaient est non seulement un des livres fondateurs de la littérature fantastique, mais une extraordinaire leçon d’écriture.





lundi 11 novembre 2019

Aux limites de l’infini


Stanley G. Weinbaum - Aux limites de l’infini - L’Arbre Vengeur






Petite surprise éditoriale de l’année 2019, Aux limites de l’infini, recueil de nouvelles de Stanley Grauman Weinbaum rappelle au bon souvenir des amateurs de science-fiction, l’existence d’un auteur phare de l’ère pré-Campbell. Son « Odyssée martienne », publiée en 1934, bouleversa l’écriture des fictions nous dit Isaac Asimov. Ce fut le premier texte court à figurer dans « The Science Fiction Hall of Fame ». Le choix des récits opéré par l’éditeur L’arbre vengeur met en valeur l’intelligence et l’humour du propos d’un écrivain qui partagea son oeuvre romanesque entre littérature de l’imaginaire et mainstream. A lire le spirituel « Les Mondes du Si », on se prend à rêver, si le temps ne lui avait pas été si tragiquement compté, à d’hypothétiques scénarii pour Howard Hawks ou Billy Wilder. Weinbaum lègue au genre une trentaine de nouvelles et quelques romans dont les illustres Le nouvel Adam et La flamme noire.


A tout seigneur, tout honneur « L’odyssée martienne » conte les pérégrinations d’un astronaute dont l’appareil s’est abimé sur le sol de la planète rouge au cours d’un vol de reconnaissance. Qu’à cela ne tienne, il se met en marche pour rejoindre le camp de base. Comme chacun le sait, l’air de Mars est raréfié mais respirable, quoique les nuits soient un poil fraîches ! Au cours de son expédition il sauve la vie d’une créature intelligente qui ressemble à Bip-bip ! à ceci près qu’elle se déplace par bonds immenses et plante son bec-trompe littéralement à chaque atterrissage.  Comment communiquer avec un oiseau pareil ? “Write me a creature who thinks as well as a man, or better than a man, but not like a man” aurait déclaré Campbell. Weinbaum avait semble-t-il déjà tout compris avec ce récit léger et pittoresque.


A l’inverse je serai moins admiratif des « lotophages », qui sur un thème semblable, - le contact avec une espèce extraterrestre douée de conscience - m’a semblé par instant lourd et didactique, privilégiant la réflexion sur l’action à l’image d’un conte philosophique du XVIIIe siècle. Du philosophe l’auteur à d’ailleurs la hauteur de point de vue : « L’intelligence n’a pas une grande valeur pour la survie ».


« Aux limites de l’infini » met en scène un mathématicien emprisonné par un de ses confrères. Sa libération est conditionnée à la résolution d’un problème mathématique. La brièveté de la nouvelle en fait la saveur et rappelle que Weinbaum, grand admirateur de Lewis Carroll était ingénieur de formation.


Dixon Wells souffre d’un défaut persistant, il est toujours en retard. Cela n’a pas grande incidence sur son activité professionnelle car son père dirige l’entreprise où il travaille. Mais un jour il loupe un vol privé. Après l’avoir l’attendu en vain, l’appareil décolle et en percute un autre. Bouleversé par les conséquences de son acte, Wells croise un de ses anciens professeurs dont les travaux portent sur les mondes alternatifs. Le Temps nous échappe, ainsi peut-on résumer « Les Mondes du Si ».


« Dérive des mers » constitue LA surprise du recueil. Alors que Ted Welling survole et cartographie pour le compte du Département de Géologie des Etats-Unis une région du Nicaragua, la Ceinture de feu du Pacifique, c’est dire la chaine de volcans qui bordent l’Océan Pacifique, explose. L’Amérique Centrale coule sous les flots. Le Gulf Stream qui alimente en eau chaude l’Europe de l’Ouest voit sa course déviée au Sud vers l’Afrique. Publiée en 1937, rédigée dans un style rappelant Wells, cette nouvelle fait écho aux inquiétudes contemporaines liées au changement climatique. Weinbaum ne se préoccupe pas de la description de l’irruption d’un hiver glaciaire façon The day after. Il se projette sur les modifications géopolitiques, le renversement des alliances, les migrations de population et perspectives de guerre. Impressionnant !


Passons outre le très anecdotique « Le graphe » pour reluquer « Les lunettes de Pygmalion » texte dont on retiendra surtout le dispositif inventé par le Professeur Ludwig, qui plonge son utilisateur au cœur d’une forêt du carbonifère et préfigure de façon presque caricaturale un casque de réalité virtuelle.



Qu’est-ce que la réalité, qu’est ce que le rêve, cette interrogation court tout au long de ce beau recueil, superbement maquetté. Pour y répondre, comme le suggère le grand Stanley G. Weinbaum, réanimons quelques vieux souvenirs d’algèbre : pour passer de l’imaginaire au réel il suffit d’élever au carré !