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samedi 4 août 2018

La tache


Philip Roth - La tache - Folio







« I look all white but my dad was black »

Pete Townshend - Substitute







« À la veille de la retraite, un professeur de lettres classiques, accusé d'avoir tenu des propos racistes envers ses étudiants, préfère démissionner plutôt que de livrer le secret qui pourrait l'innocenter.
Tandis que l'affaire Lewinsky défraie les chroniques bien-pensantes, Nathan Zuckerman ouvre le dossier de son voisin Coleman Silk et découvre derrière la vie très rangée de l'ancien doyen un passé inouï, celui d'un homme qui s'est littéralement réinventé, et un présent non moins ravageur : sa liaison avec la sensuelle Faunia, femme de ménage et vachère de trente-quatre ans, prétendument illettrée, et talonnée par un ex-mari vétéran du Vietnam, obsédé par la vengeance et le meurtre
. »

Considéré comme l’un des meilleurs romans de Philip Roth, La tache retrace l’itinéraire d’un homme dont l’existence prend un tour tragique dans les années 90, à l’époque de l’affaire Lewinsky. Accusé injustement de racisme, Coleman Silk décide de larguer les amarres avec une Amérique puritaine, habitée selon les propos d’Hawthorne par le « génie de la persécution », et de mener une existence sans tabou.


Sous les feux de la dénonciation de l’intolérance, qu’exprime avec colère et conviction le démocrate Roth, surgit peu à peu le parcours atypique d’un brillant intellectuel ponctué d’actes contradictoires, comme si le personnage endossait des identités multiples. Tour à tour GI, boxeur, brillant professeur devenu doyen de son université, il se prétend juif avant de rompre avec sa mère noire qu’il rend responsable d’un échec sentimental.


Ces reniements successifs dressent paradoxalement le portrait en contre-jour d’un américain individualiste ne cessant, comme on a pu l’écrire, de se réinventer. Leïla Slimani a souligné la parentèle psychologique de Coleman Silk avec Lester Farley l’autre largué de l’Amérique. L’ex-mari de Faunia Farley, comme des milliers de soldats revenus du Vietnam, a perdu tout point de repère. Il pourchasse de sa hargne celle-ci et son amant.


Coleman Silk doit aussi affronter le courroux obsessionnel de Delphine Roux, une enseignante française qu’il recruta jadis à l’université d’Athéna, devenue son chef de département puis sa Némésis. Non contente de coordonner les accusations de racisme envers le doyen, elle voit dans sa liaison avec Faunia l’expression d’un sexisme caché et va jusqu’à envoyer une lettre anonyme de dénonciation. Fin connaisseur de la littérature française, l’auteur a créé là un personnage stendhalien de femme blessée .


L’écrivain, décédé récemment, brassait dans ce roman vieux de près de vingt ans, beaucoup d’idées actuelles, non sans humour : le politiquement correct, qui conduit une étudiante de Silk à dénoncer le machisme d’Euripide, les réputations qui se font et se défont au rythme des cabales. Si la France est la championne historique des lettres anonymes - et pas seulement dans Le rouge et le noir, cher Philip Roth, voyez les affaires criminelles, voyez les archives de Vichy - nos voisins américains ont inventé quelque chose de similaire qui s’appelle les réseaux sociaux et qu’on pourrait qualifier de lettre anonyme permanente.


Le titre de cet excellent roman désigne la trace spermatique laissée par Clinton sur la robe de Monica Lewinsky et plus globalement les personnes désignées à la vindicte populaire pour avoir suivi, comme chantait Brassens, un autre chemin. La construction très souple du récit autorise des allers-retours dans la biographie. On n’oubliera pas le personnage du père, figure morale, colonne vertébrale traditionnelle chez Roth, ici homme maltraité par vie, amoureux de la langue et de la littérature anglaises.

dimanche 17 décembre 2017

Le complot contre l’Amérique


Philip Roth - Le complot contre l’Amérique - Folio







Le jeune Philip Roth est âgé de 7 ans lorsque en compagnie de ses parents il entend à la radio les Républicains désigner à la convention de Philadelphie de juin 1940 Charles Lindbergh candidat à l’élection présidentielle américaine. A l’annonce du résultat les voisins et habitants juifs de Summit Avenue à Newark sortent dans la rue. Le pire survient lorsque quelques mois plus tard le même Lindbergh bat le démocrate et président en exercice Frank Delano Roosevelt. C’est que le célèbre aviateur ne symbolise plus aux yeux d’une partie de la population américaine l’Aigle qui franchit en solitaire en 1927 l’Atlantique à bord du Spirit of Saint Louis. Membre influent d’ « America First » un mouvement opposé à l’engagement des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, il ne cesse de dénoncer la propagande belliciste des coreligionnaires de la famille Roth. Les craintes du père de Philip se réalisent lorsque Lindbergh signe un pacte de non-agression avec Hitler et cesse de livrer des armes à la Grande-Bretagne.


Le complot contre l’Amérique emprunte bien évidemment  - et heureusement - les chemins de l’uchronie. On évoquera sans surprise Le Maître du Haut Château de Dick auquel on pourrait ajouter Journal de nuit de Jack Womack qu’il rejoint par le thème d’une descente aux enfers d’un pays vécue de l’intérieur d’une famille. La peur de la contingence, d’une espèce de Némésis qui frappe les individus, la déchéance morale (1) parcourent l’oeuvre de Philip Roth. Ce sont ces considérations plus qu’une incursion uchronique rapidement avortée (2) qui emportent le morceau. Les divergences éthiques déchirant la famille Roth ne sont pas sans rappeler les dissensions vécues au sein des communautés françaises entre collaborateurs et résistants.


A l’embarquement dans l’imaginaire propre au genre se substituent une fresque historique et un savant mélange de personnages réels et fictifs qui restituent bien les débats qui agitèrent la société américaine d’alors. Pour mémoire il fallut attendre Pearl Harbor en 1942 pour que se taisent enfin les opposants de Frank Delano Roosevelt au nombre desquels figuraient par exemple Joseph Kennedy en désaccord avec son fils John. Dans le récit, l’auteur s’attarde peu sur les conséquences militaires du non engagement des forces de sa nation. L’armée nazie a désormais les coudées franches sur le front de l’est et les anglais … continuent de résister.


Dès lors Le complot contre l’Amérique se présente comme une autobiographie fictive et un roman d’apprentissage de la peur. La figure du père domine les débats, opposant lucide à la politique de Lindbergh tout en essayant de préserver l’unité familiale. Il a fort à faire avec sa belle sœur Evelyne fiancée avec un rabbin acquis aux idées du président, son fils Sandy embrigadé dans le mouvement « Des gens parmi d’autres » variante américaine des « Chantiers pour la jeunesse » de Pétain, et Alvin, neveu orphelin, parti au Canada lutter contre les nazis et revenu avec une jambe de bois avant de sombrer dans la délinquance. En comparaison le jeune Philip avec sa collection de timbre et son copain pot de colle Seldon parait un narrateur bien sage.


Tout cela est puissant, très documenté, avec de vrais moments d’éloquence, un témoignage de l’Amérique des années 40. La divergence uchronique étalée sur deux petites années seulement avant de réintégrer le cours bien connu des événements, a du moins le mérite de rappeler que « l’Histoire est la science du malheur des hommes. »


(2) L'avis de Laurent Leleu

jeudi 1 novembre 2012

L’impuissance et la contingence



Philip Roth - Némésis - Gallimard








«Lorsqu’ il courait avec le javelot bien haut […] et qu’il le larguait alors comme pour le faire exploser, il nous paraissait invincible. »

Durant l’été 44, Eugène Cantor, un jeune homme de 23 ans, dirige un terrain de jeu dans le quartier juif de Newark, une ville du New Jersey aux Etats-Unis. Réformé pour une vue déficiente, il ne peut rejoindre le théâtre des conflits en Europe ou dans le Pacifique. Une situation qu’il supporte difficilement d’autant qu’une carrure d’athlète et un sens du devoir au-dessus du lot le prédispose au métier de soldat. L’irruption d’une épidémie de poliomyélite dans la cité lui fournit l’occasion de participer  à une guerre d’un autre genre. Il s’agit autant que faire se peut de distraire, d’éduquer, de rassurer des enfants, de leur inculquer des notions d’hygiène, alors que la maladie commence à se répandre. Mais à l’appel de sa fiancée, Cantor quitte la ville. Cette décision le plonge dans un nouveau dilemme…

Némésis évoque dans sa construction et sa thématique Le rabaissement, le précédent opus de Philip Roth. Le premier traite d’une déchéance physique et le second d’une déchéance morale. Non pas que les personnages de ces romans ne se révoltent pas et ne tentent pas d’infléchir le cours des évènements. Ils luttent contre l’adversité, ont l’instant d’un répit, l’illusion de la victoire, avant de succomber. Telle est l’impuissance selon Philip Roth.
Bucky (surnom d’Eugène) a pourtant l’étoffe d’un héros. Enfant, Héraclès étouffait dans ses bras les serpents envoyés par sa belle-mère, Bucky Cantor affronte les rats à l’âge de 10 ans. Plus tard, comme le fils de Zeus, il excelle au javelot. Cependant c’est un héros sans prise sur les évènements. Il refoule certes une bande d’italiens venus en découdre avec les enfants juifs de son quartier, mais l’expansion subite de l’épidémie et la disparition de quelques uns de ses protégés ravivent un complexe de culpabilité né de son statut de réformé.

L’autre trait de caractère de Bucky Cantor réside sans son incapacité à appréhender la contingence. Les Dieux n’interpellent pas les hommes vertueux, ne les rappellent pas à leurs Devoirs, ils les ignorent. A l’inverse du prêtre de La peste, Cantor ne se résout pas à rester au pied du mur, c'est-à-dire à admettre l’échec, à côtoyer le Mal, à se résigner à l’énigme de son Existence. Il lui faut une vertu intraitable, il lui faut un coupable, et si ce n’est Dieu, ce sera lui.

Quelques lourdeurs de style - la dernière phrase par exemple - et une 4eme de couverture rédigée sans doute par un candidat au BEPC, n’entament en rien l’originalité d’un propos sur la condition humaine dont on trouve l’écho dans le roman noir américain.

jeudi 8 décembre 2011

Impitoyable

Philip Roth – Le rabaissement – Gallimard



La sexualité, la mort, ces figures coutumières de l’univers romanesque de Philip Roth, rodent une fois de plus dans Le rabaissement, son dernier opus.
L‘ écrivain américain, auteur d’une œuvre plusieurs fois récompensée, est célébré comme un géant littéraire au même titre qu’un Don Delillo ou un Pynchon.
Le présent roman s’inscrit dans le cycle « Némésis ».

Simon Axler, un homme dans la soixantaine, perd son talent d’acteur du jour au lendemain. Monter sur les planches, déclamer un texte devant un public fasciné par ses prestations théâtrales passées, représente désormais un effort insurmontable.
Ne supportant pas l’effondrement moral consécutif à l’arrêt de sa carrière, sa femme le quitte. Hanté par le suicide, Simon Axler échoue dans un hôpital psychiatrique où il tente de se reconstruire. Alors qu’il tire un trait sur sa carrière professionnelle, malgré les sollicitations amicales de son agent, une passion érotique pour une jeune femme éveille en lui l’espoir d’un nouveau départ.

Conçu comme une descente aux enfers, Le rabaissement dissimule, sous une linéarité textuelle apparente et une écriture dont la rapidité et la précision tiennent du scalpel, une richesse thématique insoupçonnée pour un court roman de 120 pages.

Le récit de Philip Roth aborde tout d’abord le thème central de l’impuissance, illustré à la fois par les doutes professionnels du comédien, les jeux sexuels sophistiqués de Simon et Peggeen destinés à stimuler une libido défaillante et la présence castratrice des parents de la jeune femme. Des personnages qui ne sont pas sans évoquer ceux de La bête qui meurt.
Des jeux théâtraux charpentent le texte : le roman découpé en trois actes (la chute, l’espoir, la mort), la mise en abyme du suicide, à la fois idée fixe de Simon Axler et thème récurrent des pièces de théâtre, les métamorphoses de Peggeen, femme homosexuelle convertie provisoirement à l’hétérosexualité et de son ancienne maîtresse Louise tentée par la masculinité.

La narration, écrite à la troisième personne, tourne autour de Simon Axler. Des motivations de Peggeen attirée par un homme plus âgé qu’elle, nous ne savons rien, si ce n’est par l’entremise des réflexions de l’acteur. Personnages principaux et secondaires affrontent des situations sans issue. Des forces invisibles les entraînent vers un dénouement prévisible et tragique.

Le rabaissement se lit comme le récit en apnée d’une exécution, l’amour comme une ultime respiration, avant le coup de grâce.

mardi 18 septembre 2018

Pastorale américaine


Philip Roth - Pastorale américaine - Folio







« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit « le Suédois », un athlète vedette de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l’invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs, est devenu un Américain plus vrai que nature.

Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'arables centenaires : la pastorale américaine.

Mais la photo est incomplète. Hors champ, il y a Merry, la fille rebelle, et avec elle surgit, dans cet enclos idyllique, le spectre d'une autre Amérique en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang... »



Retour à Newark cette ville du New-Jersey non loin de New-York dans les années Lindon Johnson et Nixon. Une cité industrieuse où la famille Levov, génération après génération, a bâti une entreprise de ganterie. L’écrivain Zuckerman, qui avait été contacté par Seymour Levov peu de temps auparavant, retrouve son frère Jerry devenu un brillant cardiologue, lors d’une réunion d’anciens lycéens. Ce qu’il apprend de sa bouche le stupéfait. Derrière la façade de réussite sociale de sa famille se joue la dernière scène d’un drame. Seymour, l’idole d’une génération de juifs américains, vient de mourir rongé par un cancer et surtout par le destin de sa fille Merry, dont le militantisme extrémiste contre la guerre du Vietnam l'entraine dans une folie meurtrière.


Philip Roth confronte dans ce puissant récit deux Amériques, celle de l’american way of life issu de la seconde guerre mondiale et celle d’une jeunesse tentée par la voie révolutionnaire, l’idéalisme enthousiaste des pères face à la révolte des enfants. Ces lignes de fractures traversent le clan Levov. Seymour, qui n’a jamais renoncé à renouer avec sa fille, tente de retrouver le sentier du monde ancien. C’est le « raccommodeur » ironisé par son frère, l’homme de l’apaisement familial, le parangon de la bonne société de Newark, le héros, le marine, le gendre idéal venu se briser sur le mur filial, sa fille, chaos et monstre tout à la fois. Le mari sensible aussi qui cédant à sa femme, une ancienne miss new-jersey mal dans sa peau, vend la « pastorale américaine », une vieille demeure, symbole historique. Bref, tout lui échappe. A l’inverse Jerry, qui admire secrètement Seymour, trace à coup de serpe son chemin dans la jungle américaine. Il a admis et intégré la violence du monde. C’est le trancheur de nœud gordien, prêt à sacrifier Merry la rebelle.


Autant que le permet ma connaissance fragmentaire de l’œuvre de l’auteur, on trouve dans La pastorale américaine quelques archétypes de personnages : Zuckerman dans le rôle de l’écrivain accoucheur de vérité qui échoue d’ailleurs ici à la différence de son homologue de La tache ; le « Suédois » figure de héros dépeint sous les traits d’Eugène Cantor le lanceur de javelot de Némésis.


Dans ce roman d’une puissance lyrique et imprécatrice intense, et qui a obtenu un Pulitzer, Philip Roth sonde les reins de l’histoire américaine. Son souffle traverse les âmes autant que les rues et les usines de Newark dévastées par les guérillas urbaines et la mondialisation. Il y a du Delillo et du Steinbeck dans ce récit. On pense aussi à Autant en emporte le vent. La troisième partie retombe un peu à mon humble avis comme un soufflé. Mais quel livre mêlant petite et grande histoire !

dimanche 1 octobre 2017

Nouvellistes américains (2)


Jim Harrison - Légendes d’Automne - 10/18









Légendes d’Automne constitue une excellente introduction à l’œuvre de Jim Harrison, écrivain américain décédé en mars 2016. Ce recueil de trois romans courts ou novellas hérite de Thoreau, de Faulkner et de Twain. L’écriture serrée, sans respiration, semble dictée par la nécessité, accumulant péripéties, émotions et sensations dans une espèce de saoulerie verbale pour paraphraser les propos de Yann Quéffelec.


« Une vengeance … » et « Légendes d’Automne » présentent une caractéristique commune : ce sont des récits de cow-boys transposés à l’époque moderne. Dans le premier, Cochran, un ancien militaire, s’éprend de la maîtresse d’un narcotrafiquant mexicain reconverti dans l’immobilier. Les hommes de main du parrain surprennent les amants. La jeune femme est jetée dans un coffre de voiture, et le pilote de chasse laissé pour mort au bord d’une route dans la région de Nogalès. Recueilli dans une mission, Cochran ourdit sa vengeance avec une idée fixe, retrouver Miryea. Voilà un récit brutal, un quasi western, dans lequel deux fortes personnalités subordonnent leur intelligence à leurs passions. Comme le souligne le préfacier, Harrison dépeint un monde où le vernis de la civilisation s’effrite sous les coups de butoir des massacres et de la compromission. On retrouve aussi, - un héritage de Thoreau -, le goût de l’immersion dans la nature au contact de ses forces élémentaires, mais cette caractéristique émerge davantage dans « Légendes d’Automne ». Enfin, comme dans tout univers machiste de western qui se respecte ne manquent ni l’alcool ni les putains.


« Légendes d’Automne » est un récit initiatique qui prend naissance dans le Montana. Harrison conte l’histoire de trois frères que leur père envoie guerroyer en France en 1914. Ils quittent le ranch familial un beau jour d’octobre en compagnie d’un vieil indien Cheyenne pour atteindre Calgary au Canada et de là gagner l’Europe. La funeste injonction paternelle aboutit à un désastre. Samuel, le plus jeune et le plus doué des trois périt d’une attaque au gaz moutarde. Alfred, brillant officier s’en tire avec un dos cassé. Rapatrié, il entamera par la suite une carrière sénatoriale. Harrison incline alors son récit sur Tristan, l’enfant indiscipliné dont la famille n’attendait rien. La mort de Samuel agit comme un électrochoc .Il découvre la nature absurde et chaotique de l’univers et l’impérieuse nécessité de lui appliquer sa volonté. Les héros des trois novellas partagent ce profil psychologique de survivant. On est chez Jim Harrison aux antipodes du Némésis de Philip Roth. Mais prise de conscience ne signifie pas approbation et la haine du monde pousse Tristan à entreprendre une carrière d’aventurier.


«L’homme qui abandonna son nom » reprend la veine du roman d’apprentissage. Nordstrom est un homme d’affaires sans état d’âme. Entendez par là un luthérien qui estime que Dieu distribue talent et aptitudes selon son bon Vouloir et que le doute et la métaphysique ne mènent à rien. Il y a cependant quelques failles dans cette muraille de certitudes. Sa femme Laura par exemple, dont il tombe éperdument amoureux durant ses années universitaires dans le Wisconsin. Sportif moyen, il avait pris une « UV » de danse un peu par hasard et s’était surpassé le jour de l’examen sous les yeux de la belle. Près de 20 ans plus tard au moment de leur séparation et bien après il se souvient de cet instant de grâce et tente de le revivre à tout prix quitte à sacrifier sa réussite professionnelle. Tibey, le narcotrafiquant de « Une vengeance … » se livre d’ailleurs un peu à la même réflexion  évoquant « les rêves chasseurs d’âme » de ses dix neuf ans qui reviennent le hanter des décennies plus tard. Mais la formulation définitive appartient à René Char qu’aurait admiré Jim Harrison (1) :

« Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments
décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
 » (2)


Autant Russel Banks m’est apparu comme un fin décrypteur de la société américaine, autant l’art de Jim Harrison fait ressurgir la mythologie américaine de l’individu dépassant ses tragédies personnelles, quitte à retourner contre un monde impitoyable, dans des combats sans merci, son bruit et sa fureur. Des trois récits, je placerais «L’homme qui abandonna son nom » en retrait. Les deux autres me paraissent excellents.









(1)   Affirmation du wikipedia français non repris par son homologue américain.

(2)   Extrait de « Commune présence »

dimanche 14 novembre 2021

Lord Jim

 

Joseph Conrad - Lord Jim - Le Livre de Poche

 

                                                                                                       

 

 

« - Oui ! cette vérité si terrible est vraiment très drôle ! Lorsqu'il naît, l'homme tombe dans un rêve comme un homme tombe à la mer. »

 

 

Peut-être le plus complexe des ouvrages de Conrad, et aussi d’une lecture difficile, Lord Jim est le fruit d’un long murissement. Initialement il devait se présenter comme un roman court, inséré dans une trilogie comprenant Jeunesse et Au cœur des ténèbres. Insatisfait de la première ébauche ou conscient qu’elle appelait d’autres développements, l’auteur n’achèvera son travail qu’une vingtaine d’années plus tard. Si l’on s’en tient aux seuls personnages et au sujet, le texte ne connaitra pas la foisonnante descendance littéraire, cinématographique et tout bonnement symbolique d’Au cœur des ténèbres. Quant au romantisme de son héros Jim, c’est un qualificatif abandonné ne serait-ce que dans le domaine français depuis Flaubert. Néanmoins le Cantor de Némésis (Philippe Roth) ne renierait pas ces lignes : « Le temps devait venir où je le verrais aimé, res­pecté, admiré, son nom auréolé d'une légende de puis­sance et de bravoure, comme s'il avait été de la race des héros ».

  

L’admiration que l’on porte à cette œuvre vient (on est en 1900) de l’usage systématique de la déchronologie et de la narration indirecte. Les faits sont rapportés par des témoins, principalement Marlow et dans un ordre différent de leur apparition. La première partie raconte un naufrage et l’attitude lâche, honteuse des officiers maritimes. Un navire transportant plusieurs centaines de pèlerins sur la mer d’Oman à destination de la Mecque racle un haut fond. Le capitaine et quelques marins et mécaniciens mettent à l’eau une chaloupe (1) sans se préoccuper du sort des passagers. Jim, officier en second, reste paralysé par la peur avant de se jeter à la mer. Il apprendra plus tard qu’en raison de la faible voie d’eau et des excellentes conditions de navigation le bateau a pu être remorqué jusqu’à bon port en n’enregistrant qu’une seule perte humaine, un mécanicien victime d’une crise cardiaque. Le récit démarre sur la nouvelle vie de Jim dans les ports d’Extrême-Orient après que sa licence de navigateur lui ait été retirée. Le choix de bouleverser l’ordre du récit vient minorer l’évènement en lui-même pour en maximiser les conséquences (2).

  

La lutte avec le réel
Les deux cent cinquante premières pages se lisent comme le long ressassement d’une déchéance morale. Dans les romans de Conrad, les personnages affrontent un évènement fondateur. Ils en sortent magnifiés (Typhon) ou démolis (Lord Jim). L’écrivain évoque les puissances ténébreuses qui menacent nos existences, l’épreuve du réel comme les failles inopinées de l’esprit révélatrices de faiblesses insoupçonnées. La vie n’est pas telle qu’on l’imaginait dirait Finkielkraut. Jim est autant pétrifié que honteux. Grace à Marlow il trouve des emplois de commis maritime mais ne cesse de fuir de port en port dès la révélation de son identité. La deuxième partie le trouve dans un comptoir dans le Patusan, pays imaginaire inspiré de Bornéo ou Sumatra. Il se lie d’amitié à un peuple de pêcheurs, les Bugis tourmentés par le rajah local. Il prend fait et cause pour eux, devient un leader. Mais l’homme qui voulut être roi voit de nouveau la situation se retourner contre lui. Jim ou Tuan Jim comme le surnomment les Malais n’est pas un personnage antipathique. Comme le héros de Némésis, il attire les regards et suscite des soutiens, mais quelque chose le poursuit et entrave son action.

 

Comment demander à un homme de se débarrasser de ses rêves ? Lord Jim se situe dans la filiation du Don Quichotte de Cervantes. Conrad ou l’exploration du clair-obscur humain.

 

 

 

 

 

(1)   Douze ans avant un naufrage historique, l’auteur mentionne le nombre insuffisant de chaloupes du « Patna », cependant que le héros de son roman se félicite de ne pas naviguer en Atlantique Nord où dérivent les icebergs…

 

(2)   Le scénario du film Sully de Clint Eastwood démarre sur les enquêtes qui ont suivi le sauvetage miraculeux des passagers d’un avion qui a amerri sur l’Hudson. L’acte héroïque est minimisé au profit du récit d’un homme en proie à une administration.



mercredi 22 août 2018

Le dragon Griaule



Lucius Shepard - Le dragon Griaule - Le Bélial’



Le dragon Griaule, recueil de nouvelles ou courts romans de Lucius Shepard publié en 2011 au Bélial ’ dans la collection Kvasar créée pour l’occasion, est une aventure éditoriale peu commune. L’auteur et Jean-Daniel Brèque ont travaillé de concert, le premier terminant l’ouvrage alors que le second en entamait la traduction. Résultat, l’édition française parut avant l’édition américaine. On comprend que certains auteurs américains s’estiment ou s’estimaient (Roth par exemple) mieux traités en France que dans leur pays d’origine…


La publication des six textes constitutifs couvre la carrière de l’écrivain depuis "The Man who painted the Dragon Griaule" datant de 1984 et incorporé dans Le chasseur de jaguar chez Denoël en 1987 jusqu’à « The skull » traduit en 2011. Conçu dans le cadre d’un atelier d’écriture, la dragon Griaule est un monstre immémorial qu’un sorcier pétrifia. Immobilisé mais vivant, Griaule s’intègre peu à peu dans le paysage d’un pays imaginaire. Ses pensées maléfiques pervertissent peu à peu les cités bâties sur ses flancs concrétisant une domination invisible mais sans partage sur la population. Peu soucieux des canons de la fantasy, Shepard insufflait ainsi par métaphore interposée un contenu politique à ces textes. La bête symbolise l’administration Reagan, mais l’administration Trump, qu’il n’a - hélas ou heureusement - pu voir émerger, n’est pas en reste.


La première nouvelle « L’homme qui peignit le dragon Griaule » raconte le projet d’un artiste du nom de Méric Cattanay, de tuer le monstre en recouvrant son corps gigantesque de peinture. Délaissant les péripéties du chantier, l’écrivain focalise son récit sur une histoire d’amour entre Cattanay et la femme d’un de ses contremaitres, Point nodal du texte, la vision de Griaule passant de l’état de paysage à l’état de peinture appelle à une métaphore artistique . Dans un très vieil ouvrage miraculeusement réédité en 2018, Le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains, Antoine Albalat commentait ainsi le travail inlassable de raturage de Gustave Flaubert sur un passage de Mme Bovary, la description de la ville de Rouen : « Cette fois la forme s’est resserrée. Il y a encore des bavures, des tâtonnements. Nous voyons apparaître le mot qui rendra l’image définitive, le paysage immobile comme une peinture et qui fera supprimer plus loin l’immobilité d’estampe. Les autres idées sont en place, à peu près écrites. La forme commence à ne plus remuer. » Et Jacques Neefs, lecteur contemporain de l’essai d’Antoine Albalat de remarquer : « Curieuse expression, que celle de cette forme appelée à « ne plus remuer ». Comme s’il fallait tuer la bête-invention pour que le texte soit conforme à une esthétique stabilisée, identifiable, stylistiquement conforme. ». On peut ainsi imaginer qu’en rédigeant « L’homme qui peignit le dragon Griaule » Lucius Shepard décrivait l’acte d’écriture, le travail romanesque.


« La Fille du chasseur d’écailles » atteint les dimensions d’une novella. Catherine Riall, élevée par un père veuf, sur une écaille, a noué sans le savoir d’étranges liens avec le monstre. Elle tue un jour un homme qui tentait de la violer. Poursuivie par les frères de la victime, elle se réfugie à l’intérieur du dragon. Au Griaule-paysage, succède le Griaule-univers, qu’explore la jeune femme, De drôles de créatures, les senseurs, sortes de Morlocks, y défendent l’intégrité de leur Maitre. Comment leur échapper ? il y a un peu du mythe de Jonas dans ce bon texte qui voit l’héroïne renaitre spirituellement et sinon pardonner, du moins s’éloigner de ses ennemis.


A Port-Chanay, cité située entre l’océan et Griaule, un lapidaire tue le prêtre d’une secte dédiée à Griaule pour sauver sa fille. Son geste meurtrier, prétend-il, a été inspiré par une gemme maléfique extraite du corps du dragon. Le noyau central du « Père des pierres » est un procès, qui réserve classiquement son lot de surprises et de renversements sur fond de perversité « Griaulesque ». A réserver aux amateurs de polars et de théâtre judiciaire.


On applaudit à deux mains « La maison du menteur ». Hota Kotieb, ancien docker au physique impressionnant et habitant à Teocinte, ville dominée par Griaule, est un homme redouté et redoutable. Au cours d’une promenade il suit une dragonne qui se métamorphose en femme. Tombant amoureux d’elle il se prête à ses insondables desseins. Ce récit aux allures de légende - on pense au mythe de la salamandre – raconte la destinée d’un homme prisonnier d’un rêve. Une réussite qui évoque quelques belles nouvelles de Georges Martin.


« L’Ecaille de Taborin » voit deux protagonistes projetés dans une faille temporelle après avoir frotté un fragment d’écailles de Griaule. Sur une terre inconnue, ils affrontent une version juvénile du dragon et quelques humains. Récit mineur qui voit la résurrection temporaire du Griaule adulte.


McDonald, Brèque, Shepard, Dystopiales 2011
« Le crâne » termine en beauté le recueil. Ce court roman tranche avec les textes précédents. Lucius Shepard réemprunte pour notre plus grand plaisir les pistes d’inspiration et de vagabondage de l’Amérique centrale. Après la mort et le dépeçage de Griaule, son crâne nu est transporté de Teocinte à Ciudad capitale du Temalagua, - anagramme de Guatemala -. La ville connaît alors une expansion rapide et dans son sillage une forte croissance de la misère et de la violence. L’intrigue met en scène deux personnages, Yara - de son vrai nom Xiomara Garza - une jeune fille d'abord symbole des exactions du tourisme sexuel, puis égérie d’une secte au service d’un parti politique extrémiste ; Georges Craig Snow américain désœuvré membre d’une ONG bidon. La Ciudad de Shepard c’est un peu la Bangkok de Thomas Day (1) ou de Dan Simmons (2). Un mélange de fascination et d’avilissement. "Le crâne" se lit aussi comme l'histoire d'un homme un temps spectateur des ténèbres, qui se décide à les affronter. L'auteur ici tutoie Hemingway et Conrad.


Hormis « L’Ecaille de Taborin » et « Le Père des pierres » - un parti pris personnel je l’avoue car les récits de procès me saoulent alors même que la nouvelle est de qualité - Le dragon Griaule est un recueil remarquable servi par une écriture fabuleuse et un traducteur au sommet de sa forme.


Florilège :


« Peu après que se fut estompée la lumière christique du premier matin du monde, quand les oiseaux volaient encore entre la terre et le ciel et que les plus perverses des créatures elles-mêmes brillaient comme des saints, si pure était la parcelle de mal qu’ elles recelaient, il était un village nommé Hangtown accroché au dos du dragon Griaule, une gigantesque bête d'un mille de long qu’ un charme magi­que avait paralysée sans toutefois la tuer et qui régnait sur la vallée de Carbonales, contrôlant dans ses moindres détails la vie de tous les habitants, auxquels elle manifestait sa volonté grâce aux ineffables radiations émanant de la soute froide de son esprit.»



« Snow s'empressa de redémarrer avant qu'ils aient eu le temps de décider d'y voir plus près. Par la suite ils ne roulèrent plus que sur des routes de campagne, des autoroutes nimbées de bleu et des pistes non cartographiées filant vers le nord-ouest au sein d'un monde ordinaire peuplé de monstres et de tentations ordinaires, traversant des villes dont la seule raison d'être était le refus de la mort, se dirigeant vers une contrée de ventes marathon et d'en­chantements cyniques, de danseuses contre le cancer et de contes de bonne femme élevés au statut de doctrines politiques, sans rien pour les sustenter, rien de certain à tout le moins, hormis la force de leurs imperfections et un espoir renaissant en leur cœur tel un dragon, tandis que derrière eux le vieux monde tremblait et que la lumière s'embrasait en rugissant. »


« Puis il y eut un violent craquement, pareil à celui d'un éclair ou d'un immense déplacement, et il lui vint une idée qui apaisa sa terreur, à moins que ce ne fût sa fin et qu'il n'y eût plus de terreur… l'idée que tout ceci n'était qu'un rêve, son rêve, où il avait couru tout à sa joie, où il s'était envolé d'un bond - enfin, il s'était étalé, mais c'était presque pareil - pour être porté par les vents, et à présent il planait dans les hauteurs, et ce craquement c'était le battement de ses ailes, ce rugissement celui du vent qu'il fendait, cette lumière le globe sacré du soleil dans les cieux, et bientôt il reverrait Magali, ensemble ils voleraient sur les traces des arabesques de leur destinée commune, suivis par leur enfant, au-dessus des vertes collines de leur religion et c'était là sa récompense, sa métamorphose, c’était la réalisation de toutes les promesses à moins que ce n'en fût le démenti »





(1)       Dragon

(2)       « Mourir à Bangkok » in recueil L’amour, la mort

mercredi 14 juin 2023

Quelques mots sur Cormac McCarthy

Je n’ai lu que trois romans de l’auteur américain Cormac McCarthy décédé hier, auxquels s’ajoute l’adaptation filmée des frères Cohen de No country for old men. C’est peu mais suffisant pour redécouvrir « le pouvoir écrasant du langage » à travers des pages parfois hallucinantes. A l’image de l’urbain Don DeLillo, il avait célébré l’Amérique des grandes profondeurs mais tout au Sud dans les paysages immenses et austères de la frontière mexicaine. Un London ou un Faulkner dont les œuvres comme Méridien de sang ou No country for old men seraient placées « Sous le soleil de Satan ». Transcendant cette sauvagerie il avait célébré dans La route ou De si jolis chevaux la résilience d’une Humanité arcboutée sur quelques valeurs fondamentales, l’amour filial et paternel, la volonté de ne pas plier sous la contingence du réel. Comme Roth, et en attendant Pynchon, DeLillo et King, il aura été dispensé des plus grands honneurs. Homme discret, il dirait que le bruit n’est rien comparé à la Création.

lundi 21 septembre 2026

La Main sur le coeur

Yves Harté - La Main sur le cœur - Les Passe-murailles

 

 

 

 

Journaliste et romancier Yves Harté publiait en 2022 ce qu’on pourrait qualifier d’enquête romancée, La Main sur le cœur. Parti en Espagne pour tenter de résoudre le mystère de l’identité d’un cabarello - un chevalier - peint par Le Greco vers 1580 (El cabarello de la mano en el pecho) l’écrivain voit ressurgir la mémoire d’un ami disparu, deux figures qui peu à peu, au long du récit, vont se rejoindre au cimetière des illusions perdues.

 

Tout commence à Tolède par la lecture d’une notice accompagnant la toile du Greco représentant le célèbre portrait du cabarello. La description qui en est faite, celle de « Juan de Silva y Silveira, comte de Portalegre, surnommé le Manchot ou le Mutilé, soldat à Oran où il fut accusé de trahison » contredit la version soutenue par la conservatrice du Prado, celle d’un autre Juan de Silva, « marquis de Montemayor, chef militaire de la forteresse de l’Alcazar et que Philippe II venait de nommer notaire du royaume ». Entre le notaire et l’aventurier le romancier ne balance pas longtemps. Cet homme au visage grave, au bras gauche presque tombant, quasi-masqué par Le Greco, au regard alourdi par une paupière gauche abaissée ne peut être que la proie d’un destin contraire dont il s’efforce en vain de contrarier le cours. Dès lors la fiction prend le pas sur l’investigation.

 

C’est là aussi que surgit le souvenir de Pierre Veilletet, - personnage réel rappelons-le comme tous les
protagonistes de ce roman - et des voyages de jeunesse effectués en Espagne avec Harté. Veilletet romancier et également journaliste embaucha son cadet dans le quotidien bordelais Sud-Ouest. Il est des amitiés encombrantes ou bavardes comme de celle de Bouvard et Pécuchet, d’autres discrètes comme celle de la nouvelle « Les deux amis » de Maupassant, histoire de deux taiseux, taiseux en fraternité, taiseux devant l’ennemi, qui inspira peut-être à Vercors Le silence de la mer. Harté et Veilletet partageaient une même passion pour l’Espagne. Deux solitaires dit Pierre Assouline; certes, mais avec une prédisposition à l’affabulation pour l’ainé.

 

De tous ces longs périples ibériques, on peut, aux lourds après-midi madrilènes des années 70 dont les rues résonnent des fureurs des exploits tauromachiques sur fond de remugles franquistes, préférer, et c’est mon cas, l’austérité des plateaux castillans et le souvenir de la présence d’un contemporain du Greco, Cervantes :

 « Au-delà même de la volonté du peintre et du désir du modèle Le Cabarello dit l’âme d’un siècle, âme de fer au seul service de Dieu et du royaume, dans la quintessence de ce qui se nomme sans se définir castiza. La castiza, ce qui est pur, indemne de toute compromission, de tout mélange, qui sort du plus profond de la pierre, source claire et froide, imper­méable à l'apitoiement, à commencer par celui qui concerne le corps.

 C'est une volonté dont on ne peut ignorer dans quel paysage elle a été forgée. La Castille est un plateau, un château gigantesque, qui surplombe l'Espagne et y a imposé sa loi. Longtemps, on ne demandait pas à l'étranger de passage s'il parlait espagnol, mais s'il parlait castillan. C'était une entité évidente qui ne se souciait pas de ce qui l'entourait. Partout, l'ocre du sol, des blancs teintés de gris, des bruns et des verts malachites à flanc de colline, des ciels immobiles prêts à se tordre en orages. Des mirages et des ombres tremblantes, comme une terre en mouve­ment Des troupeaux de moutons, innombrables, serrés les uns contre les autres, à la laine brune et jaune, semblable au sol dont ils semblent procéder. Routes droites et monts arrondis. De loin en loin, un château sur une hauteur. Ceux qui y demeuraient ne se figeaient pas dans une solitude subie mais dans un isolement orgueilleux. Un hidalgo, littéralement « fils de quelque chose », un de ceux qui ont une parcelle de terre, par opposition à un fils de rien, se considérait comme l'égal du premier homme, au moins jusqu'à l'horizon où passaient des armées en bandes, des caravanes, des marchands ou des pasteurs menant leurs bêtes. Cette fierté immense d'être seul sur la Terre, cette certitude d'être unique, ne pouvait se concevoir sans une dernière concession, ne servir qu'un maître ici-bas, et ne courber la tête que devant un Seigneur terrible et invisible, face à qui l'on se doit de paraître vierge de toute tache au bout de l'existence,

Voilà ce que dit le regard multiplié à l'infini du Caballero dont la prédominance n'était contestée que par une autre représentation : celle du Quichotte peint par Picasso, silhouette semblant émerger d'une brume de chaleur au-dessous d'un soleil qui tourne comme une roue de charrette. Le Caballero et don Quichotte nous livrent le même message. Ils rappellent aux siècles à venir quel fut le socle d'une identité castillane et le ciment d'un imaginaire espagnol.

 « Dans un village de La Mancha dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas si longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, rosse étique et lévrier de chasse. »

Ainsi commence le roman de Cervantes qui décrit un paysage. Un paysage mental et physique que l’on croit voir encore de nos jours, plaine fauve et castels que le temps érode, laissant les pierres s'effriter. On y devine la campagne alentour, les champs au printemps, le peuple dont on partage la vie et les gisons, les maigres repas, bouts de pain frottés d’ail ou trempés dans le vinaigre et arrosés d'huile, œufs et morceau de lard, rondelles d'oignon, soupe allongée d'eau. On entend encore le bruit des écuries, les ébrouements des chevaux et le claquement des sabots sur la cour pavée de cailloux comme des armes qui s'entrechoquent. On distingue dans l'ombre les portraits d'ancêtres, de celui qui obtint la parcelle et que suivaient des chiens efflan­qués. Et tout l'univers alentour : compagnies de perdreaux, cailles dans les chaumes, chapelle contiguë à la gentilhommière.

Le Quichotte est l'autre face de l'hidalgo du Greco. Il est sa version pitoyable, burlesque et décharnée, son prolongement, dans un absurde de situation où il pourrait basculer si ne le retenait son tragique orgueil. Considérez-les tous les deux. Droits comme des I, de cette rectitude qu'il faut que rien n'ébranle sous peine de se voir plonger dans un désarroi d'humiliation. Le Quichotte est l'hidalgo désarticulé, rossé, moqué. Il se redéploie, impavide comme un jouet mécanique dont la seule fonction est de se redresser. Se tenir droit, voilà l'objectif ultime. »


 

Petit roman à l’écriture étincelante La main sur le cœur raconte ce douloureux et mystérieux point d’inflexion de l’existence humaine, qu’Hemingway qualifiait de mort intérieure et Philip Roth de rabaissement. Dommage que l’éditeur et ses tirages numériques pourraves ne soient pas à la hauteur du texte.