vendredi 9 octobre 2026

La Bibliothèque d’Alexandrie

Claudine Le Tourneur d’Ison - La Bibliothèque d’Alexandrie - Les éditions du Cerf

 

 

 

 

« En l’an 1550, note Alfred Whitehead au début de son livre Science and the Modern World, l’Europe avait moins de connaissances qu’Archimède qui mourut en 212 avant Jésus-Christ ». A travers l’histoire de la Bibliothèque d’Alexandrie - dont le lecteur apprend qu’elle n’a pas brûlé en 48 avant JC ! – Claudine Le Tourneur d’Ison retrace l’émergence et l’éclosion des savoirs mésopotamiens, égyptiens et grecs, leur quasi-disparition sous la chrétienté naissante. Elle évoque la déambulation des caravanes arabes qui transmirent le peu d’Aristote , d’Euclide et de Ptolémée restant aux universités de Cordoue, de Fez, de Damas, de Bagdad avant d’aboutir à Rome allumant le feu de la Renaissance.

 

L’autrice est journaliste et documentariste. Diplômée de l’école du Louvre, elle fut l’élève de Christiane Desroche-Noblecourt. Elle exprime dans ses ouvrages une passion incoercible pour l’Egypte. Aux sources de la création de la bibliothèque d’Alexandrie se trouve une querelle d’héritage de l’immensité des territoires acquis par le grand conquérant. Un de ses généraux, Ptolémé, pressentant la fragilité de l’Empire, choisit de s’installer en Egypte en y emmenant d’ailleurs le char funéraire du légendaire macédonien. Pressentant que Savoir et Pouvoir s’adossent l’un à l’autre il décida de recueillir et de sanctuariser l’ensemble des connaissances du monde antique dans un somptueux bâtiment entouré de jardins luxuriants. Le travail fut perpétué inlassablement par ses deux successeurs. Sous leurs ordres une armée d’employés, de lettrés fit l’acquisition de centaines de milliers de « volumens » - les papyrus - les traduisit  et les indexa. Une seconde bibliothèque, le Sérapéum fut même construite.

 

L’extinction de la dynastie des Lagides fut à l’origine de la disparition progressive des bibliothèques d’Alexandrie. L’incendie ordonné par Jules Cesar détruisit le flotte égyptienne mais n’atteignit pas les précieux bâtiments construits plus en retrait. En revanche l’autrice relate la destruction du Sérapéum en 391 sur ordre de l’évêque Théophile. Les monothéismes et le culte du Livre unique s’accommodent mal de la pluralité des Savoirs. Les Grecs avaient conçu une science sans eschatologie, interprétant leur destin dans la marche des constellations à l’image des anciennes civilisations du Proche et de l’Extrême-Orient qui faisaient coexister astronomie et astrologie.

 

La mémoire des esprits dont les écrits remplirent les rayonnages de ces temples donne le vertige. Au IIIe siècle avant JC, l’astronome Aristarque de Samos formula une théorie de l’héliocentrisme qui ne fut officiellement acceptée par l’église chrétienne qu’en 1992 et encore par un pape compatriote de Copernic ! Ajoutons à cette liste Platon, Aristote, Pythagore, Euclide, Thalès, Eratosthène qui calcula la circonférence de la Terre, l’atomisme de Démocrite etc.

 

La lutte contre l’obscurantisme souligne Claudine Le Tourneur d’Ison n’a pas de fin. Rien ne garantit la pérennité de la transmission de la connaissance et son accès. Quarante-huit pièces de théâtre nous sont parvenues sur un corpus antique grec estimé à 2000. Quand disparaissent les Savoirs comme en 391, disparaissent aussi les figures qui les portent, comme celle de la mathématicienne Hypatie assassinée par des chrétiens fanatiques à Alexandrie en 415. Surgit alors l’intolérance communautaire et religieuse. Phénomène plus ancien, plus insidieux et non mesurable l’avènement de l’écriture sonne la fin des savoirs oraux. Qui sait ce que nous avons perdu ? En tout cas si la grandeur d’Alexandrie a disparu, celle de l’Egypte persiste. Mille musées dans le monde dont par exemple quatre au Japon lui sont consacrés.

 

Il faut souligner la fluidité de l’écriture de Claudine Le Tourneur d’Ison au service d’une érudition sans défaut. J’aurais un minuscule reproche, l’absence d’un index, quoique l’ouvrage dépasse à peine trois cent pages. La bibliographie fournie en annexe témoigne des trois années d’effort que consacra l’autrice à la rédaction de l’ouvrage.


4 commentaires:

Libraire a dit…

Le sous titre est très important. L’autrice remet les choses à sa juste place,cela fait écho à l’IA. La première intelligence du monde ne serait elle pas humaine d’abord. À l’époque les moyens étaient rudimentaires et pourtant quel outil de puissance. À méditer.

Anonyme a dit…

Une thèse québécoise reprise par Alain Viala en nos contrées nous assure que l’ histoire d’ Hypathie est un mythe forgé. , et ceci depuis trente ans. Le voir repris comme une vérité historique n’´incline pas à trouver le livre bon. A noter que le Calife Omar, qui eut sa part de destruction,, ne semble pas y apparaître…cela fait bien des omissions. Il a existé livre assez récent sur les Bibliothèques perdues, et peut-être plus serieux. …

Soleil vert a dit…

MC, je suppose. Viala et pourquoi pas Teddy de Montreal ?
Sur Hypatie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypatie

Soleil vert a dit…

Plus sérieuse, votre phrase sur le Calif Omar. Il est cité par l'autrice pages 259 à 263. Le général Amr entrant à Alexandrie en fait l'éloge au Calif page 261. Les discussions sont nombreuses sur ce sujet, certes. Mais dire qu'Hypathie est un mythe vieux de trente ans est d'une imbécilité et d'une méconnaissance absolues