Arthur Larrue - La diagonale Alekhine - Gallimard
A M Harasse, ancien prisonnier de guerre,
mari de mon institutrice en CP, qui en juin 1968 m’avait offert une édition de 1940 du
Bréviaire des Echecs de Xavier Tartakover
« car si l’on peut être homme
d’esprit et grand joueur d’échecs, comme Légal ; on peut être aussi un grand
joueur d’échecs, et un sot, comme Foubert et Mayot. »
Diderot - Incipit du Neveu de Rameau
Le jeu d’échecs constitue épisodiquement la trame
d’intrigues romanesques ou cinématographiques. Derniers en date, Le Prodige
d' Edward Zwick, tentative
de biographie filmée de Robert James Fischer, et Le jeu de la Dame, remarquable
série Netflix tirée d’un roman de … Walter Tevis, auteur de légendaires ouvrages
de science-fiction. Avec La diagonale Alekhine, paru chez Gallimard, Arthur
Larrue livre une reconstitution romancée des six ou sept dernières années de
l’existence du champion franco-russe Alexandre Alexandrovitch Alekhine.
Si le nom de Bobby Fischer évoque encore pour beaucoup
ce joueur génial et fantasque des années de guerre froide, le souvenir du seul champion
du monde français à ce jour s’estompe en dehors des cercles échiquéens. La vie
et la carrière de ces deux fortes personnalités eurent néanmoins quelques
similitudes. Avant de conquérir le titre suprême, ils n’avaient jamais battu
leurs rivaux, Capablanca pour l’un, Spassky pour l’autre. La préparation fit la
différence, complétée par les manœuvres de déstabilisation de l’américain. Son
but atteint, le natif de Brooklyn refusa d’affronter Karpov. Le franco-russe
évita un match revanche contre Capablanca. Leurs fins de vie furent pitoyables ;
Fischer bascula dans le complotisme antisémite, et Alekhine collabora avec
l’occupant allemand, notamment Hans Frank, « le Bourreau de la
Pologne », publiant dans le Pariser Zeitung un essai comparatif sur
les Echecs juifs et aryens. Le premier mourut sur les lieux de sa gloire, le
second dans une solitude noire à Estoril au pays du Fado et de l’exil intérieur
immortalisé par Pessoa.
Dès lors Arthur Larrue, écrivain et enseignant au parcours atypique et passionnant, s’efforce de comprendre l’incompréhensible.
Comment Alekhine dont les parties d’échecs furent des feux d’artifice
combinatoires encore admirés des amateurs du monde entier, se transforma t-il
en une caricature de slave alcoolisé et antisémite ? La première partie de
son existence suit le parcours de ces nobles russes blancs devenus cuisiniers
ou chauffeurs de taxis parisiens. Il survit à la première guerre mondiale, à la
révolution russe et échappe à deux reprises à la Tcheka. Optant pour la
nationalité française, lors de son match contre Capablanca en 1927, il devient
un de ces joueurs cosmopolites qui écument les échiquiers du monde entier. Il connait
depuis son mariage avec Grace une aisance matérielle qu’ignore la plupart de ses
confrères, comme Spielmann mort de faim à Stockholm en 1942.
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| Source Europe-Echecs |
Les plus belles pages du roman mettent en scène
l’horrible fin de Spielmann, de Przepiorka et le délabrement physique et mental
de Rubinstein qui échappa par miracle aux convois de la mort. Il y en a
d’autres étonnantes sur un Paris sulfureux façon Portier de nuit. Le
titre étonne : La diagonale Alekhine. Quitte à géométriser j’aurais
choisi le Canon d’Alekhine, verticale où s’empilent les deux Tours et la Reine.
Je ne suis pas d’accord aussi avec cette vision d’un Alekhine tâcheron face au
pur génie d’un Capablanca, n’ayant comme seule arme qu’un travail forcené et
une mémoire phénoménale. De la mémoire il en faut. Ensuite la profondeur des
conceptions du joueur franco-russe, jointes à ses analyses de parties qui des
décennies plus tard ne sont pas remises en cause à l’instar de celles de
Kasparov, montrent l’étendue de son talent naturel. Le portrait qu’en fait
Arthur Larrue évoque plutôt celui de Kortchnoï, combattant exceptionnel qui,
selon Karpov, compensait de moindres aptitudes par un travail acharné.
Broutilles que tout ceci. Voilà peut-être un des meilleurs romans publié sur le noble jeu où petite et grande histoire s’entremêlent.
Alekhine a légué une défense qui porte son nom. Apprenez, grâce à l’auteur, son
secret : le pion du roi avance de deux cases pour prendre possession du
territoire. Un cavalier noir tente de s’opposer en F6. Le pion persécuteur
poursuit en E5 pour prendre le cavalier. Celui-ci fait un pas de côté en D5.
Désormais le pion s’expose à un contournement. Le persécuteur sera à son tour
persécuté.


