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jeudi 2 décembre 2021

Le Grand Livre de Mars

 

Leigh Brackett - Le Grand Livre de Mars - Le Bélial’

 

Leigh Brackett revient. Le Bélial’ réédite treize ans après, dans la collection Kvasar, une compilation des aventures de son personnage emblématique, Éric John Stark. Elle fut complétée par un deuxième omnibus en 2014 : Stark et les Rois des étoiles. 

Le Grand Livre de Mars contient trois récits et un recueil :

L 'Épée de Rhiannon

Le Secret de Sinharat

Le Peuple du Talisman

Les Terriens arrivent

 

Elle est agrémentée par une préface de Michael Moorcok, une postface de Charles Moreau et une bibliographie d’Alain Sprauel, le tout rassemblé dans une très belle livrée non pas rouge, mais rose fuchsia conçue par Guillaume Sorel !

 

Admiratrice des œuvres d’Edgar Rice Burroughs, Mars fut le premier jardin de Leigh Brackett. Avant la publication de The Sword of Rhiannon en 1949, elle soumit en 1940 à la revue Astounding une première nouvelle intitulée « Martian Quest ». Elle épousa Edmond Hamilton qui collabora, ainsi que Ray Bradbury, à un autre cycle, celui de Skaith. Mélanges de science et de fantasy, ses histoires construites de façon rigoureuse, révèlent une styliste non négligeable. Il suffit de l’écouter : « … il savait qu’il avançait dans un désert où le vent lui-même avait oublié le nom des morts qu’il pleurait ». Pour paraphraser Moorcok, on pressent ici la poésie des Chroniques Martiennes et les fascinations minérales de Vermillion Sands. Leigh Brackett rejoint au panthéon des écrivaines ses contemporaines Catherine Moore ou Judith Merrill. Happée par Hollywood suite à la parution d’un roman policier, elle rédigea les scenarii de plusieurs célèbres westerns et surtout un premier jet de L'Empire contre attaque !

  

L'Épée de Rhiannon conte les mésaventures d’un archéologue aventurier (déjà !) sur Mars. Alors qu’il sort d’un bar de la ville de Jekkarta, un voleur tente de vendre à Matt Carse un objet pillé dans une tombe. Il s’agit, selon la légende, de l’épée de Rhiannon, l'arme d'une divinité très ancienne et maudite. Désireux d’en savoir plus il explore les lieux de la découverte, mais le pilleur le projette dans un vortex temporel. Carse émerge dans une Mars rajeunie d’un million d’années. Les sables ont disparu, un océan borde désormais l’antique cité portuaire. Le voyageur se retrouve instantanément mêlé à un conflit qui oppose deux cités, Sark et Khondor. De plus, comme dans Le livre de Ptath de A.E Van Vogt ou L’ile des morts de R. J. Zelazny un dieu habite son esprit. Les deux font alors cause commune, l’un pour réintégrer le monde de son époque, l’autre pour rompre la malédiction dont l’ont frappé les Quiru, ses frères. Bien sûr, les personnages masculins machistes, caricaturaux, sentent leur époque. Mais la narration rondement menée et les Hybrides ne manquent pas de charme.

 

 


  

Adieu Matt Carse, place à Éric John Stark un mercenaire natif de Mercure et en rupture de ban sur Mars. Rattrapé par la patrouille en l’occurrence le chef d’une sorte d’agence interplanétaire, il échange sa liberté contre la promesse de s’opposer aux agissements d’un chef barbare. Kynon, c’est son nom, fait appel à la pire engeance du système solaire et aux habitants des villes des Bas-Canaux (dont Jekkarta) pour envahir Les Terres sèches de Mars et se constituer un empire. Il promet la vie éternelle à ses troupes, un secret détenu par un ancien peuple disparu, les Ramas. Infiltré dans la bande, Stark fait route à travers le désert martien vers l’antique cité de Sinharat. Un mauvais coup d’une vieille connaissance vénusienne le sépare lui et la compagne de Kynon de la troupe. Bérild femme mystérieuse et inquiétante les sauve en les menant à un mystérieux point d’eau. Enfin parvenu dans la ville, Stark découvrira Le secret de Sinharat. Un récit sans temps mort qui a pris au fil du temps la délicieuse patine des textes d’avant-guerre. Guillaume Sorel comprendra, j’espère, que j’ai rêvé des guerriers de Frazzeta et imaginé une Sinharat dessinée par Alex Raymond.

  

Ayant achevé sa mission Éric John Stark fait route vers la Calotte Arctique martienne (1).  Il emmène avec lui un voleur blessé à mort. Le moribond lui fait promettre de ramener à la cité de Kushat un talisman dérobé par ses soins. Il décède et sur son chemin Stark croise la route d’une bande de brigands dirigée par un barbare masqué. Ciaran a décidé de s’emparer de Kushat et de son talisman. Capturé et torturé le héros s’échappe, rentre dans la ville dont les habitants restent persuadés que la fausse amulette en leur possession les protège de toute attaque. Dans la furie des combats menés par le héros du Peuple du talisman, Leigh Brackett retrouve le souffle de Robert E. Howard. Etonnantes aussi ces femmes altières, guerrières, reines comme dans L'Épée de Rhiannon ou meneuses d’hommes ici, adversaires dans un premier temps, puis amicales ou séductrices. Leurs affrontements avec Stark ne seraient-elles pas des parades nuptiales entamées à la pointe de l’épée ?

  

Exit Éric John Stark, que l’on retrouvera dans Le cycle de Skaith : Les Terriens arrivent compile cinq nouvelles. A l’image des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury elles ont pour cadre la colonisation de Mars par la Terre. L’une d’entre elles « La route de Sinharat » y fait explicitement allusion. Martiens et humains s’affrontent sur un projet de réhabilitation d’une cité ancienne. Deux textes me semblent émerger d’un corpus par ailleurs remarquable : « La malédiction de Bisha » et « Les derniers jours de Shandakor ». Le premier raconte le drame d’une petite martienne qu’un terrien tente de sauver d’un rituel sacrificatoire. D’une grande richesse thématique il anticipe « Ceux qui partent d’Omélas » de Le Guin, évoque les antagonismes entre tradition et modernisme que développera ultérieurement un Resnick au meilleur de sa forme et l’émotion de certaines fictions de Ken Liu. Le second évoque la découverte d’une cité perdue. Un anthropologue fait connaissance d’un des derniers représentants d’une ethnie martienne inconnue. Excité à la perspective d’une découverte majeure, l’homme de sciences découvre une cité fortifiée au milieu d’un désert. Des brigands rodent autour des remparts. Parvenu dans les murs il découvre un spectacle fabuleux d’individus chamarrés se livrant à d’intenses activités. Soudain trois femmes s’avancent vers lui et le traversent. Elles ne l’ont pas entendu crier. Pour qui a lu L’invention de Morel de Bioy Casares, l’analogie est frappante. Certes, dans le récit de Leigh Brackett subsistent quelques personnages réels alors que tout est illusion chez l’auteur argentin. De même l’anthropologue détruit la machine alors que le naufragé choisit de s’insérer dans la fantasmagorie. Mais quelle trouvaille de l’écrivaine !

  

Comme le souligne Charles Moreau, Bradbury a imaginé une Mars poétique alors que Brackett en livre une version épique. Néanmoins la poésie suinte de tous les textes de cet omnibus. Ils racontent la résurgence d’un passé nostalgique ou glorieux au sein d’un monde moribond. Par l’entremise de ce magnifique ouvrage, l’épouse d’Edmond Hamilton laisse un message : tous les lecteurs de science-fiction viennent de Mars.




(1) L’état des connaissances des planètes du système solaire, à l’époque, autorise toutes les fantaisies.

Fiche corrigée le 09/10/23


lundi 1 novembre 2021

Maîtres du vertige

 

Serge Lehman - Maîtres du vertige (Six récits de l’âge d’or) - L’Arbre Vengeur

 

 

Romancier, essayiste, anthologiste de science-fiction, Serge Lehman s’est tourné avec succès vers la Bande Dessinée il y a une dizaine d’années. En témoignent par exemple La brigade chimérique, L’homme gribouillé et tout dernièrement en compagnie de Frederick Peeters un nouveau cycle, Saint-Elme. Heureusement il n’oublie pas ses premières amours. Car c’est avec Guy Costes et le regretté Joseph Altairac le meilleur spécialiste de la proto-SF française de sa génération. Il concilie deux caractéristiques constitutives de l’érudition, la recension et le maillage de fils conducteurs. De Klein il hérite acuité et clarté. La préface d’Escales sur l’horizon jetait l’ombre de la Grande Guerre sur le relatif déclin de l’imaginaire hexagonal après 1918. Un second texte dans Chasseur de chimères révélait l’ampleur de ce mouvement littéraire, entre Verne et Barjavel, tout en pointant son deuxième échec, l’absence d’une écriture autonome.

 

Aujourd’hui avec Maitres du vertige Serge Lehman livre six textes de la période 1918-1935. Parallèlement dans une nouvelle préface il structure le merveilleux scientifique post vernien en trois courants : tout d’abord la veine des voyages extraordinaires illustrée par exemple par Spiridon le muet d’André Laurie, Futuropolis, Le collier de l’idole de fer d’André Thévenin voire La roue fulgurante de Jean de La Hire. Wells inspire le courant central. S’y illustrent Force ennemie de John-Antoine Nau (Premier prix Goncourt de l’histoire), Aventure d’un voyageur qui explora le temps d’Octave Béliard sans oublier le fameux Péril Bleu de Maurice Renard, auteur qui fut avec son manifeste le Breton du merveilleux scientifique, et enfin quelques grands romans de Rosny Ainé. Mais le plus étonnant est ce courant P, P comme pataphysique, placé sous les auspices de Gaston de Pawlowski, d’Alfred Jarry, Marcel Duchamp, Raymond Roussel, Mac Orlan, dont on trouve encore les traces chez Curval. Au sein de cet avant-garde, Roussel, fan absolu de Jules Verne, fascina les Surréalistes et l’Oulipo. Dès lors, sous l'assaut de cette brigade chimérique un flot d’écriture innovante irrigua principalement non pas le merveilleux scientifique, mais la poésie, non pas la conjecture rationnelle mais l’inconscient. Telle est la thèse la plus intéressante de cette préface. Lehman n’oublie pas aussi de pointer l’absence d’une revue fédératrice dans l’entre-deux guerres.

 

Cette passionnante rétrospective littéraire ne doit pas masquer l’intérêt porté aux six récits choisis par l’anthologiste. La moitié s’aventure sur des pistes désormais balisées. Les navigateurs de l’infini s’apparente à un « planet opera » martien. La nouvelle post apocalyptique, - assez anecdotique en passant - « Dans trois cent ans » de Pierre Mille, préfigure Malevil. D’apocalypse il est question dans L’agonie du globe de Jacques Spitz. Pour qui ne connaitrait pas le roman de Rosny Ainé, Les navigateurs de l’infini, se présente en 1925 comme un récit d’aventure et d’exploration scientifique, extrapolé à partir des données fantaisistes de l’époque sur la planète rouge. Mieux, neuf ans avant « L’odyssée martienne » de Stanley Weinbaum, il remplit presque le cahier des charges imposé par Campbell : « Write me a creature who thinks as well as a man, or better than a man, but not like a man”. Génialement, dans une période labourée de haine raciale, il raconte, des décennies avant Leiber, Farmer et Dozois un flirt amoureux entre un humain et une étrangère. Mystérieusement, à l'image de Clarke et de son Rendez-vous avec Rama, il place son histoire sous le signe du chiffre 3. Comme le remarque Serge Lehman, L’agonie du globe ne comporte pas de personnage. Cette audace jointe à une écriture nerveuse inspirée de Wells facilite la lecture. Démarrant d’un postulat cataclysmique au demeurant assez invraisemblable, Spitz en épuise toutes les conséquences physiques, sociales, politiques. Voilà avant Ravage de Barjavel, un tour de force.

 

Issus de ce fameux courant P, « Tsadé » de Renée Dunan et « Où ? » de Claude Farrère sortent incontestablement des sentiers battus. La première nouvelle raconte l’affrontement d’une sorcière et d’une créature d’outre-monde. Ce n’est pas tant le gloubi glouba scientifique de l’histoire qui retient l’attention, mais ses sous-entendus érotiques et le personnage de Palmyre, femme libre et sans complexe. Bref Colette contre Cthulhu pour paraphraser le préfacier. On ne raconte pas Où ? texte hautement spéculatif de 1923 (!) récit délirant d’un voyage entre deux mondes incertains … « La terreur rose », hors période, est extrait du recueil Les derniers contes de Canterbury de Jean Ray publié en 1944. Avec son idiome franco-flamand et son imaginaire, l’écrivain transporte le lecteur en quelques lignes. Cette nouvelle lovecraftienne à l’intrigue minimaliste - le réveil d’une créature cosmique et rose qui plus est - prend son envol grâce aux sortilèges de l’écriture : « Le rose n'est pas une couleur, c'est le bâtard du rouge triomphant et de la lumière coupable ; né d'un inceste où l'enfer comme le ciel ont joué un rôle, il est resté la teinte de la honte. Mais cela, je ne l'ai senti que plus tard, quand il m'était devenu impossible de sortir encore de la géhenne. La connaissance d'après coup, celle qui arrive trop tard pour vous sauver, me rappela que le rose est jumelé à l'horreur. Fleur sanglante des poumons phtisiques, mousse aux lèvres des hommes qui meurent la poitrine percée, tissus visqueux des fœtus, prunelles affreuses des albinos morbides, témoin du virus et du spirochète, compagnon des sanies et de toutes les purulences, il a fallu l'innocence et l'admiration des enfants et des jeunes filles pour l'entourer de désirs et de préférences, et cela même démontre sa malice et sa ténébreuse essence. »

  

Serge Lehman, minimisant la portée de son paratexte, rappelle un propos introductif d’Harlan Ellison à ses Dangerous visions : « Ce sera quand même un bon vieux bouquin rempli d’histoires emballantes ». Une erreur que nous ne commettrons pas. Il serait néanmoins avisé de compiler ou fusionner toutes les préfaces de cet acteur hors pair de la SF française en un volume.


SOMMAIRE DES ROMANS ET DES NOUVELLES

Pierre MILLE, Dans trois cents ans,

Renée DUNAN, Tsadé (une aventure de Palmyre),

Joseph-Henri ROSNY aîné, Les Navigateurs de l'infini,

Jean RAY, La Terreur rose,

Claude FARRÈRE, Où ? (document),

Jacques SPITZ, L'Agonie du globe,


jeudi 9 septembre 2021

La Nuit du Faune

 

Romain Lucazeau - La Nuit du Faune - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

Révélé par Latium, un space-opera nourri d’humanités et récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire en 2017, Romain Lucazeau publie en 2021, La nuit du faune. L’auteur, diplômé de l’ENS, agrégé de philosophie, un temps enseignant, dirige actuellement une filiale de la Caisse des dépôts. Après Gérard Klein cette vieille institution abriterait-elle une pouponnière d’écrivains de science-fiction ?

 

La nuit du faune, au titre évocateur d’un célèbre prélude musical (1) et d’un poème abscons de Mallarmé, tient du roman de science-fiction et du conte philosophique. Son héros, un faune, après avoir franchi d’innombrables contrées, escalade une montagne au sommet de laquelle, selon une croyance de son peuple, réside une Divinité. Il est accueilli par Astrée une petite fille réfugiée dans un domaine évoquant un jardin de poupée. Sous son apparence juvénile, la fillette abrite une autre personnalité, une déesse très ancienne rescapée d’un peuple oublié. Ayant depuis longtemps tourné le dos à l’univers, elle écoute néanmoins attentivement les propos de son interlocuteur et séduite par sa soif de connaissance l’entraine dans un voyage qui les conduiront à la rencontre de peuples du Système Solaire et de la Voie Lactée. Sur leur route, ils embarquent un robot dont les créateurs biologiques ont disparu.

 

Empruntant les matériaux conceptuels les plus récents de la science physique, La nuit du faune revêt les vêtements d’une fable du XVIIIe siècle, tout en privilégiant selon une tradition remontant aux Grecs le dialogue comme mode narratif. Gulliver, héros du célèbre roman de Swift suivait au fil de ses aventures une trajectoire qui le menait du même à la découverte de nations et de coutumes étranges. Polémas, le faune (2) entame un chemin inverse qui le désespère. La contemplation des merveilles du Cosmos cède progressivement le pas à l’inventaire des civilisations évanouies ou métamorphosées en machines, quelque furent leur degré d’élévation. Escaladant toujours plus haut les montagnes de la Création, il perçoit un Univers en proie à de vastes conflits n’épargnant pas d’insondables Divinités.

  

Des innombrables interrogations soulevées par le roman, émerge la question du Savoir et de l’Immortalité :« J’ai tourné le dos à un univers que la compréhension avait vidé de toute beauté, de tout chant, de toute gloire… », soupire Astrée, reprenant le vieil aphorisme de Goethe : « Toute théorie est grise, mais vert et florissant l'arbre de la vie. » Comme Gulliver et ses Houyhnhnms, elle imagine un instant stopper sa course auprès de Galatée, une étoile à neutron bienveillante. L’épilogue cependant fait ressurgir l'adage du vieux Voltaire : « Il faut cultiver notre jardin ».

  

Ne cédant pas au didactisme, La nuit du faune embarque le lecteur dans un voyage aux allures de roman d’apprentissage. Vision holistique d'un Réel où la Conscience se débat dans les chaines de la contingence et de l'entropie, réflexion lucide sur les civilisations disparues, ce texte de haute tenue renoue avec une ancienne tradition littéraire sous les lumières des savoirs contemporains.

 

 

 

(1)   Romain Lucazeau insiste à deux reprises sur le sujet : « Aussi se réfréna-t-elle, et, se forçant à relever la tête vers lui, elle articula : « Vous venez pour l’après-midi ? »

(2)   Le nom des personnages Astrée, Polémas, Alexis, Galatée est emprunté au roman d'Honoré d'Urfé L’Astrée


lundi 28 juin 2021

Le livre écorné de ma vie

 

Lucius Shepard - Le livre écorné de ma vie - Le Bélial’

 

 

L’écrivain Thomas Cradle découvre un jour sur un site marchand la présence d’un homonyme, auteur d’un livre bien noté quoique n’ayant pas bénéficié d’un grand succès commercial. Intrigué il pousse plus loin ses investigations et découvre une accumulation de coïncidences. L’inconnu partage le même lieu et la même date de naissance, a entamé un début de parcours de vie similaire. Il commande l’ouvrage et en reçoit un exemplaire annoté. Le style évoque sa première manière, en plus aboutie. Quant à l’histoire elle raconte un périple sur le Mékong. Cradle décide alors d’effectuer le même voyage.

 

 Lorsqu’on a comme moi (et pas mal d’autres j’imagine) un pied dans la SF et l’autre dans l’océan littéraire mainstream, les passerelles sont toujours bienvenues. Lucius Shepard, l’Hemingway des mauvais genres, possède ce talent de s’affranchir des cartographies et de subordonner les domaines aux méandres de son inspiration. Le livre écorné de ma vie exhale le charme vénéneux d’un poème de Baudelaire excellement rendu par le graphisme d’Aurélien Police, entre floraisons inquiétantes et vapeurs opiacées.

 

 Auteur à succès et jouissant de revenus confortables, Thomas Cradle compte bien mettre tous les atouts de son côté pour agrémenter sa croisière depuis le Laos jusqu’à « La Forêt de thé », à la fois titre du livre de son double et lieu mythologique situé quelque part dans le détroit du Mékong. Il s’adjoint une partenaire sexuelle, Lucy McQuillen, designer un peu paumée, sans diamant, mais opiomane (Picture yourself in a boat on a river, With tangerine trees and marmalade skies). Après une escale mouvementée à Phnom Penh, l’écrivain poursuit seul son périple, alors même que l’univers semble se déglinguer autour de lui.

 

Roman psychédélique d’une apocalypse personnelle, selon l’expression de Jean-Daniel Brèque, façon Conrad/Coppola, Le livre écorné de ma vie cumule quelques influences. L’amateur de science-fiction aura relevé une parentèle avec Le Prestige de Priest, auteur dont il hérite ici des doubles, des imprécisions géographiques et du goût pour les univers parallèles ; peut-être pas le lien discret avec Le pays du fou-rire de Jonathan Caroll dans lequel un lecteur chemine dans une contrée imaginée par un romancier.

 

Quelques thématiques shepardiennes émaillent ce récit formidable : le parcours initiatique, les drogues hallucinogènes, la critique du rêve américain, et un certain dégoût des voyages et de l’exotisme dont témoignait Silverberg dans un de ces tous derniers opus :

 « On s'est mis à sortir le soir dans les rues éclairées au néon du centre de Phnom Penh, jouant des drames en un acte dans une atmosphère de serre chaude, faisant comme si cette ville d'un million d'âmes, avec sa circulation démente, ses motos bourdonnantes, son histoire brutale et son présent sinistre, n'était que le décor de notre divertissement. Nous cherchions - surtout Lucy et Riel, en fait - des diseurs de bonne aventure, ceux qui peuplent les berges du fleuve durant la journée, lorsque les parcs sont envahis de praticiens du tai-chi, de touristes et de joueurs de badminton, et durant la nuit, quand les pauvres et leur marmaille se massent au bord de l'eau pour manger des œufs durs et des insectes grillés, mais aussi les plus fortunés de ces voyants, installés dans des cabanes autour du Wat Phnom, aux autels ornés de guirlandes de Noël, de cierges, de bâtons d'encens de bols de fruits, peuplés de sages en porcelaine, de singes du Râmâyana, de Bouddhas à l'aura holographique proté­gés par des ombrelles dorées... Un écrivain plus généreux que moi aurait pu supposer que cette profusion de charlatans et de thaumaturges n'était qu'un vernis dissimulant la riche vie spirituelle de la populace, en constante communion avec la cité des spectres qui se confond avec la cité de pierre et de sang et fait peser sa chape sur elle ; mais tout cela ne signifiait rien pour moi, ou, pour être exact cela pourrait me fournir des détails pour un prochain roman, et si un ost de fantômes tristes s'était matérialisé devant moi, des créatures aux yeux mornes et dolents au corps d'ectoplasme dentelé, je n'aurais pas manqué de les remar­quer pour ensuite m'efforcer de ne pas les voir, consumé que j’étais par d'autres mystères. Nous avons chassé de splendides lady-boys et des gamins cambodgiens aux crêtes de Mohawk multicolores qui cherchaient à prouver quelque chose en mendiant des clopes à des Américains, nous avons découragé des taxi-girls qui surgissaient par pelotons entiers des bars et des ruelles, des jeunettes mineures et parfois des enfants, proférant des slogans issus d'un glossaire d'anglais pour putes puis battant en retraite d'un air navré, se cha­maillant entre elles en langue khmère pour avoir été trop agressives ou pas assez. Nous sommes restés indifférents aux suppliques des aveugles et des amputés agitant leurs bols, nous avons goûté aux étals des mets hallucinatoires, insectes, tripaille et le reste, et inspecté les produits offerts par les vendeurs — les marchands d'armes m'intéressaient tout particulièrement. Ils se tenaient d'ordinaire aux carrefours (certains soirs, dans certains quartiers, il y en avait quatre à chaque coin de rue) et proposaient une large sélection de pistolets et de munitions, et parfois aussi des fusils d'as­saut - rien d'étonnant dans un pays où, m'avait-on dit, on pouvait faire exploser une vache avec un lance-roquette pour deux cents dollars, voire moins si on était prêt à mar­chander. Je voyais en eux l'avenir de mon pays, où l'on célébrait la mort avec le même enthousiasme tout en l'en­robant de Technicolor, de jeux vidéo et de journaux télévisés. Quand ce vernis coloré se serait effrité, comme il menaçait de le faire, c'est là que nous nous retrouverions tous : au Cambodge. »

 

Je m’en voudrais d’omettre le travail stylistique du duo Shepard/Brèque que j’unis dans le même éloge. Prenez le texte suivant : « ses mains et ses poignets étaient en pleine lumière mais le reste de son corps … » Qu’auriez-vous ajouté ? « était plongé dans l'ombre » tombe sous la plume. Erreur, voici ce qu’ils écrivent « ses mains et ses poignets étaient en pleine lumière mais le reste de son corps était enlinceulé dans l’obscurité »

 

En dernier lieu Le livre écorné de ma vie raconte une histoire de règlements de comptes. Ceux qu’on livre avec soi-même. Qui ne marche en compagnie de fantômes ?

 

 

 

 

 

 



jeudi 22 avril 2021

Les maîtres enlumineurs

 

Robert Jackson Bennett - Les maîtres enlumineurs - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

 

Auteur du remarqué American Elsewhere, qui inaugurait avec trois autres ouvrages la collection Albin-Michel Imaginaire en Septembre 2018, Robert Jackson Bennett embarque cette fois ci ses lecteurs dans une étrange ville.

 

Tevanne ressemble à une de ces innombrables cités décrites dans les romans de Jack Vance voir China Miéville, plutôt médiévale que victorienne. A un détail près : elle est enchantée. L’activité des quatre maisons marchandes qui la gouverne se concentre sur la production d’enluminures. Enluminer un objet consiste à modifier les forces physiques qui le régissent, à le détourner de sa fonction, en y appliquant un sceau comportant des runes. C’est à la fois une magie et une science du langage. Le temps aidant, les glyphes interviennent à tous les étages de la vie sociale, que ce soit dans l’urbanisme, la propulsion des « carrioles », le renforcement des armes existantes. Comme toute économie florissante qui se respecte, les inégalités se sont aussi creusées. Les privilégiés des cités marchandes vivent dans l’opulence, les exclus se partagent des zones limitrophes comme « Les communes ». Elle abrite entre autres des sous-traitants plus ou moins pirates des grandes maisons productrices d’enluminures. C’est là que vit Sancia Grado une ancienne esclave qui dérobe pour le compte de tiers des objets manufacturés. Ses qualités physiques et un don particulier contribuent au succès de ces larcins. En touchant un objet, elle restitue son passé, en appliquant une main sur un mur elle en révèle les failles, les anfractuosités. Revers de la médaille, comme  Malicia des Xmen, elle évite le contact des autres. Sa dernière mission l’amène à dérober un boitier appartenant à la Corporation Michiel. Elle découvre à l’intérieur une clef, ou plutôt Clef, un objet intelligent et … causeur. Malheureusement l’expédition se termine par un incendie gigantesque. La soldatesque et quelques individus inquiétants se lancent alors à ses trousses.

  

Si le cycle de Terremer d’Ursula Le Guin vient immédiatement à l’esprit, ma méconnaissance relative du domaine fantasy m’incite à invoquer d’autres romans à la thématique plus ou moins voisine, tels Glyphes de Paul J. McAuley ou Anamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer. Dans ces deux derniers ouvrages, la vision du sceau perturbait l’observateur. La trouvaille inverse de Robert Jackson Bennett génère un worldbuilding cohérent et très original. En forçant le trait, on pourrait dire que les enlumineurs génèrent un langage orienté objet. Sa rédaction pouvant s’avérer complexe, le sceau final apposé est en quelque sorte une compilation. Les différentes corporations s’efforcent d’étendre leurs compétences en ce domaine et se réfèrent à un langage encore plus complexe, disparu, celui des hiérophantes, fondateurs de la cité. On leur prête, tel le mystérieux Crasedes, le pouvoir d’altérer la réalité. Les inventions de l’auteur ne s’arrêtent pas là. Lorsque Clef ou Sancia tentent de briser un sortilège, un dialogue s’établit entre eux et l’objet qui s’apparente à celui d’un médecin et d’un patient névrotique. Mine de rien Bennett soulève indirectement quelques lièvres sur nos dépendances aux produits technologiques et les pratiques langagières qu’ils génèrent. « L’enlumination » efface l’illumination, l’inspiration, le Verbe.

 

Le récit essentiellement épique se double d’un roman d’apprentissage. L’héroïne apprend à solder son passé. Elle a un double, Gregor Dandolo, fils rebelle de la fondatrice de la corporation éponyme. Rescapé de guerres anciennes, il rêve d’établir une cité de justice. Avec d’autres proscrits dont un enlumineur, ils vont tenter de bouleverser l’ordre établi. Il faudra attendre la publication de deux prochains volumes pour connaitre le fin mot de cette fantasy bien conçue et sans temps morts.


mercredi 10 mars 2021

Emissaires des morts

 

Adam-Troy Castro - Emissaires des morts - Albin Michel Imaginaire

 

 

 

Emissaires des morts d’Adam-Troy Castro, dont le titre évoque celui du second roman du cycle Ender d’Orson Card, est le premier volume d’une trilogie consacrée aux enquêtes d’Andrea Cort. Cette détective du futur enquête pour le compte d’un procureur au sein d’un Corps diplomatique. L’Humanité a essaimé dans les étoiles et les contacts avec les espèces extra-terrestres donnent lieu parfois à des incidents regrettables dont nos dignes représentants portent souvent - cela n’étonnera personne - la responsabilité. Armée d’une détermination sans faille et d’un intellect holmésien, Cort débarque dans les ambassades humaines de mondes inhospitaliers ou simplement étranges et dénoue les nœuds gordiens qu’on lui soumet.

 

Une sale réputation la précède. Enfant elle fut le témoin, pas innocent, d’un massacre inter-espèces. Ses apparitions, renforcées par l’austère combinaison noire qu’elle revêt en toutes circonstances, genre héroïne badass de manga, son intransigeance, glacent ou rebutent ses interlocuteurs. Cependant la rigidité mentale de cette lointaine parente des agents de la redoutable section « Circonstances Spéciales » du cycle de La Culture de Banks, dissimule un abyme. Andrea Cort met autant d’opiniâtreté à enfermer ses monstres personnels que ceux qu’on lui présente.

 

Pour cette publication Gilles Dumay a joint au corps principal de l'ouvrage quatre nouvelles. Ce choix et l’ordonnancement des textes facilitent la compréhension de l’évolution psychologique du personnage. La version française devient ainsi la nouvelle référence d’une fiction anglo-saxonne. Que de progrès accomplis en un peu plus d’un demi-siècle par le milieu éditorial hexagonal de l’imaginaire ! La traduction toute en fluidité de Benoit Domis contribue au plaisir de lecture.

 

« Avec du sang sur les mains » frappe d’entrée le lecteur par sa dramaturgie. Les Zinns sont des sentients pacifiques et incroyablement évolués sur le plan technologique. Mais ils sont sur le déclin. En échange d’informations scientifiques ils demandent à ce qu’on mette à leur disposition un criminel humain pour l’étudier. Le récit - comme les autres - se déploie dans deux directions : la confrontation avec l’altérité, et la confrontation avec une culpabilité personnelle. Les adversaires d’Andrea Cort ne se privent pas de réactiver les démons du passé. Certains ne s’en remettent pas comme le Mental du roman Le sens du vent de Banks, d’autres s’efforcent de vivre avec, comme le héros de La grande porte de Pohl … ou Cort.

 

Si « Une défense infaillible » m’a semblé évoquer une classique affaire d’espionnage, « Les lâches n’ont pas de secret » replace l’intrigue sur le plan de l’éthique. Condamné à une mort lente et atroce sur le monde des Caiths, Griff Varrick informe l’enquêtrice qu’une sanction alternative existe. Il s’agit d’une camisole chimique privant l’individu de son libre-arbitre. Qualifiée par les autochtones de peine des lâches, elle devient une arme redoutable dans les mains d’une ambassadrice peu scrupuleuse.

  

Sur Catarkhus, l’héroïne doit qualifier des meurtres commis sur les Catarkhiens. Cette espèce intelligente  semble déconnectée du réel, ignorer la présence d’autres sentients sur leur sol. La sensation même de douleur lui est étrangère. Comment dans ces conditions appliquer une sanction pénale pour des actes de violence exercés à son encontre alors qu’elle y est indifférente ? « Démons invisibles », un cran au-dessus des trois autres nouvelles lorgne du côté d’Un cas de conscience de James Blish par la hauteur de son propos.

 

La question du libre-arbitre et son antithèse brutale l’esclavage irriguent le roman Emissaires des morts. Son supérieur hiérarchique envoie Andrea Cort enquêter sur un double meurtre commis sur un monde artificiel propriété des IAs-source. Ces intelligences artificielles présentes dans toute la Confédération ont conçu un habitat gigantesque de forme cylindrique. Elles sont allées plus loin encore en créant une espèce vivante, intelligente, les Brachiens. Ceux-ci vivent dans les mailles de la Frondaison, une végétation suspendue dans la partie supérieure de Un Un Un nom de cet étrange monde. La partie inférieure est dissimulée aux yeux de tous par une mer de nuages acides. Tomber c’est mourir. Accrochée aux Frondaisons, une ville constituée d’hamacs en guise de logements reliés entre eux par de fragiles passerelles abrite une population humaine de diplomates, de spécialistes en exo-civilisations et d’ouvriers. Ces derniers purgent une peine ou ont quitté une terre tyrannique dans l’espoir d’une vie meilleure. C’est un enfer qu’ils découvrent. Quant à la représentation elle n’a de diplomatique que de nom. Les IAs-source refusent de leur attribuer ce statut. Les Brachiens sont leur propriété point-barre. Cort découvre un administrateur, Gibb, installé dans cette déliquescence comme un lointain parent du Kurtz de Conrad, un adjoint énigmatique, une population fermée, et un couple d’humanoïdes bizarroïdes doué d’empathie : deux corps hébergent une conscience commune.

 

Emissaires des morts est tout à la fois le roman de l’assombrissement et de la délivrance. Le temps des changements pour Andréa Corps qui dans ce récit à la première personne, fend sa carapace de culpabilité, et le tableau d ’une humanité esclavagiste. Le livre s’achève par une double révélation, on serait tenté de dire comme Bester par une double démolition, celle frappant les sentients n’étant pas la moindre. 

 

L'ouvrage d' Adam-Troy Castro hérite d’une longue lignée de thrillers SF (1), mais pas seulement si l’on se réfère aux fictions citées plus haut. Il s’apparente à un futur classique hanté par des fantômes littéraires, ce qui n’est pas un mince compliment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1)   L’homme démoli, Face aux feux du soleil, Les cavernes d’acier, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Minority report, Carbone modifié, Noir, Soleil vert, Futurs mystères de Paris, Les racines du mal, Terminus etc. etc. On pourrait citer la série Babylon 5 qui privilégie l’unité de lieu


vendredi 12 février 2021

La neuvième maison

Leigh Bardugo - La neuvième maison - De Saxus

 

 


« Je suis fatigué, et mon cœur refuse de se calmer. Mes yeux sont roses - pas le blanc : les iris. Quand Rogers m'a dit qu'on allait baiser comme des lapins, je ne pensais pas qu'il parlait de vrais lapins »

 

 

A l’âge de vingt ans Alex Stern intègre la prestigieuse université de Yale, et n’en revient pas. Formée surtout à l’école de la rue, rescapée d’un massacre, elle est désormais appelée à côtoyer la future élite des dirigeants et entrepreneurs de demain. En plein questionnement sur les choix ayant présidé à son recrutement, Alex découvre sur le campus l’existence de sociétés secrètes et de rituels de magie n’ayant aucun rapport avec l’enseignement académique censé être dispensé. L’une d’entre elle « Léthé » la recrute. Alex possède un don, celui de repérer les fantômes.

  

Leigh Bardugo est une écrivaine américaine auteure de fictions jeunesse, d’adaptations pour Detective Comics, d’essais. Bénéficiant de la reconnaissance publique et critique, elle opère en 2019 un tournant dans sa carrière en proposant avec La neuvième maison un roman fantastique adulte où l’austère et impressionnante université de Yale prend des allures de Poudlard ! C’est donc parti pour un thriller de 500 pages conduit de main de maitre(sse ?) dans lequel horreur et humour font bon ménage, avec une accélération dans le dernier tiers. Elle-même diplômée de Yale, Bardugo introduit des éléments réels dans la narration tout en y ajoutant des ingrédients de son cru. Ainsi le campus, comme d’autres facultés américaines, abrite réellement des sociétés secrètes. Elles constituent des réseaux d’influence qui au-delà de la constitution de carnets d’adresses bien utiles ultérieurement, cassent le jeu méritocratique au profit d’agrégats élitistes. On est loin du Cercle des poètes disparus ou des fraternités maçonniques. Skull & Bones dont l’emblème représente dit-on les dépouilles de Geronimo, accueillit jadis deux générations de Bush. Dans l’imaginaire de Leigh des haruspices complètent cette joyeuse assemblée où l’art divinatoire censé faciliter les prédictions économiques se pratique sur des humains vivants. Une autre société secrète la Wolf’s Head se concentre sur les rituels de métamorphose (voir les lapins plus haut), Scroll & Key ouvre des portails dans l’au-delà etc.

  

Alex Stern repérée pour son aptitude à visualiser les Gris, c'est-à-dire des fantômes dont on craint qu’ils ne perturbent les activités des 8 Maisons, intègre donc la Neuvième, le Léthé, chargé de superviser ces inquiétantes confréries. Elle est rapidement confrontée à la disparition de son mentor Daniel Arlington et au meurtre d’une jeune femme. Armée d’une pugnacité affutée au contact de la rue elle bouscule le monde feutré et retord de Yale pour finaliser son enquête. Revers de la médaille elle subit nombre attaques, s’en tire à coups de poings et de rituels et acquiert sur le campus une réputation d’enfer. Il est vrai que combattre des invisibles en présence de témoins n’arrange rien.

 

Deux lignes temporelles, modestement nommées L’Automne précèdent (c’est à dire avant la disparition d’Arlington) et l’Hiver (après la disparition) rythment le récit. Un léger cliffhanger en fin de roman laisse supposer que les aventures de cette Buffy new-look ne sont pas terminées. En tout cas 500 pages pour 19,90 euros avec une traduction de Sébastien Guillot on en redemande malgré deux-trois coquilles. Il va falloir suivre attentivement les prochains textes de Leigh Bardugo.

 

samedi 9 janvier 2021

Vie de Mizuki - 3. L’apprenti


 

Shigeru Mizuki - Vie de Mizuki - 3. L’apprenti - Cornélius

 

 

Un an d’attente, tel fut mon prix à payer pour lire le troisième tome enfin réédité chez Cornelius de la Vie de Mizuki. Ainsi s’achève ce cycle autobiographique paru dans l’archipel nippon dix ans avant la mort du célèbre mangaka et qui couvre l’ère Shōwa et le début de l'ère Heisei. L’apprenti raconte les évènements d’après-guerre, les années professionnelles de Mizuki sur fond de renaissance du Japon.

 

Revenu estropié du conflit, atteint de malaria, l’auteur quitte l’uniforme pour endosser la défroque d’auteur de mangas. Un passeport pour la misère en ces temps de reconstruction d’autant plus que ses parents se mettent en tête de le marier. Courant le cacheton chez les éditeurs, le succès finit par couronner ses efforts en 1965 avec Le gamin de la télé puis Kitaro le repoussant. Plus que les histoires de guerre, ce sont les récits d’imagination faisant surgir les yōkai, - esprits ou fantômes tantôt bienveillants tantôt malveillants issus du folklore et auxquels les japonais attribuent les faits du quotidien - qui emportent l’adhésion de son public. La quête de cet au-delà, auquel l’avait initié sa chère Nonnonbâ, constitue paradoxalement une échappatoire à ses interminables journées passées à dessiner dans l’atelier et une source intarissable d’inspiration. L’aisance matérielle aidant, elle l’incite à retrouver les tolai de Nouvelle-Guinée, ce peuple des forêts qui l’avait accueilli et protégé en quelque sorte de la fièvre guerrière de ses concitoyens. L’obsession des esprits surnaturels le poussera d’ailleurs à suivre les traces d’Antonin Artaud dans ses expériences hallucinogènes mexicaines.


 

On pouvait craindre, après les sortilèges de l’enfance et les années de guerre, une baisse d’intérêt du lecteur. Il n’en est rien. L’éternel inadapté qui surmontait les aléas de l’existence en trébuchant dessus chemine allègrement sur le fil séparant la réalité des rêves, la vie de l’art. L’âge survenant, sa passion pour les facéties des esprits prend la couleur mélancolique d'une réflexion sur le devenir des âmes. Mais le propos ne cède jamais à la pesanteur. Les obsèques de la mère deviennent sous le crayon de Mizuki une farce comique, ponctuée de baffes. L’achat d’une statuette d’un démon de la gloutonnerie le mène au seuil du cannibalisme. A l’inverse de Confucius il découvre que vieillir c’est douter. Tel est peut-être le sens du titre de ce troisième volet qui vient conclure une saga formidable.


Le jugement du Bardo d'après Le livre des morts tibétain