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mercredi 12 février 2025

Bifrost 117

Bifrost 117 : Harlan Ellison - Le cri de la science-fiction

 

 

« Toute ma vie a été mouvementée. J'ignore à quel point on peut séparer la personnalité de l'auteur de son œuvre, mais ça me semble impossible. Je pense que c'est évident, si on lit ce que j'écris. Bon, John Clute m'a autrefois accusé d'écrire à pleins poumons. Ce n'est pas tout à fait vrai. Si vous lisez « Jeftty a cinq ans » ou « Grail », ou n’importe quelle autre nouvelle dans le genre, vous vous rendrez compte qu'elles sont écrites sur un ton beaucoup plus calme. J'apporte à mon travail la même passion, le même niveau d'engagement, la même détermination à ne pas flancher ou me détourner de l'abîme face à moi, que je le fais dans ma vie.

J’ ai marché de Selma à Montgomery aux côtés de Martin Luther King. J'ai travaillé avec César Chavez dans la vallée de Coachella pendant la grève des pamplemousses. J’ai affronté le Ku Klux Klan, j'ai donné des milliers d'heures de conférences en faveur de l'amendement sur l'égalité des droits à l’époque où nous cherchions à le faire adopter par le Sénat Je tiens à ce que je fais, je crois en mes actes, et je porte cette même conviction dans mes écrits. Certaines personnes vivent leur vie avec un niveau d'implication ou d'engagement plus élevé que d'autres. Il est possible que je sois ce genre de personne. Aucune idée. »

Harlan Ellison (1934-2018)

 

 

Hasard des temps, les revues Galaxies et Bifrost sortent simultanément un numéro consacré respectivement à Robert Silverberg et Harlan Ellison. Avant de plonger dans le contenu du numéro 117 de la seconde, j’ai jeté un œil sur l’historique des numéros de Bifrost proposés à la vente et me suis fait la réflexion suivante : entre un lecteur de science-fiction de ma génération et un lecteur biberonné à la mainstream existe une différence de taille à laquelle personne ne pense. A l'époque de mes premières lectures, à l’âge de quinze ans, le Panthéon des écrivains anglo-saxons de SF était en vie et publiait à tour de bras; les « anciens » (Asimov, Heinlein, Vance, Van Vogt, Sturgeon, Simak etc.), comme la new wave (Ballard, Moorcock, Delany, Brunner etc.), sans oublier Dick, Farmer, Aldiss et le cyberpunk, qui n’avait pas encore émergé … Idem enfin pas tout à fait pour le domaine français héritier tout de même d’un ensemble rétro fictionnel d’ampleur. En traversant La Manche ou l’Atlantique, les plus passionnés et fortunés d’entre nous avaient la possibilité de s’entretenir, lors des conventions, avec les légendes du genre. La venue de Philip K. Dick à Metz en 1977 reste dans les mémoires. Ce furent des temps incroyables. Le Panthéon de la littérature mainstream, lui, s’étend sur des siècles et recèle des mystères à jamais irrésolus sur Shakespeare, Molière et d’autres, et nous ne connaitrons jamais le contenu des bibliothèques disparues de l'Antiquité.

 

Sur la légende Ellison, l’excellente revue d’Olivier Girard propose un dossier charpenté autour d’une passionnante biographie de l’auteur de « Jeffty a cinq ans » concoctée par Laurent Queyssi. On y découvre ce que signifie le métier d’écrire quand celui-ci constitue la seule source de revenu, à savoir une précarité sans cesse repoussée à l’aide de productions alimentaires ou de propositions éditoriales miraculeuses, la recherche d’oxygène du côté d’Hollywood promesse de scénarii de télés ou de cinéma, une longue route aboutissant enfin à une certaine aisance matérielle. Taper, taper sans arrêt contre le mur jusqu’à ce qu’il cède et surtout défendre inlassablement son bout de gras, quitte à se bâtir une réputation de procédurier. Harlan Ellison, petit bonhomme d’un mètre cinquante neuf n’a cessé de crier « J’existe ! » sur tous les tons, se racontant inlassablement non seulement dans les préfaces de ses recueils de nouvelles mais dans toutes celles de tous les textes à l’intérieur jusqu’à plus soif , exercice soûlant pour le lecteur mais bien utile au biographe.  Un écorché vif  - lisez donc la nouvelle susnommée présente dans Bifrost 117 - qui se la jouait James Cagney gangster face aux producteurs de Star Trek ou aux gardes du corps de Sinatra,  sans oublier ses prestations d’écrivain-écrivant en vitrine de librairie. Un existence de bruit et de fureur héritée d’Hemingway dont il appliquait les consignes d’écriture - encore que pour ma part les péripéties existentielles de l’auteur de Quand sonne le glas m’impressionnent plus que l’intégrale de ses nouvelles. J’évoquais un combo Silverberg/Ellison (1) au début de cette chronique. On voit dans la revue les deux maitres en photo à deux reprises. Un parcours similaire les unissait, à l'avantage de Bob plus à l’aise dans le format long. L’émotion gagne à la lecture du travail de Laurent Queyssi, d’autant plus que l’œuvre d’Harlan Ellison, constituée essentiellement de nouvelles, souffre d’une présence éditoriale déclinante au sein d’une pléthore d’ouvrages d’occasion. Espérons que tout cela ne disparaisse pas comme le monde de Jeftty.

 


Autour de cette colonne vertébrale gravite une interview choc datant des années 2000, que l’on peut interpréter comme un exercice de foi, une éthique de vie alternant rafales de mitrailleuses balancées sur le fandom américain et louanges adressés à l’équipe de Babylon 5 ainsi que le long combat mené pour l’attribution d’un Grand Master Award au vieux Van Vogt. De son côté Erwann Perchoc s’attaque aux Dangerous Visions célèbre anthologie des années 70 proposé par l’auteur, réunissant le gratin de l’époque; Jean-Daniel Brèque inventorie les non-fictions. Enfin un guide de lecture et l’exhaustive bibliographie d’Alain Sprauel des œuvres traduites en français complètent l’ensemble. Sur les centaines de nouvelles rédigée par Ellison, le choix de la rédaction s’est porté sur la plus primée « Jeftty a cinq ans » dont je ne dirai rien laissant au lecteur le plaisir de découvrir ce chef d’œuvre.

 

En dehors du dossier consacré à Harlan Ellison, Bifrost propose à son habitude quelques nouvelles. Le texte de Thomas Day est celui qui s’apparente le plus à une dangerous vision. Un sexothérapeute exerce à la demande d’une de ses meilleures clientes, ses talents sur sa fille. Scabreux ? Non. Sexe il n’y a pas. Tout l’intérêt de la nouvelle réside dans l’opposition de deux personnages issus de traditions différentes. Thomas Day est de ceux qui apportent un peu de lumière dans un monde que la science-fiction se plait à obscurcir. Restent deux fictions, l’une d’Alastair Reynolds, l’autre de Suzanne Palmer qui mettent en scène deux soldats « cybernétiques » en opération militaire. La coexistence de la conscience biologique et des intelligences artificielles de ces humains robotisés fournit la trame de l’intrigue. Deux textes remarquablement agencés avec une préférence pour celui de Palmer totalement hilarant. Le futur recueil des 42 promet !


Quelques lectures de l'écrivain dans ce blog :

 

Gentleman Junkie - Les Humanoïdes associés

Hitler peignait des roses - Les Humanoïdes associés

La bête qui criait amour au cœur du monde - Les Humanoïdes associés

La machine aux yeux bleus - Flammarion Imagine


(1) Merci à Jim de CSF pour l'expression


mardi 15 août 2023

Gentleman Junkie

Harlan Ellison - Gentleman Junkie - Les Humanoïdes associés

 

 

Second recueil de nouvelles publié par Les Humanoïdes associés en 1979, Gentleman Junkie explore les premières incursions dans l’écriture d’Harlan Ellison à la fin des années 50 et au début des années 60. Mis à la porte de l’université pour Dieu sait quelles raisons il exerce à New York divers petits métiers et se met à écrire comme un fou bien décidé comme Robert Silverberg à vivre de sa plume. Gentleman Junkie est un point de bascule, celui où la vocation d’écrivain a pris le pas sur l’antimatière : un mariage raté, l’endettement, les nuits sans fin.

 

Sex, drug and rock and roll jazz. Même si l’auteur n’a pas entièrement succombé selon ses dires à la sainte trinité de la beat generation, les histoires d’Ellison racontent tout cela. La science-fiction ne figure pas ici au menu, et l’ensemble dresse le panorama d’une Amérique violente, raciste, déboussolée. C’est loin d’être son meilleur ouvrage. Mais même si le fond pèche par manque de consistance, le style emporte l’adhésion. Qui pourrait démarrer par une entame comme celle-ci :

« Sans forme, créature au cœur battant faite uniquement de sensibilité et d'instinct, j'avais traversé ma vie à la nage dans une mer aussi noire que les motivations m'ayant animé... La logique, la raison, étouffées dès ma naissance, ont joué un rôle vraiment infinitésimal dans mes actes, et je ne peux même pas dire qu'elles m’ont permis de quitter le port avec la bonne marée. Ballotté, à la dérive. Et une fois ou deux je me suis même collé à une autre entité dans cet océan sans lumière, je lui ai sucé tout ce qu'elle avait et suis reparti flotter ailleurs. Si je savais, si j'avais la moindre idée du pourquoi — pourquoi je fais ce que je fais pourquoi un homme moi (et Dieu sait que je suis loin d'être idiot) ne peut trouver ni boussole ni morale — cela me sauverait peut-être de demain. A partir de ce soir, il vaut mieux que je reste tranquille. Mais ce soir a commencé il y a trois jours, et demain est aussi inévitable que la façon dont tout a démarré. »


 

Qu’extraire ? L’introduction qui détaille les premières lignes de cette fiche, « La vérité », incursion dans le monde du jazz, « Daniel Blanc pour la bonne cause », sacrée histoire de bouc-émissaire dans la lignée de « Ceux qui partent d’Omélas » d’Ursula Le Guin ou de « La loterie » de Shirley Jackson mais dont l’intensité évoque le film Dans la chaleur de la nuit. Le sexisme fait son apparition dans la touchante nouvelle « Il y en a une dans chaque campus ». Il y a un peu de Jack Barron et l’éternité et Good morning Vietnam dans le réussi « Jacky à l’antenne, bonsoir », numéro d’équilibriste d’un animateur radio qui tourne mal. « Entre le fanatique, à l’avant-scène » aurait mérité un traitement plus long. C’est ce qu’a réalisé sur un thème similaire Stephen King avec La tempête du siècle. « Plus de quatrième commandement » est un mauvais titre, VO incluse. « Honore ton père et ta mère » aurait été plus simple. Il y a des conflits familiaux dont on ne se débarrasse jamais, même après la mort de leurs acteurs. Ellison est un des auteurs qui parle le mieux de l’enfance comme en témoignait ailleurs « Toute une vie, dont une enfance pauvre » dans l'anthologie La frontière Avenir de Henry-Luc Planchat


 

Il se murmure chez l’éditeur Le Bélial’ qu’un Dangerous Visions pourrait être mis en chantier à une échéance non définie. Tant mieux. Sans Ellison, on s’ennuie dans le Landerneau littéraire.



SOMMAIRE

- La Chute (Final Shtick, 1960)

- Gentleman Junkie (Gentleman Junkie, 1961)

- On peut dire un petit mot ? (4 déclarations de la Génération Baillonnée) (May We Also Speak?, 1961)

- Daniel Blanc pour la bonne cause (Daniel White for the Greater Good, 1961)

- Marquise... Marquise... (Lady Bug, Lady Bug, 1961)

- En prime avec ce paquet ! (Free With This Box!, 1958)

- Il y en a une dans chaque campus (There's One on Every Campus, 1959)

- Sur les cimes de l'aveuglement (At the Mountains of Blindness, 1961)

- Jacky à l'antenne, bonsoir (This is Jackie Spinning, 1959)

- Ce n'était pas un jeu pour les enfants (No Game for Children, 1959)

- Feu Arnie Draper le Grand (The Late, Great Arnie Draper, 1961

- High Dice (High Dice, 1961)

- Entre le fanatique, à l'avant-scène (Enter the Fanatic, Stage Center, 1961)

- A chacun selon sa faim (Someone is Hungrier, 1960), )

- Souvenir d'une trompette bouchée (Memory of a Muted Trumpet, 1960)

- Autoroute (Turnpike, 1961)

- Sally dans notre allée (Sally in Our Alley, 1959)

- Le Silence de l'infidélité (The Silence of Infidelity, 1957)

- Cool, mec ! (Have Coolth, 1959)

- B.P. 02 (RFD #2 [For Service Rendered], 1957)

- Plus de Quatrième Commandement (No Fourth Commandment [Wandering Killer], 1956)

- La Nuit des terreurs délicates (The Night of Delicate Terrors, 1961)


lundi 10 octobre 2022

Hitler peignait des roses

 

Harlan Ellison - Hitler peignait des roses - Les Humanoïdes associés

 

 

 

Premier recueil des quatre consacrés par Les Humanoïdes associés aux nouvelles de Harlan Ellison, Hitler peignait des roses est peut-être le plus chaud bouillant. Indépendamment des qualités littéraires soulignées par Stephen King dans son essai Anatomie de l’horreur, l’anthologiste des Dangerous visions dézingue l’establishment éditorial et télévisuel des décennies 60 et 70. Il y consacre une préface asphyxiante de quinze pages et une nouvelle, « L’oiseau » dans laquelle, par pseudo interposé, il massacre nommément la scène littéraire newyorkaise en l’espace d’une soirée. Il n’a pas digéré, bien qu’il ne l’évoque pas, les multiples réécritures d’un scénario légendaire pour la franchise Star Trek. De fait il se battra toute sa vie pour le respect de ses textes.

 

L’autre caractéristique, mais pas spécifique d’Hitler peignait des roses, est la présence envahissante, lourde, des notices précédant les nouvelles. A l’image de « A à Z dans l’Alphabet Chocolat » énumération de très courts récits rédigés pour la plupart en une journée dans la vitrine d’une librairie, Harlan Ellison se présente comme un écrivain écrivant : c’est moi Harlan regardez-moi tapant sur ma machine ! Il convie à sa table les plus grands noms comme William Blake dans le superbe « Voir », où il raconte l’histoire d’une mutante qui vend ses yeux pour pouvoir s’offrir une fin de vie dans un lieu paradisiaque. « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaitrait comme elle est, infinie ». Cette citation permettait l’économie d’une introduction de quatre pages. Quant au texte, il parle de lui-même :

 « Verna ferma les yeux et se mit à parler. Elle dit à la femme ce que signifie voir. Voir la direction des choses, comme les pois­sons aveugles des grottes souterraines voient les variations du courant des eaux, comme les abeilles voient les bouffées de vent, comme les loups voient les halos de chaleur enveloppant les humains, comme les cloportes voient les murs des cavernes dans l'obscurité. Voir les souvenirs, tout ce qui lui était déjà arrivé, le bien et le mal, le beau et le grotesque, le mémorable et les futilités extrêmes, les souvenirs lointains et ceux de l'ins­tant précédent, avec une netteté absolue, une profondeur de champ parfaite dans le moindre détail, tout le passé, sur demande. Voir les couleurs, la volupté des bactéries aériennes, les nuances infiniment subtiles des roches, des métaux et du bois naturel, les mutations délicates d'une flamme de bougie dans un spectre de lumières invisibles à l'œil ordinaire, les couleurs du givre, de la pluie, de la lune, et des artères palpitant à fleur de peau ; les couleurs intimement mêlées des empreintes digi­tales déposées sur un crédit, si pareilles aux tableaux du vieux maître Jackson Pollock. Voir des couleurs qu'aucun œil humain n'a jamais vues. Voir des formes et des rapports de formes, la calligraphie enchevêtrée de toutes les parties du corps vivant à l'unisson, le jour se dissolvant en nuit, les espaces, et les espaces entre les espaces qui constituent, par exemple, une rue, les lignes invisibles qui relient les êtres, Elle parla de voir, de toutes les façons de voir — sauf..., la vue stroboscopique de chaque personne. Les ombres au sein des ombres derrière les ombres, qui constituent des portraits terrifiants, contournés, insupportables. De cela elle ne parla pas. »


  

L’écrivain offre en quinze fictions un nuancier d’horreur et de fantastique, n’atteignant pas les sommets que furent « La machine aux yeux bleus » ou « Un gars et son chien », mais jamais plat ni innocent. Dans « Croatoan » (âmes sensibles s’abstenir), qui a obtenu un Locus en 1976, un avocat va rechercher dans les égouts un fœtus balancé dans ses WC après un avortement clandestin ! Il y fait de surprenantes rencontres.

Un vendredi 13, l’Enfer s’ouvre accidentellement. Quelques âmes damnées s’en échappent dont Margaret Thruswood victime d’une erreur judiciaire. Le Ciel ne vaut pas mieux que l’opinion publique. Telle est la leçon d’ « Hitler peignait des roses ». 


Une phrase d’Anaïs Nin « Il n’y a qu’une perversité : l’incapacité d’aimer » dicte plusieurs textes intéressants. « Mom » est le récit classique d’un homme poursuivi par le fantôme affectueux mais envahissant de sa mère juive. Pour prolonger son existence, un homme se fait injecter des doses infinitésimales de « mort » par une séduisante doctoresse. Mais quel est le prix exigé pour « Le diagnostic du docteur d’Arqueange » ? Un séducteur se voit retourner la monnaie de sa pièce dans « Les femmes solitaires sont les outres du temps ».


  

Quelques récits pas très substantiels se lisent sans déplaisir, tels « Le Boulevard des rêves brisés », des fantômes de criminels nazis défilent dans Manhattan ; ou une réminiscence de la légende du joueur de flute de Hamelin (« Le Messager de Hamelin »). Jugement mitigé pour « Dans la crainte de K » qui sous les auspices de Kafka et du Sartre de L’enfer c’est les autres dévoile l’incommunicabilité au sein d’un couple. On préfèrera le léger et amer « Breuvage d’outre-monde » réflexion en forme de ruban de Möbius sur la condition humaine, digne de Bradbury.


 

Mes préférences vont dans l’ordre à « Voir », « Breuvage d’outre-monde », « Croatoan », « L’oiseau », « Les femmes solitaires sont les outres du temps », « Le diagnostic du docteur d’Arqueange ».

 

« -Docteur, ma vie est semblable à la vie de tout le monde. Je suis très souvent malade, j'ai des factures que je n'arrive pas à payer, ma fille a été renversée par une voiture et tuée, et je ne peux pas supporter d'y penser. Mon fils a été brisé au seuil de son existence, c'est désormais un infirme incurable. Ma femme et moi, nous ne nous parlons pas beaucoup, nous ne nous aimons plus... à supposer que nous ne nous soyons jamais aimés. Je ne suis ni meilleur ni pire que quiconque sur cette planète, et c'est de cela que je parle: la souffrance, l'angoisse, la vie dans la terreur. La terreur de chaque jour. Sans espoir. Vide. Cette vie horrible d'être humain, est-ce donc ce qu'une personne peut avoir de mieux ? Je vous dis qu'il y a des endroits meilleurs, d'autres mondes où la torture d'être humain n'existe pas. »


 

Harlan Ellison, toujours vivant.



Introduction :

Enfin révélé ! Ce qui a tué les dinosaures ! Et ça n'a pas l'air d'aller très fort vous non plus                    

-     Croatoan

-     La Collaboration

-     Tuer Bernstein

-     Mom

-  Dans la crainte de K

-   Hitler peignait des roses

-  Le Vin est resté débouché trop longtemps et le souvenir
s'est éventé

-     De A à Z dans l'alphabet chocolat

-     Les Femmes solitaires sont les outres du temps                                           

-  Le Messager de Hamelin

-   L'Oiseau

-  Voir

-  Le Boulevard des rêves brisés

-  Breuvage d'outre-monde

-   Le Diagnostic du docteur D'arqueAnge


jeudi 21 avril 2022

Le génie qui ne tenait pas en boîte

 

Harlan Ellison - La bête qui criait amour au cœur du monde - Les Humanoïdes associés

 

 

 

Je n’ai pas trouvé trace d’un mot, à défaut d’un hommage, pour Harlan Ellison dans les récentes « Reflections » de Robert Silverberg rédigées pour le magazine Asimov’s science fiction. Cela viendra peut-être un jour. Les deux hommes collaborèrent pourtant et voisinèrent dans les années 50 à New-York. Chacun suivit ensuite son chemin de création, Harlan surtout dans les nouvelles scénarii et scripts, bataillant tous deux quand il le fallait pour la protection juridique de leurs écrits. Silverberg est un géant absolu mais l’empreinte de l’anthologiste des Dangerous visions dans la vie littéraire, le fandom ou le milieu cinématographique de son temps reste incomparable. Les batailles rangées dit-on continuent aujourd’hui dans les conventions américaines. Le fantôme d’Ellison doit y être pour quelque chose.

 

On trouve dans le recueil La bête qui criait amour au cœur du monde, publié jadis par Les Humanoïdes associés, un melting-pot bien à l’image de celui qui se définissait comme « une soupe en ébullition ». Moins homogène que l’anthologie La machine aux yeux bleus, concoctée par Jacques Chambon - on le retrouve ici à la traduction - il alterne fictions de premier plan et sorties de route. Tel fut Harlan, excessif en tout. Le premier texte qui donne le titre au recueil (ah les titres chez Ellison …) a obtenu un Hugo en 1969. Difficile d’y comprendre quoique ce soit, à l’instar du directeur du magazine d’alors qui le publia. Il se présente comme une succession d’évènements sans liens : une vague d’attentats terroristes, la découverte sur une planète étrangère d’une statue géante représentant le criminel, la capture d’un homme se dissimulant sous la forme d’un dragon à sept têtes etc. Il appartient en quelque sorte au lecteur, dans cette story expérimentale, de se construire son propre pitch. Au rayon des productions dispensables on notera le très court « Blanc sur blanc » dans lequel un gigolo se fait enlever par un yeti (si, si). Un peu au-dessus, totalement surréaliste, « La division de Possinc Esclar » raconte la rencontre d’un alien et d’un humain. Pas de quoi compenser la perte d’une machine à écrire, puisque telle semblait être l’origine de l'histoire … Saluons l’effort de Chambon dans cette galère. « Le Dormeur aux mains calmes » vient interrompre cette spirale de déception. Les guerres ont disparu de la surface de la Terre. Le responsable de cette situation est un homme enterré profondément sous terre qui communique aux vivants ses rêves de paix. Mais certains ne l’entendent pas ainsi … Un récit Dickien, difficile, moins spectaculaire qu’« Un gars et son chien » mais tout aussi fort.

 

L’horizon continue de s’éclaircir avec l’odyssée de trois aventuriers et aventurières en quête d’une cité perdue dans les sables écarlates. Mais est-on sur Mars ? « Phénix » évoque les textes de Leigh Brackett et vaut surtout par sa chute. Dans l’esprit de Duel, deux véhicules s’affrontent sur une autoroute. « Sur la route panoramique » n’est pas mauvais en soi mais date … Le second coup de tonnerre éclate avec « Papa Noël contre S.P.I.D.E.R. » que résume ainsi la quatrième de couverture : « Un père Noël James Bond affronte Ronald Reagan dans les toilettes d’un asile d’aliénés ». De quoi s’agit-il ? Nous sommes en 1968, la guerre au Vietnam s’intensifie, les afro-américains tentent de faire valoir leurs droits civiques, Bob Kennedy se fait dégommer. La raison de ce bordel ? Un symbiote extraterrestre envahit le cerveau des Reagan, Johnson, Nixon et consorts. Raison de plus pour l’éliminer. Pochade ? Pas totalement. Délire et écriture, les aiguilles ne sont pas loin ici de fusionner.

 


« Essaie donc un couteau émoussé » rejoint le plateau des meilleurs textes. Blessé à mort, un prêcheur tente d’échapper à ses poursuivants dans une boite de nuit. Au-delà de la référence évidente à Je suis une légende, Ellison assimile célébrité et vampirisme. Un camé proxénète en crise tue une femme.  Fuyant la police, il entre dans une boutique et se retrouve plongé dans une jungle. Bénéficiant d’une écriture soignée « L’endroit sans nom » n’atteint pas sa cible, la faute à un personnage qui subit un châtiment tout en demeurant étranger au sentiment de culpabilité qu’il incarne paradoxalement. « La course aux étoiles » est un bon texte classique (1957), bien construit. La confédération terrienne capture un camé (encore un et ce n’est pas le dernier !) et en fait une bombe humaine pour aller détruire un ennemi stellaire. Mais Human Bomb, au départ trouillard absolu, décide de n’en faire qu’à sa tête … On applaudit « Est ce que vous écoutez ?» pas loin dans sa forme des meilleurs textes personnels de Robert Silverberg. Avant Damasio ou Priest, Ellison abordait le thème de l’invisibilité sociale.



 

Suivent deux autres bonnes nouvelles classiques, bien qu’écrites à plus de dix ans d’écart. « Places debout exclusivement » : un vaisseau spatial gigantesque fait irruption dans le ciel new-yorkais. Allons-nous assister à une préquelle d’Independance Day ? Il semble que non, mais quel est le prix du spectacle ? Dans « Profession : tueur de planètes » un mercenaire offre ses services aux conquérants de la Galaxie. La conclusion du récit - la tyrannie est préférable au chaos - rencontrée ailleurs (Shadrak dans la fournaise de Silverberg, par exemple) laisse une impression de malaise. Un petit bijou vient effacer tout cela. De retour de l’armée, un jeune homme tente de récupérer son ex-petite amie. Il la retrouve dans une communauté californienne « un petit monde clos, limité au nord par la mescaline et l’acide, au sud par l’herbe et le peyotl, à l’est par le speed et les barbituriques, à l’ouest par les sédatifs et les amphétamines ». Intégré au groupe Kris voit les soirées de défonce virer au cauchemar. Sans conteste « Brisé comme un lutin de verre » titille les gencives.  Le plus célèbre texte clôt le recueil. « Un gars et son chien » raconte les déambulations d’un homme et de son animal favori dans un univers urbain dévasté par la troisième guerre mondiale. Le sel de l’histoire vient de la bestiole dont les performances cérébrales ont été décuplées par des expériences génétiques lui octroyant des capacités télépathiques et … la faculté de repérer les filles à longue distance. C’est très macho, très drôle et cela nous rappelle que la renommée d’une fiction vient aussi de sa descendance.

 

Ne manquez pas de lire l’introduction, mélange de compliments et de coups de griffe, de vérités et de mauvaise foi. Tout Harlan Ellison quoi. Le recueil, inégal, réserve de sacrées surprises.

 

P.S : Le titre de la chronique fait référence à un roman de Fritz Leiber.





mercredi 18 juillet 2018

Bonjour Monsieur Ellison


Harlan Ellison - La machine aux yeux bleus - Flammarion Imagine






Parmi les événements de mon existence à passer sous silence, figure la participation à une anthologie proposée par un défunt site internet consacré à la science-fiction. Ne demeure que le souvenir du titre d’une pitoyable nouvelle : Soins Attentifs à l’Usage des Nyctalopes Apathiques. Quelle mouche m’avait piquée pour rédiger cette … chose ? Harlan Ellison et ses Dangerous Visions bien sûr ! « Eclatez-vous ! » avait-il lancé aux auteurs participant à cette compilation historique parue en 1967 (l’année de Sergent Pepper) et traduite en 1975. Mais se lâcher est une chose et écrire correctement en est une autre. J’avais oublié le second terme de la proposition. Dans l’ouvrage chroniqué ici, le natif de Cleveland - récemment décédé - évoque d’ailleurs avec un soupir ennuyé les productions du fandom …


La machine aux yeux bleus est un recueil de nouvelles du trublion de la SF, paru en 2001, et choisies par Jacques Chambon. L’ouvrage épuisé attend une déclinaison en poche. Il fait figure d’exception dans la mesure où Harlan Ellison étant en quelque sorte son propre anthologiste, n’admettait pas que ses textes courts soient dispersés. Plusieurs traducteurs ont été mis à contribution, l’ensemble constituant, selon la formule heureuse d’Olivier du forum Culture SF, un Livre d’or auquel il n’a jamais eu droit. Un commentaire de l’auteur (avec Ellison on n’y échappait jamais) introduit et contextualise chaque récit.


Les douze fictions du volume naviguent entre fantastique et mainstream. Certaines, très anciennes, datent de l’époque où Robert Silverberg était le voisin de palier newyorkais de l’écrivain. Nostalgie … Encore plus en amont, les références à des séries télévisuelles datant des années 40 égarent un peu le lecteur : mention spéciale à la traductrice Isabelle DELORD-PHILIPPE qui heureusement ne lésine pas dans « Rires préenregistrés » sur les notes de bas de page. Celles-ci rappellent qu’Harlan Ellison a travaillé comme scénariste pour le cinéma et la télévision et a alimenté notre imaginaire collectif au travers de productions légendaires comme Au-delà du réel, Alfred Hitchcock présente, Des agents très spéciaux, Star Trek, Babylon 5 …


La tonalité des récits évoque parfois Sturgeon. Leur matière première c’est l’être humain et ses souffrances : le mal de solitude, la difficulté de la vie en couple, l’incompréhension. Ellison oscille entre tendresse et rébellion. De ces fictions on retiendra d’abord la nouvelle éponyme « La machine aux yeux bleus ». Une machine à sous d’un casino de Las Vegas tombe amoureuse d’un joueur fauché. Chaque fois qu’il introduit une pièce, elle délivre un jackpot. Mais quel en est le prix ? Dans « La plainte des chiens battus », une newyorkaise assiste depuis son balcon au meurtre d’une femme dans la cour de l’immeuble. Les voisins ne réagissent pas comme s’ils assistaient à un rite sanglant. En bref, la ville considérée comme un monstre froid. « Jeffty a cinq ans » petit bijou de nostalgie reçut un Hugo. Donny et Jeffty sont copains depuis l’âge de cinq ans. Mais le second ne vieillit pas et garde un esprit de petit enfant au grand désespoir de ses parents. Les années passent et Donny devenu adulte revient voir occasionnellement son toujours jeune ami. C’est alors qu’il remarque un fait étrange : lorsque Jeffty allume son poste radio, il capte les émissions du passé. Récit sur la part d’enfance que nous conservons en nous, « Jeffty a cinq ans » remporte tous les suffrages. Thème Dickien pour « Retour de flamme ». Un homme voit ressurgir dans un ordre antéchronologique les femmes de sa vie. « Toute ma vie est un mensonge » m’a impressionné. L’histoire raconte la vrai-fausse amitié entre un écrivain brillant et un compère moins doué. Harlan Ellison a transposé dans son récit l’inimitié bien connue d’Edgar Poe et de Rufus Wilmot Griswold. « Rires préenregistrés » est un portrait acide du milieu télévisuel et du cinéma et l’histoire d’une femme transformée en IA à partir des bandes sons de ses films ou émissions. Dans « Le mal de solitude » l'auteur, en relatant un divorce, dit l'amour impossible, l'abîme entre les êtres, et le salut par l'écriture.


Les autres fictions hormis « Le prix de la sueur », une œuvre de commande express pour une émission radio et « Vengeance aveugle » ne déméritent pas. « La course de la reine rouge » évoque la série TV Code quantum. Un homme traversant contre son gré des mondes parallèles est contraint d’incarner temporairement des existences humaines. « Le septième jour » raconte l’affrontement d’un homme et de son double.


J’ai gardé pour la fin « Ecoute l’horloge sonner le temps ». Elle vaut son pesant de commentaire, puisque rédigée, nous apprend l’écrivain, dans une tente en plastique à l’entresol d’un hôtel, en réaction au refus de l’état d’Arizona de ratifier un amendement pour l’égalité des droits. L’intrigue ? Un homme passe au travers de son existence et se retrouve dans les limbes en compagnie de millions d’autres. Aura-t-il une seconde chance ? Ecrit avec une merveilleuse simplicité et économie de moyens, ce texte donne la clef de l’énigme Ellison : un être passionné, éternellement jeune qui empoigna la vie et son métier à bras le corps.