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mercredi 25 janvier 2023

Jean Ray, entre réalité et légende (9)

 

Jean Ray - La cité de l’indicible peur - Alma

 

 

 

A la faveur d’un héritage tombé du ciel, Sigma Triggs, bon à rien sympathique, commis jusqu’alors aux écritures dans un poste de police du sud Londonien, part en retraite dans sa ville natale d’Ingersham. Une rente confortable et une jolie maison l’y attendent. Celle-ci offre une vue imprenable sur la grand-place, les commerces qui la bordent, l’hôtel de ville, tous lieux propices à une mise en scène théâtrale d’envahissements de revenants dont l’écrivain gantois s’est fait le spécialiste.

 

Publié en 1943, la même année que Malpertuis, le second roman de Jean Ray, La cité de l’indicible peur opère un renversement thématique, passant d’un fantastique mythologique à une histoire d’épouvante policière, du huis clos d’une demeure à celui d’une petite ville. A la faveur d'un succès personnel, l'arrestation d'un habitant un peu trop imbibé de la légende de La bête du Gévaudan, ou de la lecture du Chien des Baskerville, notre apprenti détective voit s'ouvrir les portes de la bonne société, avant qu'un nouveau mystère mette à mal ses maigres compétences de limier. Le final qui dégonfle le soufflet mélodramatique élaboré minutieusement par l'auteur a été diversement apprécié. Il présente cependant quelques analogies avec le petit chef d’œuvre cinématographique de Christian Jacques, Les disparus de Saint-Agil. Outre le dévoilement d’un pot au rose commun, les deux fictions brodent sur l’interprétation surnaturelle de faits délictueux. Faux héros, célébré comme un superintendant de Scotland Yard, Sigma Triggs prend eau dans la panique générale, avant que son ex-supérieur survenu sur le théâtre des opérations ne jette une lumière holmésienne sur les décès.

  

Maigret hume les rancunes. Pas Jean Ray. Parfois porteurs de secrets, ses personnages sont pittoresques mais sans profondeur, intégrés à un décorum flamboyant. Lovecraft emporte le lecteur dans un autre monde, le créateur de Malpertuis ouvre le soupirail de l’au-delà dans des maisons bourgeoises, à la fin d’un repas délicieux. La délectation est l’antichambre des ténèbres.

 


Moins abouti que Malpertuis, La cité de l’indicible peur démonte le théâtre de l’horreur. La prose gouteuse comme d’habitude emporte le morceau.

 

 

 

Morceaux choisis.

 

Les commerces :
« La mercerie des dames Pumkins, où l'on vend, outre de roides étoffes et de durs lacets, des bonbons à la menthe et à l’anis ainsi que des papillotes de chocolat ; même, aux dires des mauvaises langues, on y servirait de petites liqueurs douces aux clientes. 
La boucherie Freemantle, connue pour ses pâtés de veau et de jambon, ses gigots piqués de lard et ses sau­cisses à la mode des Midlands, à la chair rose parfumée de gros poivre, de thym et de marjolaine.
La boulangerie-pâtisserie du jovial Revinus, maître incontesté en puddings, cakes, muffins, scones, darioles grasses, gaufres à la cannelle, massepains d'Italie aux pistaches. »

 

 

La boutique de l’apothicaire : 
« Il revit les deux hauts comptoirs parallèles, de chêne lustré, surchargés de flacons, de bocaux, de pots de faïence brillante ; il refit connaissance avec le monde compliqué des densimètres à longues tiges de verre, des mortiers en cuivre et en gros grès d'Irlande, des cornues et des matras à cols de cigogne, des serpentins à distiller. La pancarte était toujours en place, annonçant à la clientèle qu'on avait, toutes prêtes, des décoctions d'orge, de chiendent et de réglisse, de la limonade cuite et gazeuse, de l’eau panée, fondante, chalybée, hémosta­tique, de magnanimité, de gruau et de goudron, ainsi que des sirops diacodes et de capillaire, des emplâtres agglutinatifs, du laudanum de Sydenham. 
Dans les bocaux à casque, Triggs reconnut les grisailles carminatives, laxatives, purifiantes et cautérisantes de menthe frisée, du serpolet, du carfi, de la dentelaire. Des bottes de simples avaient gardé leur place aux solives, laissant fuser de menus nuages de poussière à chaque souffle d'air. 
M Triggs aspira cet air et le retrouva familier, chargé de senteurs aigres, acres et douces de mélisse, d'iode, et de valériane ; d'une tourie dépouillée de sa vannerie aux trois quarts remplie d'eau de matthiole, s’échappait une capiteuse odeur de violiers, qui parut être au détective, le parfum même de sa jeunesse. »

 

Un lunch :

« Que faudra-t-il leur servir ? demanda Molly, maussade. Vous servirez des biscuits de Savoie à raison de trois par personne, une livre de couque de Hollande au miel et aux épices, coupée en tranches minces, un pot de jam aux abricots et une coupe de marmelade d'oranges au sucre candi. Vous poserez sur la table le carafon de brandy aux cerises et la bouteille d'élixir à la menthe. Plus tard, ces dames souperont ainsi que le digne M. Doove, qui sera des nôtres.
- Il y a un gigot froid, une salade de hareng et de lai­tances à la moutarde, du fromage d'Ecosse et du pain mol­let, récita Molly »

samedi 6 juillet 2019

Jean Ray, entre réalité et légende (8)


Jean Ray - Le carrousel des maléfices - Alma







Dernier recueil paru du vivant de l’auteur, Le carrousel des maléfices rassemble des textes parus dans une revue médicale gantoise Les cahiers de la Biloque. Comme le souligne Arnaud Huftier le volume ne constitue pas un corpus préalablement constitué mais se présente comme une compilation de - majoritairement - short stories. Les années d’ambition et d’inspiration sont passées, mais l’ouvrage réserve encore quelques surprises au lecteur.



Aux vingt-huit récits initiaux, l’anthologiste ajoute comme à son habitude quelques textes supplémentaires. Une pépite s’y loge « La princesse Tigre », sorte de préfiguration des aventures d’Indiana Jones, peut-être rédigée sous l’influence d’Henri Vernes. En voici le début :


   « Le bruit des tambourins s’éloignait ; un balophon sonna longuement, puis renonça à lancer ses lugubres notes ; les dernières lueurs pourpres achevèrent de palpiter au-dessus des banians et la nuit s'empara de la sylve.
   Andy Craigh sourit à une monstrueuse image de pierre qui le regardait du fond de l'ombre : les gens du village et de l'indigoterie voisine, que son absence inquiétait, remettaient leurs recherches à demain.
   Andy avait souvent passé la nuit dans la forêt, mais non dans celle de Lingor, vieille comme le monde lui-même et mortel­lement dangereuse.
   Au moment du bref crépuscule tropical, il avait découvert les ruines d'un temple bouddhique et leur demandait à présent asile pour la nuit.
   Quelques niches contenaient encore les statues d'étranges et horribles divinités, et la lune, qui se levait entre les arbres, leur prêtait la vie lente de ses ombres.
   C'était une lune éblouissante, d'une clarté dure et implacable, dont les rayons fléchaient la nuit de
traits ardents.
    Andy la haïssait la sachant complice de tous les crimes des ténèbres. Les bruits du jour s'étaient tus brusquement, les cris des perroquets et les jacassements des singes s'étaient arrêtés comme au déclic d'un levier de commande.
   Andy entendit le froissement d'un python qui se déroulait non loin de lui, puis la menue plainte d'un lori dont il avait vu les yeux effroyables entre les feuilles d'un tallipot.
   Au loin des appels clairs, presque joyeux, rompirent le silence ; c’étaient les panthères, chassant par couple, qui s’élançaient sur la piste des cerfs.
   Il y eut une confuse rumeur d'ailes : les nocturnes qui habitaient les ruines préparaient leur envol.
   A ce moment parut le tigre. C’était lui qu'Andy Craigh attendait.
   Il s’était juré de ne partager avec personne l'honneur d'abattre ce tueur d'hommes.
   Mais jamais il n'aurait pu croire qu'il fut aussi formidable.
   Craigh avait pas mal de grands fauves à son tableau de chasse personnel, et en fait de tigres il en avait tiré
au Bengale, à Java, au Siam, mais pour la première fois il se trouvait en présence d’un énorme monstre de la forêt de Lingor.
   Dans ce clair de lune d'un bleu d'acier poli, la bête paraissait irréelle, comme faite de clartés aveuglantes et d'épaisses bandes d’ombres. Elle se tenait immobile, le mufle contre le
sol.
   Andy leva son fusil et siffla doucement.
   D’un mouvement très lent la monstrueuse tête quitta le sol et deux yeux verts, terribles entre tout, se fixèrent sur le chasseur.
   — Voulez-vous me laisser passer, espèce d'endormi ! gronda le tigre.
L'autobus de Bolton venait d'arriver à Stockton et la mar­chande de volailles, qui partageait avec Andy Craigh la banquette du fond, voulait descendre bonne première. »



Beaucoup de nouvelles restent en deçà voire très en deçà de « La princesse Tigre ». Difficile dans ces conditions d’opérer une sélection. On peut néanmoins extraire le très bon « Tètes-de-lune » qui ressuscite le mythe fantastique de la Dame Blanche, avec un final façon Un jour sans fin, « Le Tessaract » intrusion de Jean Ray dans un domaine plus science-fictif. L’hypothèse de l’existence d’une quatrième dimension revient d’ailleurs dans plusieurs nouvelles, « Mathématiques supérieures », « L’expérience de Laurence Night », « La formule (a story of fourth dimension) », « M. Banks et le boulet Langevin », « La fausse clef » ; textes mineurs mais qui témoignent de l’intérêt de l’écrivain pour les avancées scientifiques de la première moitié du XXe siècle. Suit ensuite le classique « La conjuration du Lundi », ou comment se débarrasser d’un exorcisme, qui débute par un extrait du grimoire de Stein (1). « Les gens célèbres de Tudor Street » révèle un drôle de Musée Grévin. « Mr Gless change de direction » tente de renouveler le mythe de Jack l’éventreur et « Je cherche Mr Pilgrim » aborde le thème de la vengeance. Au chapitre des curiosités le pitch de « Bonjour Mr Jones » rappelle celui de « L’oncle Timotheus ». Enfin le sobre et ténébreux « Le banc et la porte » évoque les peurs d’enfance.



Le carrousel des maléfices renoue aussi avec la veine sarcastique de Jean Ray sur la petite bourgeoisie. Les chemins de l’enfer y sont pavés de bons repas. Là s’arrête néanmoins la dégustation. Globalement on est en dessous des autres ouvrages de l’auteur, hormis Les contes noirs du golf. 







(1)   Saint-Judas-de-la-Nuit

dimanche 30 juin 2019

Jean Ray, entre réalité et légende (7)


Jean Ray - Saint-Judas-de-la-Nuit - Alma




Après des contes noirs du golf forts dispensables, passons sans transition au dernière roman connu de Jean Ray, Saint-Judas-de-la-Nuit. Sa rédaction prit cinq ans, dont témoignent un prélude et des documents préparatoires fournis en appendice par l’érudit Arnaud Huftier. C’est en quelque sorte l'Alph-Art du Maitre gantois avec une construction en mosaïque et des intrigues parallèles mais gravitant toutes autour d’un personnage maléfique.



Trois étudiants qui dérobent livres et manuscrits de bibliothèques savantes pour arrondir leurs fins de mois, se retrouvent en possession du grimoire de Stein, un parchemin rédigé par Judas Stein von Ziegenfelsen, surnommé l’Ange triste, autrement dit le Diable. Mais avant d’avoir pu en étudier le contenu, le manuscrit disparaît. L’un des protagonistes devenu homme d’église passera le reste de son existence à le rechercher. Un jour, un de ses anciens condisciples, herboriste de son état, lui confie les mémoires d’un jeune homme alias Saint-Judas-de-la-Nuit. Celui-ci a été approché et adoubé par Stein, lui conférant de redoutables pouvoirs…



Ainsi donc, comme Dieu, le Diable aurait ses Saints . Il y a comme un soupçon d'anticléricalisme dans cet ouvrage… On ne se lasse pas des univers hauts-moyenâgeux de Jean Ray, même si ce texte impose plusieurs lectures pour en parfaire la compréhension. La seule évocation de la ville de Nuremberg suscite en soi de désagréables réminiscences, mais l'auteur en rajoute une couche : « La châsse de Saint-Sébald à Nuremberg dite « Monument Saint Sébald » est placée au milieu du chœur de la petite église qui porte son nom. Elle est toute couvertes de lames d’or et d’argent. Sa base est soutenue par d’énormes escargots et chargée de figures d’enfants qui jouent avec des insectes et s’entourent de chiens. Mais les douze statues d’apôtres, qui sont adossées aux colonnes à l’entablement de la châsse, sont figures effrayées ou menaçantes, probablement parce que les candélabres sont soutenus aux quatre angles, par des figures nues de sirènes, aux formes allongées et fuyantes, évoquant des pensées de tentation … »



On retrouve l’art de la dualité propre à l’écrivain : chacun des éléments de cet univers porte sa zone d’ombre. Quand Jean Ray évoque la mer, c’est au travers du soupirail d’une chapelle ancienne. La matérialité la plus insignifiante, culinaire par exemple, prélude à une incursion dans l’au-delà. On retiendra aussi dans la rubrique « Autres textes », deux trouvailles, l’excellente « Storchhaus ou la maison des cigognes » dédiée à Henri Vernes et l’honorable « Merry-go-round ». Une maison carnivore et un manège d’enfant aux chevaux de bois inquiétants…Que faut-il de plus ?

mercredi 2 mai 2018

Jean Ray, entre réalité et légende (6)


Jean Ray - Le livre des fantômes - Alma






Fin des années de guerre et fin d’une époque pour Raymond De Kremer alias Jean Ray, qui voit sa renommée décroître. Son destin évoque un peu celui de René Barjavel. Bien que n’ayant pas surfé sur les vagues idéologiques de la Collaboration, ses travaux et liens avec certaines presses et critiques littéraires de cette funeste période l’éloignent de l’avant-scène artistique.  Il redevient un forçat de l’écriture, entraîné, pour survivre, comme l’écrit Arnaud Huftier - à qui je dois ces quelques lignes -, « dans la ronde infernale des pseudonymes ».


Fantôme de lui-même, il trouve en 1947 la matière d’un nouveau recueil. Les figures de revenant ne manquent pas dans l’histoire romanesque et théâtrale, depuis Hamlet, le spectre de pierre de Don Juan ou Le Horla de Maupassant. Tout en sacrifiant au genre, l’auteur renoue avec son terreau de prédilection : bourgeois en proie aux ombres (« La vérité sur l’oncle Timothéus », « L’histoire de Marshall Grove »), lieux hantés (« Maison à vendre », « La nuit de Pentonville », « Ronde de nuit à Koenigstein », « Rues », « La choucroute »).


Moins agréables, et revenant régulièrement sous la plume de l’écrivain, on se serait bien passé de phrases comme celle-ci « les juifs polonais qui fréquentaient les marchés d Holzmude, affreux bonhommes gluants de crasse et de plique … » (page 61). Nous sommes en 1947, quatre ans après la destruction du ghetto de Varsovie ! Cependant « La nuit de Pentonville », plaidoyer contre la peine de mort, tempère quelque peu le jugement moral et dévoile un romancier à visage humain. Les fantômes de jeunes gens viennent hanter leur lieu d’exécution et châtier leurs bourreaux. Il y a du Jean Ray dans le saisissant portrait de Brown, en cape noire et chapeau bolivar. « Maison à vendre » relève de l’autofiction et de la vengeance par plume interposée. (1) Puni à vingt mois de prison, pour des faux en écriture, un condamné sympathique envoie son juge aux Enfers pour la même période.


Cependant le récit le plus original du Livre des fantômes surgit au chapitre des  « autres textes », appendice étranger au corpus initial, fourni volume après volume par l’anthologiste et semé de bonnes surprises.  « J’ai tué Alfred Heavenrock » raconte le stratagème d’un individu, qui pour s’attirer les faveurs de sa belle s’invente un double peu recommandable. Or voici que ce dernier prend vie … Un thème traité jadis par Edgar Poe. On peut écarter le pâle texte introductif « Mon fantôme à moi », jeter un œil indulgent sur "Rues", regretter que le final de « L’histoire de Marshall Grove » soit traité à la hussarde, alors que le début de l’intrigue évoquait une ascension sociale à la Dickens. En revanche au rayon du culinaire fantastique cher à l’auteur on goûtera à la plaisante « Choucroute », récit d’un personnage affamé à la recherche d'une spécialité alsacienne bien connue dans une ville fantôme. C’est une eau de vie qui préside à l'irruption du surnaturel dans l’anecdotique « M Wohlmut et Franz Benschneider ».


Suivent trois bonnes nouvelles. Le célèbre « La vérité sur l’oncle Timothéus » avance l’idée que la mort n’est pas un processus mais une entité familière. Maguth, un démon, s’installe dans le château de Koenigstein. Malheur aux locataires ! (« Ronde de nuit à Koenigstein »). Un marin poursuivi par une malédiction se réfugie chez son cousin. Il lui lègue sa fortune et son infortune ("Le cousin Passeroux").

Au final Le livre des fantômes est inférieur aux ouvrages précédents, le style plus économe. Terminons par un sonnet déniché par Arnaud Huftier :





Transmutation



J’écris ceci, le torse nu, à fond de soute,
A l’horrible soleil du Cardiff enflammé.
A bord du cargo Trent, un sabot faisant route
Par Lisbonne pour Malte et sur lest à moitié.


Tu n’es qu’une roulure, une brebis qui broute
L’herbe que le hasard fait lever sous ton pied.
Tu as tout oublié à cette heure, sans doute :
La rencontre, l’hôtel, mon nom et mon baiser.


Pourtant de port en port et de rades en grèves,
A force de nourrir mon souvenir de rêves,
J’aurai dans l’irréel bâti un piédestal


Ou tu trôneras pure et riche d’idéal.
Et je raconterai aux frères de détresse,
Que je fus une nuit l’amant d’une déesse.





(1) Raymond De Kremer fut quelque temps l’hôte de la prison de Gand

lundi 27 novembre 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (5)


Jean Ray - Les derniers contes de Canterbury - Alma







Paru en 1944, le recueil des derniers contes de Canterbury consacre définitivement la réputation littéraire de Raymond Jean Marie De Kremer alias Jean Ray, en Belgique. Il faudra néanmoins attendre une dizaine d’années pour voir celle-ci se propager outre-Quiévrain avec la publication chez Denoël du fameux roman Malpertuis.


Les 32 courts récits de ce volume ont une genèse complexe qui tient à la fois du fameux ouvrage de Geoffrey Chaucer quasi éponyme, de l’ Heptaméron de Marguerite de Navarre sans compter une inclusion d’Hoffmann par le biais du chat Murr. Dans ces œuvres, des récitants ou devisants sont invités à raconter une histoire à tour de rôle. Jean Ray attache une importance particulière au texte de Chaucer et dans une auto préface signée H de Lovre, rappelle que le poète anglais n’eut pas le temps d’achever sa création par « le merveilleux poème du retour des hommes lavés de leur péchés par la foi et la prière ». Ainsi en filigrane de l’ambition littéraire de l’écrivain gantois s’exprime le désir d’une rédemption : « on ne risque pas grand-chose en affirmant qu’il essayait de fuir des souvenirs trop lourds, qu’il cherchait l’oubli des heures trop sévères injustement vécues, qu’il se réfugiait littéralement dans la fiction pour échapper à la réalité des choses, tout en se rapprochant en pensée des humbles de la terre, ceux qu’il avait toujours aimés et défendus ». Bref il convoque les fantômes. A t-il trouvé la paix ? La triple nuit de la Mort, de la Création et du Mal évoquée dans la fiction finale « Au profit des conjectures » semble répondre par la négative. La danse autour du gouffre est sans fin.


Tout commence par l’arrivée dans une inquiétante auberge de Southwark, de l’infortuné Tobias Weep, membre d’une société littéraire dont les travaux sont consacrés à Chaucer. Dans l’ombre, venus de temps reculés, surgissent soudain l’illustre poète et les silhouettes de personnages disparus. A tour de rôle, ils prennent la parole, après une courte présentation. Le lecteur découvre un restaurant cannibale avec « Irish Stew », les amours d’une vieille fille et d’un perroquet dans « Les noces de Mlle Bonvoisin ». Une image prend forme humaine dans « Le bonhomme Mayeux ». Ce passage de la bidimensionnalité à la tridimensionnalité (ou inversement)  rappelle « L’Assiette de Moustiers» du recueil Les cercles de l’épouvante. Deux récits se souviennent de Lovecraft. « Le Uhu » raconte l’irruption d’un monstre maléfique et gigantesque invoqué malencontreusement par les occupants d’une auberge perdue dans une lande. Comme d’habitude chez Jean Ray, les lieux fermés s’apparentent plus à des pièges qu’à des refuges. Plus sophistiqué, « La Terreur rose » conte l’irruption d’une créature cosmique. « Le démon d’Highbottam » met en scène un personnage conradien qui installé au fond de la jungle thaïlandaise fait alliance avec une créature inquiétante. Les excursions maritimes ne sont pas oubliées avec « Le fleuve Finders, récit d’aventure en Australie, ou « Vieille Abyssinie » - souvenir de Rimbaud … -, nouvelle incluse selon la bonne habitude prise par Arnaud Huftier, dans les textes annexes. On ne citera pas toutes les fictions …


Le talent de l’écrivain éclate dans ces coup de crayons dont il a le secret : « À l'extrémité de la rue du Canal se tenait blottie au fond d'un jardin de lilas précoces, déjà poudrés de vert tendre, la maison de Mlle Sylvie Bonvoisin, une vieille fille haute en graine, noire comme gaupe, et ressemblant à une immense épingle de nourrice roulée dans une étoffe » -  ou encore dans cette envolée : « Le rose n'est pas une couleur, c'est le bâtard du rouge triomphant et de la lumière coupable ; né d'un inceste où l'enfer comme le ciel ont joué un rôle, il est resté la teinte de la honte. Mais cela, je ne l'ai senti que plus tard, quand il m'était devenu impossible de sortir encore de la géhenne. La connaissance d'après coup, celle qui arrive trop tard pour vous sauver, me rappela que le rose est jumelé à l'horreur. Fleur sanglante des poumons phtisiques, mousse aux lèvres des hommes qui meurent la poitrine percée, tissus visqueux des fœtus, prunelles affreuses des albinos morbides, témoin du virus et du spirochète, compagnon des sanies et de toutes les purulences, il a fallu l'innocence et l'admiration des enfants et des jeunes filles pour l'entourer de désirs et de préférences, et cela même démontre sa malice et sa ténébreuse essence. »


Plus encore que dans les précédents recueils, le lecteur aura recours au dictionnaire. Pas de glossolalie cthulhuesque à la Lovecraft ici, mais un véritable magasin de brocante lexicographique. Il faudra se familiariser avec gaupe, canepin, contre-hastier, trivelin, pipoir, funaire etc … L’irruption de personnages issus d’époques diverses explique peu être l’abondance de ces expressions vieillies ou peu usitées. Tout cela concourt au charme des Derniers contes de Canterbury, légèrement inférieurs cependant à mon avis au Grand Nocturne et au Cercle de l’épouvante qui constituaient l’ossature de la fameuse anthologie Marabout. Se dessine aussi peu à peu l’image littéraire d’un mauvais garçon à la François Villon ne dédaignant pas à l’occasion taquiner le bourgeois.








ANNEXE : Brocante Gantoise



Tadorne : Canard à tête noire et bec rouge, des estuaires et des eaux marines littorales, sédentaire en France. (Le casarca est une espèce voisine, plus terrestre.)


Microglosse : perroquet d‘Océanie

Trigle : poisson au corps triangulaire

Calemart : (français vieilli) plumier muni d’un encrier

Drayoire : Couteau à dérayer, servant à enlever la chair d'une peau tannée (creuser)

Kaolin : Roche argileuse blanche et friable contenant de la kaolinite et parfois un peu de quartz, résultant de l'altération des granites. (C'est la matière première des porcelaines et des faïences fines.

Gaupe : (allemand) Populaire et vieux. Femme de mauvaise vie, prostituée.

Canepin : (italien) Peau très fine qui servait autrefois aux travaux de fine maroquinerie et à la ganterie.

Contre-hastier : chenet garni de crochets (mis au bord d’une cheminée)

Encaquer : mettre des harengs dans un caque (baril)

Limonaire : Orgue mécanique fonctionnant grâce à un système pneumatique commandé par un rouleau de carton perforé entraîné par une manivelle

Trivelin : Personnage de ballet ou bouffon

 Funaire : Mousse qui colonise, en forêt, les traces de foyers et les ronds de charbonniers, et dont la soie se tord sur elle-même quand vient la sécheresse.

Tapabord : chapeau dont le bord arrière couvre la nuque

Pipoir : Instrument qui sert à piper, à contrefaire le cri de la chouette

Toueur : Remorqueur se déplaçant par traction sur une chaîne ou un câble reposant librement sur le fond du chenal et s'enroulant sur le tambour d'un treuil porté par le remorqueur.

Margritin : Rocaille très fine employée pour l’ornementation des jardins

Cuvelle : (belge) bassine

Verdagon : vin vert ou piquette

Koff : voilier commercial hollandais à deux mats

Livarde : perche qui servait à tendre la voile aurique (voile de forme trapezoidale)

Auner : mesurer à l’aune

Tapissendis : sorte de toiles de coton peintes, dont la couleur passe des deux côtés

Gibbeux : Se dit de l'aspect d'un astre à diamètre apparent sensible dont la surface éclairée visible occupe plus de la moitié du disque

Calenture : délire furieux dont sont victimes les marins

Fournette : petit fourneau servant à oxyder un alliage de plomb et d'étain


Gravelet : outil de tailleur de pierre pour ciseler

jeudi 15 juin 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (4)



Jean Ray - Malpertuis - Alma








« Elle est là, avec ses énormes loges en balcons, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures menaçantes de guivre et de tarasques, ses portes cloutées.  Elle sue la morgue des grands qui l'habitent et le terreur de ceux qui la frôlent. La façade est un masque grave où l'on cherche en vain quelque sérénité. C'est un visage tordu de fièvre, d'angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu'il y a d'abominable derrière lui. »





Sans même évoquer le Nouveau Testament ou le ciel gréco-romain, en littérature, dans les BD ou dans leur adaptation cinématographique, les Dieux humains ou à forme humaine ne manquent pas. Plus rares sont les ouvrages mettant en scène des Dieux déchus, même si là encore, les mythes religieux se taillent la part du lion : Satan ange expulsé aux Enfers, Prométhée, les Titans grecs … Plus près de nous on se souvient d’Américan Gods de Neil Gaiman, dans lequel les dieux de la société de consommation éclipsent les anciens, et bien sûr de Malpertuis de Jean Ray.

Dans la lignée de  La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe, ou de La Maison aux sept pignons de Nathaniel Hawthorne, Jean Ray imagine une « tanière de l’angoisse » (1) habitée par de petits bourgeois dont l’existence se trouve menacée par des évènements terrifiants et imprévisibles. L’intrigue démarre par l’agonie de l’oncle Cassave, patriarche de la maison. Il lègue une immense fortune aux membres de sa famille (ou tout au moins à ce qui ressemble à une famille) à la seule et impérative condition que les survivants ne quittent jamais Malpertuis. Il y a là « Charles Dideloo, sa femme, tante Sylvie, et leur fille Euryale ; Mathias Krook, le commis du magasin de couleurs ; Nancy et Jean-Jacques Grandsire ; les trois sœurs Cormélon ; le cousin Philarète, taxidermiste de talent ; le Dr Sambucque ; le ménage Griboin, serviteurs du vieux Cassave, aidé de Tchiek ; le vieux Lampernisse, ancien propriétaire du magasin de couleurs ; et Eisengott » (2). A ces personnages s’ajoutent ceux de L’abbé Doucedame-le-Vieil, complice de Cassav et chef de l’expédition qui captura les Dieux grecs et enfin son descendant l’Abbé Doucedame-Le-Jeune, ami du jeune Grandsire et condamné à se transformer en loup-garou.

Jean-Jacques Grandsire est le principal locuteur du récit, reconstitué à partir de plusieurs manuscrits. Promis à un destin funeste, il assiste spectateur impuissant à la disparition progressive des habitants de Malpertuis. Tour de force du livre, chaque péripétie devient intelligible aux yeux du lecteur à la fin du roman. Tout s’éclaire, si l’on peut dire dans ce paysage de ténèbres, et les Dieux se révèlent enfin sous leurs tristes oripeaux

Publié en 1943, Malpertuis et ses Dieux grecs réduits en esclavage par des Puissances Maléfiques, métaphorise en quelque sorte l’agonie de la pensée rationnelle durant les sombres années d’avant-guerre et le conflit mondial qui suivit.  C’est là toute sa force.



(1)   Arnaud Huftier
(2)   Wikipedia

jeudi 8 juin 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (3)



Jean Ray - Le grand nocturne & Les cercles de l’épouvante - Alma






Dans les années 30, qui furent paradoxalement aussi celles de l’oubli, Jean Ray exerce une activité littéraire considérable. Sous le pseudonyme de John Flanders il livre à tour de bras les fascicules des enquêtes policières de Harry Dickson. Comme il l’écrit par dérision en 1932 dans une self interview, il doit trouver de quoi « ressemeler ses chaussures »
Tout change lors du conflit de la 2eme guerre mondiale. Coupant, sous la pression de l’occupant, tout lien intellectuel et culturel avec les pays anglo-saxons et dans une certaine mesure avec la France, la Belgique se referme en quelque sorte en elle-même. La presse collaborationniste redécouvre et encense Jean Ray. Cependant il ne faut pas se méprendre sur l’adjectif. Durant cette décennie, outre une considérable activité journalistique, l’écrivain publie des oeuvres phares : Le grand nocturne (1942), Les cercles de l’épouvante (1943), Malpertuis (1943), Les derniers  contes de Canterbury (1944), La cité de l’indicible peur (1943). Consacrant son temps à la création, il ne s’aventure pas sur des terrains politiques regrettables dans lesquels s’embourberont certains romanciers français d’alors, aujourd’hui curieusement « Pléiadisés ».

Ses nouvelles portent la trace des années difficiles. Personnages miséreux comme dans « Le fantôme dans la cale », ou « Quand le Christ marcha  sur la mer », descriptions rêveuses de repas plantureux. Il y a d’ailleurs quelque chose de goûteux dans sa prose où abondent mots rares et métaphores. Les récits portuaires ou maritimes tels « Le fantôme dans la cale », « Quand le Christ marcha  sur la mer », « Les sept châteaux du roi de la mer », « L’assiette de Moustiers », continuent d’alimenter la légende de l’écrivain flibustier de la route du Rhum. Mais à l’inverse de Cendrars ou Stevenson, ces voyages relèvent de la pure imagination. Il y a là d’ailleurs comme un paradoxe. La littérature fantastique de Jean Ray est la littérature de l’enfermement rappelle Arnaud Huftier. Constatation frappante si l’on recense le nombre d’histoires de mers présentes dans Le grand nocturne et Les cercles de l’épouvante. Les marins de l’écrivain belge ressemblent à ceux de Quai des brumes, un film de Marcel Carné. Ils partent sans partir, quitte à finir leur existence dans une assiette.

Quelques textes classiques émaillent les deux recueils et sortent du cadre du simple récit d’ambiance. Dans « Le grand nocturne » un commerçant invoque un esprit des ténèbres afin de retrouver une femme aimée disparue. « Quand le Christ marcha sur la mer» fonctionne comme un conte de fée sur le thème de l’amour sacrificiel.

Qualitativement plus homogène, Les cercles de l’épouvante est encadré par une histoire à la fois liminaire « Les cercles » et conclusive, « Hors des cercles ». Il s’agit d’une métaphore sur les artistes prisonniers de leurs propres créations. L’auteur s’écarte des habituelles atmosphères de villes provinciales ou portuaires pour délivrer une véritable auto fiction. On y voit dialoguer une petite fille dotée de pouvoirs magiques et son père. Dans la dernière partie, Jean Ray évoque la souffrance des détenus séparés de leur famille, souvenirs à peine déguisés de la prison de Gand. «La main de Goetz von Berlichingen » est tiré de l’histoire d’un chevalier allemand du XVI e siècle doté d’une main de fer, laquelle, imagine l’écrivain, disparaît un beau jour. Autre bon texte, « L’assiette de Moustiers » emprunte d’abord au « Psautier de Mayence » l’idée d’une odyssée maritime qui se termine mal. Le thème principal, celui d’un homme prisonnier d’une image, jadis illustré par Le fameux Portrait de Dorian Gray d’ Oscar Wilde est à nouveau mis à l’honneur dans « Le miroir noir ».
Enfin parmi les habituels autres textes dénichés par Arnaud Huftier dans lesquels l’écrivain s’écarte de sa veine fantastique, « En ville inconnue » raconte sobrement et mélancoliquement une promenade dans une cité de l’enfance

Au travers de ces fictions surgit un auteur à cheval entre Poe et Dickens, à la fois chroniqueur  social d’un monde de petites gens et de bourgeois paisibles mais aussi d’une humanité souffrante et prisonnière.

mardi 10 janvier 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (2)



Jean Ray - La croisière des ombres - Alma








Poursuivant son intégrale chronologique Jean Ray (signature qui exclut donc la série des Harry Dickson) Arnaud Huftier propose La croisière des ombres augmentée de nouvelles inédites rédigées à la même période (ici début des années 30).Ces textes additionnels donnent parfois de bonnes surprises comme « Herr Hubich dans la nuit » (1), une histoire non fantastique troussée à la manière de Maupassant.

L’époque est difficile pour Raymond de Kremer. Une escroquerie sur des titres d’une obscure société du Congo belge l’envoie derrière les barreaux pour trois ans entre 1926 et 1929. Ses motivations nous le rendent aujourd’hui plus sympathique que les obsessions usurières des Contes du whisky : l’auteur essayait de tenir à flot une revue littéraire. Que n’eut il connu la mode actuelle du financement participatif …  En tout cas le voici exclu des cercles intellectuels franco-belges et contraint sous divers pseudonymes de produire à tour de bras pour survivre.

Les fictions portent la marque de ces épreuves : solitude, itinéraires individuels sans espoir mais aussi rêves de plaisirs culinaires, témoignent peut-être de l’isolement carcéral de Gand. Aux récits d’ambiance du précédent volume succèdent des textes plus structurés qui trouvent leur apothéose dans « La ruelle ténébreuse » et « Le psautier de Mayence ». Dans le premier l’écrivain opte pour un récit en miroir. Deux manuscrits relatent les événements tragiques qui secouent une cité : disparitions en série, incendies criminels. L’un a pour cadre une maison bourgeoise habitée par un spectre, l’autre évoque une rue invisible, « un quai 9 ¾ ». « Le psautier de Mayence » raconte une odyssée maritime au bout de l’enfer. « Mondschein-Dampfer » a pour thème une histoire d’amour malheureux au cœur du Berlin d’avant-guerre. Il traduit bien la spécificité de Jean Ray, l’irruption de l’horreur au cœur de l’intime.

Fantômes, spectres, puissances infernales, tout cela peut sembler gothique et désuet, mais quelque chose ne vieillit pas, c’est le coup de pinceau de l’écrivain gantois. D’un ciel gris, il dit : « John regarda le ciel oxydé par les brouillards salins : des vols d’échassiers y menaient des monômes chagrins. »(« Le dernier voyageur ») Il exprime le dégoût en ces termes : « J’en ai toujours voulu à ce garçon stupide qui commençait invariablement son repas par une tomate gavée de mayonnaise. Il avait l’air de se régaler d’un abcès. » (« Dürer, l’idiot »). Et encore « Les marins qui racontent d’effarants secrets, parlent le menton sur la poitrine où la laine de leurs vareuses et la toison de leur chair mangent les syllabes sonores. Les forçats n’étaient pas de marins. Ils parlaient bas, mais le long des dalots, leurs paroles glissaient vers moi comme des couleuvres. » («Le bout de la rue ») 

L’aventure éditoriale entreprise par Alma se poursuit avec plaisir, enrichie comme d’habitude par une postface fort instructive, la date et l’origine des textes. Petit bémol, un rappel des titres des nouvelles en haut des pages de gauche faciliterait les relectures.

(1) Les Contes du Whisky

vendredi 2 décembre 2016

Jean Ray, entre réalité et légende



Jean Ray - Les contes du whisky - Alma






Il y eut le temps de la résurrection en France dans les années 50, grâce à Jacques Bergier et la revue Planète, puis les années Marabout vers 1960 sous l’impulsion d’Henri Vernes. Voici venu aujourd'hui le temps de la démystification et de la redécouverte des textes. A cet effet Alma éditeur lance sous la direction d’Arnaud Huftier un programme de publication d’une intégrale Jean Ray en 10 volumes qui s’étendra jusqu’en 2018.

Les contes du whisky, parus en 1925, marquent à la fois le début de la renommée de l'écrivain belge, né Raymond Jean Marie de Kremer, et le début de sa légende. Il voit le jour à Gand en 1887 dans une famille de la petite bourgeoisie au sein de laquelle émerge un oncle politiquement influent. Il publie dès les années 1910 des nouvelles, compose des chansons pour des revues théâtrales tout en flirtant avec un emploi dans l’administration communale. Dix ans plus tard, il ajoute à sa panoplie, l’activité de critique d’art et de directeur de magazine. La parution et le succès des contes du whisky comblent ses ambitions, mais la fréquentation d’un agent de change et des opérations frauduleuses le conduisent un an plus tard en prison. Il en ressort en 1929, ruiné. Déclaré personnage non grata dans le monde littéraire, il va désormais publier sous pseudonyme et s’inventer des identités de flibustier et de trafiquant, affabulations que ses différents lecteurs et éditeurs ne manqueront pas d’amplifier.

Le volume proposé par Alma comprend, outre Les contes …, Et quelques histoires dans le brouillard, Et autres textes. Ces derniers, légèrement antérieurs au corpus principal, permettent d’apprécier le travail fondateur effectué par l’écrivain. Les brefs contes du whisky empruntent d’abord au théâtre l’unité de temps et de lieu : une nuit, un port, un bar ou un bouge enserrent l’action et les personnages. On sait que Jean Ray, grand connaisseur de la littérature française de son époque, n’appréciait pas le roman psychologique. C’est ainsi que les objets, le monde matériel, prennent une importance démesurée : l’horloge de « La nuit de Camberwell » ou de « Minuit  vingt », un navire dans « Le nom du bateau ». Les êtres vivants prennent place ensuite dans le carrousel des maléfices par une sorte de hiérarchie inversée : araignées, rats, saumons précèdent (ne parlons pas des morts) les humains. On pourrait parler d’expressionnisme.

Il y a aussi dans ces récits le portrait d’un monde sordide éclairé par les éclats dorés du whisky, ce soleil des damnés. Les figures juives y tiennent une place importante et insupportable. Les éditeurs d’après guerre ont pris soin d’estomper, ce qui pour ma part témoigne de l’expression d’un antisémitisme parfois très virulent - pages 101, 103- (1), mais pour d’autres relève de la stricte vérité d’un personnage et non de l’auteur.

Grand écrivain, Jean Ray l’est par la langue, par le style. Cela glisse admirablement comme dans « A minuit » qui résonne des échos de « The raven » d’Edgar Poe : « Et l’ombre derrière moi pesait sur ma chair frissonnante comme la détresse sur mon cœur ». Mais le plus souvent, héritage du théâtre, l’oralité caractérise son écriture ("Irish Whisky") :
« Marchons plus vite. Je sens le fog qui est sur nos talons, car moi je l’entends, oui j’entends le brouillard ! Cela commence par une plainte lointaine, un appel de souffrance perdue pour des millions d’oreilles, et puis il vient sur vous avec un bruit mat d’eaux lourdes et vous en avez pour des heures à entendre de petites voix aigrelettes vous insulter derrière les portes closes, des râles sourds monter des encoignures sombres, de longues nausées éclabousser de leur spectrale malhonnêteté les vitres dépolies de vos bureaux. »

Les très grands textes restent à venir, mais on peut déjà apprécier le travail scrupuleux d’Arnaud Huftier, en particulier les postfaces passionnantes.





(1) sans compter les récits d’usuriers « Irish Whisky »ou « Josuah Güllick, prêteur sur gages »