lundi 21 septembre 2026

La Main sur le coeur

Yves Harté - La Main sur le cœur - Les Passe-murailles

 

 

 

 

Journaliste et romancier Yves Harté publiait en 2022 ce qu’on pourrait qualifier d’enquête romancée, La Main sur le cœur. Parti en Espagne pour tenter de résoudre le mystère de l’identité d’un cabarello - un chevalier - peint par Le Greco vers 1580 (El cabarello de la mano en el pecho) l’écrivain voit ressurgir la mémoire d’un ami disparu, deux figures qui peu à peu, au long du récit, vont se rejoindre au cimetière des illusions perdues.

 

Tout commence à Tolède par la lecture d’une notice accompagnant la toile du Greco représentant le célèbre portrait du cabarello. La description qui en est faite, celle de « Juan de Silva y Silveira, comte de Portalegre, surnommé le Manchot ou le Mutilé, soldat à Oran où il fut accusé de trahison » contredit la version soutenue par la conservatrice du Prado, celle d’un autre Juan de Silva, « marquis de Montemayor, chef militaire de la forteresse de l’Alcazar et que Philippe II venait de nommer notaire du royaume ». Entre le notaire et l’aventurier le romancier ne balance pas longtemps. Cet homme au visage grave, au bras gauche presque tombant, quasi-masqué par Le Greco, au regard alourdi par une paupière gauche abaissée ne peut être que la proie d’un destin contraire dont il s’efforce en vain de contrarier le cours. Dès lors la fiction prend le pas sur l’investigation.

 

C’est là aussi que surgit le souvenir de Pierre Veilletet, - personnage réel rappelons-le comme tous les
protagonistes de ce roman - et des voyages de jeunesse effectués en Espagne avec Harté. Veilletet romancier et également journaliste embaucha son cadet dans le quotidien bordelais Sud-Ouest. Il est des amitiés encombrantes ou bavardes comme de celle de Bouvard et Pécuchet, d’autres discrètes comme celle de la nouvelle « Les deux amis » de Maupassant, histoire de deux taiseux, taiseux en fraternité, taiseux devant l’ennemi, qui inspira peut-être à Vercors Le silence de la mer. Harté et Veilletet partageaient une même passion pour l’Espagne. Deux solitaires dit Pierre Assouline; certes, mais avec une prédisposition à l’affabulation pour l’ainé.

 

De tous ces longs périples ibériques, on peut, aux lourds après-midi madrilènes des années 70 dont les rues résonnent des fureurs des exploits tauromachiques sur fond de remugles franquistes, préférer, et c’est mon cas, l’austérité des plateaux castillans et le souvenir de la présence d’un contemporain du Greco, Cervantes :

 « Au-delà même de la volonté du peintre et du désir du modèle Le Cabarello dit l’âme d’un siècle, âme de fer au seul service de Dieu et du royaume, dans la quintessence de ce qui se nomme sans se définir castiza. La castiza, ce qui est pur, indemne de toute compromission, de tout mélange, qui sort du plus profond de la pierre, source claire et froide, imper­méable à l'apitoiement, à commencer par celui qui concerne le corps.

 C'est une volonté dont on ne peut ignorer dans quel paysage elle a été forgée. La Castille est un plateau, un château gigantesque, qui surplombe l'Espagne et y a imposé sa loi. Longtemps, on ne demandait pas à l'étranger de passage s'il parlait espagnol, mais s'il parlait castillan. C'était une entité évidente qui ne se souciait pas de ce qui l'entourait. Partout, l'ocre du sol, des blancs teintés de gris, des bruns et des verts malachites à flanc de colline, des ciels immobiles prêts à se tordre en orages. Des mirages et des ombres tremblantes, comme une terre en mouve­ment Des troupeaux de moutons, innombrables, serrés les uns contre les autres, à la laine brune et jaune, semblable au sol dont ils semblent procéder. Routes droites et monts arrondis. De loin en loin, un château sur une hauteur. Ceux qui y demeuraient ne se figeaient pas dans une solitude subie mais dans un isolement orgueilleux. Un hidalgo, littéralement « fils de quelque chose », un de ceux qui ont une parcelle de terre, par opposition à un fils de rien, se considérait comme l'égal du premier homme, au moins jusqu'à l'horizon où passaient des armées en bandes, des caravanes, des marchands ou des pasteurs menant leurs bêtes. Cette fierté immense d'être seul sur la Terre, cette certitude d'être unique, ne pouvait se concevoir sans une dernière concession, ne servir qu'un maître ici-bas, et ne courber la tête que devant un Seigneur terrible et invisible, face à qui l'on se doit de paraître vierge de toute tache au bout de l'existence,

Voilà ce que dit le regard multiplié à l'infini du Caballero dont la prédominance n'était contestée que par une autre représentation : celle du Quichotte peint par Picasso, silhouette semblant émerger d'une brume de chaleur au-dessous d'un soleil qui tourne comme une roue de charrette. Le Caballero et don Quichotte nous livrent le même message. Ils rappellent aux siècles à venir quel fut le socle d'une identité castillane et le ciment d'un imaginaire espagnol.

 « Dans un village de La Mancha dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas si longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, rosse étique et lévrier de chasse. »

Ainsi commence le roman de Cervantes qui décrit un paysage. Un paysage mental et physique que l’on croit voir encore de nos jours, plaine fauve et castels que le temps érode, laissant les pierres s'effriter. On y devine la campagne alentour, les champs au printemps, le peuple dont on partage la vie et les gisons, les maigres repas, bouts de pain frottés d’ail ou trempés dans le vinaigre et arrosés d'huile, œufs et morceau de lard, rondelles d'oignon, soupe allongée d'eau. On entend encore le bruit des écuries, les ébrouements des chevaux et le claquement des sabots sur la cour pavée de cailloux comme des armes qui s'entrechoquent. On distingue dans l'ombre les portraits d'ancêtres, de celui qui obtint la parcelle et que suivaient des chiens efflan­qués. Et tout l'univers alentour : compagnies de perdreaux, cailles dans les chaumes, chapelle contiguë à la gentilhommière.

Le Quichotte est l'autre face de l'hidalgo du Greco. Il est sa version pitoyable, burlesque et décharnée, son prolongement, dans un absurde de situation où il pourrait basculer si ne le retenait son tragique orgueil. Considérez-les tous les deux. Droits comme des I, de cette rectitude qu'il faut que rien n'ébranle sous peine de se voir plonger dans un désarroi d'humiliation. Le Quichotte est l'hidalgo désarticulé, rossé, moqué. Il se redéploie, impavide comme un jouet mécanique dont la seule fonction est de se redresser. Se tenir droit, voilà l'objectif ultime. »


 

Petit roman à l’écriture étincelante La main sur le cœur raconte ce douloureux et mystérieux point d’inflexion de l’existence humaine, qu’Hemingway qualifiait de mort intérieure et Philip Roth de rabaissement. Dommage que l’éditeur ne soit pas à la hauteur du texte.

 


11 commentaires:

Christiane a dit…

Quel billet ! Et ce portrait peint par Le Greco si bien approché. Merci pour l'image, parfaite. Je vais chercher Le Quichotte peint par Picasso. Je ne m'en souviens plus très bien.
Donc une mise en abyme qui parle d'amitié. Je ne connaissais pas ce conte de Maupassant. Glaçant. L'occasion de découvrir deux billets anciens que je n'avais jamais lus.
Et au delà un paysage. "Une plaine fauve que le temps érode."(...) et tout l'univers autour". (magnifique écriture).
Bien sûr, je vais de ce pas aller à la recherche de ce roman de Yves Harté, "La main sur le cœur".
Le billet de Soleil vert se termine sur un mystère douloureux, évoqué par ces billets que je n'avais jamais lus.
Pierre Assouline est évoqué deux fois dans ces billets. C'est beau.

Christiane a dit…

J'ai commencé à lire. Chut ! Ça me plaît ça me plaît ça me plaît !
Quelle amitié, toute présente dès les premières pages... Rocailleuse à souhait et taiseuse et magnétique.
Pierre Veilletet, son ami, mort, dont l'absence l'obsède.
Et l'Espagne...
Algesiras, au bout de l'Espagne... Je me souviens... La province de Murcie... Le sable... La poussière. La chaleur sèche de l'Andalousie. "L'aridité des plateaux où le ciel semble à portée de la main, où les nuages passent, lourds et lents, venant du fond des âges."
Et enfin, pour tout dire sans un mot, le face-à-face avec Le Caballero du Greco.
"Un visage long, d'une beauté régulière. Son regard vous traverse. Un regard las. (...) Il a posé sur son cœur sa main droite aux longs doigts fins (...). Il m'apparaissait empli d'une tristesse douce...."
Et soudain, le sortilège. Comme un double de son ami qui le fixerait avec le regard désabusé de celui qui ne croit plus en l'espérance. "
Et là, je comprends les ultimes notes du billet de So'eil vert :" La main sur le cœur raconte ce douloureux et mystérieux point d’inflexion de l’existence humaine, qu’Hemingway qualifiait de mort intérieure et Philip Roth de rabaissement." (les deux billets mis en lien sous les mots bleus.)
Je vous laisse. J'ai trop envie de lire, encore.

Christiane a dit…

Il faut suivre Yves Harté. Après un début puissant (le tableau du Greco, les paysages, les coutumes de ce sud de l'Espagne...) , le roman change de visage. Me voici dans une enquête historique. Les deux vies possibles de Juan de Silva. Son rêve de gloire auprès de Philippe II. Sa vie de prisonnier. Sa blessure qui le laisse mutilé... Son effacement progressif. L'amertume qu'il a dû ressentir. Peut-être proche de l'amertume de Pierre Veilletet, ce grand reporter et écrivain qui n'était pas le fanfaron qu'il paraissait. Un visage est souvent un masque. Il semble que Yves Harté n'ait pas vraiment su qui était son ami malgré tous les voyages et aventures qu'ils partagèrent. Peut-être que ce portrait peint par le Greco évoque ce mystère.
Le Quichotte est évoqué. J'ai revu ce dessin de Picasso. Cette esquisse tremblée qui semble se dissoudre dans la lumière. Je me souviens de ce désert dans la province d'Almeria. Jamais vu un paysage plus désolé. Site propice au tournage de nombreux westerns américains. Et opposé à cette sécheresse, Tolède et ses jardins privés, ses fontaines. Et l'Alcazar, ce château fou comme une pyramide à l'envers et dans une petite chambre tout au fond, tout en bas, Philippe II qui agonisera face à l'autel de l'église qu'il peut voir de sa fenêtre ... ...
Il y a des pages terribles dans ce roman sur la cruauté morbide des supplices inventés par les hommes pour en torturer d'autres...
C'est un très court roman qui porte en lui quelque chose qui s'abîme, la vie, et qui en même temps est magnifié : l'amitié taiseuse entre deux hommes. La même que dans cette page extraordinaire de Maupassant mise en lien.
La vie n'en mène pas large face à la mort des rêves, des ambitions. Face à l'imprévu, au destin diront d'autres.

Christiane a dit…

Non pas L'Alcazar sur son piton rocher mais l'Escurial, pour le palais où Philippe II d'Espagne mourut. C'est ce palais là qui s'enfonce sous terre par sa construction.

Christiane a dit…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Escurial
Le paragraphe sur l'architecture est très intéressant.

Christiane a dit…

Page 86 et suivante.
"l'Escorial a la couleur de l'acier et la froideur des lames. Son nom lui vient des mines de fer abandonnées recouvertes de scories de minerai. Il ne se conçoit qu'à partir de la roche creusée pour recevoir le cénotaphe, ce tombeau octogonal, chambre des rois, maison mortuaire, ultime vanité et rappel de l'évanescence humaine. Philippe II a fait venir les restes de ses ancêtres dans de longs cortèges funéraires. Il a exhumé leurs cadavres de leurs sépultures, corps momifiés, putréfiés, os devenus poussière : (...) Lentement, des corbillards tirés par des chevaux empanachés de noir ont traversé l'Espagne, suivis d'une cohorte de moines psalmodiants. Il les a rassemblés dans cette demeure des morts. (...) On y accède par un escalier étroit.. (...) C'est la
Tombe matricielle, pyramide inversée voulue par le souverain. (...) Philippe II vivait entre ces murs, dans des couloirs qui mènent à la chambre où il se réfugiait. Une cellule don't une porte donne sur le chœur de l'église. De là, il voyait tout. (...) Le lit où il mourut. Une couche minuscule où il attendait le trépas, le corps ravagé de plaies et d'ulcères, confiné dans une puanteur suffocante. "

Christiane a dit…

https://actualitte.com/article/115037/interviews/louise-boudonnat-traduire-c-est-aussi-une-rencontre-avec-soi-meme

Honneur à la traductrice Louise Boudonnat dans ce bel entretien.

Christiane a dit…

Soleil vert, auriez-vous la gentillesse de déplacer le bel entretien où Louise Boudonnat exprime sa joie de traduire des livres sous le billet précédent ? C'est une réponse à MC. Merci. (Je me suis trompée en le posant ici.)

Christiane a dit…

Quel émouvant portrait de Pierre Vielletet page 90.
" Il voulait que sa vie ressemble à un roman parce qu'il était écrivain et que les écrivains tâchent de vivre comme dans leur fiction. Il avait besoin d'alimenter le réservoir de ses rêves et c'est le mien qu'il remplissait. (...) J'aimais son regard sur la course du temps, sa causticite sur le grotesque de l'époque, la justesse de ses remarques, ses observations devant une peinture, un paysage ou une rencontré fortuite. "
C'est profond et fin.

Christiane a dit…

Que c'est triste les pages qui suivent quand Pierre Veilletet se referme, s'isole, communique difficilement même avec son ami. Un espoir professionnel déçu, une sensation d'échec. Étrange altercation avec un jeune écrivain qui évoque le livre qu'il voudrait écrire. Mais j'arrête de lire pour garder les dernières pages pour demain.
Yves Harté réussit à nouer les fils de ses enquêtes en particulier sur le Greco, le roi Philippe II, l'Espagne et l'approche désolée de son ami qu'il finissait par ne plus comprendre. C'est un très beau livre. Très intense. .

Christiane a dit…

Ça commence sur la route qui le mène à Tolede et ça se termine sur cette même route. C'est donc une longue quête pour retrouver l'ami perdu. Perdu parce qu'il est mort, perdu parce que ces dernières années, ils ne se comprenaient plus très bien.
La beauté de cette quête c'est qu'elle trouve peu à peu ses réponses dans l'art, dans un portrait peint par le Greco. Il se crée un dialogue muet entre le regard de l'homme peint et celui qui observe la toile, Yves Harté.

Le temps glisse brodé de toute cette mémoire magnifique de ces hommes, de ces palais, de ces batailles, de la vie d'un homme qui a choisi une certaine solitude, un effacement plutôt que de ne pas être reconnu à sa juste valeur.

Le livre offre des pages bouleversantes qui étrangement sont portées par le texte de Maupassant, ces deux pêcheurs, ces deux taiseux, solidaires jusque dans leur mort absurde.
Oui, So'eil vert, c'est un roman "étincelant" .

Donc la route vers Tolede. Un "prétexte" ? Une rétrospective du Greco pour le 400e anniversaire de sa mort. L'exposition principale est installée à Tolède.

Il arrive qu'une absence soit plus forte qu'une présence. Dès la page 8, l'ami est là et ne le quittera plus., Pierre Veilletet.
Sa mort étrange est évoquée. "On a retrouvé son corps dans sa chambre, allongé sur son lit, sans qu'on puisse savoir si un malaise l'avait saisi..."

Tolède, une forteresse farouche, dévorée par le Soleil de Castile, une pyramide qui monte et qui domine la plaine. Un édifice secret, un fouillis de ruelles. Impavide et seigneuriale.
Et enfin le tableau du Greco.
Pas un choix, vraiment.
A Madrid il avait eu la passion Goya. Notamment ce chien, "enterré ou luttant contre un courant dans un fleuve de limon, image d'une solitude submergée." Pierre Assouline l'avait choisi en en-tête d'un de ses billets. Ou encore Velasquez et Les Menines.
Il se souvient des regards de son ami sur ces toiles, ces fresques.
Et ce Greco.. .. Veilletet aimait les portraits et celui qu'il préférait était le "Caballero". Et ce palais secret : l'Escorial....
"Ce visage dit à ceux qui le fixent ce qu'ils veulent savoir et ce qu'ils vont devenir..."

Yves Harté est donc parti à la recherche d'un homme que le temps avait effacé en revenant sur les routes de Castile....
D'abord Madrid, Le Prado, près de la gardienne des secrets, Leticia Ruiz, responsable et experte de département de la peinture espagnole de la Renaissance et particulièrement du Greco. (Mais elle accorde plus d'importance à l'artiste qu'à ce tableau qui n'est pour elle une simple commande.)
Madrid... Tolede...
Cervantes et son Don Quichotte, un hidalgo....
"Le Quichotte est l'autre face de l'hidalgo du Greco., son prolongement, son désarroi.
"Il est possible que le peintre et l'écrivain se soient rencontrés", écrit Yves Harté....

Voilà, c'est fini. Je n'en parlerai plus. Je vais relire le livre, rien que pour moi. Comme on ouvre un flacon qui a contenu un parfum cher à notre mémoire et que l'on songe à celle où celui qui l'a porté....