lundi 14 septembre 2026

La Justice des Rois

Richard Swan - La Justice des Rois - Elder-Craft

 

 

 

 

En refermant un livre surgit parfois une irritation: l’ouvrage n’est pas à la hauteur de sa réputation, la traduction (si l’auteur est étranger) comporte des failles etc. Le cas de La Justice des Rois ressort d’un autre cas de figure, la mévente du premier volet d’une trilogie, laissant craindre l’abandon de la publication (dans l’Hexagone) de la suite.

 

Et pourtant la fantasy proposée par Richard Swan est remarquable. Sa construction repose sur un savant équilibre entre une intrigue qui ne s’effiloche pas au long cours, un trio de personnages dont nous suivons l’évolution psychologique tout en explorant leurs traumas respectifs, et enfin une interrogation sur les fondements de la Justice et de la Morale, véritable fil conducteur de ce récit au cours duquel les protagonistes frottent leurs convictions à la muraille d’évènements et d’expériences-limites.

  

Au sein de l’ Empire Sovan constitué au terme d’une « Reichkrieg » éprouvante, l’Empereur Kzosic IV doit composer avec plusieurs factions, les praticiens de de Mlyanar, qui jadis s’opposèrent à la lignée impériale, les Templiers de Savare, faction armée du culte de Nema, sorte de Déesse mère, et l’ Eglise garante du Droit Canon. L’Empereur peut s’appuyer sur le Magistratum composés de ses bras droits, les Justices, à la fois Préfets et Magistrats itinérants qui veillent au respect du Droit Commun. L’un d’entre eux Sire Konrad Vonvalt, accompagné de sa greffière la jeune Helena Sedanka, de son homme de main Dubine Bressinger, et d’une petite troupe dont un prêtre zélote, croise aux alentours du village de Rill une bande de villageois se livrant à un culte ancien interdit. Opposé au prêtre Bartholomew Claver qui réclame leur exécution, le Justice leur offre le repentir. Le clash juridique entre les deux hommes préfigure une offensive des religieux contre le pouvoir et en particulier le Magistratum dont les premiers affrontements nourriront le dernier tiers du roman.

 

Entre temps le petit groupe se rend à la petite ville de Val-de-Gale où sont requis les offices du Justice, un meurtre ayant été commis. Deux narrations vont dès lors irriguer le récit, une intrigue policière et un conflit politique. Au centre des péripéties Sire Konrad Vonvalt est un homme de conviction attaché « au Droit Naturel, à l’idée que la morale et l’éthique étaient des absolus indépendamment des lois créées par les hommes ». Ancien soldat de l’armée impériale, n’hésitant pas à croiser le fer, il sait également faire preuve de souplesse pour dénouer des situations critiques. Comme ses confrères il dispose de Pouvoirs magiques, la faculté par « La Voix de l’Empereur » de forcer un homme à révéler la vérité, faculté nécromancienne s’appliquant même aux morts de « fraiche » date ! C’est enfin un homme de loi persuadé que le droit commun appliqué universellement constitue le ciment de l’Empire. Il ressent une affection filiale pour Helena Sedanka, une jeune orpheline de guerre dont il détectât très tôt l’intelligence et rêve d’en faire son successeur. Sauvée de la misère, greffière à double titre puisqu’elle est la narratrice du roman, Helena présente le profil psychologique des êtres au sortir de l’adolescence, sentiment de gratitude envers Vonvalt contrebalancé par un violent désir d’émancipation. Les épreuves décideront de sa vocation. Le mutisme de Dubine Bressinger, personnage faussement frustre, lucide et d’une loyauté à toute épreuve, dissimule le souvenir d’un drame familial épouvantable.

 

En dernier ressort La Justice des Rois est aussi l’histoire d’une déchéance morale, la victoire de la force face à la loi au sein même de celui qui devait l’appliquer. Pascal disait ceci : « On n' a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu' elle était injuste, et a dit que c' était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort on a fait que ce qui est fort fût juste. » Il serait dommage de laisser orphelin cet excellent ouvrage de Dark Fantasy.


15 commentaires:

Christiane a dit…

C'est un univers sombre, violent, moyenâgeux . Ça ressemble à l'Inquisition, au début, avec ces villageois menacés de bûcher s'ils ne rennonent pas à leurs pratiques mi-paiennes mi-religieuses. Cet homme, ce juge, nommé "Justice" accompagné de cette jeune femme qui lui sert de greffière - et pour nous de narratrice - , m'évoquent les deux personnages itinérants d'un livre puis d'un film, "Le nom de la Rose" d'Umberto Eco.
Comme si le moine franciscain Guillaume de Baskerville, était le juge Konrad Vonvalt, accompagné, non de son jeune secrétaire, mais de la jeune Helena Sedanka. Eux aussi, au chapitre 3 sont confrontés à un crime. Et là ça me plaît mieux. C'est comme le début d'un roman policier.
Pourtant, vraiment pas mon élément, mon univers de lecture mais j'aime les aventures intellectuelles proposées par Solei' vert.
J'étais en train de lire un livre goûteux du même Sylvain Prudhomme, "Par les routes". Jaime vraiment beaucoup son écriture.

Christiane a dit…

Je me suis habituée à l'écriture de Richard Swan si souple, tellement habile à suivre les pensées de ses personnages. C'est une écriture efficace. Bressenger devient très intéressant fidèle et protecteur envers Konrad Volvalt et Helena.
La façon de raconter cette longue histoire donne l'impression qu'Helena est maintenant âgée et que ce sont ses souvenirs qu'on lit ici.
Le monde juridique auquel Konrad Vonvalt croit tant est ébranlé par les factions ennemis Les templiers, l'Église rigoriste, les adeptes de l'ancienne religion.
Cette guerre terrible donne le ton. Les hommes se sont habitués à la cruauté, à l'horreur. Vonvalt si sûr de lui au début du roman est ébranlé par la perfidie qu'il découvre. Helena est de plus en plus solide, lucide. C'est intéressant qu'elle hésite entre suivre Vonvalt et devenir une Justice ou suivre un désir de fonder famille et d'arrêter ce long périple.
Le crime de départ se perd dans quelque chose de plus vaste, une conspiration. Certains personnages aiment laisser leur perversion allumer leur cruauté en dxterminant des populations vi'llageoises. Beaucoup de péripéties dont la première, les serpents venimeux glisses dans leur chambre donnent une intensité à ce récit égalisé par le rythme des souvenirs d' Helena.
La nécromancie est peu présente mais donne un mystère à cette histoire. C'est un moyen-âge allemand.
Je pensais refermer le livre rapidement eh bien, non.

Christiane a dit…

L'expression "Mais à l'époque" vient de temps à autre couper la Narration d'Helena, signifiant discrètement que le temps où se passent ces faits est révolu. Ce qui a un effet rassurant en ce qui concerne le sort d'Helena souvent en danger car intrépide. Par exemple dans le monastère où elle est espionne infiltrée...

Christiane a dit…

C'est un très très beau roman. Les derniers chapitres sont réussis. Merci Soleil vert.

Christiane a dit…

C'est toujours la parole qui est menée dans cette histoire. La parole vraie, spontanée... et même celle des morts (nécromancie). Ils sont plusieurs à vouloir imposer une parole officielle. Droit Canon contre droit commun. Force contre éthique morale. Tout se concentre sur quelques personnages dont le psychisme, les actes sont étudiés avec précision. Très peu de détails sur le reste de la population sauf les so'dats et mercenaires. J'ai encore 5 chapitres à lire. Maintenant que le crime est à peu près élucidé. C'est maintenant une plongée dans le politique et c'est pas du gâteau ! Très belle citation de Pascal dans le billet sur le combat de la force contre la justice.
C'est un livre passionnant mais il ne faut pas renoncer. Et parfois ça me démange mais je ne sais pas pour quelles raisons.

Christiane a dit…

"La justice des rois" ... Ce titre élucidé de main de maître dans le dernier chapitre. C'est un fameux roman sur la désillusion quant à la pureté d'un idéal de justice. Le fait que la grande boucherie de l'avant-dernier chapitre soit raconté par une femme rend le témoignage brûlant autant qu'insupportable. J'ai beaucoup aimé cette lecture alors que ce roman n'est pas un choix auquel je me serais confrontée sans l'invitation de Soleil vert.
Que de méditations il génère...
Les autres tomes? Oui, bien sûr.

Christiane a dit…

qui est malmenée

Anonyme a dit…

L’amusant, c’est que la Fantasy se comporte comme le miroir inversé de la royauté, qui, en France,, en Angleterre, et un peu partout, s’est efforcée de laïciser le pouvoir et de diminuer celui de Rome. Boguet, de L’ancre, etc , pour ne citer que les plus connus Sont des civils nommés par le Roi. Maintenant, peut-on écrire de la bonne Fantasy en s’attachant à l’ Histoire exacte? C’est un autre problème !

Anonyme a dit…

MC

Anonyme a dit…

Il me semblait avoir écrit quelques lignes …. MC

Christiane a dit…

C'était sur le fil précédent. à propos de ce roman qui m'a enchantée de Sylvain Prudhomme. "Par les routes"
Tout à la fin du commentaire, j'évoquais, Marie, ce personnage comme un socle entre ces deux hommes. J'écrivais :
"Près d'eux, Marie, plongée dans un roman de Marco Lodoli, qu'elle traduit :"Les promesses". Clin d'œil adressé à cet écrivain qu'il estime tant et à sa traductrice réelle, Louise Boudonnat.
Une soirée à La Maison de la poésie les a réunis il y a quelques années."

Je n'ai pas résisté. Entamé ces novelas. Elles sont trois dans ce beau livre édité chez P. O. L.
Trois femmes qui a priori n'ont rien en commun. Et pourtant un jeu de miroirs les réunit. Quelque chose de magique enfoui dans une cruauté, une noirceur imprévue. Des petites personnes toutes simples qui vous balancent des paroles plus coupantes qu'un gel d'hiver. Et tout soudain ça bascule dans l'irrationnel. Les choses ne se passent pas comme on imagine qu'elles vont se passer. Et tout cela dans une mélancolie proche de celle des personnages de Sylvain Prudhomme. La vie passe. Elles n'ont pas d'importance. Elles auront fait ce qu'elles ont pu malgré cette méchanceté plantée dans leur cœur et dans le monde. Elles finiront même par aimer sans savoir, sans comprendre ce qu'elles vivent. Les trois histoires se passent à Rome...
Quel écrivain ce Marco Lodoli... Comme Louise Boudonnat a dû se régaler en traduisant ces trois histoires...
L'écriture est subtile, d'une précision d'orfèvre. Trois femmes impossibles à oublier tant elles sont vulnérables, minuscules. La servante Félicité de Flaubert n'est pas loin d'une des trois... On pourrait ne pas les voir. Je n'en reviens pas. Quelle découverte !

Christiane a dit…

Lire les deux romans, l'un après l'autre, c'est approcher une osmose entre deux écrivains, Sylvain Prudhhomme et Marco Lodoli. Ils ont le même regard sur la vie qui passe., sur la mort qui fauche les hommes discrètement laissant les histoires se déliter, s'oublier. Là où Richard Swan dans "La justice des rois" mettait en objectif le sang et la fureur de la dark fantasy pour régler les rivalités entre humains, Prudhomme et Lodoli préfèrent s'en remettre à la mélancolie qui atténue les blessures par le passage du temps.
La Morale n'est pas traitée de la même façon. Vocation de puriste chez Swan et désillusion. Ambiguïté de la nature humaine chez Prudhomme et Lodoli, l'être humain se heurtant à des pulsions contraires où le mal cohabite avec le bien, le courage avec la lâcheté, l'amour avec son contraire.
Vonvalt était un homme de conviction. Les trois femmes mises en scène dans des courts récits par Todoli, Sorella la religieuse, Italia la servante, la vieille femme qui se souvient de Vapore le magicien, ont conscience que la vie s'en va peu à peu, qu'elle passe comme passé le temps.
De p'us il m'a plu de trouver sous les phrases de Sylvain Prudhhomme une amitié réelle de l'auteur pour Lodoli. Son livre est plein d'influences secretes. Le reel et l'imaginaire tissé une toile un peu surréaliste où des êtres réels croisent leur double imaginaire.
Je découvre le travail d'écriture subtil de la traductrice, la vraie, Louise Boudonnat.
C'est ainsi que j'aime habiter les lectures de Soleil vert, découvrant des livres inconnus, cherchant ma voix dans ces voix multiples.

Christiane a dit…

Mon préféré de ces quatre romans. Certainement celui de Sylvain Prudhhomme. "Par les routes".
Quelques vers de Bernard de Ventadour, mis en exergue.
"Le temps va et vient et vire
Par jours par mois et par années (...)" et la chanson si belle si triste que Leonard Cohen écrivit puis chanta, "Famous Blue Raincoat".
Sylvain Prudhhomme pensait que le chanteur ne s'adressait qu'à lui-même, à l'homme qu'il n'était plus.
Etranges dédoublements dans tout le roman... Étranges mises en abyme dans un univers flou, esquissé plus que précisé. J'aime cet incertain.

Christiane a dit…

Intéressant.

Anonyme a dit…

Se regale-t-on en traduisant? J’ en doute pour ma part. Peut-être à l’époque d’ Endrebe, quand il modifiait pour le rendre plus fantastique, le dénouement de La Chambre Ardente, avec l’aval de Dickson Carr. Mais aujourd’hui, boulot mal payé Et qui peut rendre amer…MC