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jeudi 18 janvier 2024

Mon travail n’est pas terminé

Thomas Ligotti - Mon travail n’est pas terminé - Monts Métallifères

 

 

Frank Dominio que ses collègues surnomment par dérision Domino est le chef d’un des départements de son entreprise. L’ambiance délétère des lieux développe progressivement en lui une paranoïa qui explose le jour où, à l’occasion d’une réunion de service, un supérieur hiérarchique repousse dédaigneusement sa proposition de mise sur le marché d’un nouveau produit. Humilié, puis mis sur la touche lors d’une restructuration, il met au point une vengeance raffinée contre « le club des Sept » aidé en cela par une entité maléfique qui a pris possession de son être.

 

Les épousailles de la littérature dite imaginaire et du monde du travail ne sont guère fécondes, à l’inverse de celles de sa consœur mainstream peu avare en rejetons romanesques signés Zola, Balzac, Nothomb et de quelques films comme La Firme etc. Des univers clos où l’emprise du réel et du rationnel abdique parfois au profit de la vanité, de l’ambition sans limite, voire de la folie des uns et des autres. C’est dans ce nouveau territoire que la science-fiction et ici l’horreur prennent leurs marques. Dans un commentaire relatif à une vieille fiche de lecture de Cleer ouvrage des époux Kloetzer, ceux-ci assimilaient la multinationale de leur fix-up à une divinité. On retrouve cette idée chez Thomas Ligotti, plus d’ailleurs dans les quatre nouvelles qui complètent le texte principal que le roman : « Et la stratégie de marché se perpétuerait jusqu'au jour où, en plein milieu du champ de ruines universel des usines et des entrepôts et des immeubles de bureaux désaffectés, il ne resterait qu'un unique édifice aveugle et rutilant, sans entrée ni sortie. À l'intérieur il n'y aurait -il n’y aura - qu'un immense réseau d'ordinateurs calculant des profits. À l'extérieur il y aura des tribus de sauvages errants qui n’entendront rien à la nature ou au dessein de cet édifice aveugle et rutilant. Peut-être l'adoreront-elles comme un dieu. Peut-être essaieront-elles de le détruire, leurs armes primitives se montrant alors d’une complète inefficacité face aux murs lisses et impénétrables de l’édifice auxquels on ne pourra pas même infliger une égratignure. ». Vision fascinante d’un monde qui loin de nous propulser sur l’onde du futur imaginée par un Robert Heinlein rétrograde l’Humanité au rang des primates apeurés et intrigués par le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace.

 

Mon travail n’est pas terminé est à mi-chemin entre le récit kafkaïen d’un vécu à l’intérieur d’une entreprise et le déroulé d’une vengeance façon Seven, dans la mesure où le châtiment réservé par Dominio à ses collègues s’inspire de leurs addictions. On peut regretter que le deuxième volet prenne le pas sur le précédent mais Thomas Ligotti évolue à la frontière de plusieurs genres, navigant entre étrange, fantastique et horreur. Peu de ses textes ont été traduits en français rendant difficile une vision d’ensemble. Dans la remarquable nouvelle « Notre superviseur temporaire » il emprunte cependant les pas du grand Pragois. Un homme travaillant dans une usine située à la frontière d’un pays inconnu et désespérant d’en sortir adresse - comme on lance une bouteille à la mer - un manuscrit narrant le quotidien de son existence à un journal étranger. Les ouvriers assemblent des morceaux de métal sous l’œil d’un superviseur dont le bureau occupe un angle de l’atelier. Il disparaît quelque temps et une chose informe prend sa place. Un travailleur proteste, il meurt on ne sait comment. Son remplaçant accélère les cadences et tout le monde le suit à la grande satisfaction du superviseur qui vient de rentrer. Dans « Mon plan bien à moi pour ce monde » un brouillard jaunâtre meurtrier, peut être inspiré de la brume verte des Dix Commandements décime une ville et les responsables d’une firme qui est implantée. Une émule du Docteur Moreau sème la terreur dans une usine chimique (« Pour une justice rétributive »)

 

De page en page, Thomas Ligotti dresse le portrait d’un univers vidé de sa substance, servi par une écriture qui ne l’est pas moins. Le traducteur et préfacier Fabien Courtal évoque avec bonheur un ressassement, peut-être inspiré des ratiocinations des contes d’Edgar Poe. Des mots désincarnés comme restructuration, relocalisation alimentent une sombre représentation de « L’Horreur économique » titre d’un essai de Viviane Forrester. Tout est noir dans ce livre maquetté comme un morceau de charbon, couverture, dos, tranche à l’unisson. L'œuvre d'un écrivain remarquable que j’ai senti néanmoins plus à l’aise dans le format court.

 

 

SOMMAIRE NOOSFERE

 

-          Fabien COURTAL, L'Horreur est dans l'ordre des choses, pages 7 à 10, introduction

-          Mon travail n'est pas terminé (My Work Is Not Yet Done, 2002), pages 11 à 191, roman, trad. Fabien COURTAL

-          Notre superviseur temporaire (Our Temporary Supervisor, 2001), pages 193 à 217, nouvelle, trad. Fabien COURTAL

-          Mon plan bien à moi pour ce monde (I Have a Special Plan for This World, 2000), pages 219 à 248, nouvelle, trad. Fabien COURTAL

-          Pour une justice rétributive (My Case for Retributive Action, 2001), pages 249 à 271, nouvelle, trad. Fabien COURTAL

-          Réseau du cauchemar (The Nightmare Network, 1996), pages 273 à 289, nouvelle, trad. Fabien COURTAL


mardi 14 juin 2011

SF et entreprise (2)


Thomas Michaud - Prospective et science-fiction - L' Harmattan

Lors d’une interview, Thierry Breton, ancien ministre, dirigeant successif de plusieurs grands groupes industriels français et accessoirement auteur ou co-auteur de thrillers technologiques, expliquait que la rédaction de Softwar et Netwar lui avait surtout permis d’apprendre à mettre un peu d’ordre dans ses idées.
Un conseil que nous transmettrons bien volontiers à Thomas Michaud, dont l’ouvrage Prospective et science-fiction tente de démontrer le rôle actif joué par cette littérature dans la genèse prospectiviste. L’auteur diplômé en sciences de gestion et en management fut expert auprès de l’autorité de régulation des telecommunications (ART). Conséquemment son champ d’étude englobe la période dite postmoderne, marquée par l’avènement de la société en réseau ainsi que le déploiement de la culture cyberpunk.

L’étendue des références bibliographiques étonne. Par contre l’enchaînement télégraphique et dense des idées exposées ne permet pas de dégager un plan d’ensemble de lecture et laisse le lecteur ballotté comme un kayakiste dans une rivière impétueuse.  

Le parti pris de la postmodernité exclut Jules Verne, Robida (cité par Jacques Von Herp et Gérard Klein (1)) sans compter d’autres anticipateurs (2), qui furent des prospectivistes avant la lettre et auraient pu alimenter le débat.
On regrettera également l’absence de Brunner.
En fait Thomas Michaud déploie un panorama de l’imaginaire des sociétés post industrielles plus qu’il ne se livre à un exercice de prospective. Une post modernité de l’âge des réseaux caractérisée par le développement conjoint des NTIC et du courant cyberpunk. La réalité y rejoint rapidement la fiction. Prenez Neal Stephenson : le Metavers (Le samouraï virtuel) précède de peu Second Life. Dans l’âge de diamant (édition Poche p 347 à 349) le romancier décrit un système de transmission semblable au protocole Internet, lui-même dérivé d’un système de transmission par paquet.
L’auteur au travers d’une cartographie du domaine cyberpunk (3) montre la parenté idéologique de la science-fiction et des nouvelles technologies. Selon lui le capitalisme instrumentalise la science-fiction. Celle-ci comme toute contre-culture subit une période d’exclusion avant d’être disséminée dans l’idéologie dominante.

Comment s’introduit elle alors dans l’entreprise ?
Thomas Michaud fournit une explication, une version alternative du « procès en dissolution de la science-fiction ». En quelque sorte l’entreprise opèrerait une gestion de l’imaginaire en recyclant les matériaux délirants de la SF en concepts assimilables par les labos R&D.
Cela prête à sourire mais, souligne t’il, alors que France Telecom sort en 2004 une Live box, à peu près à la même époque l’écrivain Rudy Rucker imagine une lifebox contenant la personnalité numérisée de l’utilisateur. Quant à la bulle Internet des années 2000, elle ressemble fort à une intoxication New Age des opérateurs boursiers, rappelant en cela une observation de Clarke selon laquelle une technologie très innovante peut être assimilée à de la magie.

Quoiqu’il en soit, si les mécanismes d’appropriation des innovations de la science fiction par l’entreprise demeurent mystérieux, les échanges ont bien lieu : la maison communicante de Bradbury est l’ancêtre de la domotique, à l’inverse les robots d’Asimov ont surtout envahi les usines.

Pour compléter les propos de Thomas Michaud la perméabilité du réel et de la science fiction s’opère aussi par l’intermédiaire de personnages clefs. Le plus considérable, Robert Heinlein, participe aux projets Manhattan et Guerre des étoiles. Stanley Kubrick au cours du tournage de « 2001, l’odyssée de l’espace » échange des données techniques avec l’équipe de la NASA en charge du programme Apollo. On lui prête quelques photos de l’alunissage…

« En 1999, pendant la préparation du film Minority Report, Steven Spielberg a rassemblé une quinzaine de spécialistes en technologie, environnement, lutte contre le crime, médecine, santé, transports et informatique, lors d’une sorte de brainstorming géant : il leur a demandé de décrire au mieux ce que serait notre futur proche. Spielberg a ainsi convié dans un hôtel de Santa Monica des scientifiques du M.I.T. tels que John Underkoffler mais également des urbanistes, des architectes, designers comme Harald Belker, des inventeurs ou des écrivains tels que l’auteur de Generation X, Douglas Coupland. La direction suivie par ce think tank est simple : extrapoler les tendances actuelles de notre société en les poussant à leur aboutissement le plus logique (4)»

Enfin l’auteur livre quelques réflexions sur le prophétisme envisagé comme une variante de la prospective sous l’angle du thomisme. Elles laissent perplexe: « le manager est ainsi souvent une forme de prophète, qui doit présenter une vision du futur d’un marché, afin de structurer un secteur et réaliser la volonté et l’oeuvre de Dieu sur Terre ».
Pourquoi ne pas aborder le thème de l’apocalypse, point de convergence des religions monothéistes et de la science-fiction ?

Les pages consacrées à l’innovation sont les plus intéressantes du livre. Restent quelques incongruités consacrées à Ségolène Royal ou au casque de Dark Vador … Au lecteur de faire le tri.


(2) Voir la série d’articles de Frederic Jaccaud dans Bifrost
(3) On lui reprochera juste d’assimiler le film Passé virtuel au domaine cyberpunk sans rappeler que ce dernier est tiré d’un roman de Daniel Galouye, Simulacron 3 bien antérieur à ce mouvement.
(4) Le Cafard Cosmique

vendredi 27 mai 2011

SF et entreprise (1)

L.L. Kloetzer- Cleer- Lunes d'encre

On créditera les époux  Kloetzer de deux bonnes idées.

La première étant d'avoir placé une entreprise au cœur d'un ouvrage de fiction. Comme l'écrit René-Marc Dohen sur le site Noosfere :" La SF n’utilise que très rarement l’entreprise comme terrain d’action ». On se souvient bien sûr du roman Dans la dèche au royaume enchanté, de Cory Doctorow. Jadis, Robert Heinlein dans L’homme qui vendit la lune ou la nouvelle « Nous promenons aussi les chiens » avait aussi glissé quelques principes managériaux toujours d'actualité.
On peine à allonger cette liste. Or les entreprises sont le moteur du futur. Une réalité que le cinéma de SF a intégré depuis longtemps en raison même de l'industrialisation de son art, en créant Skynet (Terminator), ou la Tyrell Corporation (Blade Runner).
Le premier chapitre, ou récit du fix-up imaginé par les Kloetzer témoigne de cette prégnance réciproque. Une multinationale incorpore deux consultants Vihn Tran et Charlotte Audiberti dans leur division "Cohésion interne". Leur mission : remédier aux dysfonctionnement du Groupe et sauvegarder son image.
Le regard que porte les postulants sur leur nouvel environnement relève tout à la fois des codes de la science-fiction et des réalités de la vie en entreprise. La vague de suicides qui décime le centre d'appel "Pensez à eux" évoque des faits divers récents. Mais le lecteur des Monades urbaines de Robert Silverberg ou le spectateur de THX1138 de Georges Lukas ne sera pas dépaysé par l'enthousiasme obligatoire sévissant dans la "Tour sans fins", ou les costumes blancs portés par les employés du Groupe. Une ambivalence qui contribue à brouiller les pistes.

En second lieu, une idée-force parcourt Cleer : les entreprises, y compris et surtout celles les mieux aguerries aux réalités du marché se comportent comme des entités délirantes, monstres modernes peuplés de Jonas salariés accomplissant des rites incompréhensibles.
Cleer est à la fois une multinationale, un concept new age, peut-être une secte. Devenez "Clair" disent les scientologues. Les auteurs, avec une parfaite ingénuité et neutralité, dans un style rappelant les derniers ouvrages de Gibson,  jouent avec le langage dit "corporate" ( en fait une soupe marketo-managériale ) mêlant terminologie de gestion d'entreprise (les task-force, par exemple) et doux délires : "les techniques d'interaction Karenberg augmentent la sensibilité empathique[…]Appliquées  à la gestion de projet, elles permettent la création de contextes de consensus riche offrant à chaque acteur des perspectives et des possibilités de développement. Elles aident en fait à construire un processus développemental aussi bien pour le consultant que pour les acteurs externes." L'ambivalence, toujours.

Le récit glisse progressivement dans une atmosphère fantastique et onirique. Tea, Coffee, me met en scène un dédoublement de personnalité affectant le personnage pourtant le plus solide mentalement, Vihn Tran. La fragile Charlotte Audiberti, dont les intuitions à la limite du paranormal aident à la résolution de bien des affaires, porte ensuite toute l'irrationalité de la narration.

L'ouvrage perd cependant progressivement un peu de son intérêt. La présence d'un  anneau mystérieux donné à Charlotte ne génère pas de péripéties notables. Un huis clos, choix narratif déjà éprouvé, nous aurait peut-être permis d'en apprendre un peu plus sur cette "Tour sans fins" et les mystérieux personnages qui en fréquentent les étages supérieurs.

Cleer reste cependant un ouvrage à part porté par une thématique trop rarement exploitée. Plaisir rehaussé par le maquettage original de Daylon.