Thomas Ligotti - Mon travail n’est pas terminé - Monts Métallifères
Frank Dominio que ses
collègues surnomment par dérision Domino est le chef d’un des départements de
son entreprise. L’ambiance délétère des lieux développe progressivement en lui
une paranoïa qui explose le jour où, à l’occasion d’une réunion de service, un
supérieur hiérarchique repousse dédaigneusement sa proposition de mise sur le
marché d’un nouveau produit. Humilié, puis mis sur la touche lors d’une restructuration,
il met au point une vengeance raffinée contre « le club des Sept »
aidé en cela par une entité maléfique qui a pris possession de son être.
Les épousailles de la
littérature dite imaginaire et du monde du travail ne sont guère fécondes, à
l’inverse de celles de sa consœur mainstream peu avare en rejetons romanesques
signés Zola, Balzac, Nothomb et de quelques films comme La Firme etc.
Des univers clos où l’emprise du réel et du rationnel abdique parfois au profit
de la vanité, de l’ambition sans limite, voire de la folie des uns et des
autres. C’est dans ce nouveau territoire que la science-fiction et ici
l’horreur prennent leurs marques. Dans un commentaire relatif à une vieille
fiche de lecture de Cleer ouvrage des époux Kloetzer, ceux-ci assimilaient
la multinationale de leur fix-up à une divinité. On retrouve cette idée chez
Thomas Ligotti, plus d’ailleurs dans les quatre nouvelles qui complètent le
texte principal que le roman : « Et la stratégie de marché se perpétuerait
jusqu'au jour où, en plein milieu du champ de ruines
universel des usines et des entrepôts et des immeubles de bureaux désaffectés,
il ne resterait qu'un unique édifice aveugle et rutilant, sans entrée ni
sortie. À l'intérieur il n'y aurait -il n’y aura - qu'un immense
réseau d'ordinateurs calculant des profits. À l'extérieur il y aura des tribus
de sauvages errants qui n’entendront rien à la nature ou au dessein de
cet édifice aveugle et rutilant. Peut-être l'adoreront-elles
comme un dieu. Peut-être essaieront-elles de le détruire, leurs armes
primitives se montrant alors d’une complète inefficacité face aux murs lisses
et impénétrables de l’édifice auxquels on ne pourra pas même infliger une
égratignure. ». Vision fascinante d’un monde qui loin de nous
propulser sur l’onde du futur imaginée par un Robert Heinlein rétrograde
l’Humanité au rang des primates apeurés et intrigués par le monolithe de 2001,
l’Odyssée de l’espace.
Mon travail n’est pas
terminé est à mi-chemin entre le
récit kafkaïen d’un vécu à l’intérieur d’une entreprise et le déroulé d’une
vengeance façon Seven, dans la mesure où le châtiment réservé par
Dominio à ses collègues s’inspire de leurs addictions. On peut regretter que le
deuxième volet prenne le pas sur le précédent mais Thomas Ligotti évolue à la frontière
de plusieurs genres, navigant entre étrange, fantastique et horreur. Peu de ses
textes ont été traduits en français rendant difficile une vision d’ensemble.
Dans la remarquable nouvelle « Notre superviseur temporaire »
il emprunte cependant les pas du grand Pragois. Un homme travaillant dans une
usine située à la frontière d’un pays inconnu et désespérant d’en sortir
adresse - comme on lance une bouteille à la mer - un manuscrit narrant le
quotidien de son existence à un journal étranger. Les ouvriers assemblent des morceaux
de métal sous l’œil d’un superviseur dont le bureau occupe un angle de
l’atelier. Il disparaît quelque temps et une chose informe prend sa place. Un
travailleur proteste, il meurt on ne sait comment. Son remplaçant accélère les
cadences et tout le monde le suit à la grande satisfaction du superviseur qui
vient de rentrer. Dans « Mon plan bien à moi pour ce monde »
un brouillard jaunâtre meurtrier, peut être inspiré de la brume verte des Dix
Commandements décime une ville et les responsables d’une firme qui est
implantée. Une émule du Docteur Moreau sème la terreur dans une usine
chimique (« Pour une justice rétributive »)
De page en page, Thomas
Ligotti dresse le portrait d’un univers vidé de sa substance, servi par une
écriture qui ne l’est pas moins. Le traducteur et préfacier Fabien Courtal évoque
avec bonheur un ressassement, peut-être inspiré des ratiocinations des contes
d’Edgar Poe. Des mots désincarnés comme restructuration, relocalisation alimentent
une sombre représentation de « L’Horreur économique » titre d’un
essai de Viviane Forrester. Tout est noir dans ce livre maquetté comme un morceau
de charbon, couverture, dos, tranche à l’unisson. L'œuvre d'un écrivain remarquable que j’ai
senti néanmoins plus à l’aise dans le format court.
SOMMAIRE NOOSFERE
-
Fabien
COURTAL, L'Horreur est dans l'ordre des choses, pages 7 à 10, introduction
-
Mon travail
n'est pas terminé (My Work Is Not Yet Done, 2002), pages 11 à 191,
roman, trad. Fabien COURTAL
-
Notre
superviseur temporaire (Our Temporary Supervisor, 2001), pages 193
à 217, nouvelle, trad. Fabien COURTAL
-
Mon plan bien
à moi pour ce monde (I Have a Special Plan for This World, 2000),
pages 219 à 248, nouvelle, trad. Fabien COURTAL
-
Pour une
justice rétributive (My Case for Retributive Action, 2001), pages
249 à 271, nouvelle, trad. Fabien COURTAL
-
Réseau du
cauchemar (The Nightmare Network, 1996), pages 273 à 289, nouvelle,
trad. Fabien COURTAL


