Yves
Harté - La Main sur le cœur - Les Passe-murailles
Journaliste et romancier Yves Harté publiait en 2022 ce
qu’on pourrait qualifier d’enquête romancée, La Main sur le cœur. Parti
en Espagne pour tenter de résoudre le mystère de l’identité d’un cabarello
- un chevalier - peint par Le Greco vers 1580 (El cabarello de la mano en el
pecho) l’écrivain voit ressurgir la mémoire d’un ami disparu, deux figures
qui peu à peu, au long du récit, vont se rejoindre au cimetière des illusions
perdues.
Tout commence à Tolède par la lecture d’une notice
accompagnant la toile du Greco représentant le célèbre portrait du cabarello.
La description qui en est faite, celle de « Juan de Silva y
Silveira, comte de Portalegre, surnommé le Manchot ou le Mutilé, soldat à Oran
où il fut accusé de trahison » contredit la version soutenue par la
conservatrice du Prado, celle d’un autre Juan de Silva, « marquis de
Montemayor, chef militaire de la forteresse de l’Alcazar et que Philippe II
venait de nommer notaire du royaume ». Entre le notaire et
l’aventurier le romancier ne balance pas longtemps. Cet homme au visage grave,
au bras gauche presque tombant, quasi-masqué par Le Greco, au regard alourdi
par une paupière gauche abaissée ne peut être que la proie d’un destin
contraire dont il s’efforce en vain de contrarier le cours. Dès lors la fiction
prend le pas sur l’investigation.
protagonistes de ce roman - et des voyages de jeunesse effectués en Espagne avec Harté. Veilletet romancier et également journaliste embaucha son cadet dans le quotidien bordelais Sud-Ouest. Il est des amitiés encombrantes ou bavardes comme de celle de Bouvard et Pécuchet, d’autres discrètes comme celle de la nouvelle « Les deux amis » de Maupassant, histoire de deux taiseux, taiseux en fraternité, taiseux devant l’ennemi, qui inspira peut-être à Vercors Le silence de la mer. Harté et Veilletet partageaient une même passion pour l’Espagne. Deux solitaires dit Pierre Assouline; certes, mais avec une prédisposition à l’affabulation pour l’ainé.
De tous ces longs périples ibériques, on peut, aux lourds après-midi madrilènes des années 70
dont les rues résonnent des fureurs des exploits tauromachiques sur fond de
remugles franquistes, préférer, et c’est mon cas, l’austérité des plateaux
castillans et le souvenir de la présence d’un contemporain du Greco, Cervantes :
Voilà ce que dit le regard multiplié à
l'infini du Caballero dont la prédominance n'était contestée que par une autre
représentation : celle du Quichotte peint par Picasso, silhouette semblant
émerger d'une brume de chaleur au-dessous d'un soleil qui tourne comme une roue
de charrette. Le Caballero et don Quichotte nous livrent le même message. Ils
rappellent aux siècles à venir quel fut le socle d'une identité castillane et
le ciment d'un imaginaire espagnol.
Ainsi commence le roman de Cervantes
qui décrit un paysage. Un paysage mental et physique que l’on croit voir encore
de nos jours, plaine fauve et castels que le temps érode, laissant les pierres
s'effriter. On y devine la campagne alentour, les champs au printemps, le
peuple dont on partage la vie et les gisons, les maigres repas, bouts de pain
frottés d’ail ou trempés dans le vinaigre et arrosés d'huile, œufs et morceau
de lard, rondelles d'oignon, soupe allongée d'eau. On entend encore le bruit
des écuries, les ébrouements des chevaux et le claquement des sabots sur la
cour pavée de cailloux comme des armes qui s'entrechoquent. On distingue dans
l'ombre les portraits d'ancêtres, de celui qui obtint la parcelle et que
suivaient des chiens efflanqués. Et tout l'univers alentour : compagnies de
perdreaux, cailles dans les chaumes, chapelle contiguë à la gentilhommière.
Le Quichotte est l'autre face de
l'hidalgo du Greco. Il est sa version pitoyable, burlesque et décharnée, son
prolongement, dans un absurde de situation où il pourrait basculer si ne le
retenait son tragique orgueil. Considérez-les tous les deux. Droits comme des
I, de cette rectitude qu'il faut que rien n'ébranle sous peine de se voir
plonger dans un désarroi d'humiliation. Le Quichotte est l'hidalgo désarticulé,
rossé, moqué. Il se redéploie, impavide comme un jouet mécanique dont la seule
fonction est de se redresser. Se tenir droit, voilà l'objectif ultime. »
Petit
roman à l’écriture étincelante La main sur le cœur raconte ce douloureux
et mystérieux point d’inflexion de l’existence humaine, qu’Hemingway qualifiait
de mort intérieure et Philip Roth de rabaissement. Dommage que l’éditeur et ses tirages numériques pourraves ne soient pas à la hauteur du texte.











