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samedi 1 octobre 2022

Le temps d’un souffle, je m’attarde

 

Roger Zelazny - Le temps d’un souffle, je m’attarde - Le passager clandestin/dyschroniques

  

 

Dans un futur indéterminé, les hommes ne sont plus. Ne subsistent d’eux que leurs réseaux de machines. Solcom, une Intelligence Artificielle satellisée dirige leurs activités. Deux autres IA le seconde sur Terre, Gel chargé de l’hémisphère Nord et Machine-Béta de l’hémisphère Sud. Avant de disparaître, les humains ont conçu un autre super-ordinateur chargé de prendre la relève au cas ou Solcom disparaitrait. Divcom, c’est son nom, fut activé à la suite de l’explosion d’un missile nucléaire qui endommagea, sans les entamer, les fonctions de Solcom. Depuis les deux IA s’affrontent par l’intermédiaire de leurs serviteurs mécaniques.

 

L’un d’eux Gel découvre un jour des artefacts humains. Enthousiasmé par ses maigres découvertes sur les Créateurs, il demande l’aide de Mordel, un des agents de Divcom pour en découvrir davantage. Tous deux signent un pacte. Si Gel échoue dans sa tentative de compréhension des Humains, il se mettra au service du Maitre des Profondeurs.

Wall-e
 

A titre remarquable, nouvelle remarquable. Roger Zelazny emprunta le sien à un poème d’un certain Alfred Edward Housman datant de 1896. Paru en 1966, le texte fut traduit en français et intégré dans le Livre d’Or de l’auteur en 1983. La collection Dyschroniques le réédite dans une traduction révisée, complétée par une très intéressante postface. Elle rappelle le contexte dans lequel « Le temps d’un souffle, je m’attarde » fut conçu, à savoir les travaux de Wiener sur la Cybernétique, de Turing, McCarthy, Shannon, Minsky et Rochester sur l’intelligence artificielle. Il est à cet égard désolant de constater, qu’en France Georges Bernanos publiait La France contre les robots, alors même que surgissaient outre-Atlantique, les concepts de machines réplicatives, de singularité, de machines apprenantes etc. Même la littérature de science-fiction peinait à suivre le courant de pensée des années 1950-1970.

 

Les machines succédant ou remplaçant les êtres humains :la nouvelle de Roger Zelazny inspira 2001 et son ordinateur fou, Blade Runner, peut-être « Le robot qui rêvait » d’Isaac Asimov, ou plus récemment le film Wall-e. Elle renouvelle le mythe faustien avec une déclinaison inédite. Gel signe un pacte avec Mordel, c'est-à-dire le Diable, pour échapper à la finitude de son existence. Mais il ne le fait pas au nom du Pouvoir ou des biens matériels, mais de la transcendance, de l’Homme. La logique, contre l’émotion, les sensations …

 

Merci à Dyschroniques d’avoir publié ce petit bijou de science-fiction.



dimanche 13 décembre 2020

Le Maître des ombres

Roger Zelazny - Le Maître des ombres - Folio sf

 

 



Jack des Ombres est un voleur. Mais si son nom fait frémir, c'est qu'il est aussi Le Maître des Ombres, une des Puissances sur la Face Nocturne de la Terre, une planète désormais figée. La magie gouverne ce demi-monde à l'opposé de la Face Diurne où domine la technologie. Dans ces ténèbres règnent des Seigneurs féodaux, tirant l'essentiel de leur pouvoir de leur territoire. S'aventurer hors de ses terres, c'est donc s'exposer pour chacun de ces Dieux humains aux sortilèges d'une autre Puissance.


Jack constitue une exception. Il ne possède pas de royaume. Là où surgit l'ombre réside son pouvoir et c'est pourquoi il se réfugie dans une zone intermédiaire, la Frange Crépusculaire. Parfois, au sommet d'une montagne, il rejoint son unique ami, Etoile du Matin, un sphinx ailé cloué à la roche en attente du lever de soleil qui le délivrerait. A l'instar d'un Cugel l'Astucieux dans le roman éponyme écrit quelques années plus tôt par Jack Vance, notre héros s'attire au début du récit les foudres d'un ennemi redoutable en tentant de lui dérober quelque joyau précieux. Mal lui en prend, car il est exécuté dans la foulée. Mais qu'importe : les Puissances comme les chats ont plus d'une vie à leur disposition, même si pour renaître il faut en passer par la Fosse aux Immondices.


Le thème de la vengeance devient dès lors le fil conducteur du récit, toujours comme dans le roman de Jack Vance. Là cependant s'arrête la comparaison. À l'extravagance des aventures dépeintes dans Cugel l'Astucieux, l'auteur du cycle d'Ambre oppose la sombre volonté d'un démiurge. Jack ne se satisfait pas de l'ordre du monde. Le Maître des ombres emprunte à la fois aux cycles hindous de la création et de la destruction, à Prométhée, autre fameux voleur, et à Platon également. En effet, Jack ressemble fortement à ce Cavernicole qui pressent l'existence d'une autre Réalité. À la différence d'ailleurs qu'il y opère de fréquentes excursions et se bâtit une solide réputation d'enseignant sur la Face Diurne.


Le passage d'un monde à un autre est une thématique récurrente de l'œuvre de Zelazny, en particulier dans la série des Princes d'Ambre. Mais elle traduit aussi l'ambivalence de l'être humain, le partage entre cœur et raison, le dieu caché en certains êtres. Jack est enfin celui qui brise l'harmonie de l'univers, qui introduit un Chaos source d'un nouvel équilibre. Le choix romanesque d'un personnage évoluant dans un monde de pénombre se révèle alors doublement payant.


Un choix conceptuel en premier lieu. Tout procède de l'ombre : la naissance du monde, la soif de connaissance, le pressentiment d'une autre réalité, ce qui sommeille en nous, et plus encore la liberté. L'ombre reste insaisissable. Mais ce choix est également d'ordre esthétique et inscrit ce récit dans une tradition fantastique. L'ombre, amie ou double de l'homme (comme dans La Merveilleuse histoire de Pierre Schlémihl ou L’Homme qui a perdu son ombre d'Adelbert von Chamisso), prend dans l'œuvre de Zelazny une dimension et une autonomie inquiétantes, à l'image des films de Tourneur (La Féline) ou de Murnau.


On a souvent critiqué la minceur du Maître des ombres au regard de l'univers mis en place, et plus généralement l'absence d'organisation des romans de Zelazny. Or Marcel Thaon, dans la préface au « Livre d'Or » qu'il lui a consacré, précise que Zelazny, comme Hemingway, procédait délibérément par omission (l'univers est plus grand que le livre). On ne sait pas pourquoi la Terre s'est arrêtée de tourner, les motivations de Jack nous échappent parfois, celui-ci, comme le Elric de Moorcock, semble dominé par son Pouvoir…


Qu'importe au regard de la rapidité et de la beauté de l'écriture, de la force des personnages. Historiquement, Roger Zelazny est connu pour avoir réintroduit les mythologies égyptiennes, hindoues ou grecques dans la littérature de science-fiction. Dans ce roman, il y ajoute la sienne propre avec ce héros sombre, impénétrable tel L'Etranger de Camus.

 

Article paru dans Bifrost 55

 

P. S : Un de mes ouvrages culte. Et pourtant, à côté d’un personnage énigmatique et de fortes séquences, un univers prometteur (un demi-monde consacré à la magie et l’autre à la science) à peine esquissé !

 

lundi 19 mars 2018

Seigneurs de lumière


Roger Zelazny - Seigneurs de lumière - Denoël Lunes d’encre





Disparu en 1995, Roger Zelazny laisse dans la mémoire de ses lecteurs le souvenir d’un auteur brillant, inégal, jamais ennuyeux. Revisitant les mythologies indiennes, égyptiennes, grecques ou créant ses propres mondes, il a dépoussiéré la fantasy, s’autorisant à l’instar d’un Delany avec le space opera, toutes les audaces stylistiques. Une bizarre tradition critique a longtemps tenté de minimiser ses réinterprétations des grands mythes culturels ou religieux, arguant de la faiblesse du procédé. Or de fortes œuvres littéraires ont été bâties sur des relectures, en particulier celles de Dan Simmons. 

C’est ce que révèle le présent volume. Il permet d’apprécier la créativité d’un écrivain qui ne craignait pas d’accommoder le genre à la sauce new wave et devrait réconcilier les amateurs de ses textes courts et le lectorat d’Ambre. Il compile trois romans, Seigneur de lumière, (Lord of light, de 1967), Royaumes d’ombre et de lumière, (Creatures of light and darkness, de 1969) et L’œil de chat,( titre original Eye of cat, de 1982).


Seigneur de lumière une cosmogonie indienne


Un groupe d’humains a émigré dans un futur indéterminé sur une autre planète. Surnommés les Premiers, ils ont asservis la population indigène et installé une théocratie à l’image du panthéon hindou, aidés en cela par leurs pouvoirs de mutants et une technologie brillante. Par l’intermédiaire des brahmanes, ils étouffent toute velléité de révolte ou de progrès scientifique. Peu à peu ils se sont identifiés aux dieux indiens, parvenant à une sorte d’immortalité en migrant leur essence de corps en corps. Mais l’un d’entre eux qui se fait appeler Bouddha ou plus simplement Sam se rebelle contre cette tyrannie.
Seigneur de lumière raconte sa lutte contre la Trimurti [la trinité Brahmâ, Vishnou, Shiva] et leurs alliés. Il débute par la renaissance de Siddhârta au lendemain d’une cruelle défaite, puis se poursuit par l‘évocation de ses combats antérieurs.

Comment expliquer l’enchantement procuré par cette lecture ?
En premier lieu l’intelligence du propos de l’auteur. L’intrusion imaginaire de Bouddha dans la cosmogonie indienne évoque l’histoire bien réelle et maintes fois répétée des révoltes contre les castes brahmanes dans le sous-continent. A l’image des récits védiques, les personnages de Zelazny sont à la fois l’expression de forces naturelles - la foudre, les tempêtes - et sont animés des passions les plus humaines ou les plus animales. Deux d’entre eux se détachent, Siddartha bien sûr et Yama, le dieu de la mort. Tour à tour ennemis et alliés, leurs duels, leurs débats constituent le principal pivot romanesque sur fond de conflits. Comme souvent  chez l'écrivain les protagonistes fuient un ennemi implacable, image du combat éternel entre l’art et la mort.

« La Mort et la Lumière sont partout pour toujours et elles commencent finissent luttent veillent dans le Rêve de l’Inommé qu’est le monde, mots brûlants dans le Samsara, pour créer peut être la Beauté. Et ceux qui portent la robe safran méditent toujours sur la Voie de la Lumière tandis que la jeune fille nommée Murga visite chaque jour le temple pour déposer au pied de l’autel de son sombre dieu la seule offrande de fleurs qu’il reçoive »

L’art romanesque de Zelazny atteint ici un sommet. Chapitres et péripéties s’enchaînent comme des fresques sans rompre la continuité narrative : l’éveil de Siddartha, le combat de Yama contre Rild, et l’affrontement de ce même Yama contre Bouddha. la Mort essaye en vain de se saisir de celui qui renonce à l’Etre... C’est à peine si l’on remarque le peu d’importance accordé par l’auteur à la géographie des lieux dans ce roman. Tout ceci suggère un théâtre, mais un théâtre d’ombres dont le maître mot serait le rêve.



Royaumes d’ombre et de lumière ou les desseins d’Anubis


L’onirisme constitue la matière première des trois ouvrages, et le deuxième roman, Royaumes d’ombre et de lumière, en est la meilleure illustration.
Anubis et Osiris se partagent la domination de l’univers connu. L’un est le seigneur de la Maison des Morts, l’autre de la Maison de la Vie. Entre les deux s’étendent les Mondes du Milieu ou vivent les entre autres humains. Or Anubis a un compte à régler avec un certain Prince aux mille formes, réfugié quelque part dans Les Mondes du Milieu. Il dépêche un envoyé du nom de Wakim pour le détruire.

Dans cet ouvrage dédié à l’ami Delany et qui succède chronologiquement à Seigneur de lumière, le romancier s’est livré à une expérimentation littéraire, mêlant séquences romanesques, dialogues de théâtre et poésies. La new wave bien sur est passée par là. Mais si la première moitié du livre se dévore d’une traite, notamment les scènes se déroulant dans la Maison des Morts, ou encore le combat temporel entre Wakim et le Général d’Acier - un cavalier d’acier qui inspira le cheval d’acier de Dilvish le Damné et un passage d’Hypérion de Dan Simmons -, la suite de l’intrigue se perd dans un carrousel cosmique difficile à appréhender. De nouvelles entités surgissent brutalement de nulle part comme dans un rêve, Wakim se révèle être un dieu amnésique, et devient paradoxalement un personnage secondaire au mépris de toute règle romanesque.


Au terme de la lecture, les dieux de Zelazny nous semblent bien lointains. On dirait que l’écrivain a jeté en vrac sur la table tous les matériaux d’un puzzle non reconstitué...
Cependant dans American Gods, dédié à l’auteur des Princes d’Ambre, Neil Gaiman se souviendra du Général d’Acier en rédigeant une scène délirante ou des divinités à forme humaine enfourchent des chevaux de foire dans un site sacré pour retrouver leur apparence première !



L’œil de chat ou le dernier des Navajos


Le choix de Gilles Dumay de publier L’œil de chat au lieu du très connu Toi l’immortel, pourtant chronologiquement proche de Seigneur de Lumière et de Royaumes d’ombre et de lumière s’avère judicieux. En effet l’ouvrage est de facture supérieure et reste dans la veine zelaznienne du recyclage sinon mythologique du moins culturel, ce qui confère une homogénéité à l’ensemble.

Qui est William Cheval-Noir Singer, alias Billy ? Un chasseur des temps futurs qui capture toutes sortes de bestioles extra terrestres pour remplir des zoos, mais aussi un indien, un des derniers navajos. La Terre fait appel à ses talents de pisteur pour intercepter un Stragien qui voudrait compromettre des négociations en cours entre cette civilisation et les humains. Pour l’aider dans cette entreprise difficile, Billy libère un des ET qu’il a capturé. Le chat, ainsi se nomme t’il, l’affrontera en retour pour le tuer. L’intrigue se resserre donc sur le combat entre deux survivants aussi désespérés l’un que l’autre, car le chat est l’ultime représentant de son espèce. Comme le Stragien, c’est également un être télépathe et métamorphe.

Le personnage de Billy indien navajo tour à tour chasseur et chassé a un relief tout particulier. Il oscille constamment entre deux mondes, le visible, celui des hommes et l’invisible, celui des esprits. En lui s’incarne le Peuple. Pareillement, le chat est un adversaire terriblement pressant aussi bien physiquement que symboliquement comme le souligne son œil unique, l’oeil de la culpabilité.


Le roman se situe dans la mouvance thématique SF de Terminus les Etoiles de Alfred Bester, et s’achève sur une tonalité fantastique, dans le canyon de Chelly, haut lieu légendaire des navajos. Cette fois les audaces stylistiques de l’auteur s’accordent à son sujet. La poésie des légendes amérindiennes s’entremêle harmonieusement à la narration des combats.
C’est une réussite.



En conclusion Seigneurs de lumière compile un chef d’oeuvre, un texte intéressant mais inégal, et un très bon roman. 

(Cet article est la refonte d'une ancienne chronique parue sur le site du CC)

dimanche 10 septembre 2017

24 vues du Mont Fuji par Hokusai (fiction et peinture 5)


Roger Zelazny - 24 vues du Mont Fuji par Hokusai - Le Bélial’ - Une Heure Lumière








Commençons par le bandeau rouge du Hugo 1986. Je me souviens que jadis certains esprits sans doute bien informés tentaient d’expliquer la liste impressionnante d’ouvrages primés de Roger Zelazny par l’existence de coteries. Si coterie il y eut, ce fut sans doute une confrérie de gens intelligents et cultivés et non de Puppies. Ces 24 vues appartiennent en effet à une catégorie de fiction qui au delà de l’intrigue interroge la littérature à l’instar de Don Quichotte. On ne trouve plus guère aujourd’hui que Christopher Priest ou Jasper Fforde pour jouer ainsi sur les codes narratifs. Or, on le verra, les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai dans l’édition du Bélial’ proposent ni plus ni moins une expérience multimédia.


Le pitch n'est pas des plus simples. L’éditeur prend soin à ce sujet de citer Georges Martin qui qualifiait l’auteur des Neuf Princes d’Ambre de poète. Vous voilà prévenus. Bref, Mari vient de perdre son époux. Un deuil compliqué d’ailleurs puisque Kit a opté pour un mode d’existence digitale. Munie de vingt quatre estampes, elle entreprend un pèlerinage sur les traces du célèbre peintre Hokusai afin de débusquer un ennemi, peut-être le responsable de la disparition. Les étapes ou stations fournissent le support d’une réflexion renforcée par la confrontation entre les images et la réalité des paysages, ou de cadre à des combats contre des artefacts électriques.


24 vues du Mont Fuji par Hokusai se lit d’abord comme un jeu de piste, une histoire guidée par des images. C'est aussi une course entre l’écriture et la mort, un thème récurrent dans l’oeuvre de Zelazny. Il ne s’agit pas de fuir dans la représentation pour échapper au réel,- c’était l’idée de Yourcenar dans « Comment Wang-Fô fut sauvé » - mais de combattre « l’ennemi intime ». L’art ne se substitue pas à la réalité mais la tient à distance en lui apportant une signification, et en offrant une forme de salut. Mari récuse d’ailleurs toute forme d ’abandon de l’esprit, y compris le nirvana digital, une réponse peut être à Neuromancien paru un an plus tôt.


Chaque chapitre suscite une méditation et suggère une leçon. « Le mont Fuji depuis Hodiyaga » et ses pèlerins semblables aux pins tordus du second plan métaphorise évidemment l’idée que la vie est un voyage mais renvoie l’héroïne aux souvenirs des pins de l’Oregon, ainsi qu’aux contes de Canterbury dont s’inspira plus tard un certain Dan Simmons pour rédiger Hyperion. Le pêcheur au dessus de la vague du chapitre 6 fait surgir Le vieil homme et la mer. Plus étonnant la mer à marée basse et les pêcheurs de l’estampe intitulée « Le mont Fuji depuis Naborito » deviennent acteurs du drame de la cité engloutie R’lyeh, lieu de repos d’un certain Cthulhu.


On ne détaillera pas le contenu des autres chapitres. Mais quelque chose survient. Très vite le lecteur se précipite sur son PC ou son smartphone et effectue des allers retours entre le livre et les images. La lecture devient jeu de piste, confrontation entre texte et décor. Regardez bien le tonneau du chapitre initial, on dirait une porte d’entrée … C’est ainsi que j’ai eu l’impression de basculer tour à tour dans Quin (vénérable jeu vidéo de 1988) ou le blog de Lionel Dersot et ses balades photographiques dans le région de Tokyo. Une expérience multimédia. Incroyable non ?

(Texte corrigé le 08/07/2020)

jeudi 6 octobre 2016

L’Ile des Morts - Edition intégrale



Roger Zelazny - L’Ile des Morts - Edition intégrale - Mnémos


Le présent volume contient :

-          « En cet instant de la tempête »
-          « Cette montagne mortelle »
-          « Lugubre lumière »
-          L’Ile des Morts
-          Le Sérum de la déesse bleue
-          « Les Furies »
-          « Clefs pour décembre »


Ne pas relater le travail effectué par Timothée Rey pour le compte de l’éditeur Mnémos sur l’une des œuvres emblématiques de Roger Zelazny serait au mieux une faute de goût, au pire une injustice. Une génération de lecteurs a dévoré L’Ile des morts paru jadis chez J’ai Lu et sa suite Le Sérum de la déesse bleue publiée en Présence du futur. De ces romans où s’affrontent des dieux incarnés dans des mortels, Timothée Rey propose une nouvelle édition augmentée et réordonnée en une mini Histoire du futur (1). Si « Lugubre lumière » était connu, beaucoup découvriront les quatre autres nouvelles. « En cet instant de la tempête », en particulier apparaît comme un spin-off, voir un embryon de l’Ile des Morts. L’anthologiste, qui a également revu la traduction, s’est fendu d’une préface remarquable et d’un glossaire bien utile, car l’écrivain est le maître des ellipses narratives et de l’hyperespace textuel.

Si l‘on devait prioriser un de ces textes courts, autant se jeter sur l’introduction. Timothée Rey a concocté un voyage érudit et passionnant au pays de l’inspiration de Roger Zelazny. Le lecteur parcourt ainsi les mythes grecs de l’ancienne Arcadie, traverse Les Bucoliques de Virgile – dont un berger prête son nom à l’une des lunes d’un monde façonné par Francis Sandow – et redécouvre d’un œil neuf quelques peintures célèbres, au nombre desquelles figure la fameuse toile de Böcklin qui donne son nom à l’ouvrage. L’interprétation des figures et concepts présents dans l’œuvre de l’auteur des Neuf princes d’Ambre éblouit comme jadis la fameuse lecture de L’homme dans le labyrinthe de Rachel Tanner (2).

A tout seigneur (de lumière) tout honneur, L’Ile des Morts met en scène Francis Sandow, doyen de l’Humanité et également un des 27 porteurs de Noms. L’homme d’affaire est devenu au cours d’un voyage à la limite de l’univers connu l’incarnation de Shimbo, un dieu Pei’en maître de la foudre. Il doit sa longévité à d’interminables périples interstellaires effectués en hibernation et aux progrès de la médecine. Ce statut de démiurge lui octroie le pouvoir ou la science (avec Zelazny on ne sait jamais exactement) de création de mondes et le rend immensément riche. Un message d’un de ses amis Pei’ens mourant, l’enlèvement de Ruth, une ancienne connaissance, le forcent à quitter Terre Libre, un de ses refuges, et à combattre ses ennemis, dont Belion, une autre divinité.

Comme souvent chez l’auteur, L’Ile des Morts raconte la vengeance d’un être solitaire et puissant. Comme souvent aussi on retrouve cet art des raccourcis narratifs. Par quels moyens Francis Sandow parvient-il à créer des répliques idylliques de la Terre en quelques dizaines d’années ? On est très loin des laborieuses terraformations décrites par Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne, et plutôt dans l’ellipse poétique. Roger Zelazny a imaginé un héros hanté par le néant, un démiurge esthète qui n’hésite pas à créer une île reproduisant le tableau de Böcklin, un personnage à son image, tant l’écrivain semblait lancé dans une course poursuite entre l’écriture et la mort. Cette méditation sur la création artistique et la richesse thématique du roman font de L’Ile des Morts une œuvre majeure.

Le Sérum de la déesse bleue n’atteint pas cette qualité conceptuelle. Francis Sandow apparaît en second plan dans une intrigue sur toile de fond d’un conflit opposant « Nations Dyarchiques » (NADYA) et « Ligues Combinées » (LC).Malacar Miles, un ancien combattants des NADYA, projette d’utiliser les pouvoirs de Heidel von Hymack pour détruire Les Ligues Combinées. H, ainsi le surnomme-t-on, est en effet habité par une déesse Pei’enne de la maladie et de la guérison. En fait Heidel von Hymack sème la mort sur son passage.
Curieux roman que celui-là avec son intrigue minimaliste et un final (le combat entre Shimbo de l’Arbre Noir et Arym-o-myra) auquel Zelazny semble ne prêter aucun intérêt.

Des 4 nouvelles présentes dans ce volume, on retiendra « Cette montagne mortelle » dans laquelle un alpiniste de l’impossible qui sacrifie tout à sa passion est confronté à son passé.On retrouve Francis Sandow au sommaire de « En cet instant de le tempête ». Bien avant Interstellar - mais Michel Demuth avait déjà abordé le thème - Zelazny confronte le temps long des astronautes et le temps court des simples mortels dans un texte sur la solitude. « Lugubre Lumière » met face à face, sur une planète à l’agonie, Francis Sandow et son fils.

Intrigues, personnages, Zelazny ne serait pas Zelazny sans ce ton inimitable peut être hérité de Cordwainer Smith, qui tient à la fois de la poésie et d’une espèce de distanciation par rapport au récit.

On ne saurait trop recommander l’achat de ce volume. Certes L’Ile des Morts est la seule fiction incontournable - à coté de textes honorables - mais l’appareil éditorial de premier ordre rend caduques les éditions précédentes.








(1)   Glossaire : les 4 périodes pages 472 et 473
(2)   Bifrost Spécial Silverberg.

samedi 5 avril 2014

Dilvish le Damné

Dilvish le Damné – Roger Zelazny – Folio SF





On a dit des combinaisons d’Alexandre Alekhine, légendaire champion du monde d’Echecs, qu’elles semblaient surgir de nulle part. Serge Gainsbourg employait les mêmes termes pour caractériser les oeuvres de Chopin. Peut être faudra t’il ajouter à la liste le Colonel de l’Est et son cheval d’acier…



L’ensemble des aventures de Dilvish le Damné réunies par Gilles Dumay en Lunes d’Encre et réédités en Folio SF ne constitue pourtant pas un sommet de l’œuvre de Roger Zelazny. Le cycle des Princes d’Ambre vient en effet à l’esprit, de même que le merveilleux Seigneur de Lumière ou L’île des morts. Or dès la lecture de la première des onze nouvelles du recueil, « La route de Dilfar », s’opère une espèce de magie onirique. Il y est question d'une armée défaite à Portroy par les troupes d’un certain Colonel de l’Ouest. Le chef vaincu, Dilvish, fuit la ville en direction de Dilfar et affronte successivement plusieurs ennemis. De ce récit initial, le lecteur ne retient qu’une cavalcade effrénée mais d’une beauté foudroyante. Des textes suivants émergeront progressivement l’histoire de Dilvish, son exil dans les Enfers, son désir de vengeance contre Jélérak le sorcier qui l’y a expédié. Voilà peut-être l’explication de la fascination exercée par l’oeuvre de Roger Zelazny : une contexualisation a minima au profit d’un imaginaire flamboyant concentré sur des scènes d’action. Cela profite aux nouvelles mais constitue un handicap sur le terrain romanesque, en témoigne Terres changeantes dans le présent volume. Il est vrai aussi que les successeurs de l’auteur du Maître des Ombres ne se priveront pas d’allonger la sauce avec des cycles de fantasy interminables.



Tel quel Dilvish le Damné comprend deux sous-ensembles. D’une part onze nouvelles, et d’autre part un roman Terres changeantes rédigé sur le tard dans lequel Zelazny tente de mettre fin à son cycle.
Autant les nouvelles se lisent sans déplaisir, comme « La cité divisée » qui évoque La ville est un échiquier de Brunner ou « Mérytha et son chevalier » belle comme un conte des frères Grimm, autant le long texte précité, inspiré de La maison au bord du monde de William Hodgson, souffre d’un manque de scénario. Dilvish pénètre dans un Château-hors-du-Temps, pour affronter Jélérak. Il n’est pas le seul. La forteresse abrite un Dieu très ancien qui attire nombre de sorciers espérant lui soutirer ses pouvoirs. Le postulat tient la route, mais les séquences s’enchaînent dans une certaine confusion.



Outre les nouvelles, on n’oubliera pas de sitôt Ténèbres, sorte de Jolly Jumper résigné aux imprudences de son maître, pardon, de son compagnon. A la question posée par Dilvish page 133, « Nous avons parcouru un si long chemin. Jusqu’où nous mènera t-il ? », répondons en humble lecteur :
Galope Ténèbres, galope sans fin Cheval d’acier, que nul ne te rattrape, Ennui, Mort ou Douleur !